Publius Annius Florus ( 70 ? – 140 ?) : À une fleur / Flori

Vinrent des roses – sait-on quand ? Allégorie
Du doux printemps ! La fleur en tige, un jour, voici ;
Puis le bouton se noue, gonflé, pyramidal,
Puis le calice s’ouvre, et tout l’œuvre floral
En quatre jours est accompli. Mais aujourd’hui
Elles mourront, si ce matin ne sont cueillies.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Venerunt aliquando rosae. Pro veris amoeni
ingenium! Una dies ostendit spicula florum,
altera pyramidas nodo majore tumentes,
tertia jam calathos; totum lux quarta peregit
floris opus. Pereunt hodie, nisi mane legantur.

(in L’Anthologie latineAnthologia Latina)

Hart Crane (1899-1932) : La Tour brisée / The broken tower

La corde de la cloche assemblant Dieu dès l’aube
M’envoie, comme laissant tomber le glas d’un jour
Fini, fouler le gazon de la cathédrale
De fosse à croix, pieds froids sur des marches d’enfer.

N’as-tu pas entendu, n’as-tu pas vu ce corps
D’ombres dans le clocher, dont les épaules meuvent
D’antiphonaires carillons lancés avant
Que n’essaiment les astres sous les rais du jour ?

Cloches, cloches, je dis, qui brisent leur clocher,
Dansant je ne sais où, dont le battant burine
Membrane à travers moelle, et mon chant vieux fouillis
D’intervalles rompus… Moi leur bedeau d’esclave !

Canyons d’encycliques ovales qui obstruent
L’impasse avec des chœurs. Un fatras de voix mortes !
Pagodes et beffrois qui sonnent le réveil !
Ô échos terrassés prosternés sur la plaine !

J’entrais – c’était bien moi – dans ce monde brisé
Pour suivre le vain cortège d’Amour, sa voix
Un instant dans le vent (ne sachant où lancée)
Et affermir un temps tous mes choix sans espoir.

Mes mots à verse. Mais parents, à l’accord,
De ce monarque de prétoire aérien,
Cuisse bronzant la terre et Verbe de cristal
Frappant jusqu’à l’espoir des plaies désespérées ?

L’avancée de mon sang me laissa sans réponse
(Mais le sang pouvait-il tenir si noble tour,
Lui qui pose la question vraie ?) – ou bien est-ce Elle
Qui meut, tendre et mortelle, les forces latentes ? –

Dont j’écoute le pouls, comptant les battements
Redits, accrus par mes veines – avivé, sûr,
L’angélus des combats que ma poitrine évoque :
Mon avoir a guéri, original et pur…

Et bâtissant, au cœur, une tour non de pierre
(Nulle pierre ne peut ceindre le ciel) – mais de
Gravier – les perceptibles ailes d’un silence
Semés en ronds d’azur déployant en plongeant

La matrice du cœur, puis posant un regard
Vénérant le lac calme, et gonflant une tour…
Le spacieux, le haut décorum de ce ciel
Déclôt sa terre, et hausse en ses ondées l’amour.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

The bell-rope that gathers God at dawn
Dispatches me as though I dropped down the knell
Of a spent day – to wander the cathedral lawn
From pit to crucifix, feet chill on steps from hell.

Have you not heard, have you not seen that corps
Of shadows in the tower, whose shoulders sway
Antiphonal carillons launched before
The stars are caught and hived in the sun’s ray?

The bells, I say, the bells break down their tower;
And swing I know not where. Their tongues engrave
Membrane through marrow, my long-scattered score
Of broken intervals… And I, their sexton slave !

Oval encyclicals in canyons heaping
The impasse high with choir. Banked voices slain!
Pagodas campaniles with reveilles out leaping-
O terraced echoes prostrate on the plain !…

And so it was I entered the broken world
To trace the visionary company of love, its voice
An instant in the wind (I know not whither hurled)
But not for long to hold each desperate choice.

