Maria Luise Weissmann (1899-1929) : La Ville étrangère / Die fremde Stadt

Nollendorfplatz (Ernst Ludwig Kirchner, 1912)


Le ciel est maçonné de beaucoup de ciment,
Tout proche. Et reluisant, repeint, badigeonné
De ce bleu qui rayonne aux colonnes Morris ;
Sourd et lourd, un désastre est là qui guette, aux angles,

Et les coins ‒ quel frisson de mort tout autour ! ‒ scrutent
Des écueils, ‒ je suis vague, et brusquement m’y brise,
M’y fracasse, et les flots en me roulant m’entraînent.
Ce sont, toute la nuit, des voitures qui sifflent,

J’ai, dans ce bruit, perdu le bonheur éternel.
Ô angéliques voix, mélodieuses harpes,
Flux d’oraisons, parfum de palmes, souffle d’ailes ! ‒

Je me heurte aux verrous infrangibles de portes,
Je fixe de mes yeux mille masques d’effrois,
Je suis tellement lasse et ne dois pas dormir.


Der Himmel ist aus viel Zement gemauert,
Sehr nah. Und grell mit Tünche übermalt
Von jenem Blau, das Litfaßsäule strahlt;
Aus Winkeln, dumpf und schwer, Verhängnis lauert,

Und Ecken starren, oh so todumschauert, –
Klippen, – ich Woge, jählings dran zerschellt,
Bis mich die Flut zerschmettert weiterwellt.
In diesem Autopfiff, der Nächte überdauert,

Ging mir die ewige Seligkeit verloren.
– Oh Engelstimmen, oh Gesang der Harfen,
Gebetshauch, Palmenduft, oh Flügelwehn! –

Ich stoße mich an fest verrammten Toren,
Ich starre rings in tausend Schreckenslarven,
Ich bin so müd, und darf nicht schlafen gehn.

(in Das frühe Fest, 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Accouchement de mort-né (à propos de Des carpes et des muets, par Edith Masson, aux éditions du Sonneur)

des-carpes-et-des-muetsLes rivières sont des ventres, d’ailleurs elles ont un lit, comme le rappelle Édith Masson (« comme une eau sortie de son lit », p. 151) : pour accueillir leurs eaux dormantes, dormant si bien (ou si mal, quand l’insomnie gagne, comme dans le roman, tout un village ?) qu’elles transforment leur lit en bauge  ‒ vous savez ? cette cache de sanglier que la bête s’aménage en se vautrant à plein corps dans la bourbe. Des carpes et des muets, ça commence comme ça : par une bauge, le lit de la rivière, dont le cours, qu’on devine calme en temps normal, est entravé, dans le bourg qu’il arrose, par une écluse. Le matin qu’il s’agit de curer (on parle de curage, on dirait curetage, dans d’autres circonstances) « le canal vide et gras de boue luisante », on y trouve du beau monde : « bouteilles, plastiques, bottes molles, tubes crevés », tout est « gluant », hommes, enfants, on « s’agglutine » (p. 9) autour du ventre de la bête, et le texte dit « glu » autant qu’il peut le dire en une espèce d’écho très significatif.

C’est que tout colle, dans cette campagne, façon papier tue-mouches, sauf un détail qui, lui, ne colle guère avec la feinte tranquillité pateline : parmi la pourriture et la gluance, ne voilà-t-il pas qu’on repêche un mort ! Point un mort tout entier, mais ‒ c’est normal, pour un mort tiré d’un ventre ‒ un mort digéré, mangé par quels sucs ?, dont il ne reste que les os, un mort inidentifiable, parfaitement anonyme, un mort mort depuis longtemps sans doute.

Ce squelette ‒ même pas complet, « Il en manque beaucoup » (p.18)  ‒, c’est qui donc ? Telle est la question que bien sûr on se pose : du corps mort d’une rivière, on ne tire pas un mort-né sans chercher à savoir d’où provient le cadavre, et ce ne sont pas les identités possibles qui lui manquent ni les mères potentielles, ou les amantes (mais c’est un peu pareil), dans ce village à, semble-t-il, coucheries secrètes et  passions mal cicatrisées.

Je n’en dirai pas plus de l’intrigue ‒ si ce n’est qu’elle est fort bien ficelée : la trame narrative me semble accessoire dans ce roman qui ‒ à mon sens avec beaucoup d’à propos ‒ suggère bien plus qu’il ne raconte, et met en œuvre quelques thèmes qui s’y développent moins en décor qu’en premier plan.

