Hart Crane (1899-1932) : La Tour brisée / The broken tower

La corde de la cloche assemblant Dieu dès l’aube
M’envoie, comme laissant tomber le glas d’un jour
Fini, fouler le gazon de la cathédrale
De fosse à croix, pieds froids sur des marches d’enfer.

N’as-tu pas entendu, n’as-tu pas vu ce corps
D’ombres dans le clocher, dont les épaules meuvent
D’antiphonaires carillons lancés avant
Que n’essaiment les astres sous les rais du jour ?

Cloches, cloches, je dis, qui brisent leur clocher,
Dansant je ne sais où, dont le battant burine
Membrane à travers moelle, et mon chant vieux fouillis
D’intervalles rompus… Moi leur bedeau d’esclave !

Canyons d’encycliques ovales qui obstruent
L’impasse avec des chœurs. Un fatras de voix mortes !
Pagodes et beffrois qui sonnent le réveil !
Ô échos terrassés prosternés sur la plaine !

J’entrais – c’était bien moi – dans ce monde brisé
Pour suivre le vain cortège d’Amour, sa voix
Un instant dans le vent (ne sachant où lancée)
Et affermir un temps tous mes choix sans espoir.

Mes mots à verse. Mais parents, à l’accord,
De ce monarque de prétoire aérien,
Cuisse bronzant la terre et Verbe de cristal
Frappant jusqu’à l’espoir des plaies désespérées ?

L’avancée de mon sang me laissa sans réponse
(Mais le sang pouvait-il tenir si noble tour,
Lui qui pose la question vraie ?) – ou bien est-ce Elle
Qui meut, tendre et mortelle, les forces latentes ? –

Dont j’écoute le pouls, comptant les battements
Redits, accrus par mes veines – avivé, sûr,
L’angélus des combats que ma poitrine évoque :
Mon avoir a guéri, original et pur…

Et bâtissant, au cœur, une tour non de pierre
(Nulle pierre ne peut ceindre le ciel) – mais de
Gravier – les perceptibles ailes d’un silence
Semés en ronds d’azur déployant en plongeant

La matrice du cœur, puis posant un regard
Vénérant le lac calme, et gonflant une tour…
Le spacieux, le haut décorum de ce ciel
Déclôt sa terre, et hausse en ses ondées l’amour.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

The bell-rope that gathers God at dawn
Dispatches me as though I dropped down the knell
Of a spent day – to wander the cathedral lawn
From pit to crucifix, feet chill on steps from hell.

Have you not heard, have you not seen that corps
Of shadows in the tower, whose shoulders sway
Antiphonal carillons launched before
The stars are caught and hived in the sun’s ray?

The bells, I say, the bells break down their tower;
And swing I know not where. Their tongues engrave
Membrane through marrow, my long-scattered score
Of broken intervals… And I, their sexton slave !

Oval encyclicals in canyons heaping
The impasse high with choir. Banked voices slain!
Pagodas campaniles with reveilles out leaping-
O terraced echoes prostrate on the plain !…

And so it was I entered the broken world
To trace the visionary company of love, its voice
An instant in the wind (I know not whither hurled)
But not for long to hold each desperate choice.

My world I poured. But was it cognate, scored
Of that tribunal monarch of the air
Whose thigh embronzes earth, strikes crystal Word
In wounds pledges once to hope – cleft to despair ?

The steep encroachments of my blood left me
No answer (could blood hold such a lofty tower
As flings the question true ?) -or is it she
Whose sweet mortality stirs latent power ?-

And through whose pulse I hear, counting the strokes
My veins recall and add, revived and sure
The angelus of wars my chest evokes:
What I hold healed, original now, and pure…

And builds, within, a tower that is not stone
(Not stone can jacket heaven) – but slip
Of pebbles, – visible wings of silence sown
In azure circles, widening as they dip

The matrix of the heart, lift down the eyes
That shrines the quiet lake and swells a tower…
The commodious, tall decorum of that sky
Unseals her earth, and lifts love in its shower.

