Andrea Navagero (1483-1529) : Les sanglots / Lacrimae

Si les sanglots étaient un remède aux malheurs,
Si, à qui toujours pleure, était moindre douleur,

C’est d’or qu’il nous faudrait apprêter nos sanglots.

Mais, camarade, ils ne servent à rien, les maux

N’en sont pas infléchis : que tu pleures toujours

Ou jamais, rien ne peut en détourner le cours.

Quel est donc leur apport ? Aucun ! – si la douleur

Est prodigue en sanglots comme l’arbre de fleurs.


Si quid remedi lacrimae afferrent malis,
Minorque semper fieret lugenti dolor,
Auro parandae lacrimae nobis forent.
Sed nil, here, istaec prosunt, res ipsae nihil
Moventur istis: sive tu semper fleas,
Seu nunquam, eandem pergere insistent viam.
Quid his juvamur ergo? nil certe: at dolor
Ut ipsa fructus arbor, sic lacrimas habet.

(in Lusus, XXXXII, in Carmina quinque illustrium poetarum [1548])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Andrea
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Folengo, Teofilo, dit aussi Merlinus Coquus (1491-1544) : à sa houe

Je t’aime avec raison, ma houe : tu as la main
Sur toutes houes, prêtresse de nos gras jardins :
Car de tous les hoyaux à venir ou présents,
Ou qui furent hoyaux depuis la nuit des temps,
Personne mieux que toi n’as jamais désherbé :
De là, tant de moissons, et toute quantité
Prospère et fraîche de légumes et de fleurs !
Nos champs regorgent grâce à toi de la verdeur
Des bettes, grâce à toi la laitue digérée
Nous rend après repos la vigueur recouvrée ;
Et je ne dirai rien de la pousse des choux…
Je préfère mourir que de laisser partout
Les herbes égaler la hauteur des cyprès !

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Amo te merito, ligo, ligonum
Antistes, nitidi minister horti,
Nam quantum est, vel erit, vel ante constat
Tot jam saecla fuisse sarculorum,
Nemo te melius repurgat herbas,
Unde tot sata multiplexque vernat
Pubertas holerum decusque florum;
Tua namque opera nemus virentum
Betarum superat suosque late
Dat lactuca dapum quies lacertos;
Non est dicere quanta brassicarum
Sit vis: dispeream nisi praealtis
Se herbae subiciant pares cupressis.

(Epigrammata, in Opus macaronicum, 1520)

Caspar Barthius / Kaspar von Barth (1587 – 1658) : l’épine et la rose

Pourquoi te couronner d’épines,
Rose, dis-moi, toi si badine ?
L’épine est rude, elle est cruelle,
Quand tu es, toi, flexible et frêle.
– C’est que je ne veux point, badine,
Qu’en badinant, badin, tu mines
Ce qui sans un labeur posé
Ne saurait être réparé.
Si posément quelque caprice
Te mène à mon serein calice,
Il te faudra verser un peu
D’un sang qui te soit douloureux :
C’est là ce que l’épine ordonne
– Qui toute rose chaperonne.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Cur spina te coronat,
Rosa, dic mihi, jocosa ?
Spina aspera atque saeva,
Mollem atque delicatam ?
– Ne tu mihi jocosae
Ioco, iocosa, tollas
Quod serio labore
Reparari non possit.
Si serio serenos
Cupis meos odoreis,
Liba mihi cruoris
Pauxillum et doloris :
Hoc spina poscit omnis
Custos rosae severa.

