Catulle (84-54 av. J.-C.) : Il s’agit bien d’une pipe (poème 80)

La trahison des images (Magritte, 1929)


Dirais-je, Gellius, pourquoi tes lèvres roses
Montrent plus de blancheur que la neige d’hiver,
Quand tu sors le matin de chez toi, quand tu t’ôtes
Aux douceurs de la sieste, à deux heures, l’été ?
Je ne sais si c’est vrai : tu te goinfres, dit-on,
De la forte raideur à mi-ventre d’un homme ?
Que oui ! Victor, le pauvre, au cul rompu, le prouve,
Et le p’tit-lait pompé qui te souille la bouche.


Quid dicam, Gelli, quare rosea ista labella
hiberna fiant candidiora niue,
mane domo cum exis et cum te octava quiete
e molli longo suscitat hora die?
nescio quid certe est: an vere fama susurrat
grandia te medii tenta vorare viri?
sic certe est: clamant Victoris rupta miselli
ilia, et emulso labra notata sero.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Rufus, tu pues (poème 69)

Qui est Catulle ?


Ne cherche pas, Rufus, pourquoi pas une femme
N’accepte de t’ouvrir le tendre de ses cuisses,
Rien ne la remuant, ni vêtement de luxe,
Ni gré d’un diamant parfaitement limpide.
Il court à ton encontre un méchant bruit, qui veut
Qu’au creux de ton aisselle habite, atroce, un bouc,
De toutes craint. Comprends : c’est vraiment une sale
Bête, et nulle beauté n’irait coucher avec.
Donc : mets la peste à mort, qui leur meurtrit le nez,
Ou cesse de chercher pourquoi toutes te fuient.


Noli admirari, quare tibi femina nulla,
Rufe, velit tenerum supposuisse femur,
non si illam rarae labefactes munere vestis
aut perluciduli deliciis lapidis.
laedit te quaedam mala fabula, qua tibi fertur
valle sub alarum trux habitare caper.
hunc metuunt omnes, neque mirum: nam mala valde est
bestia, nec quicum bella puella cubet.
quare aut crudelem nasorum interfice pestem,
aut admirari desine cur fugiunt.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Sur la tombe de son frère (poème 101)

cariatidesamphipolis


Faisant route à travers maints pays, maintes mers,
Je touche au lieu, mon frère, où sont tes pauvres mânes
Pour te faire l’offrande ultime due aux morts,
Et haranguer en vain une cendre muette,
Puisque la destinée m’a ravi ta présence,
Me l’a, mon pauvre frère, indûment enlevée !
Ce que de triste offrande à tes mânes j’apporte
Selon le rituel antique de nos pères,
Accepte-le, mouillé de maints pleurs fraternels,
Et pour l’éternité : adieu, mon frère, adieu.


Multas per gentes et multa per aequora vectus
advenio has miseras, frater, ad inferias,
ut te postremo donarem munere mortis
et mutam nequiquam alloquerer cinerem.
quandoquidem fortuna mihi tete abstulit ipsum.
heu miser indigne frater adempte mihi,
nunc tamen interea haec, prisco quae more parentum
tradita sunt tristi munere ad inferias,
accipe fraterno multum manantia fletu,
atque in perpetuum, frater, ave atque vale.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giovanni Matteo Toscano (ca. 1500-1580) : Ardeur communicative

Bergère nue couchée (Berhe Morisot, 1891)


Fleurs, suave beauté de cette heureuse terre,
Où mollement s’appuie son flanc de jeune fille
– Jeune fille, supplice agréable à mon cœur !
Vallées qui recueillez sa voix mélodieuse
Et gardez de ses pieds tendrelets les empreintes ;
Arbustes, dont Titan, qui mûrit les moissons,
Protège de ses coups ardents la ramée drue,
Troène où marjolaine odorante se mêle,
Forêt feuillue qu’errant malmène le soleil,
Cherchant en sa colère à la percer de traits ;
Doux rivage ; ruisseau aux ondes cristallines
Mouillant son beau visage et l’astre de ses yeux,
Et qui brille plus pur de leur claire lumière :
Ah, puissent en rival me toucher vos bonheurs !
Vous n’aurez bientôt plus ni pierre, ni colline
Qui n’apprenne à brûler des feux qui me consument.


