Vincenzo da Filicaja (1642-1707) : « Tandis que j’agonise »…

Autoportrait aux symboles de vanité (David Bailly, 1651)

Autoportrait aux symboles de vanité (David Bailly, 1651)


La vie s’enfuit si vite ? et les jours volatils
Se liguent donc toujours afin que de me nuire ?
Le temps toujours voleur me dérobe à moi-même,
La mort vient à moi, sombre, et d’un pas que j’ignore.

Lentement je me meurs, en vain le cacherais-je.
Je ne suis aujourd’hui qui je crus être hier.
Le meilleur de moi mort, me reste mon malheur.
Me reste ? Eh non, se meurt tandis que je m’exprime.

Fanée, la fleur ; mon feu voit tiédir son ardeur,
Et ma tête blanchit sous un précoce hiver.
Consulté-je mon cœur et mes forces ? Je sens
Que je meurs peu à peu, que la vie m’abandonne.

Je me plaindrais moins fort, pouvant « J’ai vécu » dire,
Pouvant dire « La Mort, tu me viens sur le tard ;
Dussé-je mesurer l’écoulement du temps,
Combien, combien de jours ont pour moi trépassé ! »

Mais ma vie ne fut rien, honteusement vendue
À l’encan pour le prix du mécontentement.
Mécontentement, oui ; cris, mais deuil sans pareil,
À mes yeux faillit l’eau qui pourvût à mes larmes…

Mais point tout expiré : l’ultime douleur veut
Sa pitance, et de moi se souvient volontiers :
Dans un cœur bourrelé habite la vengeance ;
Les crimes sont pour l’âme eux-mêmes un supplice.

Chargé de tous ces maux, en craignant de plus lourds,
Ô Déesse, je pèse à trente-neuf hivers.
Que faire ? nulle voie pour fuir, pour me sauver ;
Le dernier jour est proche : apporte-moi ton aide,

Ton aide, tu le peux, Déesse aux mille grâces,
Aux mille panacées : apporte-moi ton aide…
Vouloir être sauvé, c’est être sauvé presque :
Je veux être sauvé, non flatter mes souffrances.

La neige s’éternise, épaisse, au haut des Alpes,
Et disparaît plus vite en plaine cultivée :
Le désir effréné de pécher tient de même
L’âme rustre, et ne fait qu’effleurer l’âme noble. […]


Siccine tam velox vitae fuga ? siccine semper
Conjurant volucres in mea fata dies ?
Meque mihi semper fur surripit hora, mihique
Non intellecto mors venit atra pede ?

Paullatim morior : frustra id celare quid ausim ?
Non sum hodie, fueram qui mihi visus heri.
Optima pars nostri periit, manet altera fatum ;
Sed manet ? immo etiam, dum loquor, ista perit.

Extincto jam flore vigor tepet igneus ; et jam
Anticipata meo vertici candet hiems ;
Et si forte animum, viresque interrogo, vita
Sentio me sensim deficiente mori.

Haec levius quererer possem si dicere, vixi
Dicere si possem : mors mihi sera venis.
Quot mihi, si lapsi rationem temporis ipse
Mecum recte ineam, quot periere dies !

Quam nihil heu vixi ! Turpe mea vita sub hasta
Veniit et pretium paenituisse.fuit.
Paenituit, fateor, gemuique, sed impare luctu,
Et lacrimis certe defuit unda meis ;

Necdum animam effavi totam ; dolor ultima quaerit
Pabula ; neque mei nunc meminisse pudet :
Ultricesque habitant laniato in pectore poenae ;
Ipsaque sunt animo crimina supplicium.

His me, Diva, malis pressum, et graviora timentem
Juncta quater nonae tertia portat hiems.
Quid faciam ? Effugii nulla est via, nulla salutis ;
Jamque extrema dies imminet : affer opem.

Affer opem, nam Dea potes : tibi mille juvandi,
Mille medendi artes ; ah precor, affer opem.
Magna salutis enim pars est voluisse salutem;
Hanc volo, nec morbis blandior ipse meis.

Ac veluti alpinis nix alta diutius haeret
Verticibus, cultos at cito linquit agros;
Haud aliter mentes peccandi effrena cupido
Obsidet agrestes, transilit ingenuas.  […]

(in Opere di Vicenzio (sic) da Filicaja Senatore Ferentino  [1817] tomo secondo, pp. 14-15)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Vincenzo da Filicaja (1642-1707) : La blanche hirondelle

Pigeons dans un paysage (P. Picasso, 1957)

Pigeons dans un paysage (P. Picasso, 1957)


La blanche si tendre hirondelle,
____Allant, venant en son errance,
____Harmonieuse et solitaire,
____Me fait par douce violence
____Lui adresser quelques paroles :

« Blanche hirondelle, plus que neige,
____Je vais te dire de quel feu
____Je brûle, vieux déjà. J’aime, une
____Flammette me ronge le cœur 
____Et me dévore les tréfonds.

Oui, j’ai aimé jusqu’à ce jour
____Et j’aime plus que mes prunelles
____Une mignonne sans pareille ;
____Et peu m’importe qu’un Caton
____Puisse surprendre mes amours :

Qu’il les surprenne et en grommelle
____Et qu’il en rie ! – Mais je veux, là,
____Lui envoyer ce petit mot :
____Daigne le prendre sous ton aile,
____Que je l’y cache et l’y attache.

Porte à l’instar de la colombe
____À ma mignonne cette page :
____C’est au milieu de l’Étrurie,
____Qu’hôtesse d’une solitude,
____Près de l’Arno elle a sa vie.