(in Amphitheatrum gratiarum [1613] : deliciae [XII, I)])

Catulle, LV : à son ami Camerius qui se cachait

Bon : s’il te plaît – mais sans vouloir t’enquiquiner –,
Me diras-tu enfin où tu t’es mis à l’ombre ?
Je t’ai cherché partout : au Petit Champ de Mars,
Au Cirque, j’ai fouillé toutes les librairies,
J’ai poussé jusqu’au temple du grand Jupiter –
Personne ! et sur le mail du cirque de Pompée,
J’ai abordé tout ce que j’ai trouvé de filles :
Mais à ton nom, l’ami, pas une pour rougir.
J’étais là qui criais, m’obstinant : « Rendez-moi
Mon Camerius, mauvaise troupe que vous êtes ! »
– En se dépoitraillant, l’une qui me répond :
« Il joue à cache-cache entre mes nénés roses ! »
– Bref : c’est, te supporter, un des travaux d’Hercule…
Ferais-tu donc ton fier, en te dissimulant ?
À l’avenir, fais part de tes déplacements :
Du nerf, sois franc, n’aie pas peur du grand jour !
Serait-ce une banche poulette qui t’encage ?
Si te voilà paralysé de la mâchoire,
Tu vas gâcher tous les profits de tes amours,
Car Vénus fait grand cas des langues bien pendues.
Mais soit : garde les dents serrées, si tu préfères !
– Mais alors, sois le confident de mes amours.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Oramus, si forte non molestum est,
demonstres ubi sint tuae tenebrae.
te Campo quaesivimus minore,
te in Circo, te in omnibus libellis,
te in templo summi Jouis sacrato.
in Magni simul ambulatione
femellas omnes, amice, prendi,
quas vultu uidi tamen sereno.
avelte, sic ipse flagitabam,
Camerium mihi pessimae puellae.
quaedam inquit, nudum reducta pectus
‘en hic in roseis latet papillis.’
sed te jam ferre Herculi labos est;
tanto te in fastu negas, amice.
dic nobis ubi sis futurus, ede
audacter, committe, crede luci.
nunc te lacteolae tenent puellae?
si linguam clauso tenes in ore,
fructus proicies amoris omnes.
verbosa gaudet Venus loquella.
vel, si vis, licet obseres palatum,
dum nostri sis particeps amoris.

Apulée (123 ? – 170 ? ap. J.-C.) : deux épigrammes

Note sur la présente traduction : J’ai tenté de traduire les jeux de mots du latin (il en va surtout de paronymie) sur lesquels repose, pour partie, le sel de ces deux épigrammes. J’ai aussi reproduit, autant que la métrique du français le permettait, les nombreuses répétitions du texte originel.

— I —

Si j’aime Critias, il y aura pour toi,
Charinus, mon chéri, toujours place en mon cœur ;
N’aie crainte : feu sur feu peut bien me consumer,
Je puis sans en mourir nourrir la flamme double.
Que je sois pour vous deux ce qu’on est pour soi-même,
Et vous serez pour moi ce que sont nos deux yeux.

— II —

Ce bouquet, ma Chérie, je te donne et ces vers :
Les vers, pour toi, et le bouquet, pour ton génie.
Les vers, c’est pour, Critie, célébrer ce beau jour,
Souhaitant son retour dans quatorze printemps,
Le bouquet, pour t’orner par ces temps gais les tempes
Et de l’âge la fleur de fleurs empanacher.
Contre fleur de printemps, donne-moi ton printemps
– Ce présent passera les présents que je fais –,
Contre brassées de fleurs, embrassement charnel,
Et contre rose Eros et des baisers de feu.
Si tu viens à jouer de la flûte : mes vers
Céderont la victoire à ton pipeau charmeur.

***

***

— I —

Et Critias mea delicia est et salva, Charine,
pars in amore meo, vita, tibi remanet;
ne metuas, nam me ignis et ignis torreat ut vult:
hasce duas flammas dum potiar patiar.
Hoc modo sim vobis, unus sibi quisque quod ipse est,
hoc mihi vos eritis, quod duo sunt oculi.

— II —

Florea serta, meum mel, et haec tibi carmina dono,
carmina dono tibi, serta tuo ingenio,
carmina uti, Critia, lux haec optata canatur,
quae bis septeno vere tibi remeat,
serta autem ut laeto tibi tempore tempora vernent,
aetatis florem floribus ut decores.
Tu mihi des contra pro verno flore tuum ver,
ut nostra exuperes munera muneribus:
pro implexis sertis complexum corpore redde
proque rosis oris savia purpurei.
Quod si animam inspires donaci, iam carmina nostra
cedent victa tuo dulciloquo calamo.

