Nathalie aimait Jules (à propos de Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai, éd. POL, 2015)

TitusExit donc l’autofiction, place à l’exofiction, cette variante de la bonne vieille biographie dont elle se distingue  – dans un désir sans doute de renouveler le genre  – par le souci de mêler le romanesque à l’Histoire. À nous donc, lecteurs, les vies romancées de Truc et de Machine, insérées le cas échéant dans une autre histoire, cette dernière pourquoi pas contemporaine : la chose est commode, elle requiert, de l’auteur, peu d’invention – « la vie est là, [pas toujours] simple et tranquille », mais elle est là –, au mieux quelque habileté pour la broderie et pour l’interprétation – toute vie reconstruite (il me semble que Sartre le dit à la fin des Mots) plaidant pour une cohérence existentielle, pour un déchiffrement d’itinéraire et de vocation.
Toutefois, l’auteur d’exofiction ne peut à mon sens s’exonérer d’au moins deux exigences : il lui faut (c’est me semble-t-il la moindre des choses) respecter les grandes lignes de la vérité historique quand elle est patente, et citer les sources où il puise : parce qu’il n’y a pas d’Histoire sans source et qu’il me paraît inutile, même sous couvert de fiction, de bouleverser ce qui fut, dont attestent mille témoins, dont n’importe quel lecteur peut vérifier la véracité. Qu’on invente le reste, le mal établi, le conjectural : pourquoi pas, ce qu’on sait d’une personne laisse en général assez de marge et d’espace pour qu’on puisse en tirer un personnage, tant que ce personnage demeure plausible à l’aune de ce qu’on sait de la personne réelle qui l’a inspiré – sinon, qu’on en reste au roman.

C’est sur ces bases que j’ai pris la liberté d’analyser quelques passages de Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai, et qui traite de Jean Racine. Je passe sur la façon d’introduire cette exofiction, de l’impliquer de manière un peu gigogne dans un autre récit (elle m’a paru bien artificielle et bien peu intéressante dans son désir de lier jadis à aujourd’hui), je passe sur quelques interrogations touchant au détail : comment une voyelle peut-elle être « rocailleuse » (p. 122)  (rappelons que pour la phonétique une voyelle, c’est de la voix, et que seules les consonnes sont du « bruit »), comment un hémistiche peut-il être «long » (p. 192) (à l’époque de Racine il ne dépassait pas les six syllabes), sur l’énigmatique « Il fait déterrer les trois mille corps exhumés dans le cimetière » (p. 212 – c’est moi qui souligne), sur (p. 111) « {Andromaque] avouera à Hermione qu’elle ne lui est pas indifférente » (qui fait syntaxiquement d’Andromaque une lesbienne potentielle, ou de Pyrrhus une femme).

Ces broutilles ne sont qu’agaçantes (comme cette manie d’écrire, par deux fois, « égrainer » au lieu d’ « égrener »), elles auraient certes gagné à disparaître à l’occasion d’une relecture attentive, mais elles appellent un peu de cette clémence dont Auguste fait preuve à l’égard de Cinna.
C’est qu’il y a, ailleurs, de quoi soulever bien davantage de perplexité, l’auteur prenant avec l’histoire (ici littéraire) certaines libertés que je me permettrai de lui reprocher. Il ne peut être question, dans le cadre de ce court article, d’envisager tout le livre : il y faudrait un autre livre. Je m’en tiendrai à la narration des débuts du jeune Racine, marqués par un séjour d’une grosse année à Uzès (entre 1662 et 1663), dans ce Languedoc (ainsi qu’on disait à l’époque) d’où il entretient une correspondance assez soutenue avec sa parentèle et ses amis parisiens. Une bonne partie de cette correspondance nous est parvenue, dont la lecture dément ce qu’écrit Nathalie Azoulai.

Ainsi, aucune des deux lettres que Racine écrit d’Uzès à La Fontaine n’évoque sa future première tragédie, La Thébaïde. « Il demande quand même à La Fontaine s’il fait bien de réserver le grand affrontement de Jocaste et de ses fils pour le quatrième acte ou s’il vient trop tard. Ce dernier (sic) lui répond qu’il devrait l’avancer. » ((p. 65) : rien de tel, malheureusement, dans cette correspondance entre les deux amis (limitée d’ailleurs  à trois lettres, deux de Racine, une de La Fontaine).
Le même La Fontaine serait (p. 87) le destinataire du courrier de Racine où se trouve ce vers fameux « Et nous avons des nuits plus belles que vos jours » : datée du 17 janvier 1662, elle est en fait adressée, comme de nombreuses autres, à un cousin de Racine, Nicolas Vitard.
Notre homme fait-il, d’Uzès, une escapade jusqu’à la mer ? « Il y consacre beaucoup de vers, jusqu’à ce qu’il s’entende dire dans une lettre de Boileau qu’il vire au creux » (p. 64) : hélas, deux fois hélas ! D’abord, ce n’est qu’après son retour à Paris, en 1663, que Racine fera la connaissance de Boileau ; ensuite, les premières traces de correspondance connue entre les futurs historiographes du Roi datent de… 1687.
Quant à ce même Boileau que « [Racine] appelle désormais « mon cher Nicolas » » (p. 64) : l’époque n’est pas aux familiarités, comme l’écrit Jules Lemaître (op. cit. infra), « Racine et Boileau se sont solidement aimés. Pourtant, après plus de trente ans d’intimité et quand ils étaient continuellement l’un chez l’autre et que Boileau traitait les enfants de Racine comme il eût traité ses propres enfants, ils continuaient à se dire « vous » et à s’appeler « mon cher monsieur » » (p. 294)

Je pourrais continuer longuement, mais préfère passer à autre chose.

