La foudre à domicile (à propos de « Irène, Nestor et la vérité », de Catherine Ysmal [éd. Quidam, 2013])

irèneDiriger une revue littéraire, c’est être constamment en veille là où on peut l’être : à l’affût d’on ne sait quoi qui pourrait vous tomber dans la musette ; et on rentre bredouille plus souvent qu’à son tour, où qu’on soit en position de tendre l’œil et l’oreille, les fameux « réseaux sociaux » se révélant terrains de chasse privilégiés pour cette quête du gibier rare – de celui qu’on ne lève qu’exceptionnellement dans la grande transhumance des poétaillons de tout poil et des romanciers de toute plume, dont l’abondance n’est malheureusement pas gage de qualité par les temps peu giboyeux que nous vivons.

D’où ce moment de grâce, un soir, où surgit sur votre écran le paragraphe qui vous remue les tripes, qui vous fait jurer de bonheur, à vue, ne doutant pas que le bout de peau perçu dans l’œilleton du fusil ne vaille l’animal tout entier, bien vivant, qui caracole sans doute dans quelque manuscrit d’herbe haute et dense et belle. Et on se dit « nom de Dieu ! », et on écrit à la hâte, illico, des fois que la bestiole se perdrait dans la nature, qu’elle tromperait votre vigilance ; et on écrit à peu près ça, où on peut, où normalement ça parvient à l’auteur, et le message est court : « C’est de vous, ça ? », dans l’espoir qu’on vous répondra « oui », et par avance vous vous en pourléchez, craignant quand même le « non » possible, suivi d’une référence à un quelque écrivain fameux – forcément fameux, parce que les qualités d’écriture entraperçues ne peuvent émaner que d’un grand.

Et la réponse vous arrive, et c’est « oui », et vous vous redites « nom de Dieu », et vous sentez que quelque chose est en train d’advenir. – Bref, vous venez de lire un court extrait de ce qui deviendra Irène, Nestor et la vérité, de Catherine Ysmal ; et même sans savoir si cet extrait supposé en est un, tiré de quelque œuvre de plus d’envergure, vous êtes là qui priez le ciel pour qu’il en soit ainsi, bien convaincu au demeurant que cette simple phrase possède en elle toute la ressource vivante nécessaire à l’amplification, s’il est besoin – qu’elle est de toute façon ce bout d’épiderme qu’on peut cultiver dans un laboratoire pour en tirer la belle peau bien tannée devant laquelle bavera tout trappeur à patente.

C’est comme ça que ça a commencé, en ce qui me concerne : par ces quelques mots déboulant sur FaceBook, suivis de cette réponse à ma question. Puis d’autres échanges, puis une publication, bien sûr (sacrément bien sûr : une évidence, une nécessité, une certitude) dans le n° 5 de L’Arsenal. Pour résumer : on a lu beaucoup de livres (parce qu’on n’est plus tout jeune), on est même un peu blasé, quêtant sait-on quel absolu ? – et l’absolu vous tombe soudain du ciel, comme la manne dans le désert. Appelons ça épiphanie. Souvenez-vous : Ce fut comme une apparition : on joue les Frédéric Moreau apercevant Madame Arnoux sur le Ville-de-Montereau. Et croyez-m’en, on reste médusé, bec clos, à remâcher l’éternité, qui n’est pas, en l’occurrence, la mer allée / avec le soleil, mais présence réelle et immédiate : un auteur est né, et l’on ne regrette pas d’avoir joué à l’Âme sentinelle, ni d’avoir murmur[é] l’aveu / De la nuit si nulle / Et du jour en feu, comme écrivait Arthur.

Bien sûr, on ne publie qu’un extrait : le reste est encore en devenir. Mais il advient, ce reste, et c’est ce devenir, cet avènement, que viennent de publier les éditions Quidam dans des conditions acrobatiques relevant à peu près de celles de l’équilibriste dépourvu de balancier, mais qui va son pas ferme de funambule sur son fil pour le moins tendu parmi les bravos de la foule.

