François Pétrarque (1304 – 1374) : A quelle condition devenir un oiseau ?

Il en va d’un dialogue fictif entre Saint-Louis, demeuré en Avignon, et Pétrarque, de retour en Italie.

– Si ta sublime Laure aujourd’hui se couvrait
De blanc duvet – planant, bel oiseau, sur la mer –,
N’aurais-tu pas désir d’adopter sa tournure,
Demeurant qui tu es dans ta métamorphose ?
Conçois-tu le bonheur de suivre ses envols,
Vaguant puis ci, puis là, sur la vague, avec elle,
Flanquant ta bien aimée, qu’elle vole ou se pose,
Partageant à jamais, tous deux, pareille vie ?

– J’aimerais, je l’avoue ; mais voudrais que se joigne
À nous mon cher ami, avec sa chère amie :
Plus doux serait de vivre à quatre cette vie
D’oiseaux, rien ne donnant plus prise à nulle peine.

***
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

– Candida si niveis se nunc tua Laurea pennis
induat et pelago pulcra feratur avis,
nonne voles simili te transformasse figura,
mente manente quidem, sed variante coma?
Nonne libens quocumque gradum feret illa sequeris,
hac illac secum per freta cuncta vagus,
dilectaeque comes nanti simul atque volanti,
ut similis semper vita duobus eat?

– Sic fateor, sed plura petam: mihi dulcis amicus
haeret et lateri dulcis amica suo.
Gratior haec avibus contingat vita quaternis,
nil animos usquam quod nimis angat erit.

(in Carmina)

Giuseppe Sporeni (1490 – 1562) : La pêche / Malum persicum

Sous sa peau, de dehors, on croirait une pêche,
Mais mon cœur y languit, inflexible Lucie.
Je t’offre pêche et cœur ; faveur à double sens :
La pêche est fraîche, un feu me ronge et broie le cœur.

Telle est, hélas, ma croix : une ardeur sans mesure
M’atterre, et ta lubie se pique de froideur.
Quel agréable amour vivons-nous de la sorte !
– Toi fleuve aux eaux glacées, et moi feu du Vésuve !

***
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Exteriore licet videas hoc cortice pomum,
Cor tamen intus hebet, Lucia dura, meum.
Accipe cor pomumque; duplex hoc insita vis est
Munere: pomum alget, cor premit ignis edax.
Sic ego discrucior miser, ut me cum vapor ingens
Obruit, algorem tu, malesana, feras.
Scilicet hoc gratos pacto exercemus amores,
Tu liquidus Tanais, Vesvius ignis ego.

(in Carmina)

Antonio Beccadelli (1394 -1471) dit Panormita : Épitaphe de Nichina la Flamande, célèbre prostituée / Epitaphium Nichinae Flandrensis, scorti egregii

Si tu fais courte halte et lis ces vers, passant,
Tu sauras quelle gueuse est ici enterrée.

Arrachée jeune, en mon printemps, à ma patrie,
Mue par les larmes suppliantes d’un amant,
Je vis le jour en Flandre et courus l’univers
Avant de me fixer en la paisible Sienne.
J’avais pour nom ce nom célèbre : Nichina,
Et vivais au bordel dont j’étais la splendeur.

Belle, honnête, embaumant, propre comme un sou neuf,
J’avais jambes et bras bien plus blancs que la neige,
Et pas une Thaïs en ce bordel de Sienne
N’avait comme moi l’art de remuer les fesses.
Aux hommes je volais, frétillant de la langue,
D’innombrables baisers même après la bricole.
Ma couche était garnie de mainte étoffe blanche,
Mon obligeante main fourbissait les zizis.
Je prenais fréquemment des bains dans mon alcôve,
Un gentil petit chien léchait ma cuisse humide.
– Requise, telle nuit, par tout un bataillon,
Je soutins sans faillir cent assauts de cadets.