Au fond, le personnage principal de cette histoire, c’est le ventre gigantesque, la rivière en ses différents avatars, gluante quand on l’accouche de ses tréfonds (« l’odeur poisseuse de l’eau stagnante, chargée d’algues et de végétaux en décomposition », p. 90), sournoise en son essence hydrologique (« la rivière torse et son canal droit », p. 46), d’une pureté douteuse et dangereuse quand elle est « saisie à l’aube d’un gel vif » (« On appuie, on pèse sur l’auréole moins trouble où la glace fragile se devine, jusqu’au point de rupture, où elle crève. Une eau laide et sale émerge alors. Un mélange de boue et d’herbe molle. », p. 41). Ce qu’à la décrire de la sorte on nous dit, c’est : N’appuyez pas trop sur l’abdomen, il en sort de la mouscaille, des morts, de même qu’il ne faut guère presser la  panse du village pour qu’en sourde un passé peu ragoûtant.

C’est que la rivière n’est pas circonscrite à son seul lit, ni à son seul rôle d’élément du paysage : elle imprègne de sa présence et de ses chyles toute cette campagne, en ses débordements (« Ce matin de grande crue […] il avait longuement contemplé la vallée, lisse, grisâtre, mer figée, crevée de troncs étranglés, broussailles noires, poteaux électriques. », p. 41) et en ses résurgences (« les mares (des poches remplies d’une eau montée de la rivière toute proche, par des chemins souterrains, et retenue dans les anfractuosités du sol). », p. 87).

Cela va même plus loin, elle s’infiltre jusque dans les arbres, elle imprègne les oiseaux (« Un vieux cerisier criaillait, secoué comme une cervelle folle, il était plein de ces gros oiseaux sombres qui tournoyaient en bande, dans le ciel […]  Parfois ils se taisaient tous en même temps. Y avait-il un maître parmi eux ou était-ce un élan aveugle et collectif, une houle partie d’un frisson qui les parcourait tous d’aile en aile, comme une onde électrique ? », p. 59 [c’est moi qui souligne, comme dans les citations qui suivent]). Dans Des carpes et des muets, la métaphore aqueuse est essentielle et omniprésente (« le toit de racines enchevêtrées, calamar étendant ses tentacules au-dessus de leurs têtes. », p. 122) et développe, dans l’inconscient du lecteur et dans un imaginaire partagé, le thème de la pieuvre et du Kraken.

La rivière est ainsi partout, tentaculaire, elle jette partout son encre et son ombre, son noir de seiche : une bonne partie du roman se déroule d’ailleurs de nuit, dans la lumière (artificielle et municipale) qu’il faut (tenter de) faire pour éclairer l’histoire, mais cette lumière, comme la rivière gelée quand la glace crève sous les patineurs avec « des bruits de brisures complexes qui dessin[ent] dans [la] pensée les ramifications d’une destruction subtile » (p.41), c’est un « trou grondant et lumineux que les réverbères et le brouhaha des conversations creusaient dans la nuit. » (p. 119). Même l’éclairage « creuse », sape, mine, relève, amputé de quelques syllabes, d’une «rage» où s’impliquent « La contraction des mâchoires qu’on sent rouler sous les joues. L’électricité qui court au ras du crâne. Les dents qu’on serre. Les poings. Les ongles. » (p. 108).

Rien, dans ce très beau livre, qui soit clair, qui soit net. Tout est entaché par la rivière, comme, dans un autre roman, Bruges par ses canaux morts ‒ il y a d’ailleurs, chez Edith Masson, quelque chose d’une écriture symboliste, sonore, de magnifique maîtrise stylistique. La leçon peut-être à tirer de ce monde aqueux et grisâtre, c’est, sur le plan littéraire, qu’une histoire est vaine si elle n’est orchestrée par une thématique récurrente sur laquelle elle s’appuie pour ne pas faire que raconter ; et, sur le plan de notre humanité, qu’il faut tâcher de s’accommoder de ce qui poisse, comme ce poisson que l’on sort « de ces eaux […] avec ses yeux ronds, sa bouche orange, ses écailles irisées, poisseuses, luisantes » (pp. 155-6) : éclair jeté, vivant, dans la lumière du jour, au bout d’une canne à pêche, et qu’on a soin de remettre à l’eau, parmi les «pâtes épaisses versées au milieu des arbres agrippés aux bords penchés comme sur le point de tomber. » (p. 90). Qui seront là, toujours, quoi qu’y fassent toutes nos explorations d’eaux troubles, et qui, malgré l’urgence dont elles nous pressent, ne nous empêchent pas d’accéder à certaine forme de « bonheur » : c’est là, page 156, le fin mot de cette très belle histoire.

