Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : Le chant de Célie / De Caeliae cantu

Quelle joie : j’entendis mon amie qui chantait,
Quelle joie ! Et pour moi, quel spectacle c’était !
Contre son col fluait sa libre chevelure,
Nul fard ne corrigeait l’éclat de sa figure.
L’en trouvai mieux ornée, plus belle et ciselée :
Elle eût pu de sa voix émouvoir un galet.
Les joies ne durent qu’un moment : tournant soudain
Les yeux, elle me voit, et d’être vue se plaint.
M’apostrophant, chant tu, elle pose sa lyre,
Troublée – pauvre de moi ! –, me tance et se retire.
Délaissé, malheureux, pantelant, je m’affaisse,
Bats de l’œil – je suis mort. S’en revient ma maîtresse :
Sitôt perçus les os de mon corps consumé,
Les glane – et sans convoi, me voici inhumé.
L’impie grava sans pleurs sur moi ce vers fluet :
« Un amoureux, par une douce voix tué. »

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Gaudebam, audivi dominam cum voce canentem,
Gaudebam. qualis tunc mihi, qualis erat!
Ex humeris nullo fluitabant ordine crines,
Et nulla nitidus stabat ab arte color.
Tunc mage compta mihi, mage tunc formosa decensque
Visa fuit; poterat saxa movere sono.
Sed, quia nulla diu firmantur gaudia, volvit
Forte oculos, videor, visa repente dolet.
Lingua ciens cantum silet, et sua plectra recondit.
Turbatur, misero multa minatur, abit.
Deseror infelix, avulso corde, cadoque,
Acclinans oculos mortuus. illa redit.
Ilico ut aspexit consumpti corporis ossa,
Colligit et nullo funere condit humi.
Impia, nil maerens, haud plenum carmen ibidem
Inscripsit, dulci hic voce peremptus amans.

(in Erotopaegnion [1512])

Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : Célie / de Caelia

Voulant tester nos liens de constance et d’amour,
Je t’ai mandé mon cœur : il n’est point de retour.
Si doux est ton logis que seule ta maison
Lui sied – qu’il est heureux d’habiter ton giron.

J’ai mandé un soupir s’informer de mon cœur :
Il est allé, venu, mais chez toi fait demeure.
« Où est mon cœur ? » Il n’en sait rien ; muet, s’en tient
À d’un souffle attiser le feu lourd en mon sein.

À mes questions : « Que fait mon cœur ? Que fait Célie ? »
Pas de réponse, et me laissant inerte : il fuit.
– Mon âme t’envoyant, si je ne la recouvre :
Qu’aussitôt, malheureux, de terre on me recouvre.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Ut scirem quanto sim tecum junctus amore
Atque fide, misi cor tibi. non rediit.
Hospitium praedulce tuum. non amplius optat
Hos artus; gremio gaudet adesse tuo.
Post, gemitum ejeci, qui cordis nuntius esset.
Illum etiam, est quamquam saepe reversus, habes.
Nescit ubi sit cor, nec novit dicere; solum
Spirat, et exusti pectoris auget onus.
Illi saepe loquor, « quid agit mea Caelia? quid cor? »
Nil referens, linquit corpus inane, fugit.
At nunc mitto animam, quae si non ipsa redibit,
Protinus infelix hac tumulabor humo.

(in Erotopaegnion [1512])

Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : La poignée de neige / De Caeliae nive

Transi, j’allais – quand, me voyant : par jeu, Nadège
Me jeta au visage une poignée de neige.
– De neige ? Mais que non ! C’était comme un brasier
De petit bois, qu’une bourrasque eût attisé.
Je brûlai, malheureux. Par quel miracle peut
Se révéler parmi la neige un trait de feu
Capable d’embraser jusqu’aux plus lourdes nues
Et la plaine des eaux par la glace tenues ?
– Dépends ton arc, Amour,  et dépose ta flamme,
Si tel est ton pouvoir : brûler de gel une âme.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Transibam, frigens. vidit me Caelia, risit,
Et mea compressam iecit in ora nivem.
Non nix illa fuit, rapido sed qualis ab Euro
Arentes calamos urere flamma solet.
Tunc arsi infelix. sunt haec miracula? possunt
In media fieri flammea tela nive?
Credo equidem, densas potuisset adurere nubes,
Cumque pruiniferis aequora fluminibus.
Pone arcum; pudeat te flammas ferre Cupido.
Hoc numen verum, hoc: corda cremare gelu.