J’étais douce, avenante, à tous plaisaient mes soins :
Mais rien ne fut plus doux à mes yeux que l’argent.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Si steteris paulum, versus et legeris istos,
Hac gnosces meretrix quae tumulatur humo:
Rapta fui e patria teneris, pulchella, sub annis,
Mota proci lacrimis, mota proci precibus.
Flandria me genuit, totum peragravimus orbem,
Tandem me placidae continuere Senae.
Nomen erat, nomen gnotum, Nichina; lupanar
Incolui: fulgor fornicis unus eram.
Pulchra decensque fui, redolens et mundior auro,
Membra fuere mihi candidiora nive,
Quae melius nec erat senensi in fornice Thais
Gnorit vibratas ulla movere nates.
Rapta viris tremula figebam basia lingua,
Post etiam coitus oscula multa dabam;
Lectus erat multo et niveo centone refertus,
Tergebat nervos officiosa manus;
Pelvis erat cellae in medio, qua saepe lavabar;
Lambebat madidum blanda catella femur.
Nox erat et, iuvenum me solicitante caterva,
Sustinui centum non satiata vices.
Dulcis, amoena fui; multis mea facta placebant:
Sed praeter pretium nil mihi dulce fuit.

(in Hermaphroditi libellus ad Cosmum Florentinum [première édition : 1791])

Antonio Beccadelli (1394 -1471) dit Panormita : épitaphe de Martin Polyphème, cuisinier / epitaphium Martini Polyphemi coqui egregii

Arrête-toi, passant, et pleure sur ma tombe,
Qui que tu sois, poussant au hasard ton chemin.

Surnommé Polyphème – eu égard à ma taille –,
J’avais pour nom Martin de par l’état civil,
Fus toujours partisan de la docte jeunesse,
Et surpassai laquais et autres maîtres-queux.

Mais désormais privé de tout honneur funèbre
Et d’encens : me voici, gisant sous cette terre.
Mathésilène ainsi l’a voulu : funérailles
Par une nuit sans lune, exemptes de lumière,
Enterrement sans croix, ni chant, ni célébrant,
Ni dernier Requiem prononcé pour ma pomme :
Mais fourré dans un sac, en cachette inhumé,
Mes couilles dépassant de mon étroit linceul,
Craignant que mon convoi n’aboutisse aux latrines,
Doutant qu’on m’enfouisse en terre consacrée…

… Couvre, je t’en supplie, mon pied d’un peu de terre
– Il affleure, et je crains que les chiens ne le mangent…

– J’emplirai sans arrêt la maison de mon maître
D’abominables cris : tel sera son supplice !

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Siste, precor, lacrimisque meum consperge sepulcrum,
Hac quicumque studens forte tenebis iter.
Sum Poyiphemus ego vasto pro corpore dictus,
Martinus proprio nomine gnotus eram;
Qui iuvenes studiis devotos semper amavi,
Quem licet et famulos et superasse coquos.
Nunc ego funebri tandem spoliatus honore,
Ture carens, summa sum tumulatus humo.
Me Mathesilanus tempesta in nocte recondi
Jussit et exequias luce carere meas;
Nec cruce nec cantu celebravit nostra sacerdos
Funera, nec requies ultima dicta mihi,
Clamque fui sacco latitans raptimque sepultus,
Nec capiunt coleos arcta sepulchra meos.
Dum feror obstupui timuique subire latrinas
Nec loca crediderim religiosa dari.
Oro pedem adiecta claudas tellure parumper,
Qui patet: heu, vereor ne lanient catuli!
Continuo domini complebo ululatibus aedem
Infaustis: poenas has dabit ipse suas.

(in Hermaphroditi libellus ad Cosmum Florentinum [première édition : 1791])

Michele Marullo (1453-1500) : Un exilé face à la mer / Nenia

(Le poète, en exil à Constantinople, regarde la mer et pense à l’Italie.)

Bien loin de ces récifs, sur l’autre bord s’étendent
Les doux rivages de ma patrie : cette forte
Houle de mer, poussée par les flots du Bosphore,
S’en va là-bas briser sur la côte italienne.