Jules Lemaître, au début du XXe siècle, est un des meilleurs biographes et commentateurs de Racine, auquel il voue une grande admiration. Il est l’auteur d’une série de conférences publiées en 1908 par Calmann-Lévy sous le tout simple titre de Jean Racine (c’est dans cette édition de 1908 que je prends mes références). « Les auteurs se pillent entre eux, c’est ainsi » écrit (p. 149) Nathalie Azoulai : c’est un fait dont elle administre assez souvent la preuve. Ainsi, quand Lemaître dit (p. 150)  de Pyrrhus : « C’est un sauvage, un brûleur de villes, un tueur de jeunes filles et d’enfants », cela ne tombe pas dans l’oreille d’une sourde : p. 111, le même Pyrrhus sera, dans une reprise d’épithète, appelé « brûleur de villes ».
Ailleurs on condense : « Alexandre, c’est de l’histoire fantastique, et c’est pourtant de l’histoire, il est très vrai que ce jeune homme, en dix années, a parcouru, conquis et soumis l’univers de son temps, et la Grèce, et l’Asie Mineure, et la Syrie, et l’Égypte, et la Perse, et la Bactriane, et l’entrée de l’Inde mystérieuse ; qu’il a fondé soixante-dix villes, et que son empire fut borné par le Pont-Euxin, la mer Hyrcanienne, la mer Rouge, le golfe Arabique, le golfe Persique et la mer Érythrée ; et il est très vrai aussi qu’il a parlé grec ; qu’il a eu pour précepteur Aristote, dont les livres sont entre nos mains ; qu’il a lu Homère comme nous ». On gagne toujours à être bref, c’est une des marque du classicisme (« l’ellipse est le plus haut degré de la synthèse dont est capable l’être humain », nous dit-on p. 155 dans Titus n’aimait pas Bérénice) : chez Nathalie Azoulai (p. 100), cette longue phrase de Lemaître (elle se trouve p. 99) devient, elliptique, resserrée, « En dix ans, Alexandre parcourt et conquiert l’univers, fonde soixante-dix villes. Il parle grec, a pour précepteur Aristote, a lu tout Homère. »
Toutefois, l’effort de condensation peine à se maintenir dans ce qui suit immédiatement, puisque à la phrase de Lemaître (p. 99) concluant son paragraphe consacré à Alexandre : « s’il revenait tout à coup, nous pourrions converser avec lui, et le comprendre, et être compris de lui.. » fait tout bonnement écho, chez Nathalie Azoulai (p. 100) « S’il revenait parmi nous, dit Jean, nous pourrions converser avec lui, le comprendre et être compris de lui. ».
Ailleurs, là où Lemaître écrit (p. 117-8) « Corneille […] avait déclaré que le jeune homme était doué pour la poésie, non pour le théâtre », notre auteur paraphrase un tantinet : « Il croit entendre dire qu’il est plus doué pour la poésie que pour l’action » (p. 103-4).

Je ne continue pas plus avant.

Rien de cela est-il grave ? Sans doute pas, et Titus n’aimait pas Bérénice est, malgré toutes ces réserves, un plutôt beau livre – du reste, les jurés des grands prix littéraires ne s’y sont pas trompés. Il demeure que j’aurais aimé que l’auteur,  comme il se fait ailleurs, reconnaisse ses dettes envers ses prédécesseurs : quelques mots, à la fin du roman, pour citer élégamment ses sources n’auraient pas été inutiles, bien au contraire, et m’aurait épargné la peine de ces quelques paragraphes – mais aussi privé, c’est vrai, du plaisir de relire Racine et ses biographes.

 

L’oreille à l’œil (à propos de Maraudes de Sophie Pujas, éd. Gallimard, 2015)

MaraudesUn jour Giono se rend à Marseille où il a nonchalamment à faire, il y marche, regarde et dans sa tête il se met à écrire ce qui sans doute est son chef d’œuvre, bizarrement peu (re)connu : Noé. Noé, c’est ce qui résulte – ou peut résulter – de ce qu’un romancier doué de quelque imagination voit, ressent, dans son errance parmi la ville : il transforme en historiettes ce qu’il perçoit ; gens qu’il croise, hauts murs occultant une propriété, tout devient narration, le présent perçu devient passé narré, s’étire dans le futur, l’œil fait son cinéma.

Le Marseille de Sophie Pujas, c’est Paris – mais peu importe, au fond, la ville, ce qui compte, c’est ce qu’on en fait quand on y vaque et qu’on y investit son projet d’existence :

Parfois la rue m’appelle ― manie de solitaire. J’erre ― c’est mon vice secret, ma dinguerie, mon ivresse. Je marche, créature de hasard, avide d’égarement, guettant avec amitié la fatigue, la pesanteur du corps comme un étourdissement. Me distraire de moi-même, enfin. […] Dans la rue, je ne suis plus qu’un œil. Je guette la beauté blessée de cette ville violente, je m’abreuve des reflets de son fleuve, de ses néons, de l’éclat syncopé de ses femmes. Ses hommes ― aussi. (p. 8)

Projet qui passe par l’œil – c’est qu’il suffit de savoir regarder (p. 54) –, et par l’œil affûté (p. 39). On a comme Giono le don de voyance – tout raconteur d’histoires est une madame Irma, la boule de cristal d’ailleurs s’apparente à un œil énorme et double (Sophie Pujas écrit magnifiquement que lorsqu’il change d’échelle un œil est un ciel trouble [p. 22]), en contact direct avec la cervelle narrative et l’oreille orchestrale (j’y reviendrai).