 

Jean-Antoine de Baïf (1532-1589) : Bestiaux

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Joue ton chant sacré, Pan, pour les moutons qui paissent,
broyant les chaumes d’or entre leurs lippes courbes.
Les mères, pis gonflés, de retour à la crèche,
feront fumer de lait bourru le vase à traire.
Mais pour toi coulera, d’un cou velu, du sang
quand on t’immolera le mâle du troupeau.


Et cette vache fend les labours, d’un soc courbe,
s’arc-boutant du jarret sur le coutre pointu,
puis, déposé le joug d’une longue besogne,
donne à téter au veau, seconde et lourde tâche.
Fermier, ne la bats pas : ce veau, mère épargnée,
deviendra une vache épaisse et apte au joug.


Méris juge ‒ à bon droit ‒ que doit être exilé
du soc le bœuf fourbu par les labours et l’âge :
engraissé, le tuera. Le bœuf, là, dételé
mugit en sa retraite, égayant son herbage.


Pascenti pecori sacrum Pan praecine carmen
curva per auratos labra terens calamos.
Quo distenta domum referentes ubera matres,
lacte suo faciant fervere vasa novo.
At tibi villoso fusus de gutture sanguis
ibit, victima cum vir gregis ipse cadet.


Et vacca haec curvo sulcos proscindit aratro,
adpungente femur cuspide dum premitur ;
et juga post longi rursum sublata laboris,
ubera dat vitulae, cura secunda gravis.
Ne nimium vexa : Matri si parcis arator,
post vitula haec crescet vacca torosa jugo.


Moeris aratorem sulco senioque caducum
jure bovem ferri vindicat exitio
mactandum memor. Emeritus bos liber aratri
herbida mugitu pascua nunc hilarat.

(in Сarminum Jani Antonii Baifii liber I, 1577 [pp. 24, 22 et 12])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Jean-Antoine de Baïf (1532-1589) : Cigales


Admonestation aux bergers

Pourquoi me chassez-vous de mon seul lieu de vie,
bergers, de l’arbre où perle une fraîche rosée,
moi la cigale à voix de flûte et chère aux nymphes,
dont au gros de l’été résonnent monts et bois ?

Voici la grive goinfre et les merles, voici
toutes sortes d’oiseaux saccageurs de campagnes.
Chassez qui nuit aux fruits, décimez-les. Mais moi
pourquoi me mesurer rosée et feuille tendre ?


Épitaphe d’une cigale

(C’est la cigale qui parle,
s’adressant à un passant imaginaire,
les tombeaux se trouvant, dans l’Antiquité,
disposés le long des routes)

Il peut bien, ô passant, ce tout petit sépulcre
avoir un sol tout plat sans se gonfler en tertre
ni s’élever bien haut ; quand tu verras ce bout
de pierre où gît un corps : ne désapprouve pas
Philénis, qui voulut que tel il fut dressé.
Car elle a, ce dit-elle, aimé de longue amour
‒ cela dura deux ans ‒ sa chère ailée, habile
au chant flûté, Cigale ! hôtesse, ci-devant,
des arbres épineux. À ma mort, elle eut soin
de me faire enterrer, quand j’eus cessé de vivre
et de chanter un chant plaisant à son oreille,
car il la disposait au bon sommeil nocturne.
M’honorant par la suite encore, me donnant,
en son affliction, sépulcre à ma mesure,
et gravant sur le marbre en mémoire d’amour :
C’est le don personnel de Philénis, sa mère,
à sa très douce enfant, Cigale à voix de flûte,
de son vivant, musique. À jamais tue, hélas !
Que son cri n’emplit-il le silence éternel !


Cur me Pastores praedam loca sola colentem
rore novo madidis traxtis ab arboribus ;
me gratam nymphis, arguta voce cicadam,
aestu cui medio monsque nemusque sonant ?
En turdusque vorax merulaeque. Ecce volantum
omne genus ruris quod male perdit opes.
Praedite quae fructus laedunt : has perdite. Nobis
quae frondis rorisque invidia est teneri ?