*

Que dire d’original sur ce grand livre, sur ce grand premier livre, qui n’ait déjà été dit par la critique (cf. entre autres Claire Laloyaux, Frédéric Fiolof, Pierre-Vincent Guitard) ? Peut-être simplement – si c’est simple – qu’il nous emporte dans un tourbillon de mots, les termes s’appelant les uns les autres :

Et cet oiseau sur mon bras, que fait-il ? C’est effrayant. Il s’écorche les pattes sur des morceaux de verre. Vert, du vert ? Les sonorités me confondent. Je perds la tête. Elle… c’est moi. Je n’ai jamais pensé cela. (p. 17)

pour se tramer dans le flux des monologues intérieurs, pour donner à découvrir des systèmes de pensées qui s’opposent, interdisant toute communication, chaque petit monde personnel se refermant comme des monades sur ses acteurs malgré le recours à une même langue – le français –, mais trompeuse (comme le disent les tenants de la linguistique pragmatique), sans autres interactions que celles d’un quotidien fait de brisures (un verre qu’on casse, un stylographe dont on émousse la plume), chaque être se recroquevillant dans son propre univers chaque jour un peu plus hermétique à autrui. Quelque chose comme des autismes qui se frôlent, des fonctionnements humains incompatibles, des replis. Un paysage de bocage et d’autarcie, des vies de subsistance, chacune dans son domaine, sans guère de partage ni d’échange. Au mieux des effleurements, mais presque toujours des juxtapositions :

Elle était là entre mes cuisses et sous ma main. Sans mélodie. Sous le squelette que je sentais, j’entendais une plainte vive, sonore, effrayée. Sa voix de folle, ce corps dont je ne reconnaissais presque plus rien. (p. 133)

Et rien d’explicite, en tout cela, rien que l’auteur nous dise, qui ne prend jamais position dans le récit, qui jamais ne ramène son omniscience de romancier pour baliser le terrain, poser des jalons, faire aller le lecteur par des chemins bornés de poteaux indicateurs ou le nantir, à tout le moins, d’une boussole – même faite d’un bout de paille et d’une d’aiguille aimantée : non, qu’il aille par ses propres moyens, qu’il se débrouille, dans cette course de désorientation.

C’est là que se situe, exploitée à merveille par Catherine Ysmal, la technique du monologue intérieur. On procède par petites touches de langage : un pointillisme à la Signac créant triptyque de caractères – Irène, Nestor, Pierrot –, chaque « vérité » étant interprétée et réinterprétée à l’aune de sa perception propre (un peu comme dans Les Âmes fortes, de Giono), et peu importe qu’on s’y retrouve, qu’on ait une image claire et précise de la réalité : il n’en va pas d’une image objective, photographique, de l’univers, mais de subjectivités qui se créent et se recréent, incessamment. On pense à Proust, même s’il n’y a pas, en fin de recherche, de Temps retrouvé pour remettre tout en perspective et lui donner un sens unique. Et c’est ce qui est beau, et c’est ce qui est vrai : pas de vérité, mais des flux à l’œuvre, qui n’imposent rien, ou qui – plus justement dit – imposent au lecteur de se frayer son propre itinéraire dans ces friches de pensée et de sensibilité propres à chacun.

*

Relisant l’autre jour le Journal de Jean-René Huguenin, je tombe sur ce commentaire fait par l’auteur de La Côte sauvage à propos de Dostoïevski. Par contraste, il exprime fort bien, me semble-t-il, l’art de Catherine Ysmal tel qu’il s’exprime dans ce premier roman de grand souffle – dire « très réussi » serait trahir ce que j’en pense, le rabaisser à un simple savoir-faire, quand il en va de tout autre chose : d’une puissance inédite dans le concert des petites fadaises contemporaines :

[Dostoïevski] détruit tous ses effets en les faisant remarquer ; le lecteur prévenu se contente d’admirer, là où le lecteur surpris aurait été bouleversé. (p. 91 [éditions du Seuil, collection Points])

C’est bien de cela, qu’il s’agit, dans Irène, Nestor et la vérité : d’un étonnement (au sens fort et classique du terme) qui vous saisit sans trêve, d’un bouleversement, d’un rapt ; d’un roman tout entier à la hauteur de cette phrase un jour surgie sur un écran : non pas prometteuse, mais porteuse, dans sa substance, de toute l’extrême concentration du drame noué dans ces quelque 140 pages, dont aucun lecteur, j’en suis certain, ne peut ressortir indemne.

C’est chez Quidam, donc, qui publie de grands textes, et qu’il faut aider à poursuivre son chemin. Une autre recension ici, d’une de ses publications. Souhaitons bon équilibre au funambule, et à Catherine Ysmal qu’elle continue à convoquer la foudre.