My world I poured. But was it cognate, scored
Of that tribunal monarch of the air
Whose thigh embronzes earth, strikes crystal Word
In wounds pledges once to hope – cleft to despair ?

The steep encroachments of my blood left me
No answer (could blood hold such a lofty tower
As flings the question true ?) -or is it she
Whose sweet mortality stirs latent power ?-

And through whose pulse I hear, counting the strokes
My veins recall and add, revived and sure
The angelus of wars my chest evokes:
What I hold healed, original now, and pure…

And builds, within, a tower that is not stone
(Not stone can jacket heaven) – but slip
Of pebbles, – visible wings of silence sown
In azure circles, widening as they dip

The matrix of the heart, lift down the eyes
That shrines the quiet lake and swells a tower…
The commodious, tall decorum of that sky
Unseals her earth, and lifts love in its shower.

(in The Complete Poems of Hart Crane)

Jacopo Sannazaro (1458 [?] – 1530) : L’Enfantement de la Vierge / Jacobus Sannazarius : De partu Virginis (extraits)

Le De partu Virginis est un poème en trois chants,
publié la première fois à Naples en 1526.
Il relate, sur un mode lyrique
empreint d'éléments de l'Antiquité (dont la mythologie),
les événements entourant l'Incarnation.
Une excellente analyse en est donnée ici par Marc Deramaix.

Annonciation : L’archange Gabriel vole vers la Vierge

Appelant les zéphyrs, dans le ciel vide il se
Met en route, perce les nues, traverse l’air,
Descend, à peine meut légèrement ses ailes.
Ainsi mirant de haut les berges bien connues
Du Méandre ou le cours du nonchalant Caystre,
Se précipite et fond le cygne immaculé :
Nu de plume, indolent, tel lui semble-t-il être
Tant que des eaux aimées il ne s’est rendu maître
Victorieux : ainsi fendait-il brise et nues.

Annonciation : la Vierge après avoir écouté la parole de l’archange

Stupéfaite à ce coup, terrorisée la Vierge
Baissa les yeux, son corps entier devint exsangue.
Telle que, ramassant des coques sur la grève
De l’étroit Mykonos, sur les rocs de Sériphe,
La fillette nu-pied, la fierté de sa mère,
Voit, vers la côte proche, un navire gréé
Faire route, et s’effraie: et n’ose se trousser
Ni se rendre en courant à l’abri  près des siens :
Mais en silence tremble, et subjuguée se fige.

Arrivée de Joseph et Marie à Bethléem

Mais une ville emplie d’un grand concours de gens,
Aussitôt qu’arrivés, porte à peine franchie,
– C’est ce qu’ils voient : mêlée d’afflux de tous côtés,
Foule immense, eût-on dit, se rendant de très loin
À quelque foire, ou l’ennemi pillant leurs champs,
De paysans couards accourus en lieu sûr.
Tortillons, ruelles étriquées, tout est plein
D’une confusion pressée d’hommes, de femmes.
Laboureurs et bétail ; chars ici qu’on attelle,
Là des toiles qu’on tend ; on dort sous les portiques
Ouverts, tout retentit d’un tumulte sonore,
Un peu partout brillent des feux que l’on attise.


[…] Ille altum Zephyris per inane vocatis
carpit iter, scindit nebulas, atque aera tranat
ima petens, pronusque leves vix commovet alas.
Qualis, ubi ex alto notis Maeandria ripis
prospexit vada, seu placidi stagna ampla Caystri,
praecipitem sese candenti corpore cycnus
mittit agens: jamque implumis, segnisque videtur
ipse sibi, donec tandem potiatur amatis
victor aquis: sic ille auras, nubesque secabat.

[…]

Stupuit confestim exterrita Virgo,
demisitque oculos, totosque expalluit artus.
Non secus ac conchis si quando intenta legendis
seu Mycone parva, scopulis seu forte Seriphi,
nuda pedem virgo, laetae nova gloria matris,
veliferam advertit vicina ad litora puppim
adventare, timet: nec jam subducere vestem
audet, nec tuto ad socias se reddere cursu:
sed trepidans silet, obtutuque immobilis haeret.