(in Erotopaegnion [1512 ])

Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : sur sa métamorphose / de sua metamorphosi

Comme à son pur miroir était Célie, je fis,
Fis à l’adresse de mes yeux cette homélie :
« Regardez ce reflet tant qu’il est miroité :
– Ce que c’est que de voir une divinité !
Que d’autres s’engouent d’or ou qu’ils s’engouent de gemmes !
De gemmes, d’or, qu’aurais-je à faire ? – Enjoué, j’aime.
Riche comme Crésus et les sous-sols lydiens,
J’ai de fortune autant qu’avait Crassus de biens.
Emportez-moi çà, là – cœur et âme : à Célie
– Elle peut – non à moi, de gouverner ma vie ! »
Et mes yeux d’obéir, mon corps se fait inerte,
En pierre se transmue de terre recouverte.
De là vient mon renom : car aux passants l’on dit
« Cette pierre autrefois fut un amant soumis. »

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Conspicua in specula dum staret Caelia, dixi
Luminibus dixi talia verba meis:
Dum licet, et vobis haec lucent signa, videte.
quantum est unam posse videre deam!
Mirentur gemmas alii, mirentur et aurum;
Cum gemmis, cum auro quid mihi? laetor, amo.
Nunc habeo Croesi gazas, et Lydia quicquid
Fundit humus, quantas Crassus habebat opes.
Ferte illuc animos, ferte illuc corda; sub illa,
Non mecum, cupio vivere: numen habet.
Haec dum iussa oculi expediunt, immobilis illic
Factus ego, in lapidem vertor et addor humo.
Hinc data fama mihi; nam turbae dicor eunti:
Hic lapis, hic quondam mollis amator erat.

(in Erotopaegnion [1512 ])

Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : A une cigale / ad cicadam

Tu chantes de bonheur sous l’herbette, cigale :
Je gémis devant l’huis d’une fille inhumaine.
Toi tu vis de rosée : moi de pleurs ; l’estivale
Ardeur ne te nuit point : l’amour est ma géhenne.

Tu volettes partout : je gis emprisonné.
Tes chants sont chants de joie : les miens de funérailles.
Zéphyrs d’avril, vents doux, sont pour toi volupté :
Une fournaise ardente embrase mes entrailles.

Tu sautelles : un arc aveugle cloue mon cœur.
Tu es riche : et mon sort, c’est d’aimer pauvrement.
– Nous n’avons que ce point pour partage : tu meurs
En gémissant, je meurs, chétif, en gémissant.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Tu felix cantas molli sub fronde, cicada,
Ipse queror durae virginis ante fores.
Ros tibi dat vitam, mihi vitam fletus; adurit
Aestatis non te fervor, aduror amans.

Tu quocumque libet volitas, ego carcere claudor;
Garrula tu fundis carmina, funus ego.
Tu vernis zephyris et leni flamine gaudes,
At mea succendit fervidus ossa calor.

Tu nimis exsultas, ego caeco vulneror arcu;
Tu dives, sic est sors mea, pauper amo.
Hoc tantum similes, similes sumus ambo: querente
Voce peris, pereo voce querente miser.

(in Erotopaegnion [1512 ])

Andrea Navagero (1483-1529) : Les sanglots / Lacrimae

Si les sanglots étaient un remède aux malheurs,
Si, à qui toujours pleure, était moindre douleur,

C’est d’or qu’il nous faudrait apprêter nos sanglots.

Mais, camarade, ils ne servent à rien, les maux

N’en sont pas infléchis : que tu pleures toujours

Ou jamais, rien ne peut en détourner le cours.