Nous voici donc avec l’auteur entraînés dans l’aventure des rues parisiennes, muni de l’assurance – toute surréaliste, Nadja n’est pas bien loin – que le Paris de la rencontre magique n’est pas mort (p. 75) :

Peu importe vers quelles voies de traverse nous mènera une rencontre. L’important est qu’elle ait lieu, qu’elle se pare de cette évidence heureuse qui augmente le monde et en fait un endroit fréquentable en dépit de tout. (p. 32)

Quête menée au hasard des quatre saisons (on pense à leurs marchandes et à leurs cris), loin de cette géographie de quartiers dont s’ordonne Le Piéton de Paris du cher Léon-Paul Fargue. Courtes aventures : un lieu, une, deux personnes qui deviennent d’éphémères, énigmatiques personnages dans l’évidence, pourtant, de leur définition (le, le, la) :

Le petit blond et le grand rouquin se promènent, ils longent la mare où pleure un saule. (p. 11)

que l’on se contente de remarquer, d’enfermer dans un regard, clic clac, Kodak, quand l’instant [est] parfait et n’[a] pas besoin d’avenir (p. 21), ou dont on sonde l’apparence et le geste pour leur esquisser en quelques lignes une consistance psychologique – forcément toute d’interprétation mais dont la justesse paraît s’imposer dans le le trompe-l’œil de l’invention :

Il sort de sa leçon d’escrime. Il aime l’épée parce que quand elle le prolonge, ses quatorze ans, sa maigreur d’insecte monté en graine trop vite (pourquoi faut-il que son cou soit si long), les silences dans lesquels il s’empêtre et se perd, rien de cela ne pose de problème. Il peut même se mesurer à plus costaud que lui. Être agile, vif-argent, guider le corps à la vitesse de l’esprit. (p. 20)

Consistance psychologique ? C’est qu’elle connaît les êtres, Sophie Pujas, et singulièrement les plus fragiles, qu’elle sait les traverser, rayon X, de son sens incontestable de l’observation (comme Jean-Jacques, elle pourrait écrire Je sens mon cœur, et je connais les hommes ; elle dit d’ailleurs : j’ai foi dans les coups de foudre, les immédiates flambées du cœur [p. 32]). Cela donne de ces notations générales qui touchent juste, et qui ne sont pas sans rappeler, dans la forme, Proust et/ou les moralistes du Grand siècle :

L’enfance a ce pouvoir souverain, s’abîmer tout entier dans une seconde, s’y perdre, s’y tailler l’infini. N’être plus que contemplation. (p. 19)

Plus on vieillit et plus les rues sont peuplées de fantômes. Des fantômes sournois, fragmentaires, fugueurs à peine repérés. Ici une chevelure, là un sourire, l’ombre d’une silhouette autrefois familière. Le temps d’une palpitation, d’un coup de cœur, et le monde se réajuste, la réalité reprend les rênes et ses droits souverains, lesquels ne sont pas amicaux. (p. 22)

*

De la narration psychologique, cette esthétique du texte court ne saurait toutefois se satisfaire : c’est que sans doute on est, dans Maraudes, bien plus proche du poème en prose que de la nouvelle, et même du Petit poème en prose orchestré par Baudelaire (qualifié quand même de plaisantin [p. 68]) ou par Aloysius Bertrand. Si Sophie Pujas écrit à l’œil (sans aucune gratuité), elle écrit à l’oreille tout autant : au mot juste, visuel, font écho métaphore et orchestration verbale :

Sur l’étal, les huîtres, chairs visqueuses à l’abri de leur rocaille nacrée. À côté, une langouste navigue précautionneusement dans les eaux mesquines d’un aquarium, parmi les algues vagues. (p. 27)
Ô le son de sa voix, ce grain de poivre. (p. 64)
Le ciel palpite d’une brise sucrée. (p. 74)
Quelques mètres plus loin, le carrousel et ses licornes charrient une valse dont les échos voltigent autour des patineurs. L’hiver la berce. / Elle vole. (p. 33)

On veut bien croire que Sophie Pujas aime ce qui dissone (p. 32) : elle n’en donne pas souvent la preuve, elle qui habite en des rues dont la poésie de métal et de vide [l]’a ravie aussitôt entrevue (p. 32). J’entends surtout de l’harmonie, moi, dans une phrase comme celle-ci :

Pour l’instant ce n’était qu’un chaton, un petit animal chétif, trop vite effarouché, que personne ne pouvait prendre au sérieux. Un jour, il lui faudrait rugir, comme un tigre. (p. 20)

où l’œil qui lit dit à la bouche : « mâchonne » et à l’oreille « écoute ».

*

Tout cela est finalement très claudélien : l’œil écoute, et c’est un bon œil, pas jeteur de sort, qui capte la vie, désireux de poétiser la ville, d’en rapporter la perception dans la ligne mélodique, immédiatement sensible, d’une prose qui ne soit celle ni de la simple description, ni de la seule narration. Il en résulte une forme complexe, contemporaine et pensée, qui ravit le lecteur autant qu’elle l’intéresse.