[…]

Ecce autem magnis plenam conventibus urbem
protinus, ut venere, extremo e limine portae
adspiciunt: mixtum confluxerat undique vulgus,
turba ingens: credas longinquo ex aequore vectas
ad merces properasse: aut devastantibus arva
hostibus, in tutum trepidos fugisse colonos.
Cernere erat, perque anfractus, perque arcta viarum,
cuncta replesse viros, confusoque ordine matres:
permixtos pecori agricolas; hos jungere plaustra:
hos intendere vela: alios discumbere apertis
porticibus: resono compleri cuncta tumultu:
accensos variis lucere in partibus ignes.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes, sur ce blog, 
de Jacopo Sannazaro :

Nicolas Bourbon / Nicolaus Borbonius (1503-1550) : Variations autour du thème du chasseur et de l’amant

Comme un chasseur souvent
Tend ses rets pour proie vaine,
Ainsi le pauvre amant
Consume en vain sa peine.

*

Le chasseur a coutume
De tendre en vain ses rets :
Souvent l’amant consume
Sa peine à misérer.

*

Le chasseur fréquemment
Pose en vain ses filets :
Fréquemment un amant
Perd sa peine à brûler
D’un amour trop ardent.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Ut saepe incassum venator retia tendit,
Sic frustra infelix saepe laborat amans.

*

Retia saepe solet venator tendere frustra :
Non raro miseram ludit amans operam.

*

Saepe fit ut frustra venator retia ponat :
Saepe operam perdit, quem ferus urit Amor.

(in Nugae / Bagatelles [1533])

Nicolas Bourbon / Nicolaus Borbonius (1503-1550) : Les Saisons

C’est mai, le reverdi,
Partout ce sont risettes,
Les oiseaux font leur nid,
L’hirondelle musette.

*

Tout mûrit sous l’ardeur
De l’estival chaufour,
Qui sèche les humeurs
Et rend les membres lourds.

*

L’automne apporte vins,
Comble grenier, demeure :
Si tu as chaud pour l’heure,
Tu auras froid demain.

*

L’hiver, du vieux si craint
Tremblant du fait des ans,
Fait robuste et vaillant
Le jeune accru de pain.

*

Printemps, été, automne,
Hiver, font quatre en un :
Que soient ces membres joints,
« Année » sera leur somme.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Maius adest, vernant et rident omnia passim,
Nidificant volucres et Philomela canit.

*

Omnia maturat fervens ardoribus aestas,
Corpora desiccat, segnia membra facit.

*

Vina dat autumnus, replet cellamque penumque :
Si calor est hodie, cras tibi frigus erit.

*

Semper hiems senibus metuenda, trementibus aevo,
Sed iuvenes vegetat, roborat, auget, alit.

*

Ver, aestas, autumnus, hiems, sunt quatuor unum,
Quae si membra simul junxeris, annus erit.

(in Nugae / Bagatelles [1533])

Nicolas Bourbon (1503-1550) : A une amie / Nicolaus Borbonius : Ad amicam

Que veux-tu donc, par cet envoi de violettes ?
Que je brûle pour toi d’un feu plus violent ?
Faut-il, hélas, hélas ! que tu sois violente
Pour me violenter avec tes violettes !


Cur violas mittis? Nempe ut violentius urar.
Heu, violor violis, ô violenta, tuis.

(in Nugae / Bagatelles [1533])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres épigrammes, sur ce blog, de la même époque 
et sur le thème de la violette :
Angelo Poliziano (1454 – 1494) :
Giovanni Antonio Taglietti (Italie, XVIe siècle) :
Giovanni Pontano (1429-1503) :

Sur le thème de la violette 
dans l'épigramme néolatine
Marcos Ruis Sánchez :

Nicolas Bourbon (1503-1550) : A une jeune fille / Nicolaus Borbonius : Ad puellam

D’où vient ce croît de flamme où s’avivent mes feux,
Belle fille, à l’instant que je mire tes yeux ?
Par ton œil droit, Vénus, rieuse, et par le gauche
Cet effronté d’Amour me dardent leurs épieux.
Pauvre de moi, que faire ? Il suffit d’une torche !
Infortuné, pourquoi devoir en subir deux ?