Quel est donc leur apport ? Aucun ! – si la douleur

Est prodigue en sanglots comme l’arbre de fleurs.


Si quid remedi lacrimae afferrent malis,
Minorque semper fieret lugenti dolor,
Auro parandae lacrimae nobis forent.
Sed nil, here, istaec prosunt, res ipsae nihil
Moventur istis: sive tu semper fleas,
Seu nunquam, eandem pergere insistent viam.
Quid his juvamur ergo? nil certe: at dolor
Ut ipsa fructus arbor, sic lacrimas habet.

(in Lusus, XXXXII, in Carmina quinque illustrium poetarum [1548])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Andrea
Navagero sur ce blog :

Folengo, Teofilo, dit aussi Merlinus Coquus (1491-1544) : à sa houe

Je t’aime avec raison, ma houe : tu as la main
Sur toutes houes, prêtresse de nos gras jardins :
Car de tous les hoyaux à venir ou présents,
Ou qui furent hoyaux depuis la nuit des temps,
Personne mieux que toi n’as jamais désherbé :
De là, tant de moissons, et toute quantité
Prospère et fraîche de légumes et de fleurs !
Nos champs regorgent grâce à toi de la verdeur
Des bettes, grâce à toi la laitue digérée
Nous rend après repos la vigueur recouvrée ;
Et je ne dirai rien de la pousse des choux…
Je préfère mourir que de laisser partout
Les herbes égaler la hauteur des cyprès !

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Amo te merito, ligo, ligonum
Antistes, nitidi minister horti,
Nam quantum est, vel erit, vel ante constat
Tot jam saecla fuisse sarculorum,
Nemo te melius repurgat herbas,
Unde tot sata multiplexque vernat
Pubertas holerum decusque florum;
Tua namque opera nemus virentum
Betarum superat suosque late
Dat lactuca dapum quies lacertos;
Non est dicere quanta brassicarum
Sit vis: dispeream nisi praealtis
Se herbae subiciant pares cupressis.

(Epigrammata, in Opus macaronicum, 1520)

Caspar Barthius / Kaspar von Barth (1587 – 1658) : l’épine et la rose

Pourquoi te couronner d’épines,
Rose, dis-moi, toi si badine ?
L’épine est rude, elle est cruelle,
Quand tu es, toi, flexible et frêle.
– C’est que je ne veux point, badine,
Qu’en badinant, badin, tu mines
Ce qui sans un labeur posé
Ne saurait être réparé.
Si posément quelque caprice
Te mène à mon serein calice,
Il te faudra verser un peu
D’un sang qui te soit douloureux :
C’est là ce que l’épine ordonne
– Qui toute rose chaperonne.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Cur spina te coronat,
Rosa, dic mihi, jocosa ?
Spina aspera atque saeva,
Mollem atque delicatam ?
– Ne tu mihi jocosae
Ioco, iocosa, tollas
Quod serio labore
Reparari non possit.
Si serio serenos
Cupis meos odoreis,
Liba mihi cruoris
Pauxillum et doloris :
Hoc spina poscit omnis
Custos rosae severa.

(in Amphitheatrum gratiarum [1613] : deliciae [XII, I)])