Giuseppe Sporeni (1490 – 1562) : La pêche / Malum persicum

Sous sa peau, de dehors, on croirait une pêche,
Mais mon cœur y languit, inflexible Lucie.
Je t’offre pêche et cœur ; faveur à double sens :
La pêche est fraîche, un feu me ronge et broie le cœur.

Telle est, hélas, ma croix : une ardeur sans mesure
M’atterre, et ta lubie se pique de froideur.
Quel agréable amour vivons-nous de la sorte !
– Toi fleuve aux eaux glacées, et moi feu du Vésuve !

***
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Exteriore licet videas hoc cortice pomum,
Cor tamen intus hebet, Lucia dura, meum.
Accipe cor pomumque; duplex hoc insita vis est
Munere: pomum alget, cor premit ignis edax.
Sic ego discrucior miser, ut me cum vapor ingens
Obruit, algorem tu, malesana, feras.
Scilicet hoc gratos pacto exercemus amores,
Tu liquidus Tanais, Vesvius ignis ego.

(in Carmina)

Petite sonothèque LEMienne

Sont ici proposés à l’écoute des extraits de quelques-uns de mes ouvrages. Sauf autre indication, les textes sont lus par Karine Cnudde.

  • Nativité cinquante et quelques (éd. Vampire Actif, 2013)

C’est qu’ils en mangent, du pain (lu par l’auteur) 

  • Magma (éd. publie.net / publie.papier, 2013) :

Quand donc, c’était quand donc ?

  • Avènement des ponts (éd. Tarabuste, 2012) :

Ici le tueur d’averse 
L’Arbre à la mort réserve bon accueil 
L’escalier 

  • Anaïs ou Les Gravières (éd. du Sonneur, 1012) :

Bidon cinq 1 (lu par Claude Aufaure) 
Bidon cinq 2 (lu par Claude Aufaure) 
Moi mes nuits 

  • Brueghel en mes domaines (éd. Le Vampire Actif, 2011) :

La route voudrait 
Chaque pas qu’on fait 
On sort de la poésie 

  • Litanies des bulles (éd. Soc&Foc, 2010) (extraits lus par l’auteur) :

Sur un tableau Hatien, la jeune fille à l’oeuf 
A Cayenne, place des Palmistes 
Neige à Paris 

  • Dire migrateur (éd. Tarabuste, 2008) :

Rien n’indique 
Jour d’hiver 
Demeures succinctes 
Sang des bêtes 

  • Brèches (éd. Encres vives, 2005) :

Un chêne 
Les arbres dorment debout 
Le plus ardu 
Brise la pierre 

  • Strophiques (éd. Encres vives, 2004) :

Strophiques II 
Strophiques XXX 

Antonio Beccadelli (1394 -1471) dit Panormita : Épitaphe de Nichina la Flamande, célèbre prostituée / Epitaphium Nichinae Flandrensis, scorti egregii

Si tu fais courte halte et lis ces vers, passant,
Tu sauras quelle gueuse est ici enterrée.

Arrachée jeune, en mon printemps, à ma patrie,
Mue par les larmes suppliantes d’un amant,
Je vis le jour en Flandre et courus l’univers
Avant de me fixer en la paisible Sienne.
J’avais pour nom ce nom célèbre : Nichina,
Et vivais au bordel dont j’étais la splendeur.

Belle, honnête, embaumant, propre comme un sou neuf,
J’avais jambes et bras bien plus blancs que la neige,
Et pas une Thaïs en ce bordel de Sienne
N’avait comme moi l’art de remuer les fesses.
Aux hommes je volais, frétillant de la langue,
D’innombrables baisers même après la bricole.
Ma couche était garnie de mainte étoffe blanche,
Mon obligeante main fourbissait les zizis.
Je prenais fréquemment des bains dans mon alcôve,
Un gentil petit chien léchait ma cuisse humide.
– Requise, telle nuit, par tout un bataillon,
Je soutins sans faillir cent assauts de cadets.

J’étais douce, avenante, à tous plaisaient mes soins :
Mais rien ne fut plus doux à mes yeux que l’argent.