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Quid fit, ut inflammer magis, ac magis urar in horas,
Contemplans oculos pulchra puella tuos ?
Ex oculo dextro ridens Venus, ex sinistro
In me contorquet tela protervus Amor.
Me miserum, quid agam ? fax plus satis una fuisset,
Infelix, cogor cur ego ferre duas ?

(in Nugae / Bagatelles [1533])

Un retour de lecture de Brueghel en mes domaines, dû à Claire Laloyaux (sur Facebook)

Hasard de la vie lorsqu’elle rejoint le temps, toujours décalé, de la lecture, il se trouve que j’ai rencontré Lionel-Edouard Martin alors que j’étais encore plongée dans son Brueghel en mes domaines. S’il m’a pudiquement parlé de la genèse de ses textes, mon regard sur ce recueil de « petites proses sur fond de lieux » tâchera de rester nu, ouvert à la singularité de ces fragments qui résistent , à première vue, à toute unification.

Résistants à toute emprise, à toute réduction au seul thématique, tels sont bien, je crois, ces fragments, moins unis par la contrainte qui préside à leur écriture (le lieu) que par une même exigence poétique, tendue par l’image de la route serpentine, dessinant peu à peu un imaginaire personnel plus qu’un monde réel. Car ce recueil est tout entier inspiré par le mythe, qu’il soit mythe personnel (çà et là se ramassent des souvenirs du poète, nécessairement réinventés), mythe de l’origine de la langue, biblique donc charnelle — le verbe s’incarnant dans une bouche, d’abord d’ombre —, ou mythe de la création poétique, comme le suggère la toute dernière partie du recueil, « Incidences, hors tout », certes en marge des autres sections car plus critique, mais faisant retour sur les proses poétiques, morceaux épars conditionnés par un regard perçant sur la tessiture du réel.

La route n’est pas droite, en effet, ne s’achemine pas vers un but ; elle n’est pas rectiligne comme le serait un discours fermé sur la poésie. Celle-ci au contraire ne cesse, au fil des petites proses, de se densifier et de se resserrer autour de son secret. Perdue entre un réel magnifié par la langue et un imaginaire des poètes — plus que des langues, comme dans Avènement des ponts —, la poésie se niche dans ce qui paraît le plus insignifiant mais fondamentalement le plus beau car le plus fragile. Elle est d’abord ce qui s’impose à la vue du poète dans ses escales plus ou moins longues d’un continent à l’autre. Incarnée par une nature qui impose de savoir nommer les arbres, les fleurs ou les insectes peuplant le jardin, la poésie que chérit Lionel-Edouard Martin me semble moins être une poésie des choses, comme a pu la développer un Francis Ponge, au regard peut-être trop froid sur l’huître ou le cageot, qu’une poésie à la manière d’un Zbigniew Herbert. Certes moins marqué par la sensualité de la langue, le poète polonais me semble toutefois jeter un regard lui aussi sensible, quasi affectueux, sur ce que la « basse époque du facile et du tape-à-l’œil », aimant « le lisse, la glisse, la neige grasse », repousse dans l’anodin. Contre l’abandon de la nature à son seul dépérissement, Lionel-Edouard Martin cherche encore à dresser un pont entre les hommes du commun, les vrais humbles, et ces choses vivantes devenues, sous la langue de feu qui définit le langage, d’autres créatures, presque bibliques. Le regard du poète n’est plus seulement à hauteur d’homme : s’il scrute des cimes et un absolu, comme l’oblige la suprême poésie, l’écrivain redessine dans le même temps, me semble-t-il, une horizontalité qui ramène les hommes à leur petitesse et exhausse ces êtres de rien que sont la fourmi, l’iris, l’arum, le bourdon ou l’abeille.

