Valerius Aedituus : épigramme / epigramma

Qu’avons-nous, Phileros, besoin de ce falot ?
Allons : dans notre cœur luit cette flamme assez,
Que l’action du vent brutal ne peut souffler,
Ni, jaillissant du ciel, la pure trombe d’eau :
Car le feu de l’amour, d’Amour celle exceptée,
Il n’est point d’action qui le puisse étouffer.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Quid faculam praefers, Phileros, quae nil opus nobis?
ibimus sic, lucet pectore flamma satis.
Istam nam potis est vis saeva extinguere venti
aut imber caelo candidus praecipitans;
at contra hunc ignem Veneris nisi si Venus ipsa
nulla est quae possit vis alia opprimere.

Marcus (?) Manilius (10 av. J. C. [?] – ?) : les Astronomiques / Astronomica

Sous le signe de la Baleine sont placés les travaux de la pêche, ici très précisément décrits, avec grand réalisme.

Aux confins des Poissons, à gauche, la Baleine,
Se levant, suit au ciel, sur la mer, Andromède.
C’est pélagique boucherie chez la squameuse
Gent : car les fonds marins sont munis de filets
Tendus et jugulant les flots impétueux.
Les phoques se pensant dans le sûr des eaux libres,
S’empêtrent dans les liens, s’y font emprisonner,
Les thons insoucieux y viennent se mailler.
Mais même capturés, luttant pour s’affranchir,
On ne les tue qu’après plus grande pêche faite.
Se teinte alors la mer de leur sang qui s’y mêle.
Lorsque toute la grève est jonchée de ces prises
Vient la seconde phase : on passe à la découpe,
Chaque partie du corps relevant d’un usage.
Telle est meilleure sèche, et fraîche l’est telle autre.
D’ici flue le coûteux garum, la fleur du sang
Qui relevée de sel est agréable en bouche.
Là tout ce qui pourrit : tous déchets confondus
Fermentant, mélangés, l’un sur l’autre agissant,
Donnent un nouveau suc, d’usage plus commun.
Quelquefois, aussi bleue que peut être la mer,
Et figée sous son nombre : une nuée d’écailles,
Que l’on capture en l’enserrant dans une senne :
En emplissant de vastes caques et des foudres,
On tire un seul et même jus de ce fretin :
Et des chairs corrompues sourd une autre saumure.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Læva sub extremis consurgunt sidera ceti
Piscibus Andromedam ponto caeloque sequentis.
Hic trahit in pelagi cædes, et vulnera natos
Squamigeri gregis: extentis laqueare profundum
Retibus et pontum vinclis artare furentem;
Et velut in laxo securas æquore phocas
Carceribus claudunt raris, et compede nectunt
Incautosque trahunt macularum lumine thynnos.
Nec cepisse sat est: luctantur corpora nodis
Expectantque novas acies ferroque necantur,
Inficiturque suo permixtus sanguine pontus.
Tum quoque, cum toto jacuerunt littore prædæ,
Altera fit cædis cædes: scinduntur in artus,
Corpore et ex uno varius discribitur usus.
Illa datis melior, sucis pars illa retentis.
Hinc sanies pretiosa fluit, floremque cruoris
Evomit ex mixto gustum sale temperat oris;
Illa putris turba est: strages confunditur omnis
Permiscetque suas alterna in damna figuras,
Communemque cibis usum, sucumque ministrat.
Aut cum cæruleo stetit ipsa simillima ponto
Squamigerum nubes turbaque immobilis hæret,
Excipitur vasta circumvallata sagena
Ingentesque lacus et Bacchi dolia complet
Humoresque vomit socias per mutua dote;
Et fluit in liquidam tabem resoluta medullas.

(Livre V, vers 653-679)

Le 7 février 2013

à 20 h 30

à la Coursive

à La Rochelle

dans le cadre de l’association Quai des lettres

La Rochelle

Lucain : La peste / Marcus Annaeus Lucanus : de peste

Pendant la guerre civile, la peste s’est abattue sur les armées de Pompée et de César qui s’observent.

