Sénèque (4 av. J.-C. – 65 ap. J.-C) : Tout est la proie du temps vorace / Omnia tempus edax depascitur

Tout est la proie du temps vorace, il  sape tout,
De tout, il meut l’assise, et rend tout éphémère.
Fleuves à sec ; la mer enfuie tarit les grèves ;
Effondrement des monts ; et les hauteurs s’écroulent.
Et de plus grand ? – La masse admirable du ciel
D’un coup brûlera toute en sa propre fournaise.
La mort veut tout. Périr : la loi, et non la peine.
Ce monde, un jour viendra qu’il ne sera plus rien.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Omnia tempus edax depascitur, omnia carpit,
Omnia sede movet, nil sinit esse diu.
Flumina deficiunt, profugum mare litora siccat,
Subsidunt montes et juga celsa ruunt.
Quid tam parva loquor ? molis pulcherrima caeli
Ardebit flammis tota repente suis.
Omnia mors poscit. Lex est, non poena perire.
Hic aliquo mundus tempore nullus erit.

(in Anthologia latina ; attribué à Sénèque)

Magma vu par Gregory Mion, sur Critiques Libres.

« […] le sujet est séculaire, un homme qui se fait larguer, qui se sent minable, c’est même un des thèmes de prédilection de Jean Echenoz et de toute une clique de romanciers imposants, et voilà que L-É. Martin se ramasse la patate chaude, ce « magma qui palpite, profond, dans le cœur de la terre » (p. 15), voilà qu’il en accepte les dépositions et les prolongements, les profondeurs communes et les manifestations casanières, qu’il en rédige un rapport à tout le moins éblouissant, aussi vif que les nausées du volcan qui s’apprête à rendre les puissances de ses tripes. […] »

Magma vu par Gregory Mion, sur Critiques Libres

Giovanni Pontano (Joannis Pontanus) (1429-1503) : La jeune fille à la peau sombre / Loquitur puella fuscula

J’ai la peau sombre, et tirant vers le noir, et même
Sur mon sombre avant-cœur sont noirs mes mamelons :
Et donc ? La nuit est noire, et sombre la ténèbre,
On rend culte à Vénus par ténèbres nocturnes,
La nuit brigue Vénus, et Vénus les ténèbres,
Et les nuits, de Vénus, enténébrées, font les
Délices, quand nichée dans le sein des garçons
Elle excite leurs jeux et leurs effronteries.
Aussi, dans ces ténèbres dissimulatrices,
Dans ces dissimulations enténébrées,
Du long sur quelque couche, unis dans le repos,
Faisons venir Vénus : et vaincus de plaisirs,
Composons la ténèbre, attendant que du somme
Nous éveille Vénus au lever du soleil.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Quod sim fuscula, quod nigella, et ipsae
fusco in pectore nigricent papillae,
quid tum ? Nox nigra, fusculae tenebrae,
nocturnis colitur Venus tenebris,
optat nox Venerem, Venus tenebras,
et noctes Venerem tenebricosae
delectant, pueri in sinu locata
lusus dum facit improbasque rixas.
Ergo his in tenebris latebricosis,
his nos in latebris tenebricosis,
lecto compositi, quiete in una,
ductemus Venerem, toroque vincti
condamus tenebras, sopore ab ipso
dum solis Venus excitet sub ortum.

(in Hendecasyllabi [1.20], première édition : 1505)


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Giovanni Pontano (Joannis Pontanus) (1429-1503) : Les tourterelles et l’amour / Turtures alloquitur sciscitans eas de amoris natura