Horace : Demande à Vénus

Qui est Horace ?

Toi qui règnes sur Gnide et Paphos¹, ô Vénus :
Quitte, chère à ton cœur, Chypre : l’encens profus
Qu’elle brûle fait foi que Glycère t’appelle
______En sa demeure belle.

Puissent t’accompagner avec empressement
Les Grâces demi-nues et le bouillant Enfant²,
Les Nymphes, la Jeunesse – elle est sans toi si dure ! –,
______Sans oublier Mercure³.

¹ Ville de Chypre. Vénus y avait un temple réputé.
² Il s’agit de Cupidon, dont Vénus est la mère, et qu’on représente armé de brandons, de torches, destinés à enflammer les cœurs des… « amoureux fervents ». Je traduis fervidus par bouillant, avec un clin d’œil au « bouillant Achille » d’Offenbach (La Belle Hélène).
³ Sans doute parce que Mercure est le dieu, entre autres, des voyageurs.  

O Venus regina Cnidi Paphique,
sperne dilectam Cypron et vocantis
ture te multo Glycerae decoram
_____transfer in aedem.

Fervidus tecum puer et solutis
Gratiae zonis properentque Nymphae
et parum comis sine te Iuventas
_____Mercuriusque.

(in Odes, I, 30)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Pétrone (27-66) : Contre le luxe de son époque

Le luxe à groin béant mine les murs de Mars,
Enclos dans ton palais, un paon s’y fait repaître
Qu’orne un plumage d’or tout babylonien,
Poule de Numidie, tu as ; tu as chapon ;
Et la cigogne itou, jolie migrante, y loge,
Fidèle aux siens, pattue, castagnettant du bec,
Oiseau qu’exclut l’hiver, honneur des temps cléments,
Et qui de nos jours niche en chaudron de débauche.

Perle chère à tes yeux, pendants d’Inde, pourquoi ?
Pour qu’ornée d’un sautoir marinier, ta bourgeoise
Se porte, insatiable, en un lit qui n’est sien ?
Pourquoi, coûteux cristal, le vert de l’émeraude ?
Pourquoi vouloir le feu des pierres de Carthage
Si la vertu ne brille entre les diamants ?
Est-il bien qu’une épouse en vêtement de brise
Se montre à chacun nue, dans un lin vaporeux ?


Luxuriae rictu Martis marcent moenia.
Tuo palato clausus pavo pascitur
plumato amictus aureo Babylonico,
gallina tibi Numidica, tibi gallus spado;
ciconia etiam, grata peregrina hospita
pietaticultrix gracilipes crotalistria,
avis exul hiemis, titulus tepidi temporis,
nequitiae nidum in caccabo fecit modo.
Quo margaritam caram tibi, bacam Indicam?
An ut matrona ornata phaleris pelagiis
tollat pedes indomita in strato extraneo?
Smaragdum ad quam rem viridem, pretiosum vitrum?
Quo Carchedonios optas ignes lapideos,
nisi ut scintillet probitas e carbunculis?
Aequum est induere nuptam ventum textile,
Palam prostare nudam in nebula linea?

(in Satyricon, 55, 6)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Pétrone ailleurs sur ce blog :

 

Ce que signifie le style de Christine Angot (à propos d’Un amour impossible)

un-amour-impossible,M247074Si on me demandait pourquoi je n’ai pas eu de déplaisir à lire le dernier roman de Christine Angot – alors que je l’abordais, je l’avoue, du bout des lèvres, minaudant avec la moue de celui à qui on ne la fait pas –, je répondrais sans ambages : « À cause des pronoms ».

Sibyllin ?

Peut-être se souvient-on de l’article retentissant de Proust, dans les années 1920, sur le style de Flaubert – cela s’intitule Ce que signifie le style de Gustave Flaubert, et ouvre les yeux, en quelques pages, sur quelques-uns des tics d’écriture du grand écrivain. Savoir lire, y est-il en substance dit pour faire la nique à la critique discourant doctement à l’époque sur la question : Flaubert est-il un « écrivain de race » ?, c’est peut-être ceci, répondait l’excellent Marcel : muni du regard scrutateur nécessaire, déceler, derrière la signification patente, sous un phrasé, sous une façon d’écrire — en un mot,  sous un style —, une façon de voir le monde – un peu comme un même paysage sera peint différemment d’une école à une autre, et d’un peintre à un autre : le motif reste identique, mais pas l’œil qui le perçoit, ni le pinceau qui le rend.

Il me semble, pour en avoir été surpris, voire au début dérangé dans ma lecture, que la phrase de Christine Angot, dans sa construction particulière, apporte sa pierre au thème principal du roman, qu’elle y contribue dans un système stylistique où fusionnent forme et fond.

*

Le thème principal est celui par lequel s’ouvre l’œuvre, directement, sans fioritures : Un amour impossible. Qu’est-ce donc alors qu’un « amour impossible » ? La réponse est aussi explicite que le titre : il en va d’un amour a-normal, d’un amour qui bafoue, bouscule la norme – en l’occurrence, c’est le pluriel (il en va d’amours…) qui s’imposerait plutôt que le singulier, puisqu’on distingue au moins trois grandes amours « impossibles / a-normales » dans l’histoire qui nous est racontée :

La première a-normalité est celle de l’amour a-normal du père pour la mère, qui transgresse les conventions sociales et religieuses :  

Parce que tu penses qu’un interdit, fût-il fondamental, allait le [le père] mettre au ban de sa petite société ? Alors qu’il est convaincu de sa supériorité ? […] Dans leur monde on n’a pas d’enfant avec une juive, surtout si elle a pas d’argent et qu’il n’y a rien à obtenir d’elle. »

Ailleurs :

Lui [le père], dans son monde supérieur. Et toi [la mère] dans ton monde inférieur.

