Virgile, L’Énéide, livre IV / Vergilius, Aeneis liber IV : Les affres de Didon / Didonis dolor

Après avoir promis de l’épouser, Énée vient d’annoncer à Didon, reine de Carthage, qu’il doit la quitter pour accomplir son destin. Cela ne va pas sans troubles ni colère…


C’était la nuit, toutes fatigues sur la terre
Cueillaient un doux repos, tout était coi, forêts,
Flots cruels, à cette heure médiane où les astres
Infléchissent leur course, où se taisent les plaines :
Troupeaux, oiseaux jaspés, hôtes des lacs limpides,
Des champs et des buissons, dormaient dans la nuit muette.
Mais il n’est de sommeil qui libère Didon
De ses affres, ses yeux et son âme à la nuit
Sont soustraits, redoublant son angoisse – et recroît,
Cruel, l’amour – La brûle, irrésolue, son ire.
Puis cessant, retournant ces pensées dans son cœur :
« Que ferai-je ? risée de mes anciens promis,
Demander à genoux que m’épouse un Nomade
Dont tant de fois j’ai refusé d’être la femme ?
Ou suivre les Troyens, me mettre à leur merci ?
Je les ai secourus, je peux m’en prévaloir :
Les obligés d’un jour ne sont point des ingrats…
Mais quand je le voudrais : qui me prendrait, haïe,
Sur son altier vaisseau ? – Ne sais-tu, malheureuse,
Ne sens-tu que ces gens d’Ilion sont parjures ?
M’enfuir seule, escorter ces marins triomphants ?
Ou entourée des Tyriens, de mes soldats,
De tous ceux à grand’ peine arrachés de Sidon,
De nouveau prendre mer, et donner voile au vent ?
– Tue plutôt ta douleur, sans tarder, ce t’est dû […]
Que n’ai-je donc vécu, sans crime, sans amant,
Farouche, et préservée de semblables tourments ! […]


Nox erat et placidum carpebant fessa soporem
corpora per terras, silvaeque et saeva quierant
a
equora, cum medio volvuntur sidera lapsu,

cum tacet omnis ager, pecudes pictaeque volucres,
quaeque lacus late liquidos quaeque aspera dumis
rura tenent, somno positae sub nocte silenti.
at non infelix animi Phoenissa, neque umquam
solvitur in somnos oculisve aut pectore noctem
accipit: ingeminant curae rursusque resurgens
saevit amor magnoque irarum fluctuat aestu.
sic adeo insistit secumque ita corde volutat:
‘en, quid ago? rursusne procos inrisa priores
experiar, Nomadumque petam conubia supplex,
quos ego sim totiens jam dedignata maritos?
Iliacas igitur classis atque ultima Teucrum
jussa sequar? quiane auxilio juvat ante levatos
et bene apud memores veteris stat gratia facti?
quis me autem, fac velle, sinet ratibusve superbis
invisam accipiet? nescis heu, perdita, necdum
Laomedonteae sentis perjuria gentis?
quid tum? sola fuga nautas comitabor ovantis?
an Tyriis omnique manu stipata meorum
inferar et, quos Sidonia vix urbe revelli,
rursus agam pelago et ventis dare vela jubebo?
quin morere ut merita es, ferroque averte dolorem. […]
non licuit thalami expertem sine crimine vitam
degere more ferae, talis nec tangere curas. […]

(Énéide, livre IV [vers 522-551] / Aeneis liber IV [versus DXXII-DLI])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres extraits 
de Virgile sur ce blog :

Ovide, L’Art d’aimer, livre II : sache prendre ton temps / Publius Ovidius Naso, Ars amatoria liber II.

[…] Crois-m’en : la volupté ne veut point qu’on la presse
Lutine sans hâter, sursois au dénouement.
Décèles-tu des points sensibles chez ta belle ?
Passe outre la pudeur, il les faut titiller –
Lors tu verras ses yeux briller d’un trouble éclat :
Du soleil reflété sur le tain d’une eau pure.
Viendront les petits cris, les plaisants chuchotis,
Les doux gémissements, les jasements  lascifs.
Surtout ne laisse pas, déployant ta voilure,
Ta maîtresse à la traîne, ou son char te doubler :
Allez tous deux au but : c’est pleine volupté
Quand vaincus, de concert l’homme et la femme exultent.
Ainsi faut-il aller, si tu en as le temps,
Si votre amour furtif peut s’attarder sans risque.
Mais si point quelque crainte : avance à toutes rames,
Et aux flancs du coursier donne de l’éperon. […]