Sur un rameau couplés et branchant de concert,
Qui de concert chantez, aventureux oiseaux,
Et jouez de concert à gorge harmonieuse,
Quand d’amour concertant, et concertant de zèle,
Vous concertez d’un soin fidèle dans l’amour
(Car les nôtres varient fréquemment, nos amours),
Vous, aimables oiseaux, à l’amour si pareils,
Exemple concertant de la foi conjugale,
Dites-moi, je vous prie : quelle force est d’amour,
Si durement constante et qui se désaccorde ?
Car si l’amour se pait de chaleur et de feu,
Pourquoi donc les amants, fréquemment malheureux,
Tremblent, saisis de froid, et sous l’effet d’un gel
Par toute leur poitrine ont le sang qui se fige ?
Si cette force est froide et que d’un même gel
Elle fait frissonner ensemble toutes moelles,
Pourquoi donc les amants, fréquemment malheureux,
Brûlent tacitement de chaleur et de feu,
Par toute leur poitrine ont le sang qui s’embrase ?
Quelle est donc, qui varie fréquemment, cette force
Régissant tour à tour la chaleur et le gel ?
Ô dites-le-moi donc, vous, aimables oiseaux,
Exemple concertant de la foi, de l’amour.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Quae ramo geminae sedetis una
atque una canitis, vagae volucres,
una et gutture luditis canoro,
cum vobis amor unus, una cura,
unum sit studium et fidele amoris
(nostri nam variant subinde amores),
vos, blandae volucres, amoris instar,
exemplum fidei iugalis unum,
quae vis, obsecro, dicite, est amoris
tam constans male dissidensque secum?
Nam, si pascitur e calore et igni,
cur, o cur miseri subinde amantes
frigescunt simul et tremunt geluque
toto pectore sanguis obrigescit?
Sin est frigida vis geluque ab ipso
horrescit simul omnibus medullis,
cur, o cur miseri subinde amantes
uruntur tacito calore et igni,
toto et pectore sanguis ustilatur?
Quaen haec tam varians subinde vis, ut
alternis calore imperet geluque?
Vos o dicite, blandulae volucres,
exemplum fidei atque amoris unum.

(in Hendecasyllabi [1.22], première édition : 1505)


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Le chuchotis de la structure (à propos de Destin d’un ange, de Jean-Jacques Marimbert, aux éditions du Cygne)

Destin d'un angeÀ l’intéressante question si la poésie est d’essence narrative, posée dans une des dernières livraisons de la revue Triages, le regretté Robert Marteau répondait par l’affirmative : tout poème, foncièrement, raconte une histoire. Ce n’est certes pas un scoop si on envisage la poésie jusqu’à, au moins, Saint John Perse  – peut-être le dernier représentant de cette longue tradition : c’en est un, toutefois, si on examine la poésie contemporaine, peu encline au récit, s’en méfiant même comme de la peste, au point de vouloir à tout prix s’en démarquer. Sur cette base, c’est bien là, dans ce livre, la gageure de Jean-Jacques Marimbert : se démarquer de la poésie contemporaine en écrivant un très court roman, une nouvelle, sous forme d’une suite de poèmes (quarante en tout, pour Destin d’un ange) entonnés par la voix d’une narratrice.

Car ça raconte, oui, ça narre. Histoire à l’ancre d’une époque et d’un terroir ; personnages typés ; actions ; psychologie – bref, tous les ingrédients du roman traditionnel. Du reste, la quatrième de couverture explicite tout cela, et on comprendra que je ne veuille pas m’y attarder : si l’intrigue, profondément humaine, se révèle prenante – poignante, même, par moments –, là ne me semble pas résider le cœur de ce livre singulier, de ce très beau livre, que je situe plutôt dans la démarche rédactionnelle de son auteur.

*

Depuis au moins Rimbaud, la poésie, que ce soit son but ou son moyen, brusque la langue – pas toute la poésie, mais certaines de ses expressions –, dans, semble-t-il, deux directions contraires : celle de la luxuriance (Romain Fustier, par exemple, ou Michèle Dujardin), et celle de l’économie (par exemple Jos Roy). C’est cette dernière voie qu’emprunte Marimbert, dont les monologues, calés sur l’oral, vont à l’essentiel d’une parole condensée qui se perd, s’émiette, dans le silence, dans l’à-peu-près d’une syntaxe rompue, d’une phrase inachevée, balbutiante, tortueuse, rognant tout l’inutile du fatras linguistique, mais qui, si elle heurte à l’occasion l’intelligibilité du propos, le fait sans trop d’embrouille – comme on écoute, finalement, parler celle ou celui qui ne termine pas ses phrases et s’égare dans leur déroulé : pour peu qu’on s’y montre attentif, on s’y retrouve.

Cela donne, on s’en doute, un phrasé bien caractéristique – appelons ça une voix –, d’autant qu’il est mis à la forme d’une scansion nerveuse délivrée par un vers court, irrégulier (autour de six syllabes) composant d’assez longues laisses, posées roides colonnes sur la page, et par une ponctuation plus que parcimonieuse favorisant l’ambiguïté sémantique et, partant, la lecture lente et scrupuleuse (scrupulus : petit caillou pointu, au sens où on achoppe parfois, mais pour mieux avancer).