Licet viator hoc sepulcrum parvulum
solo sit aequum, nec tumente se aggere
attollat alte ; saxulum cum videris
hoc non inane, ne tamen culpaveris,
quae tale jussit erigi, Philaenida.
Nam cantionis stridulae sciam alitem
caram cicadam, spinicultricem prius,
amasse dicit ipsa longo tempore
binos per annos. Meque tandem mortuam
curasse poni, desii cum vivere
cantareque una carmen ipsi blandulum,
quod conciebat nocte molles somnulos.
Nec post reliquit cassam honore ; sed dolens,
amplo sepulcro sorte pro mea satis
donans, amoris marmor inscribit memor.
Altrix alumnae de suo suavissimae
donat Philaenis hoc Cicadae stridulae
argutulae dum vixit. At nunc, heu, silet :
quin sempiternis obstrepit silentiis.

(in Сarminum Jani Antonii Baifii liber I, 1577 [pp. 22 et 8])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Jour d’automne / Herbsttag

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Seigneur, il en est temps. L’été fut colossal.
Couche ton ombre en long sur les cadrans solaires,
Et sur l’aire des champs donne aux vents libre cours.

Ordonne aux derniers fruits d’aller à plénitude ;
Procure-leur deux jours encore de soleil,
Intime-leur d’avoir à s’accomplir et pousse
Les dernières douceurs dans le vin pondéreux.

Le sans-toit désormais ne va plus s’en bâtir.
L’esseulé désormais va le rester longtemps,
Va veiller et va lire, écrire de longs mots,
Marcher par les allées de-ci, de-là, sans but,
En intranquillité, quand tournoieront les feuilles.


Herr: es ist Zeit. Der Sommer war sehr groß.
Leg deinen Schatten auf die Sonnenuhren,
und auf den Fluren laß die Winde los.

Befiehl den letzten Früchten voll zu sein;
gieb ihnen noch zwei südlichere Tage,
dränge sie zur Vollendung hin und jage
die letzte Süße in den schweren Wein.

Wer jetzt kein Haus hat, baut sich keines mehr.
Wer jetzt allein ist, wird es lange bleiben,
wird wachen, lesen, lange Briefe schreiben
und wird in den Alleen hin und her
unruhig wandern, wenn die Blätter treiben.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Pétrone (14-66 ap. J.-C.) : Scène de plage

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Qui ne veut tôt mourir ni forcer le destin
À trancher brusquement le fil fin de la vie,
N’aille pas s’exposer à la mer orageuse.
Sans danger le ressac vient lui mouiller les pieds ;
La moule est ballottée parmi les algues vertes ;
Sourdement, bruit, traîné, le visqueux coquillage ;
Le sable se rétracte où la vague a roulé ;
Tiré du sol raclé, le galet y contraste.
Chacun peut y marcher ; sur le rivage, au sûr,
Jouer ; juger que c’est, la mer, juste cela.


Qui non uult properare mori nec cogere fata
Mollia praecipiti rumpere fila manu,
Hactenus iratum mare nouerit. Ecce refuso
Gurgite securos subluit unda pedes,
Ecce inter uirides iactatur mytilus algas,
Et rauco trahitur lubrica concha sono.
Ecce recurrentes qua uersat fluctus harenas,
Discolor attrita calculus exit humo.
Haec quisquis calcare potest, in litore tuto
Ludat et hoc solum iudicet esse mare.

(in Anthologia latina [Alexander Riese éd. 1869])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

L’oreille qui siffle (attribué à Pétrone ; ou à Sénèque ; ou à Virgile)

parler à l'oreille


« Toute la nuit l’oreille et me babille et siffle ;
Tu dis que c’est quelqu’un ‒ qui donc ? ‒ qui pense à moi ?
― Tu veux savoir qui c’est ? Si l’oreille te siffle,
Siffle toute la nuit : c’est Délie qui te parle. »
Aucun doute : Délie me parle ‒ un faible souffle
Me parvient, qui frémit, doux, d’un léger murmure.
C’est ainsi qu’à voix basse et dans un chuchotis,
Délie rompt le silence intime de la nuit,
Ainsi qu’en accolant du tendre de ses bras
Elle coule ses mots dans l’oreille attentive.
C’est elle : j’ai perçu l’écho de sa vraie voix,
Un son plus caressant tinte en ma fine oreille.
De grâce, continue, susurre tout du long !
Je déplore, en parlant, déjà que tu te taises.