La deuxième a-normalité est celle de l’amour du père pour sa fille, qui transgresse les conventions sexuelles :

Il a ignoré l’interdit fondamental pour les ascendants d’avoir des relations sexuelles avec leur enfant. C’était peut-être un interdit fondamental, mais ça ne le concernait pas. Pas lui. Comme s’il n’était pas mon père et que je n’étais pas son enfant.

La troisième a-normalité, qui se dévoile progressivement, est celle de l’amour / non-amour de la fille pour sa mère, qui transgresse les conventions de l’amour filial : 

Il n’y avait plus d’intimité entre nous. On était à couteaux tirés.

Voici d’autres exemples montrant que la question de la norme  — et, partant, celle de l’a-normalité— est au cœur d’Un amour impossible :

Je sais, mais lui il est d’une intelligence hors-norme.

Oui oui. C’est normal. Ça m’ennuie pas. C’est normal un papa et une maman qui dorment ensemble. C’est juste que j’ai pas l’habitude.

Il m’a dit qu’on fermait pas la porte soi-même, quand on n’était pas chez soi. Que ça se faisait pas. Que, quand on était chez les gens, c’était grossier. Que c’était impoli. Que je n’avais pas à faire ça, que je n’étais pas chez moi.

Etc.

Ce n’est pas là, il faut le reconnaître, un sujet d’une grande originalité : il a été mille fois traité par la littérature, de la plus ancienne (amours des dieux et des mortels, etc.), de la plus classique (Phèdre, Britannicus…) à la plus contemporaine (les auteurs, ici pullulent). C’est donc moins la singularité du thème, d’ailleurs fréquent chez Christine Angot, que celui de son traitement qui fait, ici comme souvent ailleurs, l’intérêt du texte.

Or, en littérature, le traitement du thème passe nécessairement par le travail du matériau qui est le sien : la langue.

Christine Angot (son patronyme peut-être l’y incite, ainsi que la psychanalyse) ne l’ignore pas, qui focalise maintes pages d’Un amour impossible sur la question linguistique  — celle, donc, fondamentale, du matériau —, comme dans ce dialogue où elle joue, pour en tirer un autre sens, plus profond, sur les mots qu’emploie sa mère parlant d’une maladie :

— J’ai fait cette infection, et j’ai été hospitalisée…
— C’était quoi comme infection ?
— C’était une infection des trompes.
— Comme par hasard. Des trompes. Tu venais d’être détrompée. Hhhh !!
— Ah. Tu vois ça comme ça ! ?
— Oui.

ou comme dans ce passage, où l’influence de la sociologie du langage (cf. Pierre Bourdieu) est manifeste :

— Quelle heure il est ? Il est tard si ça se trouve.
— Ne dis pas « si ça se trouve ».
— Je sais. On dit « s’il se trouve ». Mais quand c’est du langage parlé… on peut…
— Tu dis « ça pleut » toi ? Tu dis « ça pleut » ? Ou tu dis « il pleut » ?
— « Il pleut ».
— Ta sœur dit « ça pleut », tu as remarqué ? Tu devrais lui dire, sur le marché des relations sociales elle sera pénalisée. Un type peut faire toutes les études qu’il voudra, s’il dit « ça pleut », il aura peut-être son diplôme mais ce sera tout.

On voit, dans ce dernier extrait, l’importance de la norme linguistique aux yeux — et aux oreilles — des protagonistes de la narration, norme qui devient même, vers la fin, l’une des principales pierres d’achoppement dans l’itinéraire d’abord conjoint, puis divergent, de la fille et de sa mère :

Si elle [la mère] faisait une faute de grammaire, je pinçais la bouche, et mon corps se raidissait sur ma chaise. Si elle en faisait une deuxième, sur un ton coupant je la corrigeais.

*

Ainsi, la focalisation sur la langue — sur ce que, dans ses usages, elle révèle de nous, avec l’appui de la psychanalyse et/ou de la sociologie — est constante dans le texte, dans ce qu’on pourrait en appeler la macro-structure sémantique. Elle se retrouve à son niveau micro-structurel, dans la syntaxe significative de Christine Angot.

L’auteur fait en effet un usage très particulier des pronoms. Rappelons (je simplifie à l’extrême) qu’un pronom, dans son fonctionnement syntaxique, renvoie en général à un nom qu’il remplace, et qui lui est le plus souvent, et à peu de distance, antéposé. Les règles régissant cette substitution sont précises : ainsi, dans une phrase telle que celle-ci :

Le grondement des voitures était permanent et montait jusqu’à notre étage. Il y faisait froid. Il y avait du vent. On ne l’utilisait jamais.

la logique grammaticale voudrait que les deux « y » consécutifs, ainsi que le « l’ » de « On ne l’utilisait », renvoient au sujet de la première phrase (« Le grondement des voitures ») et non, comme c’est manifestement le cas, à son complément (« notre étage »).  Même phénomène ici :

La commerçante froissait un échantillon entre ses mains, puis le lui faisait toucher. Mon avis comptait. Je le touchais aussi.

où le « le » de « Je le touchais aussi » ne saurait, si on s’en tient au strict respect de la norme syntaxique, remplacer que le seul « Mon avis ».