Va : Candeur accueillant candeur,
____Par trois fois, elle embrassera
____Mon petit mot, puis l’ayant lu
____Nouveau baiser, dira : “Le Cher,
____Comment va-t-il” ou “Que fait-il ?

Le Cher, que fait-il à cette heure ?”
____Et t’offrira quelque becquée
____De son pain, de son gobelet
____Une goulette d’eau très bonne.
____Et toi bientôt de tes deux ailes

Mignonnement. tu l’ombreras.
____Je n’ai voulu dire à personne
____Jamais, qui est Amasia,
____Pourtant je vais à toi le dire :
____Elle est la sainte Pureté. »


Hirondelle blanche

(in Opere di Vicenzio (sic) da Filicaja Senatore Ferentino  [1817] tomo secondo, pp. 50-51)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Vincenzo da Filicaja (1642-1707) : Amoureux tout jeune, mais jamais après.

Amour et Psyché (W.-A. Bouguereau, 1890)

Amour et Psyché (W.-A. Bouguereau, 1890)


Je fus tout jeune encore, et n’ayant jamais craint
Ni rien senti de tel, victime du cruel
Amour : par une fille – oh si belle et plus fraîche
Que fruit sous la rosée ! –, par ses noires prunelles
Charmé : d’elle, amoureux, hélas ! à en mourir.
J’aimais être charmé, les chaînes m’étaient douces
Plus que la liberté. Mêmes regards avides :
Elle et moi, nous buvions d’une ardeur appelée
À longuement brûler au fond de nos entrailles.
Nos maisons se touchaient. Rien ne nous empêchant,
Nos cœurs, d’un même cœur, en dehors de chez nous,
Vagabondaient – savoir qui de l’un, qui de l’autre,
Brûlait plus ardemment… Silence sans relâche,
Prudence des regards, et cette flamme aussi
Enclose dans nos cœurs, plus grande que notre âge
N’en pouvait contenir… Que dirais-je de plus ?
Nos yeux plaidaient leur cause, et de chaque côté
L’amour vainqueur touchait sa récompense insigne…

Cela dura six mois, brûlant d’un même feu…
Je dus contre mon gré partir – Non, je dis faux,
Partit mon enveloppe, et demeura mon âme :
Quel baume au fil du temps, quels lieux peuvent guérir
La blessure chérie d’une âme déchirée ?
Il n’est point de remède à cette maladie,
L’Amour ne guérit point. Passèrent trois étés :
Venue en âge d’homme, un fort beau mariage
Lui permit de rejoindre une illustre famille.
Je fus de cendre et glace ensemble, et je ne sais
Comment je ne mourus d’un bloc. – La malheureuse,
Qui ne m’oubliait pas, périt de plaies de l’âme
Et de graves tourments, de douleurs sans espoir,
La torche d’hyménée la mena au bûcher…

Quel dieu n’ai-je blâmé, quel homme ? – Je n’avais,
Malheureux, plus ma tête ; oh, qu’ai-je donc pleuré,
Qu’ai-je poussé de cris ! Sur son sépulcre, alors,
J’ai déposé plaisirs, gâteries, badinage,
Déposé tout espoir, et déclaré la guerre
Aux amours : j’ai depuis, dans mon cœur insensible,
Pour toujours un silex, un cœur de diamant.
Vénus pourrait sur moi se ruer tout entière,
Ou, voulant de nouveau concourir pour la pomme,
Me prier d’en juger le trio de déesses,
Rien ne réchaufferait l’hiver de mon cœur froid.
Pourquoi sur le tombeau d’Achille mis à mort
Pyrrhus immola-t-il la fille de Priam ?
Injuste cruauté ! J’ai fait mourir d’amour
Las ! une malheureuse : ah, ne devais-je pas
Tuer en moi l’amour ? ­– Jamais il n’est tombé
Aucune plus funeste et plus pure victime.


Et me saevus Amor tunc puerum et nihil
Tale unquam veritum, vulnera nec prius
Expertum feriit. Roscido acerbior
Pomo et pulchra nimis Virgo nigerrimis,
Heu me perdite amans, cepit ocelluli.
Gaudebamque capi, vinclaque erant mihi
Libertate magis dulcia. Sic ego
Sic illa aeque avidis luminibus diu
Arsuram penitis visceribus facem
Potabamus. Erant contiguae domus.
Hinc nullo unanimes obice identidem
Nativis animae sedibus exules
Errabant ; dubiumque alter an altera
Arderet gravius. Juge silentium,
Cautique intuitus, flammaque pectore
Plusquam aetas caperet clausa. Quid amplis ?
Egerunt oculi causam, et utrimque amor
Insignem retulit victor adoream.
Semiannus parili nos face torruit ;
Mox non sponte abii. Mentior heu ! mei
Pars externa abiit, restitit intima.
Nam quae balsama vel temporibus, aut loci
Sanent cara animae vulnera sauciae ?
Nulla est arte lues haec medicabilis ;
Non sanatur Amor. Tertius arserat
Jam caelo Procyon, cum viro idoneam
Illustri egregius junxit Hymen thoro.
Arsi una et rigui, nec scio cur ego
Non totius perii. Sed miseram mei
Non sane immemorem plaga animi et gravis
Cura, exspesque dolor Manibus intulit,
Extremique comes taeda fuit rogi.
Quem Divum, atque hominum mentis inops miser
Non culpavi ego tunc ? Quas lacrimas dedi !
Quas voces ! tumulum tunc ego ad illius
Omnes delicias et genium et jocos,
Spemque omnem posui, bellaque amoribus
Indixi, rigido stat mihi perpetim
Exin corde silex, corque adamantinum,
In me tota ruat nec si etiam Venus,
Nec pomum tripices rursus ob aureum
Si certare velint, judice me, Deae.
Bruma unquam tepeat pectoris algidi.
Occisi ad tumulum Pyrrhus Achillei
Mactavit sobolem qui Priameiam ?
Poena injusta et atrox. At si ego perdidi
Affectu miseram, nonne meos modo
Affectus jugulem ? Nulla nocentior,
Nulla unquam cecidit purior hostia.