D’abeilles il est fortement question dans ce recueil. Insecte butineur immortalisant les fragiles parfums des fleurs dans le miel, les frôlant sans les flétrir, l’abeille s’impose progressivement comme un symbole de la poésie — ce qu’elle est fondamentalement dans les toutes les cultures et religions. Tandis que Les Proverbes rappelle sa force besogneuse (« Va voir l’abeille et apprends comme est laborieuse »), certaine tradition musulmane hérésiarque en fait une version de l’ange — et une lecture attentive de l’œuvre de Lionel-Edouard Martin repérera la récurrence de la figure angélique, magnifiée quand elle n’est pas parodiée avec tendresse dans La Vieille au buisson de roses. Tour à tour symbole de la royauté, du principe vital (jusqu’à figurer sur les tombeaux comme appui de la survie post mortem), de la résurrection et du Christ, l’abeille est aussi, et c’est là qu’on en revient à la poésie, figuration du verbe. Un dictionnaire savant rappellerait que l’abeille en hébreu, « dbure », a pour racine « dbr », soit la parole. Car le poète aussi butine, dans le monde qui l’entoure, la substance qui nourrira, miellée, la parole pétrie par sa langue ventrue et sanguine. Le bourdonnement de l’abeille est comme l’envers d’un monde rendu obscur et grésillant puis tamisé et clarifié par l’ordonnancement des mots en une « syntaxe inouïe », d’abord oculaire — ce que rappelle, à l’entrée du recueil, l’épigraphe signée Claude Esteban, « Obscurs, nous sommes nés pour démêler l’obscur. Pour que vive, chaque matin, la route. ».

Ainsi, si je peinais à épouser le mouvement des premières petites proses, à en saisir la source et le sens (signification et direction), comme le fleuve-route qui matérialise l’écriture, celle-ci soudain révéla ses heurts et son « aller boiteux » dans l’alternance des lieux, des points de vue et des grossissements du réel. Si le poète engage son lecteur à se munir d’une pioche et d’une boussole, il lui faut aussi convertir son regard en une loupe correctrice, magnifiant les choses vues, absorbées et digérées par ses entrailles, comme le doit faire tout poète. L’aller boiteux affirme alors sa nécessité, les chemins de traverse, les raccourcis et impasses dévoilant une autre perception du réel. La simplicité de ce qui est décrit est en même temps étrange car rarement ennobli ainsi, ressaisi dans sa lenteur et sa fragilité. Loin d’être de simples clichés du réel, les petites proses disent quelque chose de détraqué, à l’image de l’horloge « devenue folle », d’un hiver pluvieux mais encore chaud, car « caraïbe », ou d’un automne aphasique, aux germes endormis dans une terre en jachère. C’est bien sûr la langue de Lionel-Edouard Martin qui singularise le réel dont il tire sa matière poétique : « Il n’est d’écriture que dans un ressenti particulier de l’univers, où les mots appellent, au-delà des êtres et des choses, un monde épuré de substance, où les corps sont de gloire et tiède la pierre — abolies frondes et catapultes. ».

Dans une langue ignée et remâchée, pétrie comme l’est le pain sec à l’aube, frottée, raclée et essorée comme dans un lavoir, l’écriture est expression d’un suc, tentation de l’épure : à mesure que le poète modèle son œuvre, son écriture « s’étrécit » en revenant à l’essentiel, en préférant « à l’opacité piquetée d’abeilles, la pure et simple transparence d’un jour d’été ». Non pas qu’il faille renoncer aux métaphores — que serait une écriture sans médiation ? —, mais plutôt creuser en soi et dans le vocable une parcelle de beauté restée terrée et tue, cette abeille que Virgile, dans les Géorgiques, fera naître, en dépit de toute logique — car la fable, comme la poésie, s’en moque — des entrailles des animaux sacrifiés par Aristée, rival malheureux d’Orphée. Fragile, comme le sont ces proses poétiques proches du verset — claudélien mais aussi biblique, tant l’ensemble du recueil est tenté par la Genèse, par le récit d’une autre création, poétique celle-là —, la beauté qui sourd de ces pages dit l’acharnement du poète à faire de la langue un espace à labourer, un sillon qui, contrairement au vers traditionnel, fait de moins fréquentes haltes et retours, libéré qu’il est dans la prose devenue nécessité par crainte de la folie.