Ici encore :

Je caressais le dos de sa main. Ou je suivais avec mon doigt le parcours de ses veines. Je la retournais et je caressais la paume.

où l’on assiste à un jeu subtil sur l’antécédent de « ses veines » et de « la retournais » : dans les deux cas, ce ne peut être à « main » que ces termes renvoient — et pourtant, c’est bien à « main » qu’ils renvoient tous les deux sur le plan sémantique. 

De telles occurrences sont trop nombreuses dans le texte, et Christine Angot a l’œil, me semble-t-il, par trop grammatical, pour qu’il en aille de simples erreurs d’inattention de sa part. L’intention est bien plutôt manifeste, et significative. Si la phrase y gagne en fluidité et en impressionnisme — qu’on voie, par exemple, le flou de cette construction (je souligne, sans commenter, les éléments contestables) :

Quand mon oncle faisait une jolie photo de moi, elle la lui envoyait. L’une d’elles a été prise au bord d’un étang. Je souriais. J’étais coiffée d’un chapeau de paille trop grand pour moi qui lui appartenait.

sa syntaxe particulière, à la limite du solécisme, a pour sens avant tout que l’a-normal, dans ses conflits constants avec la norme, est un des éléments constitutifs du livre, et un des moteurs de sa création. Christine Angot répète à l’envi que c’est l’a-normalité de l’inceste qui l’a faite écrivain. Sans doute cette imprégnation originelle se vérifie-t-elle au niveau le plus élémentaire de son écriture : dans sa syntaxe.

*

Quoi qu’en prétende, donc, une critique hâtive et souvent partiale, le style de Christine Angot ne relève pas de la simplicité qu’on lui prête communément pour mieux le dénigrer : un regard attentif aux détails peut discerner, dans Un amour impossible, la cohérence de l’ensemble textuel dans ses différentes composantes — dont l’interrogation sur la norme grammaticale n’est pas l’élément le moins signifiant.

 

La Priapée : Disons crûment les choses.

Priape


L’auteur s’adresse à Priape :

Je pourrais dire, abscons : « Ô donne-moi ce que
Tu donnes sans faillir et sans rien perdre au change ;
Donne-moi ce qu’en vain tu voudras me donner
Quand une barbe hostile assiègera tes joues ;
Que donne à Jupiter celui qui de bons coups
Proie de l’oiseau sacré, abreuve son amant ;
Qu’à son mari pressant, donne, la nuit des noces,
L’empoté de tendron craignant l’autre blessure.
– Qu’on dise « Encule-moi » : c’est français, bien plus simple,
Pour qui est comme moi balourd de la cervelle.


Obscure poteram tibi dicere: ‘da mihi, quod tu
des licet assidue, nil tamen inde perit.
da mihi, quod cupies frustra dare forsitan olim,
cum tenet obsessas invida barba genas,
quodque Iovi dederat, qui raptus ab alite sacra
miscet amatori pocula grata suo,
quod virgo prima cupido dat nocte marito,
dum timet alterius vulnus inepta loci.’
simplicius multo est ‘da pedicare’ Latine
dicere: quid faciam? crassa Minerva mea est.

(in Priapeia, 3)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Nicolò D’Arco (1479-1546) pasticheur burlesque de Catulle

Comme beaucoup de ses contemporains,
Nicolò D'Arco a lu Catulle.
Ses écrits en témoignent,
comme cette Fête de la saint-Martin,
dans laquelle il pastiche sur un ton burlesque 
un des poèmes les plus connus de son modèle.
  • Texte de D’Arco :

C’est la saint-Martin : adieu, les mordants
Tracas ! Mon garçon, apporte des cruches
En nombre, d’abord ; et puis de grands verres ;
Apporte un cuveau, que de vin d’ivresse
Nous humections tous, ivres, notre tête !
Sers-nous, par Bacchus ! du vin de garnache* :
De canons, pour moi : mille, puis deux cents ;
Un plein, pour Cotta, pichet de falerne.
Verse cent canons, puis cent à la suite ;
Cent autres encore, et deux cents, puis mille :
Ayant beaucoup bu, bu plus que beaucoup,
Plus que tout cela, nous irons dormir.
– Mais toi, mon garçon, rappelle-toi bien
De ne piper mot : car nous envierait
Quiconque saurait que nous avons bu
Combien de falerne ! et deux cents canons,
Mille fois deux cents ! canons de garnache* !

*: Il s’agit selon toute vraisemblance de vin de la région de Vernazza, en Ligurie. 
  • Texte de Catulle (dans ma traduction) :

Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons :
Et quelque sourcil qu’un grave barbon
Fronce devant nous, battons-en nous l’œil !
Tout soleil renaît au nocturne deuil :
Mais quand ont péri nos lumières brèves
Il nous faut dormir la grand-nuit sans trêve.

Je veux de baisers des mille et des cents,
Puis encore mille et encore cent
Puis mille de suite et puis encor cent.
Alors ces baisers, ces mille et ces mille,
Brouillons-en le tout, perdons-en le fil :
Un méchant pourrait un sort nous jeter
S’il savait le tout de tous nos baisers.