Poésie ? On aura peine, comme chez Follain, à trouver une image – si l’image caractérise la poésie – dans cette affaire de rudesse syntaxique et d’avarice langagière. Si poésie il y a – et il y a poésie, assurément –, c’est ailleurs qu’il faut la débusquer : dans ce qui manque, dans les blancs de la parole, dans des effets de rythmes, de sonorités, très subtils, plus perceptibles à l’oreille qu’à l’œil, et supposant qu’on oralise le texte écrit en marquant le tempo. Qu’on en juge par cet extrait, à mon avis très représentatif de l’écriture poétique de Marimbert – et, pour le dire en toute sincérité, de son art :

Pierre parti ne sais plus
intenable des riens
font la vie entêtés
mordre l’autre et soi
moi à vif lui la petite
des yeux de peur une main
échappée je la cajolais lui
caractère pourrissait gueulait
des bricoles dents serrées le
repas mains marteaux jamais
touché la petite souvent parti
il l’aimait sa Marion filait
dans ses jambes bêtise faite […] (p. 30)

Il serait facile, au vu de ce qui les précède et de ce qui leur fait suite, de reconstituer le continuum syntaxique et sémantique de ces quelques vers : mais qu’en resterait-il alors, qu’une forme pas assez sèche pour résonner du chuchotis de sa structure  – et sans doute peu susceptible d’être embouchée par la narratrice, tant forme et sens se conjuguent, ici, dans leur extrême condensation, pour constituer le poème dans toute sa force musculeuse, dégraissée du superflu ?

*

Un chant. Âpre, certes, mais un chant. Un court roman chanté dans la gravité de sa voix. Quelque chose de profondément beau, qui nous étreint, nous travaille la chair – le frisson n’est pas bien loin, dans certaines laisses, telles celles, magnifiques, narrant l’accouchement de l’héroïne.

J’ai découvert Marimbert et son écriture sur les réseaux sociaux, vu jour après jour s’écrire  – work in progress, c’est à la mode  – Destin d’un ange. Sans en avoir, à l’époque, mesuré toute l’ampleur  – le fragment, livré au coup par coup, ne permet pas d’en prendre pleinement conscience. Cette ampleur, je viens de la saisir en lisant l’œuvre dans sa belle entièreté, dans sa composition. Conclusion à en tirer ? Si un extrait peut nous donner quelque aperçu d’une écriture, seul le livre, s’il n’est pas simple recueil de pièces hétéroclites, peut la restituer dans son contexte et lui donner du sens. Truisme ? Mettons. Mais à lire à la suite les quarante laisses de Destin d’un ange, j’ai bien cette impression d’avoir re-découvert Marimbert, dans l’évidence, toute simple, toute bête, de celui qu’il est : un grand poète. Peut-être ne l’avais-je pas vu plus tôt. Croyez-m’en : je bats humblement ma coulpe.

Teofilo Folengo (1491-1544) : Éloge des femmes

……..Pas de femme
Pour, reniant le ciel et invoquant le diable,
Passer toutes les nuits à perdre son argent,
Perdre manteau, chemise, et perdre sa culotte,
Jouant à la bouillotte, au craps, ou aux tarots.

……..Pas de femme
Pour habiter les bois, spolier et tuer,
Brigandant, les passants, fréquenter un Palais
Bien pire que les bois, voler, gruger, flouer,
Truander orphelins indigents, pauvres veuves.

……..Pas de femme
Pour repaître de chair oiseaux de proie rapaces,
Braques de soupe, et de pain blanc ses lévriers.

……..Pas de femme
Pour, entendant heurter sa porte l’affamé
Mendigot haillonneux quêtant un bout de pain,
Lui dire : Va en paix, ne brise pas ma porte.

……..Pas de femme
Pour dépraver les gars ni violer les filles,
Usurer, écheler nuitamment les fenêtres,
Pratiquer l’alchimie ni rogner la monnaie
– Pour, suivant les armées, voler le bien d’autrui.