L’air croupi condensa les miasmes de la peste
En nuages obscurs. Pareille exhalaison
D’enfer sort à Nésis des roches fumigènes,
Ou du gouffre où l’Etna souffle, enragé, la mort.
La langueur fut partout, l’eau plus apte que l’air
À se charger du germe embourbait les entrailles.
La peau durcit, ridée, les yeux se désorbitent,
En feu – sur tout visage, en mal sacré, brûlante,
La peste mue ; la tête, appesantie, s’incline.
Encor, encor, se rue sur tout être la mort,
Et de vie à trépas, il n’est point d’intervalle,
La mort suit la langueur, la foule des défunts
Accroît l’épidémie ; se mêlent aux vivants
Les corps sans sépulture – on les jette des tentes,
Ce sont là leurs obsèques… […]

***

***

Traxit iners caelum fluvidae contagia pestis
obscuram in nubem. tali spiramine Nesis
emittit Stygium nebulosis aera saxis
antraque letiferi rabiem Typhonis anhelant.
inde labant populi, caeloque paratior unda
omne pati virus duravit viscera caeno.
jam riget arta cutis distentaque lumina rumpit
igneaque in voltus et sacro fervida morbo
pestis abit, fessumque caput se ferre recusat.
jam magis atque magis praeceps agit omnia fatum,
nec medii dirimunt morbi vitamque necemque,
sed languor cum morte venit; turbaque cadentum
aucta lues, dum mixta jacent incondita vivis
corpora; nam miseros ultra tentoria cives
spargere funus erat. […]

(La Pharsale, livre VI [vers 89-103])

Lucrèce : le corps, par sa nature, a besoin de bien peu / Titus Lucretius Carus : corpoream ad naturam pauca est opus

Note sur la présente traduction
Lucrèce n’est pas Virgile. Vouloir ramener, comme l’ont fait nombre de traducteurs français, son style à la fluidité de celui de l’auteur de L’Énéide, c’est trahir son écriture. On est là dans du brut au service d’une pensée : lourde syntaxe, images fortes, aptes à saisir l’imagination du lecteur. On pourrait bien sûr édulcorer, gazouiller : mais si pectus (la poitrine) est le siège de l’intelligence, il n’empêche que pectora caeca a dû frapper plus d’un Romain ; mais si la nature « aboie » (latrat), elle aboie ; mais si les cithares « beuglent » (reboant), elles beuglent. Incohérences métaphoriques ? Non : rare puissance poétique, qui passe outre le réel – tout est dans le ressenti, dans ce que l’on veut dire, fût-ce outrancier. Et la phrase pondéreuse, bourrelée de répétitions, de néologismes (igniferas), il faudrait l’alléger ? Non : c’est souvent celle d’une prose – certes pesamment – démonstrative et versifiée, qu’il faut tâcher de rendre, sans, dans un souci d’élégance peu justifiable – sauf à trahir –, en polir les aspérités.
C’est là ce que j’ai modestement tenté de faire, dans ce court extrait : donner à lire en français Lucrèce comme on le lit en latin, avec ses supposés défauts – lesquels  à mes yeux, qu’on pourra juger naïfs ou complaisants, constituent pour partie la force et la beauté du De Natura rerum.

Pauvre cervelle humaine, ô poitrines aveugles !
En quelle ténébreuse vie, en quels périls
Se passe ce bout d’existence ! La nature
N’aboie, voulant son bien, que dans la perspective
D’un corps exempt de maux, et d’un esprit qui jouisse
Du plaisir de ses sens, sans crainte ni soucis.
Le corps, par sa nature – et c’est une évidence –
N’a besoin que de peu : se déprendre des maux,
C’est aussi se soumettre à beaucoup de délices
En retour. La nature est-elle à quémander,
Si l’on n’a pas chez soi statues dorées de jeunes
Tenant dans leur main droite une torche ignifère,
Pour fournir la lumière aux agapes nocturnes,
Argenterie qui brille ou dorure qui luit,
Ou beuglante cithare ou boiseries  dorées ?
– Mais entre amis, couchés sur un tendre gazon,
Près d’un cours d’eau, sous la ramée d’un arbre haut,
Le corps n’a cure alors, heureux, de grands besoins,
Surtout quand le beau temps sourit, à la saison
Où l’herbe est parsemée de fleurs et de verdure.