***
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Si steteris paulum, versus et legeris istos,
Hac gnosces meretrix quae tumulatur humo:
Rapta fui e patria teneris, pulchella, sub annis,
Mota proci lacrimis, mota proci precibus.
Flandria me genuit, totum peragravimus orbem,
Tandem me placidae continuere Senae.
Nomen erat, nomen gnotum, Nichina; lupanar
Incolui: fulgor fornicis unus eram.
Pulchra decensque fui, redolens et mundior auro,
Membra fuere mihi candidiora nive,
Quae melius nec erat senensi in fornice Thais
Gnorit vibratas ulla movere nates.
Rapta viris tremula figebam basia lingua,
Post etiam coitus oscula multa dabam;
Lectus erat multo et niveo centone refertus,
Tergebat nervos officiosa manus;
Pelvis erat cellae in medio, qua saepe lavabar;
Lambebat madidum blanda catella femur.
Nox erat et, iuvenum me solicitante caterva,
Sustinui centum non satiata vices.
Dulcis, amoena fui; multis mea facta placebant:
Sed praeter pretium nil mihi dulce fuit.

(in Hermaphroditi libellus ad Cosmum Florentinum [première édition : 1791])

Antonio Beccadelli (1394 -1471) dit Panormita : épitaphe de Martin Polyphème, cuisinier / epitaphium Martini Polyphemi coqui egregii

Arrête-toi, passant, et pleure sur ma tombe,
Qui que tu sois, poussant au hasard ton chemin.

Surnommé Polyphème – eu égard à ma taille –,
J’avais pour nom Martin de par l’état civil,
Fus toujours partisan de la docte jeunesse,
Et surpassai laquais et autres maîtres-queux.

Mais désormais privé de tout honneur funèbre
Et d’encens : me voici, gisant sous cette terre.
Mathésilène ainsi l’a voulu : funérailles
Par une nuit sans lune, exemptes de lumière,
Enterrement sans croix, ni chant, ni célébrant,
Ni dernier Requiem prononcé pour ma pomme :
Mais fourré dans un sac, en cachette inhumé,
Mes couilles dépassant de mon étroit linceul,
Craignant que mon convoi n’aboutisse aux latrines,
Doutant qu’on m’enfouisse en terre consacrée…

… Couvre, je t’en supplie, mon pied d’un peu de terre
– Il affleure, et je crains que les chiens ne le mangent…

– J’emplirai sans arrêt la maison de mon maître
D’abominables cris : tel sera son supplice !

***
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Siste, precor, lacrimisque meum consperge sepulcrum,
Hac quicumque studens forte tenebis iter.
Sum Poyiphemus ego vasto pro corpore dictus,
Martinus proprio nomine gnotus eram;
Qui iuvenes studiis devotos semper amavi,
Quem licet et famulos et superasse coquos.
Nunc ego funebri tandem spoliatus honore,
Ture carens, summa sum tumulatus humo.
Me Mathesilanus tempesta in nocte recondi
Jussit et exequias luce carere meas;
Nec cruce nec cantu celebravit nostra sacerdos
Funera, nec requies ultima dicta mihi,
Clamque fui sacco latitans raptimque sepultus,
Nec capiunt coleos arcta sepulchra meos.
Dum feror obstupui timuique subire latrinas
Nec loca crediderim religiosa dari.
Oro pedem adiecta claudas tellure parumper,
Qui patet: heu, vereor ne lanient catuli!
Continuo domini complebo ululatibus aedem
Infaustis: poenas has dabit ipse suas.

(in Hermaphroditi libellus ad Cosmum Florentinum [première édition : 1791])

Antonio Beccadelli (1394 -1471) dit Panormita : épitaphe d’un ivrogne / epitaphion Luberae ebrii

Pour faciliter la lecture du texte, j’ai pris sur moi de moderniser
les références aux vins les plus fameux de l’Antiquité (falerne, massique)

Ci-gît, rejeton de Bacchus, le bon Lubère,
Né pour passer sa vie dans l’amour de son père,
Pleuré, tel un poivrot, des ceps et des buvettes
Regorgeant de tonneaux de vin point trop piquette.
À son parent, Bordeaux a dit trois fois « adieu »,
Et Champagne sa sœur, son frère Condrieu
– Et tint le goupillon l’ami de Crète, aussi,
Communément nommé, de nos jours, Malvoisie.

Passant, ne pleure pas, ou pleure du Pétrus,
– Pareillement, sois bon pour ton enfant, Bacchus !
Pas d’encens pour ce mort, ni de vains offertoires,
Ni rien du rituel du bon pape Grégoire !
Ceci assurera, seul, son repos sans fin :
Mourant, il demanda qu’on l’arrose de vin.
Que l’eau profite aux champs comme aux pêcheurs la mer :
Arrose de bons vins la tombe de Lubère !