Ces dignes actions, ces vertueux exploits,
Ce sont les faits de l’homme, à qui seul Dieu donna
Sublimité de cœur, être, et subtilité
D’esprit, grave sagesse et solide raison.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Foemina non, coelum renegans, chiamansque diablum,
noctibus integris stat ludens perdere scudos,
perdere mantellum, camisam, perdere bragam,
sive sbaraino, seu cricca, sive tarocco.
Foemina non habitat boscos, non spoiat, amazzat
ladra viandantes, non praticat illa palazzum
peiorem boschis, ut robbet, strazzet, abarret,
scortighet orphanulos nudos, viduasque tapinas.
Foemina non cibat osellazzos carne rapaces,
non suppis braccos, non blanco pane levreros;
non quando sentit portam chioccare famatum,
strazzosumque inopem, panisque rogare tochellum:
–Vade–ait,–in pacem, nec voias frangere portam.–
Foemina non stuprat pueros, sforzatque puellas,
non dat ad usuram, non scalat nocte fenestras,
non facit alchimiam falsam, tosatque monetam,
non seguitans campum quae sunt aliena rapinat.
Hae sunt impresae dignae, sanctaeque facendae,
sunt bene gesta viri, cui summa potentia soli
cor sublime dedit, dedit esse, deditque vedutam
ingenii, sennumque gravem, saldamque rasonem.

(in Baldus [1517], livre VI, vers 476 – 496)

La forme à l’oeuvre (à propos de Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu, d’Emmanuel Ruben, aux éditions du Sonneur)

Kaddish.-E-Ruben-220x353Comment vivre avec la mort d’un proche que l’on n’a pas connu, dont personne ne vous parle, mais qui vous hante, et qui résume en son être et en son trépas la part la plus cruelle de l’histoire de la première moitié du XXe siècle, entre pogroms de Juifs, Shoah – quand on est soi-même juif, même agnostique –, et décolonisation, – quand on est soi-même Pied-Noir, comme l’était ce grand-père maternel, Shalom, le « matelot inconnu » dont le suicide résonne encore et toujours, « PAN, à bout portant – dans la nuit » (p. 7) ?

Telle est, dans Kaddish, la question fondamentale que se pose Emmanuel Ruben, y répondant par l’écriture, l’écriture nécessaire, cathartique : « C’est ce silence, cette chape de plomb que je veux entailler » (p. 7).

Mais qu’écrire, et surtout comment, dès lors que la matière est tue, comme intangible, qu’on n’a dessus que le peu de prise de ce qui se murmure, chuchote, dans les assemblées de famille ? Prendre à témoin le mort : « Mais sois rassuré. Tu ne seras pas un personnage. D’où ce que je veux te donner, d’où ce monologue que sur du papier je veux t’adresser » (p. 8), pour exclure d’emblée l’hypothèse du roman (p. 9), pour emboîter le pas d’un autre genre, de hasardeuse définition, où l’imagination (p. 9) certes aura sa part et cette intuition portée par les gênes :

« J’ai la bêtise de croire que, sauf à vivre à l’écart des siens, loin de leur ombre portée ; que sauf à grandir en batifolant dans la jungle, en tétant de la louve étrusque, en feulant une grammaire tigre, l’hérédité a ses lois ; le sang, le sperme et le lait mêlés ont des voix qui se reconnaissent tôt ou tard ou se nient jusqu’à la tombe. » (p. 22).

Faire confiance au ressenti, donc, donner libre cours à la maîtresse d’erreur et de fausseté, selon les termes de Pascal, aux « hypothèses haillonneuses, infantiles » (p. 78) tout en les contraignant quand même dans les bornes de l’Histoire, de ce qu’on sait, qu’on a lu – à défaut d’y avoir jamais vécu ou même d’y être allé –, de cette Algérie qui se décline en paysages, en noms propres, fussent-ils de boutiques (pp. 51-52), et en événements, puisqu’on est au creux de ces années cinquante où la guerre ne porte pas son nom, mais est euphémisée par les pouvoirs publics. Et, puisqu’on est écrivain, se rattacher, vaille que vaille, à un autre destin, celui de l’« orphelin célèbre », né la même année que le grand-père, au « frère de bled et de tourment » – Albert Camus, dont on a lu tous les ouvrages, et figure tutélaire de la famille pied-noir.