(Ces deux textes sont extraits de l’Apologie, où ils interviennent comme citations d’un ouvrage d’Apulée aujourd’hui perdu)

Ovide, Les Métamorphoses : l’âge d’or (livre I, vers 89-112)

[…] Vint d’abord l’âge d’or : sans loi ni magistrat,
Cultivant la justice et le bien, de lui-même,
Sans châtiment, sans peur, sans menaçants décrets
Engravés dans l’airain : personne, suppliant,
Pour craindre les verdicts ; on vivait coi, sans juge.
Le pin toujours sur pied, pour explorer le monde
N’avait encor passé des monts à l’eau limpide,
On ne savait d’autres rivages que les siens.
Aucun fossé profond pour ceindre alors les villes,
Ni droit buccin d’airain, ni trompe recourbée,
Ni casque, ni épée : sans rien du militaire
On vaquait sans danger, sans travailler, tranquille.
Sans rien devoir, exempt des houes et des blessures
De la charrue, le sol donnait tout, de lui-même ;
Content de mets reçus sans contrainte, on cueillait
Les fruits de l’arbousier, la fraise des montagnes,
La cornouille, la mûre à l’épine pendue,
Le gland tombé du chêne au généreux feuillage.
Un éternel printemps : la placide tiédeur
Des zéphyrs caressait des fleurs nées sans semis,
La terre sans labour, bientôt, portait moissons,
Sans jachère, les champs se doraient d’épis lourds.
Coulaient fleuves de lait et fleuves de nectar,
Le miel blond dégouttait de l’yeuse verdoyante.


Aurea prima sata est aetas, quae vindice nullo,
sponte sua, sine lege fidem rectumque colebat.
poena metusque aberant, nec verba minantia fixo
aere legebantur, nec supplex turba timebat
iudicis ora sui, sed erant sine vindice tuti.
nondum caesa suis, peregrinum ut viseret orbem,
montibus in liquidas pinus descenderat undas,
nullaque mortales praeter sua litora norant;
nondum praecipites cingebant oppida fossae;
non tuba derecti, non aeris cornua flexi,
non galeae, non ensis erat: sine militis usu
mollia securae peragebant otia gentes.
ipsa quoque inmunis rastroque intacta nec ullis
saucia vomeribus per se dabat omnia tellus,
contentique cibis nullo cogente creatis
arbuteos fetus montanaque fraga legebant
cornaque et in duris haerentia mora rubetis
et quae deciderant patula Iovis arbore glandes.
ver erat aeternum, placidique tepentibus auris
mulcebant zephyri natos sine semine flores;
mox etiam fruges tellus inarata ferebat,
nec renovatus ager gravidis canebat aristis;
flumina iam lactis, iam flumina nectaris ibant,
flavaque de viridi stillabant ilice mella.

(in Les Métamorphoses, livre I [vers 89-112])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Ovide sur ce blog :

Valerius Aedituus : épigramme / epigramma

Qu’avons-nous, Phileros, besoin de ce falot ?
Allons : dans notre cœur luit cette flamme assez,
Que l’action du vent brutal ne peut souffler,
Ni, jaillissant du ciel, la pure trombe d’eau :
Car le feu de l’amour, d’Amour celle exceptée,
Il n’est point d’action qui le puisse étouffer.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Quid faculam praefers, Phileros, quae nil opus nobis?
ibimus sic, lucet pectore flamma satis.
Istam nam potis est vis saeva extinguere venti
aut imber caelo candidus praecipitans;
at contra hunc ignem Veneris nisi si Venus ipsa
nulla est quae possit vis alia opprimere.

Marcus (?) Manilius (10 av. J. C. [?] – ?) : les Astronomiques / Astronomica

Sous le signe de la Baleine sont placés les travaux de la pêche, ici très précisément décrits, avec grand réalisme.