‘Garrula quod totis resonat mihi noctibus auris,
Nescio quem dicis nunc meminisse mei?’
‘Hic quis sit, quaeris? resonant tibi noctibus aures:
Et resonant totis: Delia te loquitur.’
Non dubie loquitur me Delia : mollior aura
Venit et exili murmure dulce fremit.
Delia non aliter secreta silentia noctis
Submissa ac tenui rumpere uoce solet,
Non aliter teneris colium complexa lacertis
Auribus admotis condita uerba dare.
Agnoui: uerae uenit mihi uocis imago,
Blandior arguta tinnit in aure sonus.
Ne cessate, precor, longes gestare susurros!
Dum loquor haec, iam uos opticuisse queror.

(in Anthologia latina [Alexander Riese éd. 1869])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Publius Terentius Varro Atacinus (82 [?] av. J.-C. – 37 av. J.-C.) (attribué à) : Trois épigrammes

ivrogne


Un ivrogne impuissant

Tu baises fréquemment, sans relâche, à foison,
Sans épargner ta peine ‒ à part lorsque pompette
Tu y vas de tes pleurs : tu ne vaux pas tripette
Pour la bourre, amolli par l’excès de boisson.
Lucinus, mes conseils : ou freine tes baisades
Et continue de boire et chouine aux débandades,
Ou cesse de baiser ‒ pour ça, prends du poison.


Début, fin de l’amour

Par quel malheur poussé faut-il que je divorce !
Un pareil sacrilège outrepasse ma force :
C’est la décision, l’impulsion de feu
De quelque destinée ou bien de quelque dieu.
Qui croirait vains les dieux ? Pour dire vrai, Délie :
Amour à toi me donne ‒ et de toi me délie.


En amour, on se tait

Je dois ‒ juré, craché ‒ te promettre, Galla,
De me taire. En retour, jure-moi que ta pomme
N’en parlera pas plus (oui oui, c’est lex dura…)
Sauf si tu veux, Galla, en parler à un homme.


Saepius futuis nimisque semper,
Nec parcis, nisi forte ebriatus
Effundis lacrimas, quod esse moechus
Multo non ualeas mero subactus.
Plura ne futuas, peto, Lucine;
Aut semper bibe taediumque plange,
Aut, numquam ut futuas, uenena sume.


Nescio quo stimulante malo pia foedera rupi.
Non capiunt uires crimina tanta meae.
Institit et stimulis ardentibus inpulit actum
Siue fuit fatum, seu fuit ille deus.
Arguimus quid uana deos? uis, Delia, uerum?
Qui tibi me dederat, idem et ademit: amor.


Juratum tibi me cogis promittere, Galla,
Ne narrem. Jura rursus et ipsa mihi,
Ne cui tu dicas (nimium est lex dura, remittam),
Praeterquam si uis dicere, Galla, uiro! 

(in Anthologia latina [Alexander Riese éd. 1869])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : « Tranquille ami des nombreux lointains »

cloche


Tranquille ami des nombreux lointains, sens
comme ton souffle accroît l’espace encore.
Dans la charpente des clochers obscurs,
laisse-toi donc sonner. Ce qui te ronge,

ainsi nourri, en force se transforme.
Va donc et viens dans la métamorphose.
De quelle épreuve as-tu le plus souffert ?
S’il t’est amer de boire, fais-toi vin.

Dans cette nuit de démesure, sois
force magique au croiser de tes sens,
sois sens de leur rencontre inusuelle.

Et si le globe un jour t’a oublié,
à la tranquille terre, dis : Je coule,
à l’eau rapide, parle et dis : Je suis.


Stiller Freund der vielen Fernen, fühle,
wie dein Atem noch den Raum vermehrt.
Im Gebälk der finstern Glockenstühle
laß dich läuten. Das, was an dir zehrt,

wird ein Starkes über dieser Nahrung.
Geh in der Verwandlung aus und ein.
Was ist deine leidendste Erfahrung?
Ist dir Trinken bitter, werde Wein. 

Sei in dieser Nacht aus Übermaß
Zauberkraft am Kreuzweg deiner Sinne,
ihrer seltsamen Begegnung Sinn.  