Flores beatae, dulce telluris decus,
Quibus puella molle reclinat latus,
Puella cordis lene tormentum mei:
Vallis canoros illius captans sonos,
Servas tenelli quae pedis verstigia:
Arbusta, quorum dum coquit Titan sata,
Excludit ictus spissa fervidos coma,
Ligustra mista suaveolenti amaraco,
Comata silva, sol vagus quam verberans
Penetrare telis irritus tentat suis:
Suavis ora : rivule undis vitreis
Vultum nitentem, et astra tingens lucida,
Claraque eorum luce purius micans:
Ut ipse vestris aemulus tangar bonis !
Jam nulla vobis saxa, nulla erunt juga,
Ardere quae non ignibus discant meis.

(in Carmina illustrorum poetarum italorum tomus nonus [1722] p. 370 )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

George Buchanan (1506-1582) : Profitez du printemps !

Le Printemps (Botticelli, 1477–1482)


[…] Tant que l’on peut danser, tant que le Mai fêtant
Le doux plaisant printemps, donne aux joies libre cours :
Cueillant rose et troène à la durée si brève,
Répute-les tous deux symboles de ta vie.
Tel l’horrible Borée privant le champ fertile
De ses beautés, semant la neige blanche en plaine,
Volant au bois sa feuille et au jardin ses fleurs,
Alanguissant le fleuve en le prenant de glace :
Tes cheveux, blanchissant, dépareront tes tempes ;
Les rides crisperont, arides, ton visage ;
Ta peau, lâche, pendra ; le tartre incrustera
Tes dents jaunies ; tes yeux se gagneront de rouge ;
Ta langue rabattra sa faconde de miel ;
L’hiver et ses froideurs menaceront ta vie.
Tant que les envieux destins le daignent : vieux,
Profitez du printemps, et vous, jeunes, du vôtre.


[…] Dum choreas, aetas, dum blandi gratia veris,
libera dum festus gaudia Majus habet,
carpe rosas, et, ni carpas, peritura ligustra,
et vitae credas haec simulacra tuae.
Horrifer ut Boreas agri genialis honorem
exuit, ut canas fundit in arva nives,
frondibus ut spoliat silvas, ut floribus hortos,
pigraque concretis flumina frenat aquis :
sic tibi deformes mutabunt tempora cani,
contrahet et vultus arida ruga tuos,
pendebit laxata cutis, rubigine dentes
squalebunt, oculos inficietque rubor ;
mellea deficiet facundae gratia linguae,
imminet en vitae frigida bruma tuae.
Dum nos ergo sinunt fata invidiosa, senecta
temporis utatur vere, juventa suo.

(in Georgii Buchani scoti Elegiarum liber I  [1579], pp. 7-8  [élégie 2, vers 131-146])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Samuel Coleridge ( 1772-1834) : The rime of the ancient Mariner / La complainte du vieux marin (2ème partie)

Lever de soleil avec monstres marins (Turner, vers 1845)


Le soleil pointait à tribord
___– De la mer il sortait ;
Rentrait, toujours voilé de brume,
___À bâbord dans la mer.

The sun now rose upon the right:
___Out of the sea came he.
Still hid in mist and on the left
___Went down into the sea.

Bon vent du sud toujours en poupe,
___Pas d’oiseau doux pour suivre,
Qui pour manger, jouer, jamais
___Vînt au « hep ! » des marins.

And the good south wint still blew behind,
___But no sweet bird did follow,
Nor any day for food or play
___Came to the mariners’ hollo!

« J’avais agi comme un démon,
___Ce serait leur malheur »,
Pour eux, « J’avais tué l’oiseau
___Par qui soufflait  la brise, »
« Tuer l’oiseau, qu’ils disaient, monstre !
___Par qui soufflait la brise ! »

And I had done a hellish thing,
___And it would work ’em woe:
For all averred, I had killed the bird
___That made the breeze so blow.
Ah wretch! said they, the bird to slay,
___That made the breeze to blow!