Hic Lubera jacet: Bacchi dulcissima proles,
Effudit vitam natus amore patris.
Fleverunt utrem vites, flevere tabernae,
Quas veteris complent dolia multa meri.
Terque vale dixit germano, massicus humor,
Ter graecus frater, terque falerna soror.
In primis juxta exsolvit, cretensis amicus,
Quem nunc malvaticum rustica turba vocat.
At tu non lacrimas, sed vina veterrima funde,
Quisquis ades: nato tu quoque, Bacche, fave.
Nec sibi tura placent: nec vana precatio divum,
Nec sacra Gregorius quae pius instituit.
Unum est quod requiem praestat, pacemque sepulto.
Quod petiit moriens: ut sibi vina dares,
Gaudeat hortus aquis: madeat piscator in undis,
Dulcia Luberae vos modo vina date.

(in Carmina varia, écrits vers 1433, publiés en 1553)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Michele Marullo (1453-1500) : Un exilé face à la mer / Nenia

(Le poète, en exil à Constantinople, regarde la mer et pense à l’Italie.)

Bien loin de ces récifs, sur l’autre bord s’étendent
Les doux rivages de ma patrie : cette forte
Houle de mer, poussée par les flots du Bosphore,
S’en va là-bas briser sur la côte italienne.

Ne sens-tu pas souffler plus tendrement les brises
Animées de mémoire ? – Oh, tels, sans contredit,
Sont le pouvoir de la naissance originelle
Et le pouvoir du sol natal sur toutes choses !
Pourraient-elles, sinon, ces brises, fatiguées
Par leur long cours sur une mer grouillant de monstres,
Exhaler ce je ne sais quoi mêlant senteurs
De la patrie à des parfums mystérieux ?

Quel bonheur c’est, que de pouvoir de bon matin
Retrouver, quand les vents ont tourné, la demeure
Qu’on a quittée la veille, et de ne point mener,
Éternel pérégrin, une vie d’exilé !
Mais ce serait plus grand, plus grand bonheur encore,
Que de se contenter du fleuve de ses pères,
De l’algue accoutumée sur les grèves d’enfance,
Et de vivre à l’abri du domicile élu,
Sans vouloir visiter les fleuves éloignés,
Ni les plis et replis des terres et des mers […]


Haec certe patriae dulcia littora
Contra saxa iacent, haec pelage impete
Huc propulsa gravi Bosphorici freti
Plangunt Hesperium latus.
Ipsae nonne vides mitius aurulae
Ut spirant memores unde videlicet
Tantum innata potest rebus in omnibus
Natura et patrium solum?
Quid, tantis spatiis monstriferi aequoris,
Tanto tempore post lassulae, adhuc tamen
Halant nescio quid, quod patrium et novis
Mulcet aera odoribus?
Felices nimium, vespere quae domo
Egressae redeunt mane Aquilonibus
Versis, nec peregre perpetuo exigunt
Aetatem exilio gravem;
Felices sed enim multo etiam magis,
Si tantum patriae fluminibus suae
Et primi solita littoris algula
Contentae lateant domi,
Nec longinqua velint flumina visere
Et terrae varios et pelagi sinus […]

(in Neniarum liber [1515])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes de Marullo sur ce blog :

Michele Marullo (1453-1500) : Cauchemars de l’amour / Ad somnium

Sommeil, paix et repos des âmes épuisées,
Sommeil, dissipateur des tourments en furie,
Qui seul par tes bienfaits recrées tout ici-bas,
Pareillement les rois et la foule indolente,
– Qu’ai-je donc fait, Sommeil, pour moi seul mériter
Que tantôt tu me fuies, retardant ta venue,
Que tantôt, survenant, tu aggraves mes peines,
Accablant un amant d’un croît de cruauté ?

Ne suffit-il donc pas à ta malignité
Que je sois séparé, vivant, de ma maîtresse
Sans m’être transpercé ce cœur qui ne bat plus ?
Il te faut donc aussi, Sommeil, m’anéantir
En me terrifiant par d’affreux cauchemars ?