(in Opere di Vicenzio (sic) da Filicaja Senatore Ferentino  [1817] tomo secondo, pp. 29-30)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Vincenzo da Filicaja (1642-1707) : Sur sa création / De creatione sua

L’Homme formé par Prométhée et animé par Minerve (J.-S. Berthélémy, 1802)

L’Homme formé par Prométhée et animé par Minerve (Jean-Simon Berthélémy, 1802)


J’étais naguère encor chaos informe et noir :
Mais Dieu fit de la tête un signe – et démêlant
____L’amas confus, me mit son souffle
____En l’âme et son feu dans le sang.

L’eau vint s’adjoindre ensuite aux passions fluides,
Et s’adjoindre la terre inerte au corps inerte :
____Parfois quelque figeante crainte
____Fut à l’image de l’hiver,

Et la verte espérance à l’image d’avril.
Cette dernière année, l’été n’a point failli,
____Ferveur et feu de mon esprit
____Ramenant l’estivale flamme.

Ce n’est donc point l’automne encore ! – Hélas, pourquoi,
Pourquoi vouloir qu’il tarde, ô fou ? Puisse l’automne,
____Riche du fruit de mon travail,
____Me conférer l’éternité !


De creatione sua

(in Opere di Vicenzio (sic) da Filicaja Senatore Ferentino  [1817] tomo secondo, p. 21)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Celio Calcagnini (1479-1541) : à la nuit / ad noctem

 

Tableau de François Cachoud (1866-1943)

Tableau de François Cachoud (1866-1943)


Heureux astres du ciel, ô Lune favorable
___– Et toi, confidente jadis
De ma douleur, déesse au secret des ténèbres,
___Ô mère du grand Cupidon :
Embrassant toute chose en ton vaste sein, tu
___Rappelles l’image aux mortels
Du Chaos d’autrefois, dont, doublement lié,
___En sa volante promptitude
L’Olympe originel craint pour soi le retour.
___Ô nuit prodigue de repos,
Tu mets comme de juste un terme à notre peine,
___Supplées aux forces épuisées.
Tirant de notre sein l’anxiété mordante,
___Tu viens à bout de nos sanglots.
Tu imposes un terme à nos profonds soupirs,
___Soulages nos tristes poitrines.
Secours des champs brûlés par de trop longs soleils,
___Tu les humectes de rosée,
D’un souffle printanier ravivant toutes choses
___Consumées de chaleur ardente,
Indiquant au colon les temps de grand plaisir
___Où se doit faire la moisson.


Beata caeli sidera, et felix iubar
__Phoebes, et olim conscium
Nostri doloris numen abditum chao
__Magni parens Cupidinis :
Tu cuncta uasto complecteris sinu, et refers
__Imaginem mortalibus
Molis uetustae, cuius horrent ambitum
__Connexa uinclo duplici.
In sese olympi praepetis primordia,
__O nox quietis prodiga
Tu das labori iure nostro terminum,
__Haustasque uires suggeris.
Curas edaces summoues a pectore,
__Sedasque tandem lacrimas.
lmponis altis teminum suspiriis,
__Moerore corda sublevans
Exusta longis arua solibus foves
__Madore ruris humidi.
Et tosta fervidis caloribus
__Vernantis aurae spiritu
Afflas, colonis pro terendis messibus
__Pergrata monstras tempora.

(in Caelii Calcagnini carmina libri III, in Io. Baptistae Pignae carinum libri quatuor, 1553, p. 186) 


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Nathalie aimait Jules (à propos de Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai, éd. POL, 2015)

TitusExit donc l’autofiction, place à l’exofiction, cette variante de la bonne vieille biographie dont elle se distingue  – dans un désir sans doute de renouveler le genre  – par le souci de mêler le romanesque à l’Histoire. À nous donc, lecteurs, les vies romancées de Truc et de Machine, insérées le cas échéant dans une autre histoire, cette dernière pourquoi pas contemporaine : la chose est commode, elle requiert, de l’auteur, peu d’invention – « la vie est là, [pas toujours] simple et tranquille », mais elle est là –, au mieux quelque habileté pour la broderie et pour l’interprétation – toute vie reconstruite (il me semble que Sartre le dit à la fin des Mots) plaidant pour une cohérence existentielle, pour un déchiffrement d’itinéraire et de vocation.
Toutefois, l’auteur d’exofiction ne peut à mon sens s’exonérer d’au moins deux exigences : il lui faut (c’est me semble-t-il la moindre des choses) respecter les grandes lignes de la vérité historique quand elle est patente, et citer les sources où il puise : parce qu’il n’y a pas d’Histoire sans source et qu’il me paraît inutile, même sous couvert de fiction, de bouleverser ce qui fut, dont attestent mille témoins, dont n’importe quel lecteur peut vérifier la véracité. Qu’on invente le reste, le mal établi, le conjectural : pourquoi pas, ce qu’on sait d’une personne laisse en général assez de marge et d’espace pour qu’on puisse en tirer un personnage, tant que ce personnage demeure plausible à l’aune de ce qu’on sait de la personne réelle qui l’a inspiré – sinon, qu’on en reste au roman.