Tête de Dieu point blême ou rouge
___Le beau soleil parut.
Pour eux, « J’avais tué l’oiseau
___Qui fit brouillard et brume »,
« Tuer l’oiseau : bien ! qu’ils disaient,
___Qui fait brouillard et brume. »

Nor dim nor red, like God’s own head,
___The glorious Sun uprist:
Then all averred, I had killed the bird
___That brought the fog and mist.
’Twas right, said they, such birds to slay,
___That bring the fog and mist.

Tranquille brise et blanche écume,
___Libre sillage en poupe :
Nous fûmes les premiers à fondre
___Sur cette mer muette.

The fair breeze blew, the white foam flew
___The furrow followed free;
We were the first that ever burst
___Into that silent sea.

Mais brise et voiles de fléchir,
___Et c’était triste, triste
Et nous ne parlions que pour rompre
__Le silence de mer.

Down dropt the breeze, the sails dropt down
___’Twas sad as sad could be;
And we did speak only to break
___The silence of the sea!

Ciel brûlant, de cuivre ; à midi
___Le soleil tout sanglant
Se tenait à l’aplomb du mât
___Pas plus gros que la lune.

All in hot and copper sky,
___The bloody Sun, at noon,
Right up above the mast did stand,
___No bigger than the Moon.

Jour après jour, jour après jour,
___Encalminés nous fûmes,
Pas plus mouvants qu’un bateau peint
___Sur un océan peint.

Day after day, day after day,
___We stuck, nor breath nor motion;
As idle as a painted ship
___Upon a painted ocean.

De l’eau, de l’eau, de l’eau partout,
___Les œuvres séchaient toutes,
De l’eau, de l’eau, de l’eau partout,
___Pas une goutte à boire.

Water, water, everywhere,
___And all the boards did shrick;
Water, water, everywhere,
___Nor any drop to drink.

Pourrissaient jusqu’aux profondeurs !
___‒ Christ, cela se peut-il ?
Des gluances glissaient, pattues,
___Sur la mer qui gluait.

The very deep did rot: O Christ!
___That ever this should be!
Yes, slimy things did crawl with legs
___Upon the slimy sea.

Autour, de nuit, branle en déroute,
___Dansaient les feux follets,
L’eau, comme une huile de sorcière,
___Brûlait verte, bleue, blanche.

About, about, in reel and rout
___The death-fires danced at night;
The water, like a witch’s oils,
___Burnt green, and blue, and white.

Certains, rêvant, surent l’Esprit
___Qui tant nous tourmentait,
Nous suivant par de fond neuf brasses
___Depuis brumes et neige.

And some in dreams assured were
___Of the spirit that plagued us so;
Nine fathom deep he had followed us
___from the land of mist and snow.

Nos langues, dévorées de soif,
___Séchaient à la racine ;
Nous ne pouvions parler, on nous
___Eût dits gavés de suie.

And every tongue, through utter drought,
___Was withered at the root;
We could not speak, no more than if
___We had been chocked with soot.

Que de mauvais regards, hélas !
___Me lançaient jeune et vieux !
Au cou me fut mis l’albatros
___En place de la croix.

Ah! well a day! what evil looks
___Had I from old and young!
Instead of the cross, tha Albatross
___About my neck was hung.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Samuel Coleridge ( 1772-1834) : The rime of the ancient Mariner / La complainte du vieux marin (1ère partie)

Tête d'un vieux marin (Arthur-Louis Soclet, 19e siècle)


C’est un marin, il est très vieux
___Il arrête un des trois.
« Barbu-long-gris, eh, l’œil-de-braise,
___Pourquoi m’arrêtes-tu ?

It is an ancient Mariner,
__And he stoppeth one of three.
‘By thy long grey beard and glittering eye,
__Now wherefore stopp’st thou me?