O misera hominum mentes, o pectora caeca!
qualibus in tenebris vitae quantisque periclis
degitur hoc aevi quod cumquest! nonne videre
nihil aliud sibi naturam latrare, nisi ut qui
corpore seiunctus dolor absit, mente fruatur
jucundo sensu cura semota metuque?
ergo corpoream ad naturam pauca videmus
esse opus omnino: quae demant cumque dolorem,
delicias quoque uti multas substernere possint
gratius inter dum, neque natura ipsa requirit,
si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes
lampadas igniferas manibus retinentia dextris,
lumina nocturnis epulis ut suppeditentur,
nec domus argento fulget auroque renidet
nec citharae reboant laqueata aurataque templa,
cum tamen inter se prostrati in gramine molli
propter aquae rivum sub ramis arboris altae
non magnis opibus jucunde corpora curant,
praesertim cum tempestas adridet et anni
tempora conspergunt viridantis floribus herbas. 

(De Natura rerum, livre II, vers 14-33)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Virgile, L’Énéide, livre IV / Vergilius, Aeneis liber IV : Les affres de Didon / Didonis dolor

Après avoir promis de l’épouser, Énée vient d’annoncer à Didon, reine de Carthage, qu’il doit la quitter pour accomplir son destin. Cela ne va pas sans troubles ni colère…


C’était la nuit, toutes fatigues sur la terre
Cueillaient un doux repos, tout était coi, forêts,
Flots cruels, à cette heure médiane où les astres
Infléchissent leur course, où se taisent les plaines :
Troupeaux, oiseaux jaspés, hôtes des lacs limpides,
Des champs et des buissons, dormaient dans la nuit muette.
Mais il n’est de sommeil qui libère Didon
De ses affres, ses yeux et son âme à la nuit
Sont soustraits, redoublant son angoisse – et recroît,
Cruel, l’amour – La brûle, irrésolue, son ire.
Puis cessant, retournant ces pensées dans son cœur :
« Que ferai-je ? risée de mes anciens promis,
Demander à genoux que m’épouse un Nomade
Dont tant de fois j’ai refusé d’être la femme ?
Ou suivre les Troyens, me mettre à leur merci ?
Je les ai secourus, je peux m’en prévaloir :
Les obligés d’un jour ne sont point des ingrats…
Mais quand je le voudrais : qui me prendrait, haïe,
Sur son altier vaisseau ? – Ne sais-tu, malheureuse,
Ne sens-tu que ces gens d’Ilion sont parjures ?
M’enfuir seule, escorter ces marins triomphants ?
Ou entourée des Tyriens, de mes soldats,
De tous ceux à grand’ peine arrachés de Sidon,
De nouveau prendre mer, et donner voile au vent ?
– Tue plutôt ta douleur, sans tarder, ce t’est dû […]
Que n’ai-je donc vécu, sans crime, sans amant,
Farouche, et préservée de semblables tourments ! […]