C’est là sans doute l’originalité majeure de ce grand texte, d’une magnifique maîtrise, tant sur le plan de l’écriture que sur celui de la composition : l’entrecroisement, par le biais de l’invention, de deux destins noués par des correspondances fictives, et qui bride cependant l’imagination sinon trop prolifique, qui lui impose un moule – car au moins la vie de Camus nous est connue, comme les circonstances précises de sa mort. Dès lors, le projet de Ruben m’a rappelé celui, sous une autre forme, de la chère Michèle Desbordes dans son très beau Un été de glycines (aux éditions Verdier, 2005), où la propre vie de l’auteur s’enchevêtre – glycines… – à celle de Faulkner en constants va-et-vient fondés sur des similitudes, ou des similitudes qu’on tente d’extraire par la réinterprétation des faits, tâchant de trouver une cohérence biographique là où peut-être, et même sans doute, il n’y en a pas.

En ce sens, on est, dans Kaddish, face à un propos d’essence poétique, si on donne à poétique son acception première de création : il en va bien d’une forme à l’œuvre, créant sa matière à mesure qu’elle évolue, cette forme, quitte à ce qu’à la fin le projet initial se voie malmené, pour ne pas dire perverti, par l’évidence :

« Un écrivain qui fait le serment de ne pas tomber dans le roman est comme un dormeur solitaire qui jure la nuit : Promis, ni rêve ni cauchemar. Le roman nous tient depuis trop longtemps. Nous cerne aux quatre coins de la littérature. Tout homme n’est qu’ombre ou rêve ; au mieux il devient poème ou, ce qui revient au même, roman. » (p. 116).

Justification, bien sûr, comme on peut, comme la branche à laquelle on s’agrippe, comme le filet salvateur de l’équilibriste instable : on n’a pas tenu sa promesse de départ, on se doit d’en faire le constat, dût-on s’en morigéner, battre sa coulpe :

« J’ai honte […] car j’ai inventé des vies. Et j’ai honte […], car j’ai inventé une mélancolie qui n’était pas toujours tienne ; l’écho final d’une vie fournit peu d’indices de ce qu’elle fut en vérité. » (p. 118)

Le lecteur doit-il s’en plaindre ? – Le lecteur en sourit, bien plutôt, s’en délecte, y trouvant pleinement son compte, mieux, sans doute, avec plus d’intense intérêt, voire de fascination (on lit Kaddish en une nuit, sans pouvoir s’en défaire), qu’à la recension fidèle d’une existence somme toute assez pauvre et commune, si elle n’avait trouvé son terme dans le PAN final – à l’initiale du livre. Poème ou roman, puisque « cela revient au même » ? Poème et roman, et c’est cela qui nous retient, nous accroche, c’est cela qui cerne au plus près ce que nous cherchons dans la littérature : le roman poétique, où Ruben excelle, et qui est peut-être la marque de fabrique du roman contemporain, tel qu’on le voit, çà et là, se développer (cf. mes autres chroniques). Les quelques citations de cet article le montreraient suffisamment : mais qu’on lise donc aussi – pour mieux s’en convaincre, s’il le fallait – la magnifique évocation de l’exode des Pieds-Noirs courant sur 5 pages (pp. 80-85), bien trop longue, donc, pour être ici retranscrite, mais dont j’extrais ces passages :

« Le paquebot siffle son tocsin d’exil, le panache noir de la fumée s’élève dans un ciel sans couleur, et la mer s’ouvre, et bouillonne, la mer gloutonne […]. Les voilà partis pour la Thulé hexagonale, où il n’y a pas d’oasis, où la nuit vient plus tôt, où le brouillard couve été comme hiver les plaines mornes où ne poussent pas de jujube. […] Les hommes fument leurs dernières gauloises comme ils ont bu la veille, pour se cautériser l’âme, pour avoir des raisons viriles de vomir toutes leurs tripes, ils se cherchent une contenance, titubent, ont le visage fermé, les yeux qui clignent, les paupières qui se plissent sous le soleil faute de s’autoriser la moindre larme. »