C’est sur ces bases que j’ai pris la liberté d’analyser quelques passages de Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai, et qui traite de Jean Racine. Je passe sur la façon d’introduire cette exofiction, de l’impliquer de manière un peu gigogne dans un autre récit (elle m’a paru bien artificielle et bien peu intéressante dans son désir de lier jadis à aujourd’hui), je passe sur quelques interrogations touchant au détail : comment une voyelle peut-elle être « rocailleuse » (p. 122)  (rappelons que pour la phonétique une voyelle, c’est de la voix, et que seules les consonnes sont du « bruit »), comment un hémistiche peut-il être «long » (p. 192) (à l’époque de Racine il ne dépassait pas les six syllabes), sur l’énigmatique « Il fait déterrer les trois mille corps exhumés dans le cimetière » (p. 212 – c’est moi qui souligne), sur (p. 111) « {Andromaque] avouera à Hermione qu’elle ne lui est pas indifférente » (qui fait syntaxiquement d’Andromaque une lesbienne potentielle, ou de Pyrrhus une femme).

Ces broutilles ne sont qu’agaçantes (comme cette manie d’écrire, par deux fois, « égrainer » au lieu d’ « égrener »), elles auraient certes gagné à disparaître à l’occasion d’une relecture attentive, mais elles appellent un peu de cette clémence dont Auguste fait preuve à l’égard de Cinna.
C’est qu’il y a, ailleurs, de quoi soulever bien davantage de perplexité, l’auteur prenant avec l’histoire (ici littéraire) certaines libertés que je me permettrai de lui reprocher. Il ne peut être question, dans le cadre de ce court article, d’envisager tout le livre : il y faudrait un autre livre. Je m’en tiendrai à la narration des débuts du jeune Racine, marqués par un séjour d’une grosse année à Uzès (entre 1662 et 1663), dans ce Languedoc (ainsi qu’on disait à l’époque) d’où il entretient une correspondance assez soutenue avec sa parentèle et ses amis parisiens. Une bonne partie de cette correspondance nous est parvenue, dont la lecture dément ce qu’écrit Nathalie Azoulai.

Ainsi, aucune des deux lettres que Racine écrit d’Uzès à La Fontaine n’évoque sa future première tragédie, La Thébaïde. « Il demande quand même à La Fontaine s’il fait bien de réserver le grand affrontement de Jocaste et de ses fils pour le quatrième acte ou s’il vient trop tard. Ce dernier (sic) lui répond qu’il devrait l’avancer. » ((p. 65) : rien de tel, malheureusement, dans cette correspondance entre les deux amis (limitée d’ailleurs  à trois lettres, deux de Racine, une de La Fontaine).
Le même La Fontaine serait (p. 87) le destinataire du courrier de Racine où se trouve ce vers fameux « Et nous avons des nuits plus belles que vos jours » : datée du 17 janvier 1662, elle est en fait adressée, comme de nombreuses autres, à un cousin de Racine, Nicolas Vitard.
Notre homme fait-il, d’Uzès, une escapade jusqu’à la mer ? « Il y consacre beaucoup de vers, jusqu’à ce qu’il s’entende dire dans une lettre de Boileau qu’il vire au creux » (p. 64) : hélas, deux fois hélas ! D’abord, ce n’est qu’après son retour à Paris, en 1663, que Racine fera la connaissance de Boileau ; ensuite, les premières traces de correspondance connue entre les futurs historiographes du Roi datent de… 1687.
Quant à ce même Boileau que « [Racine] appelle désormais « mon cher Nicolas » » (p. 64) : l’époque n’est pas aux familiarités, comme l’écrit Jules Lemaître (op. cit. infra), « Racine et Boileau se sont solidement aimés. Pourtant, après plus de trente ans d’intimité et quand ils étaient continuellement l’un chez l’autre et que Boileau traitait les enfants de Racine comme il eût traité ses propres enfants, ils continuaient à se dire « vous » et à s’appeler « mon cher monsieur » » (p. 294)

Je pourrais continuer longuement, mais préfère passer à autre chose.