Nox erat et placidum carpebant fessa soporem
corpora per terras, silvaeque et saeva quierant
a
equora, cum medio volvuntur sidera lapsu,

cum tacet omnis ager, pecudes pictaeque volucres,
quaeque lacus late liquidos quaeque aspera dumis
rura tenent, somno positae sub nocte silenti.
at non infelix animi Phoenissa, neque umquam
solvitur in somnos oculisve aut pectore noctem
accipit: ingeminant curae rursusque resurgens
saevit amor magnoque irarum fluctuat aestu.
sic adeo insistit secumque ita corde volutat:
‘en, quid ago? rursusne procos inrisa priores
experiar, Nomadumque petam conubia supplex,
quos ego sim totiens jam dedignata maritos?
Iliacas igitur classis atque ultima Teucrum
jussa sequar? quiane auxilio juvat ante levatos
et bene apud memores veteris stat gratia facti?
quis me autem, fac velle, sinet ratibusve superbis
invisam accipiet? nescis heu, perdita, necdum
Laomedonteae sentis perjuria gentis?
quid tum? sola fuga nautas comitabor ovantis?
an Tyriis omnique manu stipata meorum
inferar et, quos Sidonia vix urbe revelli,
rursus agam pelago et ventis dare vela jubebo?
quin morere ut merita es, ferroque averte dolorem. […]
non licuit thalami expertem sine crimine vitam
degere more ferae, talis nec tangere curas. […]

(Énéide, livre IV [vers 522-551] / Aeneis liber IV [versus DXXII-DLI])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres extraits 
de Virgile sur ce blog :

Ovide, L’Art d’aimer, livre II : sache prendre ton temps / Publius Ovidius Naso, Ars amatoria liber II.

[…] Crois-m’en : la volupté ne veut point qu’on la presse
Lutine sans hâter, sursois au dénouement.
Décèles-tu des points sensibles chez ta belle ?
Passe outre la pudeur, il les faut titiller –
Lors tu verras ses yeux briller d’un trouble éclat :
Du soleil reflété sur le tain d’une eau pure.
Viendront les petits cris, les plaisants chuchotis,
Les doux gémissements, les jasements  lascifs.
Surtout ne laisse pas, déployant ta voilure,
Ta maîtresse à la traîne, ou son char te doubler :
Allez tous deux au but : c’est pleine volupté
Quand vaincus, de concert l’homme et la femme exultent.
Ainsi faut-il aller, si tu en as le temps,
Si votre amour furtif peut s’attarder sans risque.
Mais si point quelque crainte : avance à toutes rames,
Et aux flancs du coursier donne de l’éperon. […]


Crede mihi, non est veneris properanda voluptas,
Sed sensim tarda prolicienda mora.
Cum loca reppereris, quae tangi femina gaudet,
Non obstet, tangas quominus illa, pudor.
Aspicies oculos tremulo fulgore micantes,
Ut sol a liquida saepe refulget aqua.
Accedent questus, accedet amabile murmur,
Et dulces gemitus aptaque verba ioco.
Sed neque tu dominam velis majoribus usus
Desere, nec cursus anteat illa tuos;
Ad metam properate simul: tum plena voluptas,
Cum pariter victi femina virque iacent.
Hic tibi versandus tenor est, cum libera dantur
Otia, furtivum nec timor urget opus.
Cum mora non tuta est, totis incumbere remis
Utile, et admisso subdere calcar equo.

(L’Art d’aimer, livre II [vers 717-732])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Ovide sur ce blog :

Maximien l’Étrusque / Maximianus Etruscus : déploration de l’impuissance de son amant

Une jeune beauté constate l’impuissance, espérée temporaire, de son vieil amant.

[…] Aussitôt d’y aller d’expertes gâteries,
Désirant rallumer ma chandelle à son feu.
Mais sentant qu’était mort ce membre tant aimé,
Voyant ma débandade et ses soins inutiles :
Se levant sur ce lit, retombant, veuve en larmes,
Elle s’épanche sur son deuil et sur sa perte :
« Ô queue zélée, ô queue prodigue de jours fastes,
Toi qui fus ma richesse et qui fis mes délices,
Par quel torrent de pleurs déplorer ta déroute,
Quel chant puis-je entonner pour louer tes mérites ?
Ô toi qui secondas si souvent mes ardeurs,
Qui te jouas des feux de mon âme embrasée !
Ô gardienne constante, adulée, de mes nuits,
Complice de mes joies comme de mes tristesses,
De mon intimité confidente fidèle !
Toi qui veillais debout, docile à mon service !
Où donc est ton ardeur engageante et festive,
Où ta tête crêtée, prompte à porter ses coups ?
Voici, tu gis, lavée de ta pourpre d’antan,
Décolorée, courbant le front, voici, tu gis !
Cajoleries ni tendres mots n’y peuvent rien,
Ni nul des usuels aiguillons de l’envie.
Mes larmes te sont dues, comme on les doit aux morts :
Est mort qui ne rend plus son office ordinaire. » […]