*

 Je me suis laissé dire que l’édition de ce texte n’est pas allé sans souffrance pour Emmanuel Ruben, ce dont tout écrivain a fait l’épreuve, au moins à ses débuts – d’ailleurs, notre auteur paraîtle confesser : « Écrire a, sur la bande dessinée ou sur le cinéma, l’avantage d’autoriser les repentirs. Écrire, c’est s’attacher à l’ombre, assumer ses échecs, se vouer à l’obscur. » (p. 79) Il se trouve qu’en d’autres circonstances, j’ai pu lire, de lui, des nouvelles inédites : je connais ses qualités aussi bien que ses petits défauts originels. S’il a souffert, c’est pour son bien, et la confrontation avec le regard d’un éditeur de haute exigence n’est jamais stérile, bien au contraire : on y apprend beaucoup. À lire Kaddish, j’ai eu cette certitude que Ruben, de ce travail difficile et tumultueux, avait tiré la graine, et la bonne, et l’excellente, celle qui donne la belle gerbe, le bon pain. C’est dans cette voie qu’il lui faut continuer d’avancer. J’attends avec quelque impatience la suite : les vrais écrivains se font rares, de nos jours, Emmanuel Ruben est un vrai, et un bel, écrivain.

Teofilo Folengo (1491-1544) : Les quatre saisons

I – Le printemps

La terre vêt déjà sa jupe chamarrée,
Les beaux prés sont couverts de fleurettes nouvelles,
Et les montagnes rient, les bosquets reverdissent,
L’oiselle va cherchant son compagnon chéri.
Froid rampe le lézard sur les murailles chaudes,
La bonne abeille met à sac les champs fleuris,
La sagace fourmi sort de sa cache à grains,
La grenouille s’enquiert d’où va le pèlerin.
La pastoure au matin chante son amoureux :
Elle a pour lui tressé toutes sortes de roses
……………En galantes couronnes.

II – L’été

Chaud, l’Apollon déjà fend le sol enflammé,
Roustissant tous les champs de son feu dévorant.
Adagio pour sa charrette, et lents chevaux !
Sa dextre même est lasse, à tirer sur la bride.
Sous l’avoine mûrie blondit toute la plaine :
Les petits des chevaux ne mangent plus d’ivraie.
Chante jusqu’à crever sur le pieu la cigale,
La mouche à bœuf cherche des crosses aux mâtins.
Le plouc, brûlé, supporte à peine sa chemise,
Chez les Teutons, la cave est toujours grande ouverte.

III – L’automne

Mère Nature, pour nourrir les faims d’hiver
Stocke en ses magasins maintes provisions.
La fourmi porte sa glanée vers ses greniers,
L’abeille met le miel en ses cireuses ruches.
Pour ses bœufs, le bouvier fait des bottes de foin,
Et toi pareil, joli berger, pour tes moutons.
Quel vacarme sortant de ces caves obscures
Où pour le vin nouveau l’on prépare les fûts !
Le valet soûl remplit de rafle les tonneaux
Et chantent les Teutons « ohé, ohé, je trinque ! »

IV – L’hiver

Ce gredin de Borée déjà souffle des Alpes,
Dépouillant tous les bois de ce qui les parait.
Fleuves sont pris de glace, et les champs de gelée,
Et le brouillard partout disperse ses chandelles.
L’escargot se tient coi, huis clos, dans sa coquille.
La mouche meurt de froid, la cigale de faim.
Une vieillarde cuit pour le repas des raves,
Ne mangeant pas, tant que n’est vide sa quenouille.
D’insomnieux pédants pâlit la lampe à huile,
– Étudiant, jouis de la nuit mélancolique.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

I – De primavera

Multicoloritam recipit iam terra camoram
Bellaque florettos dat pradaria novos.
Montagnae rident, boscamina virda fiuntur,
Qua eque sibi charum cercat osella virum.
Frigida per caldas rampat luserta muraias
Et bona florigeros pecchia sachezzat agros.
Exit graniferas formica sacenta masones
Ranaque domandat quo peregrinus eat.
Pastorella suum cantat damatina morosum,
Cui texit variis serta galanta rosis.

II – De aestate

Caldus afogatum iam schiappat Apollo terenum
Cunctaque boiento brostolat arva foco;
Vult eat addagium pigris carretta cavallis
Ipsaque straccatur dextra tirando briam.
Omnia maturis ita flavent rura biavis,
Ut iam polledris fraina negatur equis.
Cantat supra palum crepatque canendo cicala,
Stigat mastinos mosca tavana canes.
Arsus comportat villanus apena camisam,
Caneva Todeschis semper aperta manet.