Ne sens-tu pas souffler plus tendrement les brises
Animées de mémoire ? – Oh, tels, sans contredit,
Sont le pouvoir de la naissance originelle
Et le pouvoir du sol natal sur toutes choses !
Pourraient-elles, sinon, ces brises, fatiguées
Par leur long cours sur une mer grouillant de monstres,
Exhaler ce je ne sais quoi mêlant senteurs
De la patrie à des parfums mystérieux ?

Quel bonheur c’est, que de pouvoir de bon matin
Retrouver, quand les vents ont tourné, la demeure
Qu’on a quittée la veille, et de ne point mener,
Éternel pérégrin, une vie d’exilé !
Mais ce serait plus grand, plus grand bonheur encore,
Que de se contenter du fleuve de ses pères,
De l’algue accoutumée sur les grèves d’enfance,
Et de vivre à l’abri du domicile élu,
Sans vouloir visiter les fleuves éloignés,
Ni les plis et replis des terres et des mers […]


Haec certe patriae dulcia littora
Contra saxa iacent, haec pelage impete
Huc propulsa gravi Bosphorici freti
Plangunt Hesperium latus.
Ipsae nonne vides mitius aurulae
Ut spirant memores unde videlicet
Tantum innata potest rebus in omnibus
Natura et patrium solum?
Quid, tantis spatiis monstriferi aequoris,
Tanto tempore post lassulae, adhuc tamen
Halant nescio quid, quod patrium et novis
Mulcet aera odoribus?
Felices nimium, vespere quae domo
Egressae redeunt mane Aquilonibus
Versis, nec peregre perpetuo exigunt
Aetatem exilio gravem;
Felices sed enim multo etiam magis,
Si tantum patriae fluminibus suae
Et primi solita littoris algula
Contentae lateant domi,
Nec longinqua velint flumina visere
Et terrae varios et pelagi sinus […]

(in Neniarum liber [1515])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes de Marullo sur ce blog :

Michele Marullo (1453-1500) : Cauchemars de l’amour / Ad somnium

Sommeil, paix et repos des âmes épuisées,
Sommeil, dissipateur des tourments en furie,
Qui seul par tes bienfaits recrées tout ici-bas,
Pareillement les rois et la foule indolente,
– Qu’ai-je donc fait, Sommeil, pour moi seul mériter
Que tantôt tu me fuies, retardant ta venue,
Que tantôt, survenant, tu aggraves mes peines,
Accablant un amant d’un croît de cruauté ?

Ne suffit-il donc pas à ta malignité
Que je sois séparé, vivant, de ma maîtresse
Sans m’être transpercé ce cœur qui ne bat plus ?
Il te faut donc aussi, Sommeil, m’anéantir
En me terrifiant par d’affreux cauchemars ?

… Je la vois fuir un fauve aux mâchoires hostiles,
Quêter en vain main-forte, et tantôt je la tiens
Défunte dans mes bras ; d’autres fois, la voici
Abandonnée au sein de monts inaccessibles
Ou de bois, qui répand en tous lieux ses sanglots ;
Parfois la vaste mer l’engloutit dans ses trombes,
Parfois prête à bondir au cœur d’une fournaise,
Elle regrette enfin sa cruauté d’antan,
Ou veut d’un coup d’épée se percer la poitrine…

Crois-tu, Sommeil, qu’on peut souffrir cela longtemps ?
C’est par trop ignorer les tourments de l’Amour,
Ce que sur un amant peut une foi sincère ;
C’est nier que la vie soit dure aux malheureux
– Quand on veut, même heureux, souvent y mettre terme.