Aux confins des Poissons, à gauche, la Baleine,
Se levant, suit au ciel, sur la mer, Andromède.
C’est pélagique boucherie chez la squameuse
Gent : car les fonds marins sont munis de filets
Tendus et jugulant les flots impétueux.
Les phoques se pensant dans le sûr des eaux libres,
S’empêtrent dans les liens, s’y font emprisonner,
Les thons insoucieux y viennent se mailler.
Mais même capturés, luttant pour s’affranchir,
On ne les tue qu’après plus grande pêche faite.
Se teinte alors la mer de leur sang qui s’y mêle.
Lorsque toute la grève est jonchée de ces prises
Vient la seconde phase : on passe à la découpe,
Chaque partie du corps relevant d’un usage.
Telle est meilleure sèche, et fraîche l’est telle autre.
D’ici flue le coûteux garum, la fleur du sang
Qui relevée de sel est agréable en bouche.
Là tout ce qui pourrit : tous déchets confondus
Fermentant, mélangés, l’un sur l’autre agissant,
Donnent un nouveau suc, d’usage plus commun.
Quelquefois, aussi bleue que peut être la mer,
Et figée sous son nombre : une nuée d’écailles,
Que l’on capture en l’enserrant dans une senne :
En emplissant de vastes caques et des foudres,
On tire un seul et même jus de ce fretin :
Et des chairs corrompues sourd une autre saumure.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Læva sub extremis consurgunt sidera ceti
Piscibus Andromedam ponto caeloque sequentis.
Hic trahit in pelagi cædes, et vulnera natos
Squamigeri gregis: extentis laqueare profundum
Retibus et pontum vinclis artare furentem;
Et velut in laxo securas æquore phocas
Carceribus claudunt raris, et compede nectunt
Incautosque trahunt macularum lumine thynnos.
Nec cepisse sat est: luctantur corpora nodis
Expectantque novas acies ferroque necantur,
Inficiturque suo permixtus sanguine pontus.
Tum quoque, cum toto jacuerunt littore prædæ,
Altera fit cædis cædes: scinduntur in artus,
Corpore et ex uno varius discribitur usus.
Illa datis melior, sucis pars illa retentis.
Hinc sanies pretiosa fluit, floremque cruoris
Evomit ex mixto gustum sale temperat oris;
Illa putris turba est: strages confunditur omnis
Permiscetque suas alterna in damna figuras,
Communemque cibis usum, sucumque ministrat.
Aut cum cæruleo stetit ipsa simillima ponto
Squamigerum nubes turbaque immobilis hæret,
Excipitur vasta circumvallata sagena
Ingentesque lacus et Bacchi dolia complet
Humoresque vomit socias per mutua dote;
Et fluit in liquidam tabem resoluta medullas.

(Livre V, vers 653-679)

Lucain : La peste / Marcus Annaeus Lucanus : de peste

Pendant la guerre civile, la peste s’est abattue sur les armées de Pompée et de César qui s’observent.

L’air croupi condensa les miasmes de la peste
En nuages obscurs. Pareille exhalaison
D’enfer sort à Nésis des roches fumigènes,
Ou du gouffre où l’Etna souffle, enragé, la mort.
La langueur fut partout, l’eau plus apte que l’air
À se charger du germe embourbait les entrailles.
La peau durcit, ridée, les yeux se désorbitent,
En feu – sur tout visage, en mal sacré, brûlante,
La peste mue ; la tête, appesantie, s’incline.
Encor, encor, se rue sur tout être la mort,
Et de vie à trépas, il n’est point d’intervalle,
La mort suit la langueur, la foule des défunts
Accroît l’épidémie ; se mêlent aux vivants
Les corps sans sépulture – on les jette des tentes,
Ce sont là leurs obsèques… […]

***

***

Traxit iners caelum fluvidae contagia pestis
obscuram in nubem. tali spiramine Nesis
emittit Stygium nebulosis aera saxis
antraque letiferi rabiem Typhonis anhelant.
inde labant populi, caeloque paratior unda
omne pati virus duravit viscera caeno.
jam riget arta cutis distentaque lumina rumpit
igneaque in voltus et sacro fervida morbo
pestis abit, fessumque caput se ferre recusat.
jam magis atque magis praeceps agit omnia fatum,
nec medii dirimunt morbi vitamque necemque,
sed languor cum morte venit; turbaque cadentum
aucta lues, dum mixta jacent incondita vivis
corpora; nam miseros ultra tentoria cives
spargere funus erat. […]