Und wenn dich das Irdische vergaß,
zu der stillen Erde sag: Ich rinne.
Zu dem raschen Wasser sprich: Ich bin.

(in Sonette an Orpheus, II, 29 [1922])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

On parle sur la Toile d’Icare au labyrinthe

Icare


Entretien avec Pierre Perrin : « Vous savez, on est toujours des héritiers : on ne peut pas écrire ex nihilo, sans avoir lu, et l’avantage de mon âge ‒ je vais avoir soixante ans ‒, c’est qu’on a eu le temps de beaucoup lire et de beaucoup relire. J’ai pleinement conscience que mon écriture est aux marges de ce qu’on publie de nos jours, et de ce qu’on lit. C’est aussi là que je situe mon Icare : dans les marges, dans les limbes ; dans les coulisses d’un opéra que Gaston Leroux savait peuplé de machineries et de fantômes ‒ « fantômes » c’est d’ailleurs le dernier mot du livre. »


Jacques Josse : Lionel-Édouard Martin conduit son récit à sa main, le frottant aux paysages, à l’étymologie des noms de lieux, aux plaisirs du palais et à certains faits rattachés à l’histoire des localités traversées. […] Les dialogues fusent. Qui rythment une narration bien moins désinvolte qu’il n’y paraît. L’écrivain la manie à la perfection. Il s’y montre à son aise, brouillant les pistes ou clarifiant les choses, selon l’envie ou la nécessité.


Zazymut : La nostalgie y est légère avec l’autodérision qui lui sied à merveille. La vigueur des éclats de rire, des échanges verbaux se font un beau chemin dans le labyrinthe de l’auteur. Lionel-Edouard Martin tisse les mots pour relier les géographies, lier les opposés.


Grégory Mion : Voici peut-être l’une des questions les plus délicates de la création littéraire : comment le personnage vient à l’esprit du romancier et comment ce même romancier finit par s’en défaire après l’avoir longuement apprécié ? Loin de proposer un traitement scolaire de cette énigme, Lionel-Édouard Martin, dans son nouveau roman, emploie un dispositif habile où il se met lui-même en scène en train de dialoguer avec son personnage, comme une sorte de Socrate qui inventerait son propre interlocuteur après avoir éprouvé toute la jeunesse philosophique d’Athènes.


Pierre-Charles Kaladji : Cette écriture « qui fait la boule », vivant de mouvements ophidiens, se rétractant et se dénouant dans la phrase au rythme des syllabes, peu à peu, nous fait entrer dans autre chose qu’un simple effet de style. Progressivement, on s’aperçoit qu’Icare au labyrinthe est une tentative de poème dans le roman. On a pu aimer le style poétique de Céline, Proust, Aragon, Gracq, Giono ou Cendrars mais il me semble ici qu’on avance un cran plus loin, cette invention de la langue (au sens religieux et au sens technique du terme) au sein de la narration d’un roman qui apprend à naître, tout cela pourrait nous conduire à abuser du vocable de « proème » inventé par Francis Ponge pour tenter de révéler le genre littéraire auquel appartient Icare au labyrinthe.


Michel Gros-Dumaine : Et çà dit, çà s’accroche au souvenir, çà collectionne les lieux, les itinéraires comme un retour à une psychogéographie oubliée, çà rempli l’espace laissé vide par l’arbre mort et abattu, çà gronde la beauté du monde, çà dépèce le vivant, tripes et boyaux, çà rechigne au grand vide contemporain des arts et des lettres, çà mange, çà boit.


Pierre-Vincent Guitard : Un roman qui contribue à donner à la littérature française des perspectives que l’on croyait disparues.


Marc Villemain : Ce qu’il y a de très beau dans ce roman, c’est cela : tout ce qui persiste à lier, relier ces deux êtres qu’en apparence tout oppose. Que le vieil homme ait un faible pour la jeunesse, voilà qui ne surprendra personne ; il était moins évident que cette jeune fille aussi moderne trouvât autant d’agrément à la présence du vieil homme. Or, Lionel-Edouard Martin a su montrer que la chose était possible : que les générations ne s’opposent peut-être pas autant qu’on veut bien le dire, et qu’elles s’épient plutôt, se dévisagent, se jaugent dans un mouvement mutuel d’apprivoisement. D’où la grande beauté, la grande sensibilité de cette relation.