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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[…] Protinus argutas admovit turpiter artes
meque cupit flammis vivificare suis.
ast ubi dilecti persensit funera membri
nec velut expositum surgere vidit opus,
erigitur uiduoque toro laniata recumbens
vocibus his luctus et sua damna fouet:
« mentula, festorum cultrix operosa dierum,
quondam deliciae divitiaeque meae,
quo te dejectam lacrimarum gurgite plangam,
quae de tot meritis carmina digna feram?
tu mihi flagranti succurrere saepe solebas
atque aestus animi ludificare mei.
tu mihi per totam custos gratissima noctem
consors laetitiae tristitiaeque meae,
conscia secreti semper fidissima nostri,
adstans internis pervigil obsequiis:
quo tibi fervor abit per quem feritura placebas,
quo tibi cristatum vulnificumque caput?
nempe jaces nullo, ut quondam, perfusa rubore,
pallida demisso vertice nempe jaces.
nil tibi blanditiae, nil dulcia carmina prosunt,
non quicquid mentem sollicitare solet.
hic velut exposito meritam te funere plango:
occidit, assueto quod caret officio. »


[Élégies, V, vers 81-104]

Maximien l’Étrusque (VIe siècle ?), Élégie I (extrait) / Maximianus Etruscus, Elegia I.

[…] J’errais dans Rome, ouvert à toutes les avances,
Et partout me donnais en spectacle aux tendrons.
Mainte qui me guignait – ou guignée par hasard –
S’empourprait en jeunette, ayant vu mon visage,
Et riant s’enfuyait, gagnant quelque cachette
– Ne se cachant pourtant qu’à demi, dans sa fuite,
Et par quelque côté désirant d’être vue
Exultait à l’idée d’être mal à couvert.

Gracieux et bien fait : ainsi apparaissais-je
À chacune, j’étais l’idéal fiancé ;
Je dis bien fiancé : pudique de nature,
Chaste, je résistais à la tentation ;
Et ne voulant m’unir qu’à quelque belle plante,
J’affichais ma froideur, dormais en vieux garçon.
Toutes me paraissaient vulgaires, laideronnes,
Nulle ne me semblait digne d’une alliance.
J’abominais la maigre, abominais la grosse,
Détestais la petite et détestais la grande,
Ne voulant m’amuser qu’avec quelque entre-deux
– Car c’est dans l’entre-deux que réside la grâce,
C’est là que gîte, au fond de nous, la volupté,
Là que Vénus, mère d’Amour, est à demeure.
J’aimais cette minceur qui n’est pas maigriotte :
C’est qu’en l’œuvre charnelle on apprécie la chair,
Et qu’étreignant un corps embrassé, l’on exècre
Sentir quelque os saillant nous labourer les côtes. […]

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

[…] Ibam per mediam venali corpore Romam
spectandus cunctis undique virginibus.
quaeque peti poterat, fuerat vel forte petita,
erubuit vultum visa puella meum
et modo subridens latebras fugitiva petebat
non tamen effugiens tota latere volens,
sed magis ex aliqua cupiebat parte videri,
laetior hoc potius quod male tecta fuit.