Crede mihi, non est veneris properanda voluptas,
Sed sensim tarda prolicienda mora.
Cum loca reppereris, quae tangi femina gaudet,
Non obstet, tangas quominus illa, pudor.
Aspicies oculos tremulo fulgore micantes,
Ut sol a liquida saepe refulget aqua.
Accedent questus, accedet amabile murmur,
Et dulces gemitus aptaque verba ioco.
Sed neque tu dominam velis majoribus usus
Desere, nec cursus anteat illa tuos;
Ad metam properate simul: tum plena voluptas,
Cum pariter victi femina virque iacent.
Hic tibi versandus tenor est, cum libera dantur
Otia, furtivum nec timor urget opus.
Cum mora non tuta est, totis incumbere remis
Utile, et admisso subdere calcar equo.

(L’Art d’aimer, livre II [vers 717-732])


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D'autres textes d'Ovide sur ce blog :

Maximien l’Étrusque / Maximianus Etruscus : déploration de l’impuissance de son amant

Une jeune beauté constate l’impuissance, espérée temporaire, de son vieil amant.

[…] Aussitôt d’y aller d’expertes gâteries,
Désirant rallumer ma chandelle à son feu.
Mais sentant qu’était mort ce membre tant aimé,
Voyant ma débandade et ses soins inutiles :
Se levant sur ce lit, retombant, veuve en larmes,
Elle s’épanche sur son deuil et sur sa perte :
« Ô queue zélée, ô queue prodigue de jours fastes,
Toi qui fus ma richesse et qui fis mes délices,
Par quel torrent de pleurs déplorer ta déroute,
Quel chant puis-je entonner pour louer tes mérites ?
Ô toi qui secondas si souvent mes ardeurs,
Qui te jouas des feux de mon âme embrasée !
Ô gardienne constante, adulée, de mes nuits,
Complice de mes joies comme de mes tristesses,
De mon intimité confidente fidèle !
Toi qui veillais debout, docile à mon service !
Où donc est ton ardeur engageante et festive,
Où ta tête crêtée, prompte à porter ses coups ?
Voici, tu gis, lavée de ta pourpre d’antan,
Décolorée, courbant le front, voici, tu gis !
Cajoleries ni tendres mots n’y peuvent rien,
Ni nul des usuels aiguillons de l’envie.
Mes larmes te sont dues, comme on les doit aux morts :
Est mort qui ne rend plus son office ordinaire. » […]

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

[…] Protinus argutas admovit turpiter artes
meque cupit flammis vivificare suis.
ast ubi dilecti persensit funera membri
nec velut expositum surgere vidit opus,
erigitur uiduoque toro laniata recumbens
vocibus his luctus et sua damna fouet:
« mentula, festorum cultrix operosa dierum,
quondam deliciae divitiaeque meae,
quo te dejectam lacrimarum gurgite plangam,
quae de tot meritis carmina digna feram?
tu mihi flagranti succurrere saepe solebas
atque aestus animi ludificare mei.
tu mihi per totam custos gratissima noctem
consors laetitiae tristitiaeque meae,
conscia secreti semper fidissima nostri,
adstans internis pervigil obsequiis:
quo tibi fervor abit per quem feritura placebas,
quo tibi cristatum vulnificumque caput?
nempe jaces nullo, ut quondam, perfusa rubore,
pallida demisso vertice nempe jaces.
nil tibi blanditiae, nil dulcia carmina prosunt,
non quicquid mentem sollicitare solet.
hic velut exposito meritam te funere plango:
occidit, assueto quod caret officio. »


[Élégies, V, vers 81-104]

Maximien l’Étrusque (VIe siècle ?), Élégie I (extrait) / Maximianus Etruscus, Elegia I.

[…] J’errais dans Rome, ouvert à toutes les avances,
Et partout me donnais en spectacle aux tendrons.
Mainte qui me guignait – ou guignée par hasard –
S’empourprait en jeunette, ayant vu mon visage,
Et riant s’enfuyait, gagnant quelque cachette
– Ne se cachant pourtant qu’à demi, dans sa fuite,
Et par quelque côté désirant d’être vue
Exultait à l’idée d’être mal à couvert.