  • Texte de D’Arco :

Martinalia sunt : valete, curae
mordaces ! Puer, huc cados frequentes
inger, dein cyathos capaciores ;
huc affer pateram, ebriosum ut omnes
tingamus caput ebrio Liaeo.
Fer Vernatiolum Thyonianum :
mero millia vasa, mi ducenta ;
cottae plena diota sit Falerno ;
da centum altera vasa, deinde centum ;
da centum altera : da ducenta, mille,
ut quum multa biberimus superque
potaverimus illa, dormiamus.
Tu verum interea, puer, memento
nulli dicere, ne invidere possit
quisquam quum sciat amphoras Falerni
et Vernatioli ducenta vasa
et potasse ducenties ducenta.

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762] p. 205)

  • Texte de Catulle :

Vivamus mea Lesbia, atque amemus,
rumoresque senum severiorum
omnes unius aestimemus assis!
soles occidere et redire possunt:
nobis cum semel occidit brevis lux,
nox est perpetua una dormienda.
da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
dein, cum milia multa fecerimus,
conturbabimus illa, ne sciamus,
aut ne quis malus invidere possit,
cum tantum sciat esse basiorum.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Nicolò D’Arco (1479-1546) : D’une langue à d’autres : traduire D’Arco-Pétrarque en français

Nicolò D'Arco a traduit plusieurs poèmes
de Pétrarque (1304-1374) en vers latins.
Je donne, de deux de ces traductions, 
mes propres traductions en vers français, 
jouant d'échos à travers siècles.

— 1 —

Dis-moi, je t’en prie, petit Cupidon,
Qui t’a procuré ce fauve métal
Pour faire à ma Belle une chevelure
Où chaque cheveu est un filet d’or ?
Qui donc t’a fourni de roses vermeilles,
De tendres gelées cueillies avec elles,
Pour faire deux joues de belle harmonie ?
Qui a récolté, dans la mer des Indes,
Perles et corail pour en façonner
Magistralement bouche vertueuse
Et mignonnes dents, sources de beautés
Et de propos doux mêlés d’amertume ?
Et ses yeux brillants, de quel soleil donc
Les as-tu tirés ? – ses yeux si cruels
(Supplice étonnant pour ceux-là qui l’aiment !),
Instillant la joie avec la douleur,
Ramenant la vie avec le trépas ?

— 2 —

Si ce n’est de l’amour, que sens-je donc ? Mais si
C’est de l’amour : qu’il est, mon amour, chose neuve !
Bonne ? – Mais perdre, hélas, si méchamment qui aime ?
Mauvaise ? – Mais mêler amertume et douceur ?
Si malgré moi je brûle, à quoi bon ces soupirs ?
Mais si c’est de moi-même, où puisé-je ces larmes ?
Une douce amertume habite un cœur d’amant,
Cela, pareillement, nous déplaît et nous plaît.


— 1 —

  • Sonnet originel de Pétrarque :

Onde tolse Amor l’oro, et di qual vena,
per far due trecce bionde? e ’n quali spine
colse le rose, e ’n qual piaggia le brine
tenere et fresche, et die’ lor polso et lena?

onde le perle, in ch’ei frange et affrena
dolci parole, honeste et pellegrine?
onde tante bellezze, et sí divine,
di quella fronte, piú che ’l ciel serena?

Da quali angeli mosse, et di qual spera,
quel celeste cantar che mi disface
sí che m’avanza omai da disfar poco?

Di qual sol nacque l’alma luce altera
di que’ belli occhi ond’io ò guerra et pace,
che mi cuocono il cor in ghiaccio e ’n fuoco?

  • Traduction latine de D’Arco :

Amabo, mihi dic, puer Cupido,
quis flavum tibi praebuit metallum
ut nostrae faceres comam puellae
atque una aureolos suos capillos ?
Servavit tibi quis rosas rubentes
colligens teneras simul pruinas,
utrasque ut faceres genas decentes ?
Quis gemmas niveas coralliumque
Indo ex aequore legit, ut pudicum
os et denticulos manu magistra
formares, quibus exeunt lepores
una et dulcia verba mixta amaris ?
Quo sole hos nitidos suos ocellos
duxisti : heu nimium malos ocellos,
qui miris cruciant modis amantes
et dant laetitiam et simul dolorem
et vitam simul et necem reportant ?

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762] pp. 257-8)


— 2 —

  • Sonnet originel de Pétrarque :

S’amor non è, che dunque è quel ch’io sento?
Ma s’egli è amor, perdio, che cosa et quale?
Se bona, onde l’effecto aspro mortale?
Se ria, onde sí dolce ogni tormento?

5S’a mia voglia ardo, onde ’l pianto e lamento?
S’a mal mio grado, il lamentar che vale?
O viva morte, o dilectoso male,
come puoi tanto in me, s’io no ’l consento?

Et s’io ’l consento, a gran torto mi doglio.
10Fra sí contrari vènti in frale barca
mi trovo in alto mar senza governo,

sí lieve di saver, d’error sí carca
ch’i’ medesmo non so quel ch’io mi voglio,
et tremo a mezza state, ardendo il verno

  • Traduction latine de D’Arco :

Si non est amor hic, ergo quid sentio ? Sed si
est amor hic, quae res est nova noster amor ?
Si bona, me miserum cur sic male perdit amantem ?
Si mala, cur dulci miscet amara joco ?
Ardeo si invitus, nihil haec suspiria prosunt :
sed si sponte uror, unde mihi hae lacrimae ?
Dulcis amarities animis versatur amantum :
illud idem nobis displicet atque placet.