Jules Lemaître, au début du XXe siècle, est un des meilleurs biographes et commentateurs de Racine, auquel il voue une grande admiration. Il est l’auteur d’une série de conférences publiées en 1908 par Calmann-Lévy sous le tout simple titre de Jean Racine (c’est dans cette édition de 1908 que je prends mes références). « Les auteurs se pillent entre eux, c’est ainsi » écrit (p. 149) Nathalie Azoulai : c’est un fait dont elle administre assez souvent la preuve. Ainsi, quand Lemaître dit (p. 150)  de Pyrrhus : « C’est un sauvage, un brûleur de villes, un tueur de jeunes filles et d’enfants », cela ne tombe pas dans l’oreille d’une sourde : p. 111, le même Pyrrhus sera, dans une reprise d’épithète, appelé « brûleur de villes ».
Ailleurs on condense : « Alexandre, c’est de l’histoire fantastique, et c’est pourtant de l’histoire, il est très vrai que ce jeune homme, en dix années, a parcouru, conquis et soumis l’univers de son temps, et la Grèce, et l’Asie Mineure, et la Syrie, et l’Égypte, et la Perse, et la Bactriane, et l’entrée de l’Inde mystérieuse ; qu’il a fondé soixante-dix villes, et que son empire fut borné par le Pont-Euxin, la mer Hyrcanienne, la mer Rouge, le golfe Arabique, le golfe Persique et la mer Érythrée ; et il est très vrai aussi qu’il a parlé grec ; qu’il a eu pour précepteur Aristote, dont les livres sont entre nos mains ; qu’il a lu Homère comme nous ». On gagne toujours à être bref, c’est une des marque du classicisme (« l’ellipse est le plus haut degré de la synthèse dont est capable l’être humain », nous dit-on p. 155 dans Titus n’aimait pas Bérénice) : chez Nathalie Azoulai (p. 100), cette longue phrase de Lemaître (elle se trouve p. 99) devient, elliptique, resserrée, « En dix ans, Alexandre parcourt et conquiert l’univers, fonde soixante-dix villes. Il parle grec, a pour précepteur Aristote, a lu tout Homère. »
Toutefois, l’effort de condensation peine à se maintenir dans ce qui suit immédiatement, puisque à la phrase de Lemaître (p. 99) concluant son paragraphe consacré à Alexandre : « s’il revenait tout à coup, nous pourrions converser avec lui, et le comprendre, et être compris de lui.. » fait tout bonnement écho, chez Nathalie Azoulai (p. 100) « S’il revenait parmi nous, dit Jean, nous pourrions converser avec lui, le comprendre et être compris de lui. ».
Ailleurs, là où Lemaître écrit (p. 117-8) « Corneille […] avait déclaré que le jeune homme était doué pour la poésie, non pour le théâtre », notre auteur paraphrase un tantinet : « Il croit entendre dire qu’il est plus doué pour la poésie que pour l’action » (p. 103-4).

Je ne continue pas plus avant.

Rien de cela est-il grave ? Sans doute pas, et Titus n’aimait pas Bérénice est, malgré toutes ces réserves, un plutôt beau livre – du reste, les jurés des grands prix littéraires ne s’y sont pas trompés. Il demeure que j’aurais aimé que l’auteur,  comme il se fait ailleurs, reconnaisse ses dettes envers ses prédécesseurs : quelques mots, à la fin du roman, pour citer élégamment ses sources n’auraient pas été inutiles, bien au contraire, et m’aurait épargné la peine de ces quelques paragraphes – mais aussi privé, c’est vrai, du plaisir de relire Racine et ses biographes.

 

L’oreille à l’œil (à propos de Maraudes de Sophie Pujas, éd. Gallimard, 2015)

MaraudesUn jour Giono se rend à Marseille où il a nonchalamment à faire, il y marche, regarde et dans sa tête il se met à écrire ce qui sans doute est son chef d’œuvre, bizarrement peu (re)connu : Noé. Noé, c’est ce qui résulte – ou peut résulter – de ce qu’un romancier doué de quelque imagination voit, ressent, dans son errance parmi la ville : il transforme en historiettes ce qu’il perçoit ; gens qu’il croise, hauts murs occultant une propriété, tout devient narration, le présent perçu devient passé narré, s’étire dans le futur, l’œil fait son cinéma.

Le Marseille de Sophie Pujas, c’est Paris – mais peu importe, au fond, la ville, ce qui compte, c’est ce qu’on en fait quand on y vaque et qu’on y investit son projet d’existence :

Parfois la rue m’appelle ― manie de solitaire. J’erre ― c’est mon vice secret, ma dinguerie, mon ivresse. Je marche, créature de hasard, avide d’égarement, guettant avec amitié la fatigue, la pesanteur du corps comme un étourdissement. Me distraire de moi-même, enfin. […] Dans la rue, je ne suis plus qu’un œil. Je guette la beauté blessée de cette ville violente, je m’abreuve des reflets de son fleuve, de ses néons, de l’éclat syncopé de ses femmes. Ses hommes ― aussi. (p. 8)

Projet qui passe par l’œil – c’est qu’il suffit de savoir regarder (p. 54) –, et par l’œil affûté (p. 39). On a comme Giono le don de voyance – tout raconteur d’histoires est une madame Irma, la boule de cristal d’ailleurs s’apparente à un œil énorme et double (Sophie Pujas écrit magnifiquement que lorsqu’il change d’échelle un œil est un ciel trouble [p. 22]), en contact direct avec la cervelle narrative et l’oreille orchestrale (j’y reviendrai).

Nous voici donc avec l’auteur entraînés dans l’aventure des rues parisiennes, muni de l’assurance – toute surréaliste, Nadja n’est pas bien loin – que le Paris de la rencontre magique n’est pas mort (p. 75) :

Peu importe vers quelles voies de traverse nous mènera une rencontre. L’important est qu’elle ait lieu, qu’elle se pare de cette évidence heureuse qui augmente le monde et en fait un endroit fréquentable en dépit de tout. (p. 32)

Quête menée au hasard des quatre saisons (on pense à leurs marchandes et à leurs cris), loin de cette géographie de quartiers dont s’ordonne Le Piéton de Paris du cher Léon-Paul Fargue. Courtes aventures : un lieu, une, deux personnes qui deviennent d’éphémères, énigmatiques personnages dans l’évidence, pourtant, de leur définition (le, le, la) :

Le petit blond et le grand rouquin se promènent, ils longent la mare où pleure un saule. (p. 11)

que l’on se contente de remarquer, d’enfermer dans un regard, clic clac, Kodak, quand l’instant [est] parfait et n’[a] pas besoin d’avenir (p. 21), ou dont on sonde l’apparence et le geste pour leur esquisser en quelques lignes une consistance psychologique – forcément toute d’interprétation mais dont la justesse paraît s’imposer dans le le trompe-l’œil de l’invention :