Gracieux et bien fait : ainsi apparaissais-je
À chacune, j’étais l’idéal fiancé ;
Je dis bien fiancé : pudique de nature,
Chaste, je résistais à la tentation ;
Et ne voulant m’unir qu’à quelque belle plante,
J’affichais ma froideur, dormais en vieux garçon.
Toutes me paraissaient vulgaires, laideronnes,
Nulle ne me semblait digne d’une alliance.
J’abominais la maigre, abominais la grosse,
Détestais la petite et détestais la grande,
Ne voulant m’amuser qu’avec quelque entre-deux
– Car c’est dans l’entre-deux que réside la grâce,
C’est là que gîte, au fond de nous, la volupté,
Là que Vénus, mère d’Amour, est à demeure.
J’aimais cette minceur qui n’est pas maigriotte :
C’est qu’en l’œuvre charnelle on apprécie la chair,
Et qu’étreignant un corps embrassé, l’on exècre
Sentir quelque os saillant nous labourer les côtes. […]

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

[…] Ibam per mediam venali corpore Romam
spectandus cunctis undique virginibus.
quaeque peti poterat, fuerat vel forte petita,
erubuit vultum visa puella meum
et modo subridens latebras fugitiva petebat
non tamen effugiens tota latere volens,
sed magis ex aliqua cupiebat parte videri,
laetior hoc potius quod male tecta fuit.

Sic cunctis formosus ego gratusque uidebar
omnibus, et sponsus hic generalis eram,
sed tantum sponsus; nam me natura pudicum
fecerat, et casto pectore durus eram.
nam dum praecipue cupio me jungere formae,
permansi viduo frigidus usque toro.
omnis foeda mihi atque omnis mihi rustica visa est
nullaque conjugio digna puella meo.
horrebam tenues, horrebam corpore pingues,
non mihi grata brevis, non mihi longa fuit.
cum media tantum dilexi ludere forma;
major enim mediis gratia rebus inest.
corporis has nostri mollis lascivia partes
incolit, has sedes mater amoris habet.
quaerebam gracilem, sed quae non macra fuisset:
carnis ad officium carnea membra placent.
sit quod in amplexu delectet stringere corpus,
ne laedant pressum quaelibet ossa latus. […]

[vers 63-88]

Ovide, Les Tristes, III, 3 / Publius Ovidius Naso, Tristes, III, iii

Malade, en exil loin des siens, le poète, s’adressant à son épouse demeurée à Rome, envisage sa mort.

[…] Alité, épuisé, dans mon éloignement,
Perclus, j’ai souvenir de tout ce qui me manque.
Mais sur ces souvenirs tu règnes, ô ma femme,
Et tu tiens dans mon cœur la place la plus grande.
Absente je te parle, et toi seule j’appelle,
Il n’est de nuit sans toi passée, sans toi de jour.
– Même, j’ai, ce dit-on, déparlant en délire
D’une voix de dément prononcé ton prénom !
Fussé-je à l’agonie, et dût ma langue inerte
Ne pas se dégourdir sous l’effet du vin pur,
À l’annonce de ta venue, je revivrais,
Retrouvant ma vigueur en espérant te voir. […]
Si les ans que le sort m’a comptés touchent terme
Si la fin de ma vie rapidement s’approche,
Que n’avez-vous, grands dieux, fait grâce au moribond
D’une inhumation dans sa terre natale
– Différant mon arrêt jusqu’à ce que je meure
Ou hâtant mon trépas afin de m’y soustraire ?
J’aurais naguère encor pu rendre une âme pure :
En vie je fus gardé pour m’éteindre en exil.
Je mourrai sur ces bords inconnus et lointains
D’une aussi triste mort qu’est triste ce pays,
Je ne m’expirerai pas sur un lit familier
Et nul ne sera là pour pleurer ma dépouille.
Mon âme n’ira pas, fugitive, au devant
Des pleurs de mon aimée tombant sur mon visage,
Et pas de testament, ni à l’instant suprême
De paume amie pour clore un regard qui défaille. […]