(La Pharsale, livre VI [vers 89-103])

Lucrèce : le corps, par sa nature, a besoin de bien peu / Titus Lucretius Carus : corpoream ad naturam pauca est opus

Note sur la présente traduction
Lucrèce n’est pas Virgile. Vouloir ramener, comme l’ont fait nombre de traducteurs français, son style à la fluidité de celui de l’auteur de L’Énéide, c’est trahir son écriture. On est là dans du brut au service d’une pensée : lourde syntaxe, images fortes, aptes à saisir l’imagination du lecteur. On pourrait bien sûr édulcorer, gazouiller : mais si pectus (la poitrine) est le siège de l’intelligence, il n’empêche que pectora caeca a dû frapper plus d’un Romain ; mais si la nature « aboie » (latrat), elle aboie ; mais si les cithares « beuglent » (reboant), elles beuglent. Incohérences métaphoriques ? Non : rare puissance poétique, qui passe outre le réel – tout est dans le ressenti, dans ce que l’on veut dire, fût-ce outrancier. Et la phrase pondéreuse, bourrelée de répétitions, de néologismes (igniferas), il faudrait l’alléger ? Non : c’est souvent celle d’une prose – certes pesamment – démonstrative et versifiée, qu’il faut tâcher de rendre, sans, dans un souci d’élégance peu justifiable – sauf à trahir –, en polir les aspérités.
C’est là ce que j’ai modestement tenté de faire, dans ce court extrait : donner à lire en français Lucrèce comme on le lit en latin, avec ses supposés défauts – lesquels  à mes yeux, qu’on pourra juger naïfs ou complaisants, constituent pour partie la force et la beauté du De Natura rerum.

Pauvre cervelle humaine, ô poitrines aveugles !
En quelle ténébreuse vie, en quels périls
Se passe ce bout d’existence ! La nature
N’aboie, voulant son bien, que dans la perspective
D’un corps exempt de maux, et d’un esprit qui jouisse
Du plaisir de ses sens, sans crainte ni soucis.
Le corps, par sa nature – et c’est une évidence –
N’a besoin que de peu : se déprendre des maux,
C’est aussi se soumettre à beaucoup de délices
En retour. La nature est-elle à quémander,
Si l’on n’a pas chez soi statues dorées de jeunes
Tenant dans leur main droite une torche ignifère,
Pour fournir la lumière aux agapes nocturnes,
Argenterie qui brille ou dorure qui luit,
Ou beuglante cithare ou boiseries  dorées ?
– Mais entre amis, couchés sur un tendre gazon,
Près d’un cours d’eau, sous la ramée d’un arbre haut,
Le corps n’a cure alors, heureux, de grands besoins,
Surtout quand le beau temps sourit, à la saison
Où l’herbe est parsemée de fleurs et de verdure.


O misera hominum mentes, o pectora caeca!
qualibus in tenebris vitae quantisque periclis
degitur hoc aevi quod cumquest! nonne videre
nihil aliud sibi naturam latrare, nisi ut qui
corpore seiunctus dolor absit, mente fruatur
jucundo sensu cura semota metuque?
ergo corpoream ad naturam pauca videmus
esse opus omnino: quae demant cumque dolorem,
delicias quoque uti multas substernere possint
gratius inter dum, neque natura ipsa requirit,
si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes
lampadas igniferas manibus retinentia dextris,
lumina nocturnis epulis ut suppeditentur,
nec domus argento fulget auroque renidet
nec citharae reboant laqueata aurataque templa,
cum tamen inter se prostrati in gramine molli
propter aquae rivum sub ramis arboris altae
non magnis opibus jucunde corpora curant,
praesertim cum tempestas adridet et anni
tempora conspergunt viridantis floribus herbas. 

(De Natura rerum, livre II, vers 14-33)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.