III – De autumno

Ut cibet Invernum mater Natura famatum,
Multa magazzenis stipat edenda suis.
Formichetta trahit segetum ad granaria somas
Mellaque ceratis condit apetta casis.
Stramina pro bobus mangianda bovarus adunat
Idque facis pegoris, bel pegorare, tuis.
Rumor ab obscuris cantinis maximus exit,
Dum cerchiant vino vasa paranda novo.
Mustolenta replet graspis fameia tinazzos
Todeschique canunt: « Ehu ohe, trincher io ».

IV – De inverno

Tornat Hyperboreis iam Borra gaioffus ab Alpis,
Manticibus sfoliat qui nemus omne suis.
Flumina deventant vitrum campique biacca,
Brumaque candelas spargit ubique suas.
Cheta stat in gusso foribus limaca seratis,
Frigore iam moritur mosca, cigala fame.
Vecchiarella parat coctae convivia rapae
Nec pransat, nisi sit voda conocchia prius.
Pallidat insomnes oliosa lucerna pedantos,
Tuque malenconica nocte, studente, godis.

(in Epigrammata [1520])

Magma sur La Lectrice à l’oeuvre

« Magma est un grand texte, dont on ne sait dire s’il est poème, prose, exercice de traduction latine, ou traité d’écriture. »
Un article à propos de Magma sous la plume de Christine Balbo sur La Lectrice à l’oeuvre.

Jean Bonnefons (1554-1614) : Tétons mordus, amour fichu ? / Dens

Dent félonne, funeste, et trois fois scélérate,
Très exécrable dent, dent de sinistre augure,
Fus-tu donc si osée que d’accomplir ce crime :
Les tétons, les tétons, oui, de ma Pancharis,
Vénérés de Vénus comme de Cupidon,
Tu les as donc meurtris de féroces morsures ?
N’as-tu pas, malheureuse, idée de la puissance
Divine dont sur toi tu fouettes le courroux ?
– Attenter aux tétons de ma Pancharis, c’est
Tout ensemble attenter aux Vénus et aux Rires,
Et aux Amours, à tout l’essaim des Charités !

Mais toi, ma Pancharis, ma câline, ne va
Contre moi t’irriter de cet impie forfait !
Tes yeux m’en sont témoins, tes yeux, ces mêmes yeux
Que j’aime bien plus fort que mes propres pupilles,
Vénus m’en est témoin, à qui tu es vouée,
(Nul dieu n’est à mes yeux plus grand ni plus sacré) :
Je n’avais pas dessein de meurtrir tes tétons,
Je n’avais pas dessein d’offenser la Déesse.

En vérité, lorsque m’est apparue, superbe,
La somptuosité de tes tétontounets,
Quelque ardeur me poussant à vouloir les baiser,
Brûlant trop ardemment, en accès de délire,
Les pressant à l’excès, je les ai mordillés.
Voilà quel est mon crime et mon impie forfait,
Pour lequel je voudrais subir mille supplices,
Pour lequel je voudrais subir mille tourments […]

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

O dens improbe, dire, ter sceleste,
Dens sacerrime, dens inauspicate,
Tun’ tantum scelus ausus ut papillas
Illas Pancharidis meae papillas,
Quas Venus veneratur et Cupido,
Feris morsibus ipse vulnerares ?
Ne tecum reputas miselle, quanti
In te numinis excitaris iras ?
Qui dum Pancharidem meam lacessis,
Omnes et Veneres, jocos, amores,
Et quantum est Charitum simul lacessis.
At tu hoc pro scelere impioque facto
Ne mi irascere blanda Pancharilla,
Namque testor ego tuos ocellos,
Amo quos ego plus meis ocellis,
Et testor Veneris tuumque numen,
Quo majus mihi sanctiusque nullum.
Non has laedere mens fuit papillas
Non has mens mihi Diva vulnerare.
Verum ut se exeruit mihi superbus,
Tuarum ille decor papillularum
Et has impulit ardor osculari,
Ipse ardentius aestuans furensque,
Compressi has numium atque vellicavi.
Hoc meum scelus impiumque factum est
Pro quo mille adeo subire poenas,
Pro quo mille velim subire caedes […]

(in Pancharis, IV, vers 1-27 [1587])