[…] Lassus in extremis jaceo populisque locisque,
et subit adfecto nunc mihi, quicquid abest.
Omnia cum subeant, vincis tamen omnia, conjunx,
et plus in nostro pectore parte tenes.
Te loquor absentem, te vox mea nominat unam;
nulla venit sine te nox mihi, nulla dies.
Quin etiam sic me dicunt aliena locutum,
ut foret amenti nomen in ore tuum.
Si jam deficiam, subpressaque lingua palato
vix instillato restituenda mero,
nuntiet huc aliquis dominam venisse, resurgam,
spesque tui nobis causa vigoris erit. […]
Si tamen inplevit mea sors, quos debuit, annos,

et mihi vivendi tam cito finis adest,
quantum erat, o magni, morituro parcere, divi,
ut saltem patria contumularer humo?
Vel poena in tempus mortis dilata fuisset,
vel praecepisset mors properata fugam.
Integer hanc potui nuper bene reddere lucem;
exul ut occiderem, nunc mihi vita data est.
Tam procul ignotis igitur moriemur in oris,
Et fient ipso tristia fata loco;
nec mea consueto languescent corpora lecto,
depositum nec me qui fleat, ullus erit;
nec dominae lacrimis in nostra cadentibus ora
accedent animae tempora parva meae;
nec mandata dabo, nec cum clamore supremo
labentes oculos condet amica manus […]

(in Les Tristes, III, 3 [vers 13-24 ; 29-44])


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D'autres textes d'Ovide sur ce blog :

Ovide, Les Amours, I, 5 / Publius Ovidius Naso, Amores, I, 5

C’était l’été, le jour touchait à son zénith
M’allongeant sur mon lit, je cherchai le repos.
Un battant de fenêtre était clos, l’autre ouvert,
Donnant cette lueur où baignent les forêts
Ou dont le crépuscule ombre le soleil bas,
Ou quand la nuit n’est plus, et pas le jour encore :
Cette lumière faste à la pudeur des femmes,
Dont leur timide gêne espère se couvrir.
Corinne s’approcha, tunique relevée,
– Ses cheveux divisés voilaient un cou fort blanc :
Telle Sémiramis allant à l’hyménée,
Ou telle encor Laïs que tant d’hommes aimèrent.
Je tirai sa tunique – et qu’en cachait le peu ? :
« Non, je veux la garder ! » : lutte pour sa tunique !
– Mais ne luttant qu’en vue de s’avouer vaincue !
– Et vaincue elle fut, cédant sans amertume.
Enfin elle fut nue, tous voiles déposés,
Découvrant à mes yeux son corps immaculé.
Je pus voir et toucher beaux bras, belles épaules,
Belle poitrine offerte à mes empressements !
Ah, le plat de son ventre et quels seins sans défaut,
Et quelle taille ! et quelles jambes juvéniles !
Entrer dans les détails ? – Tout était à louer.
J’amenai son corps nu jusqu’à toucher le mien.
– Et la suite ? – Épuisés, tous deux nous sommeillâmes…
Ah, puissé-je souvent faire une telle sieste !


Aestus erat, mediamque dies exegerat horam;
adposui medio membra levanda toro.
pars adaperta fuit, pars altera clausa fenestrae;
quale fere silvae lumen habere solent,
qualia sublucent fugiente crepuscula Phoebo,
aut ubi nox abiit, nec tamen orta dies.
illa verecundis lux est praebenda puellis,
qua timidus latebras speret habere pudor.
ecce, Corinna venit, tunica velata recincta,
candida dividua colla tegente coma —
qualiter in thalamos famosa Semiramis isse
dicitur, et multis Lais amata viris.
Deripui tunicam — nec multum rara nocebat;
pugnabat tunica sed tamen illa tegi.
quae cum ita pugnaret, tamquam quae vincere nollet,
victa est non aegre proditione sua.
ut stetit ante oculos posito velamine nostros,
in toto nusquam corpore menda fuit.
quos umeros, quales vidi tetigique lacertos!
forma papillarum quam fuit apta premi!
quam castigato planus sub pectore venter!
quantum et quale latus! quam iuvenale femur!
Singula quid referam? nil non laudabile vidi
et nudam pressi corpus ad usque meum.
Cetera quis nescit? lassi requievimus ambo.
proveniant medii sic mihi saepe dies!

(in Les Amours, livre I, 5)


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D'autres textes d'Ovide sur ce blog :

Sulpicia (1er siècle avant J. C.) : élégies V et VI

V

Quelle empathie, Cérinthe, éprouves-tu pour moi,
Ton amante, opprimée, épuisée par la fièvre ?
Je ne veux triompher de ce mal qui m’accable
Que s’il est établi qu’aussi tu le désires.
À quoi bon triompher de mon mal, si tu peux
Supporter que je souffre – en toute indifférence ?