La porte du marié bée large,
___Je suis des parents proches,
Les gens sont là, la fête est prête,
___Entends ce gai tapage ! »

The Bridegroom’s doors are opened wide,
__And I am next of kin;
The guests are met, the feast is set:
__May’st hear the merry din.’

Il le retient de sa main maigre,
___Lui dit : « Fut un navire… »
« Ôte ta main, fou, Barbe-grise ! »
___‒ Sitôt rabat sa main.

He holds him with his skinny hand,
__’There was a ship,’ quoth he.
‘Hold off! unhand me, grey-beard loon!’
__Eftsoons his hand dropt he.

Le retient de son œil de braise ―
___Le noceux se tient coi,
Écoute ‒ enfant, il a trois ans,
___Le marin le captive.

He holds him with his glittering eye—
__The Wedding-Guest stood still,
And listens like a three years’ child:
__The Mariner hath his will.

Le noceux sis sur une pierre
___N’a de choix qu’écouter,
Lors le vieil homme continue,
___Le marin aux yeux vifs.

The Wedding-Guest sat on a stone:
__He cannot choose but hear;
And thus spake on that ancient man,
__The bright-eyed Mariner.

« Sous les vivats, quitté le port,
___Nous filâmes gaiement
Sous la chapelle, sous le tertre,
___Sous le haut du fanal.’

The ship was cheered, the harbour cleared,
__Merrily did we drop
Below the kirk, below the hill,
__Below the lighthouse top.

Le soleil sortait à bâbord,
___‒ De la mer, il sortait ! ‒
Il brillait vif, et à tribord
___Il plongeait dans la mer.

The Sun came up upon the left,
__Out of the sea came he!
And he shone bright, and on the right
__Went down into the sea.

Toujours plus haut, vint à midi
___Qu’il surplomba le mât. »
– Là, le noceux a quelque aigreur,
___Car sonne le basson.

Higher and higher every day,
__Till over the mast at noon—’
The Wedding-Guest here beat his breast,
__For he heard the loud bassoon.

La mariée entre dans la salle,
___Rouge comme une rose,
Hochant le chef vont devant elle
___Les gais ménétriers.

The bride hath paced into the hall,
__Red as a rose is she;
Nodding their heads before her goes
__The merry minstrelsy.

Le noceux, lui, a quelque aigreur,
___Mais ne peut qu’écouter,
Lors le vieil homme continue,
___Le marin aux yeux vifs.

The Wedding-Guest he beat his breast,
__Yet he cannot choose but hear;
And thus spake on that ancient man,
__The bright-eyed Mariner.

« La trombe alors souffla, qui fut
___Tyrannique et puissante :
Nous frappant d’ailes gigantesques,
___Nous drossant vers le sud.

And now the storm-blast came, and he
__Was tyrannous and strong:
He struck with his o’ertaking wings,
__And chased us south along.

Mâts à la bande et proue qui plonge
___– Comme fuyant cris, coups,
L’on marche sur l’ombre ennemie,
___Tête en avant, qu’on courbe –,
Le bateau court ; beugle la trombe
___Et nous pousse plein sud.

With sloping masts and dipping prow,
__As who pursued with yell and blow
Still treads the shadow of his foe,
__And forward bends his head,
The ship drove fast, loud roared the blast,
__And southward aye we fled.

Vinrent brouillard et neige ensemble,
___Le froid se fit terrible,
Des icebergs, hauts comme un mât,
___Flottaient vert émeraude.

And now there came both mist and snow,
__And it grew wondrous cold:
And ice, mast-high, came floating by,
__As green as emerald.

Entre ces blocs, des murs de neige
___Lançaient un lustre sombre ;
D’homme ou de bête, nulle forme,
___La glace était partout.

And through the drifts the snowy clifts
__Did send a dismal sheen:
Nor shapes of men nor beasts we ken—
__The ice was all between.

Glace de-ci, glace de-là,
___Glace tout à l’entour.
Craquant, grondant, beuglant, hurlant,
___‒ Ces bruits qu’entend qui pâme.