La brèche s’ouvre par trouées, blancs sur la page, pulsations et ouverture d’une bouche gorgée de sang, ronde comme un nombril sans nœuds, dépendante de la digestion lente des mots-aliments. C’est par ce retour à la chair et au souffle que la poésie se gonfle et peut rendre la proie qu’elle a saisie pour la transformer (« Car tout poème, tout vrai poème des origines, tout vrai poème aboute — il aboute et métamorphose »).

Rebouchant l’espace laissé vide, favorisant le clinamen contre la solitude des atomes — les maisons aussi sont peuplées de fantômes, dit le poète —, le recueil tire paradoxalement sa dynamique de ses décentrements et de ses heurts. Après la floraison et le butinage vient une pluie lourde, désespérante, qui ponce toutes les aspérités : « Et s’il n’y avait, tout bonnement, purement, rien ? ». Minute de doute douloureuse et bouleversante, l’hypothèse du néant, d’un monde effeuillé et sans orbites, amène pourtant à creuser davantage le fond des lieux : « … Mais il y a quelque chose : on le sent par la peau. » Oui, on sent que les rigoles ne mènent pas à l’abîme, que l’accablement du poète, exilé sur les terres de Dalmatie — il me semble bien que l’Ovide des Tristes hante la cent-trentième page — n’éteint pas l’espoir, ne tarit pas l’inspiration. À mesure que le recueil fait grandir l’arbre-poésie, s’enroule autour de ses branches, augmente certes le poids des années sur les épaules de l’homme, mais augmente plus encore l’importance d’un retour à une source faite d’enfance et de poésie. Alors que les citations ne faisaient qu’ouvrir chaque section, elles s’invitent maintenant en fin de prose et la nourrissent, faisant du travail poétique un embranchement de réminiscences littéraires, de plus en plus chéries car de plus en plus resserrées autour de quelques rares figures, et de souvenirs d’enfance, comme l’amplifie l’émouvant poème en souvenir de la mère séparée du jeune enfant car fauchée par une ombre paternelle. Poésie comme enfance de la littérature et du monde, vieux mythe qui garde sa pertinence du fait même de ce qu’elle a engendré de figures monstrueuses, poètes talentueux et mères bercées par l’amour excessif et la haine. Poésie comme retour à l’originel, au ventre et à l’union première de l’enfant et de sa mère dans le sang et les fluides partagés dans la chaleur de quelques mois. Poésie qui se veut alors moins nostalgique d’une époque perdue que renaissance de ce qui la rendait si privilégiée et moite. Incapable de prétendre au récit linéaire et exhaustif, l’évocation d’un âge de bourdonnements, lorsque rien n’est compris mais seulement ressenti, se déploie en fragments, dans les vestiges d’une langue aussi charnue que les ventres flasques des accouchées. Accouchées bientôt grisonnantes puis spectrales, les mères ajoutent alors un autre temps à l’écriture : à celle, rétrospective, du bonheur puis de la trahison, s’ajoute une écriture de l’invocation des morts, inhumés, visités à la Toussaint, et des morts à venir, déjà salués dans une œuvre sinueuse, errante, comme le furent la descente et l’ascension d’un Dante, déjà projeté dans l’au-delà par ses chants.

Ami de cette traversée vers une lumière toujours inquiète, l’homme pourrait enfin s’unir, à défaut de la comprendre, à l’abeille qui, confie la tradition, deviendrait mère par le simple travail de ses « lèvres ». Brueghel, s’il s’agit bien de l’Ancien, l’avait peut-être suggéré dans un dessin à la fin de sa vie…