Il sort de sa leçon d’escrime. Il aime l’épée parce que quand elle le prolonge, ses quatorze ans, sa maigreur d’insecte monté en graine trop vite (pourquoi faut-il que son cou soit si long), les silences dans lesquels il s’empêtre et se perd, rien de cela ne pose de problème. Il peut même se mesurer à plus costaud que lui. Être agile, vif-argent, guider le corps à la vitesse de l’esprit. (p. 20)

Consistance psychologique ? C’est qu’elle connaît les êtres, Sophie Pujas, et singulièrement les plus fragiles, qu’elle sait les traverser, rayon X, de son sens incontestable de l’observation (comme Jean-Jacques, elle pourrait écrire Je sens mon cœur, et je connais les hommes ; elle dit d’ailleurs : j’ai foi dans les coups de foudre, les immédiates flambées du cœur [p. 32]). Cela donne de ces notations générales qui touchent juste, et qui ne sont pas sans rappeler, dans la forme, Proust et/ou les moralistes du Grand siècle :

L’enfance a ce pouvoir souverain, s’abîmer tout entier dans une seconde, s’y perdre, s’y tailler l’infini. N’être plus que contemplation. (p. 19)

Plus on vieillit et plus les rues sont peuplées de fantômes. Des fantômes sournois, fragmentaires, fugueurs à peine repérés. Ici une chevelure, là un sourire, l’ombre d’une silhouette autrefois familière. Le temps d’une palpitation, d’un coup de cœur, et le monde se réajuste, la réalité reprend les rênes et ses droits souverains, lesquels ne sont pas amicaux. (p. 22)

*

De la narration psychologique, cette esthétique du texte court ne saurait toutefois se satisfaire : c’est que sans doute on est, dans Maraudes, bien plus proche du poème en prose que de la nouvelle, et même du Petit poème en prose orchestré par Baudelaire (qualifié quand même de plaisantin [p. 68]) ou par Aloysius Bertrand. Si Sophie Pujas écrit à l’œil (sans aucune gratuité), elle écrit à l’oreille tout autant : au mot juste, visuel, font écho métaphore et orchestration verbale :

Sur l’étal, les huîtres, chairs visqueuses à l’abri de leur rocaille nacrée. À côté, une langouste navigue précautionneusement dans les eaux mesquines d’un aquarium, parmi les algues vagues. (p. 27)
Ô le son de sa voix, ce grain de poivre. (p. 64)
Le ciel palpite d’une brise sucrée. (p. 74)
Quelques mètres plus loin, le carrousel et ses licornes charrient une valse dont les échos voltigent autour des patineurs. L’hiver la berce. / Elle vole. (p. 33)

On veut bien croire que Sophie Pujas aime ce qui dissone (p. 32) : elle n’en donne pas souvent la preuve, elle qui habite en des rues dont la poésie de métal et de vide [l]’a ravie aussitôt entrevue (p. 32). J’entends surtout de l’harmonie, moi, dans une phrase comme celle-ci :

Pour l’instant ce n’était qu’un chaton, un petit animal chétif, trop vite effarouché, que personne ne pouvait prendre au sérieux. Un jour, il lui faudrait rugir, comme un tigre. (p. 20)

où l’œil qui lit dit à la bouche : « mâchonne » et à l’oreille « écoute ».

*

Tout cela est finalement très claudélien : l’œil écoute, et c’est un bon œil, pas jeteur de sort, qui capte la vie, désireux de poétiser la ville, d’en rapporter la perception dans la ligne mélodique, immédiatement sensible, d’une prose qui ne soit celle ni de la simple description, ni de la seule narration. Il en résulte une forme complexe, contemporaine et pensée, qui ravit le lecteur autant qu’elle l’intéresse.

Horace : Demande à Vénus

Qui est Horace ?

Toi qui règnes sur Gnide et Paphos¹, ô Vénus :
Quitte, chère à ton cœur, Chypre : l’encens profus
Qu’elle brûle fait foi que Glycère t’appelle
______En sa demeure belle.

Puissent t’accompagner avec empressement
Les Grâces demi-nues et le bouillant Enfant²,
Les Nymphes, la Jeunesse – elle est sans toi si dure ! –,
______Sans oublier Mercure³.

¹ Ville de Chypre. Vénus y avait un temple réputé.
² Il s’agit de Cupidon, dont Vénus est la mère, et qu’on représente armé de brandons, de torches, destinés à enflammer les cœurs des… « amoureux fervents ». Je traduis fervidus par bouillant, avec un clin d’œil au « bouillant Achille » d’Offenbach (La Belle Hélène).
³ Sans doute parce que Mercure est le dieu, entre autres, des voyageurs.  

O Venus regina Cnidi Paphique,
sperne dilectam Cypron et vocantis
ture te multo Glycerae decoram
_____transfer in aedem.

Fervidus tecum puer et solutis
Gratiae zonis properentque Nymphae
et parum comis sine te Iuventas
_____Mercuriusque.

(in Odes, I, 30)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Pétrone (27-66) : Contre le luxe de son époque

Le luxe à groin béant mine les murs de Mars,
Enclos dans ton palais, un paon s’y fait repaître
Qu’orne un plumage d’or tout babylonien,
Poule de Numidie, tu as ; tu as chapon ;
Et la cigogne itou, jolie migrante, y loge,
Fidèle aux siens, pattue, castagnettant du bec,
Oiseau qu’exclut l’hiver, honneur des temps cléments,
Et qui de nos jours niche en chaudron de débauche.