… Je la vois fuir un fauve aux mâchoires hostiles,
Quêter en vain main-forte, et tantôt je la tiens
Défunte dans mes bras ; d’autres fois, la voici
Abandonnée au sein de monts inaccessibles
Ou de bois, qui répand en tous lieux ses sanglots ;
Parfois la vaste mer l’engloutit dans ses trombes,
Parfois prête à bondir au cœur d’une fournaise,
Elle regrette enfin sa cruauté d’antan,
Ou veut d’un coup d’épée se percer la poitrine…

Crois-tu, Sommeil, qu’on peut souffrir cela longtemps ?
C’est par trop ignorer les tourments de l’Amour,
Ce que sur un amant peut une foi sincère ;
C’est nier que la vie soit dure aux malheureux
– Quand on veut, même heureux, souvent y mettre terme.


Somne, pax animi quiesque lassi,
Curarum fuga, Somne, saevientum,
Unus qui recreas fovesque saecla,
Idem regibus et popello inerti:
Ecquid, Somne pater, meremur uni,
Cur nos vel fugias adire prorsus
Vel, siquando venis, graves dolorem,
Usque saevior aspriorque amanti?
An non scilicet est satis, maligne,
Quod vivi domina caremus, heheu,
Necdum pectus iners ferimus ense,
Ni tu nos quoque, Somne, territando
Tot horrentibus eneces figuris?
Nam nunc dente ferae petita iniquo
Frustra poscere opem, modo videtur
Nostris exanimis iacere in ulnis;
Nunc, aut montibus aviis relicta
Aut sylvis, lacrimis replere cuncta;
Nunc, vasti maris obrui procellis,
Aut ultro mediae insilire flammae
Tandem duritiem execrans priorem,
Aut ferro dare pectus hauriendum.
Quae si, Somne, diu putas ferenda,
Nescis, ah, nimias faces Amoris
Et quid certa fides queat mariti,
Nescis quam miseris molesta vita est,
Quae laetis quoque saepe finienda.

(in Epigrammaton libri [1497])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes de Marullo sur ce blog :

 

Tito Vespasiano Strozzi (1425-1505) : Deux épigrammes à son amie

Qui ne t’a vue : pauvre de lui ! mais qui te voit,
Qu’il se sache voué à d’innombrables morts.
Je subis dès longtemps cet incroyable sort
Qui me mine – et sans honte, en assume le poids.

Et je vis, et je meurs : et n’exclus d’endurer
Mille morts si je puis une fois t’admirer.

*

Si j’étais plus que feuille léger, plus que brise
Inconstant, si ma foi fluait par courts instants,
Je ne t’aurais, fidèle, aimée de long amour,
Ni ne serais contraint de pleurer sans répit.

Mon corps ne serait pas consumé de langueur,
Ni n’aurait la pâleur altéré mon visage.
– Mais vous savez leurrer l’amant sans méfiance :
Se plaint-on d’un affront ? – vous pensez trahison.

Je t’aurais, malheureux – ce dis-tu – « préféré
La superbe Lotis et la Maréotide ? »
Juré : je ne connais que de nom l’une et l’autre :
Que si je t’ai trompée, Vénus me boude et brime !

Pourrais-je loin de toi mener mon existence,
L’une fût-elle Iopè, la seconde Inachis ?
Je ne suis pas de ceux qui changent de maîtresse,
Mon amour ne va pas à foulées incertaines.

Je tiens mon cap, tu es mon port : puisse mon ancre
Ici tenir, et résister à toute houle.


Cui non conspecta es, miser est : qui te aspicit, hic se
Addictum innumeris mortibus esse sciat.
O rem incredibilem, quam perditus ipse tot annos
Experior, sortem hanc nec tolerare piget.
Et vivo, et morior : nec mortes ipse recusem

Mille pati, ut possim te semel aspicere.

*

Si levior foliis, auraque incertior essem,
Et flueret modico tempore nostra fides,
Non ego tam longo constans in amore fuissem,
Ire nec assiduas cogerer in lacrimas.
Nec gracileis adeo macies consumeret artus,
Nec mea mutaret pallidus ora color.
Sed vos decipere incautos didicistis amanteis,
Et queritur laedi fallere siqua parat.
Tu me infelicem formosam Lotida narras,
Et Mareotinidem praeposuisse tibi.
Has ego dispeream si praeter nomina novi
Tardaque et infido sit mihi dura Venus.
Te ne ego deserta potuissem ducere vitam,
Haec Iope quamvis, Inachis illa foret?
Non sum quem valeant aliae mutare puellae,
Nec meus incertis passibus errat amor.
Huc cursum tenui, tu portus es, ancora nostra hic
Haereat, hinc nullis fluctibus ejiciat.

(in Eroticon [1485])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.