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762] pp. 258-9)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Nicolò D’Arco (1479-1546) : Trois épigrammes bachiques

Épigramme votive 1 :

Burmatus, vigneron, t’offre, Bacchus, ces grappes,
Et de ce vin nouveau qu’il verse en tes patères,
Et prie que le raisin foulé dans son pressoir
Lui embrouille la langue et lui rompe les jambes.

Épigramme votive 2 :

Ces raisins frais tranchés du sarment, Sylvius
Te les offre, Bacchus, en l’automne pampré,
Priant qu’à pleine cuve écume sa vendange
Et qu’à pleine futaille il lui coule du vin.
Embrochez, paysans, sur du coudre ce bouc
Et louangez Bacchus dans le respect du rite :
Que du divin nectar il emplisse nos caves,
Et que de ses bienfaits soient pleines toutes choses.

La vendange de baisers :

Pourquoi, garçons, vous plaisez-vous,
À enivrer les jolies filles ?
Que peut, de plaisir, volupté,
En retirer la fille tendre ?
Des baisers, trois coups de languette !
Par le cou se tenir l’un l’autre !
Caresser leurs tétinets beaux !
Imiter les pigeons de Chypre,
Plus lascifs que moineaux d’avril !
S’étreindre, s’échauffer l’un l’autre
– La forte étreinte pour modèle
Dont l’arbre est ceinturé de lierre !
Car c’est la loi des fêtes ivres
Que soit plus dense que tous pampres
Cette vendange de baisers.


Vinitor hos tibi Bumastus dat, Bacche, racemos
Et libans pateris dat nova musta tuis
Et rogat ut calcata suo vindemia praelo
Illius linguam vinciat atque pedes.

Has modo decerptas ex palmite Sylvius uvas
Pampineo autumno dat tibi, Bacche pater,
Et rogat ut pleno spumet vindemia lynthre
Atque illi musto dolia plena fluant.
Agricolae, hunc hircum verubus torrete colurnis
Et Baccho laudes dicite rite suas,
Impleat ut nostras divino nectare cellas
Et sint plena suis omnia muneribus.

Quid vos tinguere Bacchico liquore
Formosas, iuvenes, iuvat puellas?
Quae solatia deinde, quae voluptas
Aut hinc quid tenerae ferunt puellae?
Ite in basia lingulis trisulcis,
Per colla utraque mutuis lacertis;
Pertractate papillulas venustas;
Cyprias imitamini columbas
Vernis passeribus salatiores.
Amplexus date, mutuo fovete
Amplexumque hederam simul tenacem
Quae circumligat arbores referte:
Nam lex hoc madidi iubet Lyaei,
Ut sit densior omnibus racemis
Haec vindemia basiationum.

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Marcus Aurelius Olympius Nemesianus (?) (IIIe siècle ap. J.-C.) : Les toutes premières vendanges

NB : On ne sait trop qui est l'auteur
de cet églogue, peut-être Titus Calpurnius Siculus,
plus sûrement Marcus Aurelius Olympius Nemesianus.

[…] Le pampre, tout d’abord, montre les riches grappes :
Et les Satyres béent face aux feuilles, aux fruits
De Lyaeus* ; le dieu** : « Coupez les raisins mûrs,
Satyres, et foulez, garçons, ces baies nouvelles. »
Sitôt dit, les voici qui coupent les raisins,
Les chargent en paniers, promptement les écrasent
Sur une roche creuse : et la vendange bout
Tout en haut des coteaux, l’on piétine les grappes.
Le moût pourpre éclabousse et rougit les poitrines.
Chaque satyre prend, troupe enjouée, pour coupe
Ce que le sort présente, et il en fait usage.
L’un tient un pot ; l’un boit dans une corne courbe ;
L’un, mains creusées, se fait des coupes de ses paumes ;
L’un, penché boit au bac, puise, en clappant des lèvres,
Le moût ; l’autre en emplit des cymbales sonores ;
Tel recueille, ployé, le jus de la pressée :
Mais ivres, la liqueur rejaillit de leurs bouches
Et coule en écumant sur leurs bras, leurs poitrines.
Tout est jeu, tout est chant, tout est danse effrénée. […]

*: Un des très nombreux surnoms de Bacchus ; ici, c’est un équivalent de « vigne ». ;
**: Il s’agit de Bacchus.


[…] Tum primum laetas ostendit pampinus uuas:
Mirantur Satyri frondes et poma Lyaei.
Tum deus, « о Satyri, maturos carpite foetus,
Dixit, et ignotos, pueri, calcate racemos. »
Vix haec ediderat, decerpunt uitibus uuas,
Et portant calathis, celerique elidere planta
Concaua saxa super properant: uindemia feruet
Collibus in summis, crebro pede rumpitur uua,
Rubraque purpureo sparguntur pectora musto.
Tum Satyri, lasciua cohors, sibi pocula quisque
Obvia corripiunt : quod fors dedit, arripit usus.
Cantharon hic retinet, cornu bibit alter adunco,
Concauat ille manus, palmasque in pocula uertit:
Pronus at ille lacu bibit, et crepitantibus haurit
Musta labris, alius uocalia cymbala mergit,
Atque alius latices pressis resupinus ab uvis
Excipit: at potis saliens liquor ore resultat,
Spumens inque humeros et pectora defluit humor.
Omnia ludus habet, cantusque, chorique licentes. […]

(in Églogues, Églogue X, vers 37-55)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.