Perle chère à tes yeux, pendants d’Inde, pourquoi ?
Pour qu’ornée d’un sautoir marinier, ta bourgeoise
Se porte, insatiable, en un lit qui n’est sien ?
Pourquoi, coûteux cristal, le vert de l’émeraude ?
Pourquoi vouloir le feu des pierres de Carthage
Si la vertu ne brille entre les diamants ?
Est-il bien qu’une épouse en vêtement de brise
Se montre à chacun nue, dans un lin vaporeux ?


Luxuriae rictu Martis marcent moenia.
Tuo palato clausus pavo pascitur
plumato amictus aureo Babylonico,
gallina tibi Numidica, tibi gallus spado;
ciconia etiam, grata peregrina hospita
pietaticultrix gracilipes crotalistria,
avis exul hiemis, titulus tepidi temporis,
nequitiae nidum in caccabo fecit modo.
Quo margaritam caram tibi, bacam Indicam?
An ut matrona ornata phaleris pelagiis
tollat pedes indomita in strato extraneo?
Smaragdum ad quam rem viridem, pretiosum vitrum?
Quo Carchedonios optas ignes lapideos,
nisi ut scintillet probitas e carbunculis?
Aequum est induere nuptam ventum textile,
Palam prostare nudam in nebula linea?

(in Satyricon, 55, 6)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Pétrone ailleurs sur ce blog :

 

Ce que signifie le style de Christine Angot (à propos d’Un amour impossible)

un-amour-impossible,M247074Si on me demandait pourquoi je n’ai pas eu de déplaisir à lire le dernier roman de Christine Angot – alors que je l’abordais, je l’avoue, du bout des lèvres, minaudant avec la moue de celui à qui on ne la fait pas –, je répondrais sans ambages : « À cause des pronoms ».

Sibyllin ?

Peut-être se souvient-on de l’article retentissant de Proust, dans les années 1920, sur le style de Flaubert – cela s’intitule Ce que signifie le style de Gustave Flaubert, et ouvre les yeux, en quelques pages, sur quelques-uns des tics d’écriture du grand écrivain. Savoir lire, y est-il en substance dit pour faire la nique à la critique discourant doctement à l’époque sur la question : Flaubert est-il un « écrivain de race » ?, c’est peut-être ceci, répondait l’excellent Marcel : muni du regard scrutateur nécessaire, déceler, derrière la signification patente, sous un phrasé, sous une façon d’écrire — en un mot,  sous un style —, une façon de voir le monde – un peu comme un même paysage sera peint différemment d’une école à une autre, et d’un peintre à un autre : le motif reste identique, mais pas l’œil qui le perçoit, ni le pinceau qui le rend.

Il me semble, pour en avoir été surpris, voire au début dérangé dans ma lecture, que la phrase de Christine Angot, dans sa construction particulière, apporte sa pierre au thème principal du roman, qu’elle y contribue dans un système stylistique où fusionnent forme et fond.

*

Le thème principal est celui par lequel s’ouvre l’œuvre, directement, sans fioritures : Un amour impossible. Qu’est-ce donc alors qu’un « amour impossible » ? La réponse est aussi explicite que le titre : il en va d’un amour a-normal, d’un amour qui bafoue, bouscule la norme – en l’occurrence, c’est le pluriel (il en va d’amours…) qui s’imposerait plutôt que le singulier, puisqu’on distingue au moins trois grandes amours « impossibles / a-normales » dans l’histoire qui nous est racontée :

La première a-normalité est celle de l’amour a-normal du père pour la mère, qui transgresse les conventions sociales et religieuses :  

Parce que tu penses qu’un interdit, fût-il fondamental, allait le [le père] mettre au ban de sa petite société ? Alors qu’il est convaincu de sa supériorité ? […] Dans leur monde on n’a pas d’enfant avec une juive, surtout si elle a pas d’argent et qu’il n’y a rien à obtenir d’elle. »

Ailleurs :

Lui [le père], dans son monde supérieur. Et toi [la mère] dans ton monde inférieur.

La deuxième a-normalité est celle de l’amour du père pour sa fille, qui transgresse les conventions sexuelles :

Il a ignoré l’interdit fondamental pour les ascendants d’avoir des relations sexuelles avec leur enfant. C’était peut-être un interdit fondamental, mais ça ne le concernait pas. Pas lui. Comme s’il n’était pas mon père et que je n’étais pas son enfant.

La troisième a-normalité, qui se dévoile progressivement, est celle de l’amour / non-amour de la fille pour sa mère, qui transgresse les conventions de l’amour filial : 

Il n’y avait plus d’intimité entre nous. On était à couteaux tirés.

Voici d’autres exemples montrant que la question de la norme  — et, partant, celle de l’a-normalité— est au cœur d’Un amour impossible :

Je sais, mais lui il est d’une intelligence hors-norme.

Oui oui. C’est normal. Ça m’ennuie pas. C’est normal un papa et une maman qui dorment ensemble. C’est juste que j’ai pas l’habitude.

Il m’a dit qu’on fermait pas la porte soi-même, quand on n’était pas chez soi. Que ça se faisait pas. Que, quand on était chez les gens, c’était grossier. Que c’était impoli. Que je n’avais pas à faire ça, que je n’étais pas chez moi.

Etc.

Ce n’est pas là, il faut le reconnaître, un sujet d’une grande originalité : il a été mille fois traité par la littérature, de la plus ancienne (amours des dieux et des mortels, etc.), de la plus classique (Phèdre, Britannicus…) à la plus contemporaine (les auteurs, ici pullulent). C’est donc moins la singularité du thème, d’ailleurs fréquent chez Christine Angot, que celui de son traitement qui fait, ici comme souvent ailleurs, l’intérêt du texte.