The ice was here, the ice was there,
__The ice was all around:
It cracked and growled, and roared and howled,
__Like noises in a swound!

Enfin passa un albatros
___‒ Perçant la brume il vint ‒
Comme une âme chrétienne, au nom
___De Dieu nous le hélâmes.

At length did cross an Albatross,
__Thorough the fog it came;
As if it had been a Christian soul,
__We hailed it in God’s name.

Il mangea d’inconnus mangers,
___Autour de nous vola.
– La glace brise en un tonnerre,
___Vite, à travers on barre.

It ate the food it ne’er had eat,
__And round and round it flew.
The ice did split with a thunder-fit;
__The helmsman steered us through!

Bon vent de sud nous pousse en poupe,
___Et l’albatros nous suit,
Tous les jours, pour manger, jouer,
___Vient au « hep ! » des marins.

And a good south wind sprung up behind;
__The Albatross did follow,
And every day, for food or play,
__Came to the mariner’s hollo!

Brume ou nuage, au mat, hauban,
___Neuf soirs il vient percher ;
De nuit, perçant le brouillard blanc,
___Luit blanc le clair de lune. »

In mist or cloud, on mast or shroud,
__It perched for vespers nine;
Whiles all the night, through fog-smoke white,
__Glimmered the white Moon-shine.’

« Vieux marin, que Dieu te garde
___Des démons qui te hantent !
Mais quoi donc ? » ― « D’un coup d’arbalète,
___J’ai tué l’albatros. »

‘God save thee, ancient Mariner!
__From the fiends, that plague thee thus!—
Why look’st thou so?’—With my cross-bow
__I shot the albatross.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Friedrich Rückert (1788-1866) : Lachen und Weinen / Rire et pleurer

Le baiser (Gustav Klimt, 1906-1908)


Rire et pleurer à tout moment,
C’est de l’amour le fondement.
Je riais ce matin de joie
Pourquoi pleuré-je maintenant
À l’heure que le soir descend
Je ne le sais pas même moi.

Pleurer et rire à tout moment,
C’est de l’amour le fondement.
Ce soir je pleurais de douleur,
Et pourquoi peux-tu en riant
Au matin t’aller éveillant,
Je te le demande, ô mon cœur !


Lachen und Weinen zu jeglicher Stunde
Ruht bei der Lieb auf so mancherlei Grunde.
Morgens lacht ich vor Lust,
Und warum ich nun weine
Bei des Abends Scheine,
Ist mir selb’ nicht bewußt.

Weinen und Lachen zu jeglicher Stunde
Ruht bei der Lieb auf so mancherlei Grunde.
Abends weint ich vor Schmerz;
Und warum du erwachen
Kannst am Morgen mit Lachen,
Muß ich dich fragen, o Herz.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Friedrich Rückert (1788-1866) : Ich bin der Welt abhanden gekommen / Du monde, je ne dépends plus

Bleu (Francis Picabia, 1949)


Mis en musique par Gustave Mahler (RückertLieder).
Ici, dans l’interprétation de Kathleen Ferrier.

Du monde, je suis disparu
‒ Qu’ai-je avec lui perdu de temps ! ‒
Depuis longtemps sans mot de moi,
Pour sûr, il peut me croire mort.

Il ne m’importe en rien non plus
Qu’il me regarde comme mort :
En rien non plus n’ai-je à redire,
Moi qui de vrai suis mort au monde.

Je suis mort au monde confus,
Je me repose en lieu tranquille,
Je vis tout seul dedans mon ciel,
En mon amour, en ma chanson.


Ich bin der Welt abhangen gekommen,
mir der ich sonst viele Zeit verdorben,
sie hat so lange nichts von mir vernommen,
sie mag wohl glauben, ich sei gestorben !

Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,
ob sie mich für gestorben hält,
ich kann auch gar nichts sagen dagegen,
denn wirklich bin ich gestorben der Welt.

Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,
und ruh in einem stillen Gebiet.
Ich leb allein in meinem Himmel
in meinem Lieben, in meinem Lied.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.