Somne, pax animi quiesque lassi,
Curarum fuga, Somne, saevientum,
Unus qui recreas fovesque saecla,
Idem regibus et popello inerti:
Ecquid, Somne pater, meremur uni,
Cur nos vel fugias adire prorsus
Vel, siquando venis, graves dolorem,
Usque saevior aspriorque amanti?
An non scilicet est satis, maligne,
Quod vivi domina caremus, heheu,
Necdum pectus iners ferimus ense,
Ni tu nos quoque, Somne, territando
Tot horrentibus eneces figuris?
Nam nunc dente ferae petita iniquo
Frustra poscere opem, modo videtur
Nostris exanimis iacere in ulnis;
Nunc, aut montibus aviis relicta
Aut sylvis, lacrimis replere cuncta;
Nunc, vasti maris obrui procellis,
Aut ultro mediae insilire flammae
Tandem duritiem execrans priorem,
Aut ferro dare pectus hauriendum.
Quae si, Somne, diu putas ferenda,
Nescis, ah, nimias faces Amoris
Et quid certa fides queat mariti,
Nescis quam miseris molesta vita est,
Quae laetis quoque saepe finienda.

(in Epigrammaton libri [1497])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes de Marullo sur ce blog :

 

Tito Vespasiano Strozzi (1425-1505) : Deux épigrammes à son amie

Qui ne t’a vue : pauvre de lui ! mais qui te voit,
Qu’il se sache voué à d’innombrables morts.
Je subis dès longtemps cet incroyable sort
Qui me mine – et sans honte, en assume le poids.

Et je vis, et je meurs : et n’exclus d’endurer
Mille morts si je puis une fois t’admirer.

*

Si j’étais plus que feuille léger, plus que brise
Inconstant, si ma foi fluait par courts instants,
Je ne t’aurais, fidèle, aimée de long amour,
Ni ne serais contraint de pleurer sans répit.

Mon corps ne serait pas consumé de langueur,
Ni n’aurait la pâleur altéré mon visage.
– Mais vous savez leurrer l’amant sans méfiance :
Se plaint-on d’un affront ? – vous pensez trahison.

Je t’aurais, malheureux – ce dis-tu – « préféré
La superbe Lotis et la Maréotide ? »
Juré : je ne connais que de nom l’une et l’autre :
Que si je t’ai trompée, Vénus me boude et brime !

Pourrais-je loin de toi mener mon existence,
L’une fût-elle Iopè, la seconde Inachis ?
Je ne suis pas de ceux qui changent de maîtresse,
Mon amour ne va pas à foulées incertaines.

Je tiens mon cap, tu es mon port : puisse mon ancre
Ici tenir, et résister à toute houle.


Cui non conspecta es, miser est : qui te aspicit, hic se
Addictum innumeris mortibus esse sciat.
O rem incredibilem, quam perditus ipse tot annos
Experior, sortem hanc nec tolerare piget.
Et vivo, et morior : nec mortes ipse recusem

Mille pati, ut possim te semel aspicere.

*

Si levior foliis, auraque incertior essem,
Et flueret modico tempore nostra fides,
Non ego tam longo constans in amore fuissem,
Ire nec assiduas cogerer in lacrimas.
Nec gracileis adeo macies consumeret artus,
Nec mea mutaret pallidus ora color.
Sed vos decipere incautos didicistis amanteis,
Et queritur laedi fallere siqua parat.
Tu me infelicem formosam Lotida narras,
Et Mareotinidem praeposuisse tibi.
Has ego dispeream si praeter nomina novi
Tardaque et infido sit mihi dura Venus.
Te ne ego deserta potuissem ducere vitam,
Haec Iope quamvis, Inachis illa foret?
Non sum quem valeant aliae mutare puellae,
Nec meus incertis passibus errat amor.
Huc cursum tenui, tu portus es, ancora nostra hic
Haereat, hinc nullis fluctibus ejiciat.

(in Eroticon [1485])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Francesco Berni (1498 – 1535) : Élégie sur la mort de son fils (vers 51 à 68)

[…] Amour, toi qui vaincs tout, auquel tout obéit,
C’est donc là le seul mal que tu n’as pas su vaincre ?
C’est ma croix : j’aurais pu, moi, le vaincre : le cœur
Seul m’a failli ; mon fils, ne m’impute qu’un tort :
J’aurais dû m’allonger près de toi sur ton lit,
Et, ma bouche abouchée à ta bouche, couler
En moi cette sanie dont tu as tant souffert,
Pour mourir avec toi dans une mort commune.
On ne me verrait plus hanté par les Furies
Et frappé de stupeur m’enfuir devant ton spectre.