Catulle, LV : à son ami Camerius qui se cachait

Bon : s’il te plaît – mais sans vouloir t’enquiquiner –,
Me diras-tu enfin où tu t’es mis à l’ombre ?
Je t’ai cherché partout : au Petit Champ de Mars,
Au Cirque, j’ai fouillé toutes les librairies,
J’ai poussé jusqu’au temple du grand Jupiter –
Personne ! et sur le mail du cirque de Pompée,
J’ai abordé tout ce que j’ai trouvé de filles :
Mais à ton nom, l’ami, pas une pour rougir.
J’étais là qui criais, m’obstinant : « Rendez-moi
Mon Camerius, mauvaise troupe que vous êtes ! »
– En se dépoitraillant, l’une qui me répond :
« Il joue à cache-cache entre mes nénés roses ! »
– Bref : c’est, te supporter, un des travaux d’Hercule…
Ferais-tu donc ton fier, en te dissimulant ?
À l’avenir, fais part de tes déplacements :
Du nerf, sois franc, n’aie pas peur du grand jour !
Serait-ce une banche poulette qui t’encage ?
Si te voilà paralysé de la mâchoire,
Tu vas gâcher tous les profits de tes amours,
Car Vénus fait grand cas des langues bien pendues.
Mais soit : garde les dents serrées, si tu préfères !
– Mais alors, sois le confident de mes amours.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Oramus, si forte non molestum est,
demonstres ubi sint tuae tenebrae.
te Campo quaesivimus minore,
te in Circo, te in omnibus libellis,
te in templo summi Jouis sacrato.
in Magni simul ambulatione
femellas omnes, amice, prendi,
quas vultu uidi tamen sereno.
avelte, sic ipse flagitabam,
Camerium mihi pessimae puellae.
quaedam inquit, nudum reducta pectus
‘en hic in roseis latet papillis.’
sed te jam ferre Herculi labos est;
tanto te in fastu negas, amice.
dic nobis ubi sis futurus, ede
audacter, committe, crede luci.
nunc te lacteolae tenent puellae?
si linguam clauso tenes in ore,
fructus proicies amoris omnes.
verbosa gaudet Venus loquella.
vel, si vis, licet obseres palatum,
dum nostri sis particeps amoris.

Apulée (123 ? – 170 ? ap. J.-C.) : deux épigrammes

Note sur la présente traduction : J’ai tenté de traduire les jeux de mots du latin (il en va surtout de paronymie) sur lesquels repose, pour partie, le sel de ces deux épigrammes. J’ai aussi reproduit, autant que la métrique du français le permettait, les nombreuses répétitions du texte originel.

— I —

Si j’aime Critias, il y aura pour toi,
Charinus, mon chéri, toujours place en mon cœur ;
N’aie crainte : feu sur feu peut bien me consumer,
Je puis sans en mourir nourrir la flamme double.
Que je sois pour vous deux ce qu’on est pour soi-même,
Et vous serez pour moi ce que sont nos deux yeux.

— II —

Ce bouquet, ma Chérie, je te donne et ces vers :
Les vers, pour toi, et le bouquet, pour ton génie.
Les vers, c’est pour, Critie, célébrer ce beau jour,
Souhaitant son retour dans quatorze printemps,
Le bouquet, pour t’orner par ces temps gais les tempes
Et de l’âge la fleur de fleurs empanacher.
Contre fleur de printemps, donne-moi ton printemps
– Ce présent passera les présents que je fais –,
Contre brassées de fleurs, embrassement charnel,
Et contre rose Eros et des baisers de feu.
Si tu viens à jouer de la flûte : mes vers
Céderont la victoire à ton pipeau charmeur.

***

***

— I —

Et Critias mea delicia est et salva, Charine,
pars in amore meo, vita, tibi remanet;
ne metuas, nam me ignis et ignis torreat ut vult:
hasce duas flammas dum potiar patiar.
Hoc modo sim vobis, unus sibi quisque quod ipse est,
hoc mihi vos eritis, quod duo sunt oculi.

— II —

Florea serta, meum mel, et haec tibi carmina dono,
carmina dono tibi, serta tuo ingenio,
carmina uti, Critia, lux haec optata canatur,
quae bis septeno vere tibi remeat,
serta autem ut laeto tibi tempore tempora vernent,
aetatis florem floribus ut decores.
Tu mihi des contra pro verno flore tuum ver,
ut nostra exuperes munera muneribus:
pro implexis sertis complexum corpore redde
proque rosis oris savia purpurei.
Quod si animam inspires donaci, iam carmina nostra
cedent victa tuo dulciloquo calamo.

(Ces deux textes sont extraits de l’Apologie, où ils interviennent comme citations d’un ouvrage d’Apulée aujourd’hui perdu)