VI

Il ne faut pas, Chéri, brûler de ces tourments
Que voici quelques jours j’ai paru t’infliger :
Ce que j’ai pu commettre, évaporée, jeunette
Je m’en repens bien plus, il me faut l’avouer,
Que de t’avoir laissé tout seul, la nuit dernière,
Désirant te cacher l’ardeur qui était mienne.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

V

Estne tibi, Cerinthe, tuae pia cura puellae,
quod mea nunc vexat corpora fessa calor?
A ego non aliter tristes evincere morbos
optarim, quam te si quoque velle putem.
At mihi quid prosit morbos evincere, si tu
nostra potes lento pectore ferre mala?

VI

Ne tibi sim, mea lux, aeque jam fervida cura
ac videor paucos ante fuisse dies,
si quicquam tota conmisi stulta iuventa,
cuius me fatear paenituisse magis,
hesterna quam te solum quod nocte reliqui,
ardorem cupiens dissimulare meum.

Sulpicia (1er siècle avant JC) : Elégies I et II

I

Enfin l’amour est là : le voiler de pudeur
Vaut mieux pour mon renom que de le montrer nu.
J’ai tant prié Vénus en mes vers qu’elle l’a
Mené jusqu’à mon sein, et l’y a déposé.
Elle a tenu parole : et celle, réputée
N’en avoir eu son soûl, racontera mes joies.
Je ne confierai rien à mes correspondants :
Nul avant mon amant ne doit pouvoir me lire :
Heureuse de ma faute, et lasse de devoir
Feindre pour mon renom : je veux que l’on me dise
Digne de lui, comme il était digne de moi.

II

Funeste anniversaire, à passer tristement
Dans cette ennuyeuse campagne, et sans Cérinthe.
Agréments de la ville ! Une maison des champs
Une rivière froide au fond de l’Arrentin
Est-ce là ce qu’il faut à une jeune fille ?
Sourcilleux Messalla, va dormir, mon cerbère
Toujours à méditer d’inopportuns voyages !
Tu me retiens ici, mais mon cœur, mes pensées
Sont ailleurs, dusses-tu m’empêcher d’être libre.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

I

Tandem venit amor, qualem texisse pudori
quam nudasse alicui sit mihi fama magis.
Exorata meis illum Cytherea Camenis
adtulit in nostrum deposuitque sinum.
Exsolvit promissa Venus: mea gaudia narret,
dicetur si quis non habuisse sua.
Non ego signatis quicquam mandare tabellis,
ne legat id nemo quam meus ante, velim,
sed peccasse juvat, vultus conponere famae
taedet: cum digno digna fuisse ferar.

II

Invisus natalis adest, qui rure molesto
et sine Cerintho tristis agendus erit.
Dulcius urbe quid est? an villa sit apta puellae
atque Arrentino frigidus amnis agro?
Iam nimium Messalla mei studiose, quiescas,
neu tempestivae saepe propinque viae!
Hic animum sensusque meos abducta relinquo,
arbitrio quamvis non sinis esse meo.

Ausone (309 – 394) : La naissance des roses / De rosis nascentibus

Printemps : haleine douce du matin, mordante
Fraîcheur, tout exhalait le retour d’un jour d’or.
Une brise un peu froide, en amont de l’aurore,
Laissait bien augurer de la chaleur du jour.

Errant dans les carrés de jardins irrigués,
Désirant me refaire en ce jour à son plein,
Je vis la pruine lourde aux herbes qui ployaient
Pendre, ou bien dominer le faîte des légumes,
Et sur les larges choux jouer à gouttes rondes.
Je vis les roseraies qu’on cultive à Salerne
S’égayer, détrempées, de la venue de l’aube,
– Et çà, là, sur les arbres embrumés, des perles
Blanches brillaient que minerait le point du jour.

L’aurore emprunte-t-elle aux roses sa rougeur ?
La leur confère-t-elle à la montée du jour ?
Même rosée, même couleur, même matin :
Car la même Vénus régit l’astre et la fleur.
Peut-être même odeur : mais l’une dans les airs
Élevés se dissipe, et l’autre nous est proche.
Déesse de l’étoile et de la fleur, Vénus
A voulu leur donner un même habit de pourpre.