Or, en littérature, le traitement du thème passe nécessairement par le travail du matériau qui est le sien : la langue.

Christine Angot (son patronyme peut-être l’y incite, ainsi que la psychanalyse) ne l’ignore pas, qui focalise maintes pages d’Un amour impossible sur la question linguistique  — celle, donc, fondamentale, du matériau —, comme dans ce dialogue où elle joue, pour en tirer un autre sens, plus profond, sur les mots qu’emploie sa mère parlant d’une maladie :

— J’ai fait cette infection, et j’ai été hospitalisée…
— C’était quoi comme infection ?
— C’était une infection des trompes.
— Comme par hasard. Des trompes. Tu venais d’être détrompée. Hhhh !!
— Ah. Tu vois ça comme ça ! ?
— Oui.

ou comme dans ce passage, où l’influence de la sociologie du langage (cf. Pierre Bourdieu) est manifeste :

— Quelle heure il est ? Il est tard si ça se trouve.
— Ne dis pas « si ça se trouve ».
— Je sais. On dit « s’il se trouve ». Mais quand c’est du langage parlé… on peut…
— Tu dis « ça pleut » toi ? Tu dis « ça pleut » ? Ou tu dis « il pleut » ?
— « Il pleut ».
— Ta sœur dit « ça pleut », tu as remarqué ? Tu devrais lui dire, sur le marché des relations sociales elle sera pénalisée. Un type peut faire toutes les études qu’il voudra, s’il dit « ça pleut », il aura peut-être son diplôme mais ce sera tout.

On voit, dans ce dernier extrait, l’importance de la norme linguistique aux yeux — et aux oreilles — des protagonistes de la narration, norme qui devient même, vers la fin, l’une des principales pierres d’achoppement dans l’itinéraire d’abord conjoint, puis divergent, de la fille et de sa mère :

Si elle [la mère] faisait une faute de grammaire, je pinçais la bouche, et mon corps se raidissait sur ma chaise. Si elle en faisait une deuxième, sur un ton coupant je la corrigeais.

*

Ainsi, la focalisation sur la langue — sur ce que, dans ses usages, elle révèle de nous, avec l’appui de la psychanalyse et/ou de la sociologie — est constante dans le texte, dans ce qu’on pourrait en appeler la macro-structure sémantique. Elle se retrouve à son niveau micro-structurel, dans la syntaxe significative de Christine Angot.

L’auteur fait en effet un usage très particulier des pronoms. Rappelons (je simplifie à l’extrême) qu’un pronom, dans son fonctionnement syntaxique, renvoie en général à un nom qu’il remplace, et qui lui est le plus souvent, et à peu de distance, antéposé. Les règles régissant cette substitution sont précises : ainsi, dans une phrase telle que celle-ci :

Le grondement des voitures était permanent et montait jusqu’à notre étage. Il y faisait froid. Il y avait du vent. On ne l’utilisait jamais.

la logique grammaticale voudrait que les deux « y » consécutifs, ainsi que le « l’ » de « On ne l’utilisait », renvoient au sujet de la première phrase (« Le grondement des voitures ») et non, comme c’est manifestement le cas, à son complément (« notre étage »).  Même phénomène ici :

La commerçante froissait un échantillon entre ses mains, puis le lui faisait toucher. Mon avis comptait. Je le touchais aussi.

où le « le » de « Je le touchais aussi » ne saurait, si on s’en tient au strict respect de la norme syntaxique, remplacer que le seul « Mon avis ».

Ici encore :

Je caressais le dos de sa main. Ou je suivais avec mon doigt le parcours de ses veines. Je la retournais et je caressais la paume.

où l’on assiste à un jeu subtil sur l’antécédent de « ses veines » et de « la retournais » : dans les deux cas, ce ne peut être à « main » que ces termes renvoient — et pourtant, c’est bien à « main » qu’ils renvoient tous les deux sur le plan sémantique. 

De telles occurrences sont trop nombreuses dans le texte, et Christine Angot a l’œil, me semble-t-il, par trop grammatical, pour qu’il en aille de simples erreurs d’inattention de sa part. L’intention est bien plutôt manifeste, et significative. Si la phrase y gagne en fluidité et en impressionnisme — qu’on voie, par exemple, le flou de cette construction (je souligne, sans commenter, les éléments contestables) :

Quand mon oncle faisait une jolie photo de moi, elle la lui envoyait. L’une d’elles a été prise au bord d’un étang. Je souriais. J’étais coiffée d’un chapeau de paille trop grand pour moi qui lui appartenait.

sa syntaxe particulière, à la limite du solécisme, a pour sens avant tout que l’a-normal, dans ses conflits constants avec la norme, est un des éléments constitutifs du livre, et un des moteurs de sa création. Christine Angot répète à l’envi que c’est l’a-normalité de l’inceste qui l’a faite écrivain. Sans doute cette imprégnation originelle se vérifie-t-elle au niveau le plus élémentaire de son écriture : dans sa syntaxe.

*

Quoi qu’en prétende, donc, une critique hâtive et souvent partiale, le style de Christine Angot ne relève pas de la simplicité qu’on lui prête communément pour mieux le dénigrer : un regard attentif aux détails peut discerner, dans Un amour impossible, la cohérence de l’ensemble textuel dans ses différentes composantes — dont l’interrogation sur la norme grammaticale n’est pas l’élément le moins signifiant.