Oh, par quels châtiments pourrais-je donc calmer
Tes mânes courroucés par mes fautes impies ?
Quand de mes fautes maintes morts me puniraient,
Ces morts multipliées m’absoudraient point mes fautes.

Mon fils, pardonne-moi : sois clément pour qui t’aime :
La cruauté sied mal aux cendres des défunts.
Qu’à tes os soit léger le sol de ton sépulcre,
Et qu’y poussent les fleurs d’un éternel printemps.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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[…] Ergo qui omnia vincis Amor, cui caetera parent,
Unum non potes hoc perdomuisse malum?
At poteram domuisse ego perditus: una voluntas
Defuit; una, puer, culpa putanda mea est.
Debueram tecum stratis iacuisse sub isdem,
Et conferre tuis oribus ora mea;
His etiam saevo de vulnere dira venena
Exhaurire, et tecum inde perire simul.
Non ego nunc furiis agitari nempe viderer,
Attonitusque umbras effugere ante tuas.
O quibus iratos placem pro crimine manes
Suppliciis, proque impietate mea?
Non mea multiplices veniant si in crimina mortes,
Crimina multiplici morte queam luere.
Parce puer, quaeso, atque ulcisci desine amantem:
Non decet a cinere et funere saevitia.
Sic tua non onerosa cubet super ossa sepulti,
Et tibi perpetuo florida vernet humus.

(in Carmina [1562])

Francesco Berni (1498-1535) : À une flûte

Qui est Francesco Berni ?
flutiste

Toi qu’une fille au teint de neige, flûte, embouche,
Goûtant, lorsqu’elle expire, au nectar de sa bouche,
Tu ne peux que frapper de si doux sons l’éther.
De ton timbre elle est source et source de ton air.
De sa bouche divine un souffle se propage
Dont procèdent ta vie et ta voix sans partage.
Si je pouvais puiser ne fût-ce qu’une part
À ses lèvres pourprées de l’éthéré nectar,
De si féroces feux ne me mineraient l’âme,
Ce peu ventilerait légèrement ma flamme.


Tibia, quae niveae labris inflata puellae
__Dulcem nectareo sugis ab ore animam,
Quid mirum si tam suavi feris aethera cantu?
__Illa tui est auctor carminis, illa soni.
Illius e divino effunditur halitus ore,
__A quo vox omnis vitaque ducta tua est.
Huius ego aetherei partem si nectaris unam
__Haurirem, roseis pendulus e labiis,
Non mea tam saevae popularent pectora flammae:
__Illa foret nostris ignibus aura levis.

(in Carmina [1562])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Agostino Favoriti (1624-1682) / Augustinus Favoritus : Fruits factices modelés dans la cire / De Pomis ex cera a fabre fictis

Ces fruits forcent, créés par quelque paume experte,
L’envie de la nature et celle d’y croquer.
Si parfaits, fraise rouge et raisins bigarrés,
Si parfaits,  tranches de pastèque et figue verte,
Pommes jurées tirées de la main du cueilleur,
Châtaignes dans leur bogue, et pruinés pruneaux !
– Que si des raisins peints trompèrent des oiseaux :
Ils pourraient bien, ces fruits, tromper leur créateur.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Naturae invidiam, desideriumque palato
Ista movent docta poma creta manu.
Tam bene fraga rubent cum versicoloribus uvis,
Tam bene cum pepone ficus hiante viret.
Perfica jurares modo lecta ex arbore mala,
Prunaque cum hirsutis cerea castaneis.
Qui memores uvam volucres quae picta fefellit ?
Auctorem haec possunt fallere poma suum.

(in Septem illustrium virorum poemata [1672])