Était venu l’instant où, naissants,  les bourgeons
Des fleurs allaient s’ouvrir d’un même mouvement.
Telle verdoie, sous un étroit bonnet de feuilles,
Telle dévoile à peine un filet rouge pourpre,
Telle ouvre le sommet de son premier bouton
Et libère à son faîte une tête vermeille,
Telle déplie le voile assemblé sur son front,
Et déjà se prépare à compter ses pétales.
Révélant sans tarder son beau, riant calice,
Elle arbore l’or fauve enclos dans son cœur dense.

Telle dont flamboyait la chevelure en feu,
Ses pétales tombés l’abandonnent livide.
Si rapide est le rapt des heures fugitives !
À peine née la rose est déjà défraîchie.
Je parle, et la fleur courbe au sol sa tête rouge
La terre resplendit sous la jonchée vermeille.
Formes, naissances, multiples métamorphoses
Issues d’un même jour qu’un même jour consume !

Grâce des fleurs si courte, et navrante, ô Nature
Tu montres tes présents pour sitôt les ravir !
Autant que dure un jour la vie des roses dure,
Et leur adolescence est proche du grand âge.
Celle que l’astre rouge a vu naître au matin,
S’en revenant le soir, il la retrouve vieille.
Mais de devoir mourir en un si court espace,
Qu’importe : ses enfants prolongent sa présence.

Cueille la rose fraîche, ô fraîche jeune fille :
Ton âge, souviens-t ’en, comme elle est éphémère.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Ver erat et blando mordentia frigora sensu
spirabat croceo mane revecta dies.
Strictior Eoos praecesserat aura iugales,
aestiferum suadens anticipare diem.

Errabam riguis per quadrua compita in hortis,
maturo cupiens me vegetare die.
Vidi concretas per gramina flexa pruinas
pendere aut holerum stare cacuminibus,
caulibus et patulis teretes conludere guttas.
Vidi Paestano gaudere rosaria cultu
exoriente novo roscida Lucifero.
Rara pruinosis canebat gemma frutectis
ad primi radios interitura die.

Ambigeres raperetne rosis Aurora ruborem
an daret et flores tingeret orta dies.
Ros unus, color unus, et unum mane duorum:
sideris et floris nam domina una Venus.
Forsan et unus odor: sed celsior ille per auras
difflatur, spirat proximus iste magis.
Communis Paphie dea sideris et dea floris
praecipit unius muricis esse habitum.

Momentum intererat quo se nascentia florum
germina comparibus dividerent spatiis.
Haec viret angusto foliorum tecta galero,
hanc tenui filo purpura rubra notat,
Haec aperit primi fastigia celsa obelisci,
mucronem absolvens purpurei capitis.
Vertice collectos illa exinuabat amictus,
iam meditans foliis se numerare suis.
Nec mora: ridentis calathi patefecit honorem,
prodens inclusi stamina densa croci.

Haec, modo quae toto rutilaverat igne comarum,
pallida conlapsis deseritur foliis.
Mirabar celerem fugitiva aetate rapinam,
et dum nascuntur consenuisse rosas.
Ecce et defluxit rutili coma punica floris
dum loquor, et tellus tecta rubore micat.
Tot species tantosque ortus variosque novatus
una dies aperit, conficit ipsa dies.

Conquerimur, Natura, brevis quod gratia florum:
ostentata oculis illico dona rapis.
Quam longa una dies, aetas tam longa rosarum,
quas pubescentes iuncta senecta premit.
Quam modo nascentem rutilus conspexit Eoos,
hanc rediens sero vespere vidit anum.
Sed bene quod paucis licet interitura diebus
succedens aevum prorogat ipsa suum.

Collige, virgo, rosas dum flos novus et nova pubes,
et memor esto aevum sic properare tuum.

(in Les Idylles [l’attribution à Ausone est toutefois incertaine])

Publius Annius Florus ( 70 ? – 140 ?) : À une fleur / Flori

Vinrent des roses – sait-on quand ? Allégorie
Du doux printemps ! La fleur en tige, un jour, voici ;
Puis le bouton se noue, gonflé, pyramidal,
Puis le calice s’ouvre, et tout l’œuvre floral
En quatre jours est accompli. Mais aujourd’hui
Elles mourront, si ce matin ne sont cueillies.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Venerunt aliquando rosae. Pro veris amoeni
ingenium! Una dies ostendit spicula florum,
altera pyramidas nodo majore tumentes,
tertia jam calathos; totum lux quarta peregit
floris opus. Pereunt hodie, nisi mane legantur.

(in L’Anthologie latineAnthologia Latina)