Sic cunctis formosus ego gratusque uidebar
omnibus, et sponsus hic generalis eram,
sed tantum sponsus; nam me natura pudicum
fecerat, et casto pectore durus eram.
nam dum praecipue cupio me jungere formae,
permansi viduo frigidus usque toro.
omnis foeda mihi atque omnis mihi rustica visa est
nullaque conjugio digna puella meo.
horrebam tenues, horrebam corpore pingues,
non mihi grata brevis, non mihi longa fuit.
cum media tantum dilexi ludere forma;
major enim mediis gratia rebus inest.
corporis has nostri mollis lascivia partes
incolit, has sedes mater amoris habet.
quaerebam gracilem, sed quae non macra fuisset:
carnis ad officium carnea membra placent.
sit quod in amplexu delectet stringere corpus,
ne laedant pressum quaelibet ossa latus. […]

[vers 63-88]

Ovide, Les Tristes, III, 3 / Publius Ovidius Naso, Tristes, III, iii

Malade, en exil loin des siens, le poète, s’adressant à son épouse demeurée à Rome, envisage sa mort.

[…] Alité, épuisé, dans mon éloignement,
Perclus, j’ai souvenir de tout ce qui me manque.
Mais sur ces souvenirs tu règnes, ô ma femme,
Et tu tiens dans mon cœur la place la plus grande.
Absente je te parle, et toi seule j’appelle,
Il n’est de nuit sans toi passée, sans toi de jour.
– Même, j’ai, ce dit-on, déparlant en délire
D’une voix de dément prononcé ton prénom !
Fussé-je à l’agonie, et dût ma langue inerte
Ne pas se dégourdir sous l’effet du vin pur,
À l’annonce de ta venue, je revivrais,
Retrouvant ma vigueur en espérant te voir. […]
Si les ans que le sort m’a comptés touchent terme
Si la fin de ma vie rapidement s’approche,
Que n’avez-vous, grands dieux, fait grâce au moribond
D’une inhumation dans sa terre natale
– Différant mon arrêt jusqu’à ce que je meure
Ou hâtant mon trépas afin de m’y soustraire ?
J’aurais naguère encor pu rendre une âme pure :
En vie je fus gardé pour m’éteindre en exil.
Je mourrai sur ces bords inconnus et lointains
D’une aussi triste mort qu’est triste ce pays,
Je ne m’expirerai pas sur un lit familier
Et nul ne sera là pour pleurer ma dépouille.
Mon âme n’ira pas, fugitive, au devant
Des pleurs de mon aimée tombant sur mon visage,
Et pas de testament, ni à l’instant suprême
De paume amie pour clore un regard qui défaille. […]


[…] Lassus in extremis jaceo populisque locisque,
et subit adfecto nunc mihi, quicquid abest.
Omnia cum subeant, vincis tamen omnia, conjunx,
et plus in nostro pectore parte tenes.
Te loquor absentem, te vox mea nominat unam;
nulla venit sine te nox mihi, nulla dies.
Quin etiam sic me dicunt aliena locutum,
ut foret amenti nomen in ore tuum.
Si jam deficiam, subpressaque lingua palato
vix instillato restituenda mero,
nuntiet huc aliquis dominam venisse, resurgam,
spesque tui nobis causa vigoris erit. […]
Si tamen inplevit mea sors, quos debuit, annos,

et mihi vivendi tam cito finis adest,
quantum erat, o magni, morituro parcere, divi,
ut saltem patria contumularer humo?
Vel poena in tempus mortis dilata fuisset,
vel praecepisset mors properata fugam.
Integer hanc potui nuper bene reddere lucem;
exul ut occiderem, nunc mihi vita data est.
Tam procul ignotis igitur moriemur in oris,
Et fient ipso tristia fata loco;
nec mea consueto languescent corpora lecto,
depositum nec me qui fleat, ullus erit;
nec dominae lacrimis in nostra cadentibus ora
accedent animae tempora parva meae;
nec mandata dabo, nec cum clamore supremo
labentes oculos condet amica manus […]

(in Les Tristes, III, 3 [vers 13-24 ; 29-44])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Ovide sur ce blog :