(in The Complete Poems of Hart Crane)

Jacopo Sannazaro (1458 [?] – 1530) : L’Enfantement de la Vierge / Jacobus Sannazarius : De partu Virginis (extraits)

Le De partu Virginis est un poème en trois chants,
publié la première fois à Naples en 1526.
Il relate, sur un mode lyrique
empreint d'éléments de l'Antiquité (dont la mythologie),
les événements entourant l'Incarnation.
Une excellente analyse en est donnée ici par Marc Deramaix.

Annonciation : L’archange Gabriel vole vers la Vierge

Appelant les zéphyrs, dans le ciel vide il se
Met en route, perce les nues, traverse l’air,
Descend, à peine meut légèrement ses ailes.
Ainsi mirant de haut les berges bien connues
Du Méandre ou le cours du nonchalant Caystre,
Se précipite et fond le cygne immaculé :
Nu de plume, indolent, tel lui semble-t-il être
Tant que des eaux aimées il ne s’est rendu maître
Victorieux : ainsi fendait-il brise et nues.

Annonciation : la Vierge après avoir écouté la parole de l’archange

Stupéfaite à ce coup, terrorisée la Vierge
Baissa les yeux, son corps entier devint exsangue.
Telle que, ramassant des coques sur la grève
De l’étroit Mykonos, sur les rocs de Sériphe,
La fillette nu-pied, la fierté de sa mère,
Voit, vers la côte proche, un navire gréé
Faire route, et s’effraie: et n’ose se trousser
Ni se rendre en courant à l’abri  près des siens :
Mais en silence tremble, et subjuguée se fige.

Arrivée de Joseph et Marie à Bethléem

Mais une ville emplie d’un grand concours de gens,
Aussitôt qu’arrivés, porte à peine franchie,
– C’est ce qu’ils voient : mêlée d’afflux de tous côtés,
Foule immense, eût-on dit, se rendant de très loin
À quelque foire, ou l’ennemi pillant leurs champs,
De paysans couards accourus en lieu sûr.
Tortillons, ruelles étriquées, tout est plein
D’une confusion pressée d’hommes, de femmes.
Laboureurs et bétail ; chars ici qu’on attelle,
Là des toiles qu’on tend ; on dort sous les portiques
Ouverts, tout retentit d’un tumulte sonore,
Un peu partout brillent des feux que l’on attise.


[…] Ille altum Zephyris per inane vocatis
carpit iter, scindit nebulas, atque aera tranat
ima petens, pronusque leves vix commovet alas.
Qualis, ubi ex alto notis Maeandria ripis
prospexit vada, seu placidi stagna ampla Caystri,
praecipitem sese candenti corpore cycnus
mittit agens: jamque implumis, segnisque videtur
ipse sibi, donec tandem potiatur amatis
victor aquis: sic ille auras, nubesque secabat.

[…]

Stupuit confestim exterrita Virgo,
demisitque oculos, totosque expalluit artus.
Non secus ac conchis si quando intenta legendis
seu Mycone parva, scopulis seu forte Seriphi,
nuda pedem virgo, laetae nova gloria matris,
veliferam advertit vicina ad litora puppim
adventare, timet: nec jam subducere vestem
audet, nec tuto ad socias se reddere cursu:
sed trepidans silet, obtutuque immobilis haeret.

[…]

Ecce autem magnis plenam conventibus urbem
protinus, ut venere, extremo e limine portae
adspiciunt: mixtum confluxerat undique vulgus,
turba ingens: credas longinquo ex aequore vectas
ad merces properasse: aut devastantibus arva
hostibus, in tutum trepidos fugisse colonos.
Cernere erat, perque anfractus, perque arcta viarum,
cuncta replesse viros, confusoque ordine matres:
permixtos pecori agricolas; hos jungere plaustra:
hos intendere vela: alios discumbere apertis
porticibus: resono compleri cuncta tumultu:
accensos variis lucere in partibus ignes.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes, sur ce blog, 
de Jacopo Sannazaro :

Nicolas Bourbon / Nicolaus Borbonius (1503-1550) : Variations autour du thème du chasseur et de l’amant

Comme un chasseur souvent
Tend ses rets pour proie vaine,
Ainsi le pauvre amant
Consume en vain sa peine.

*

Le chasseur a coutume
De tendre en vain ses rets :
Souvent l’amant consume
Sa peine à misérer.

*

Le chasseur fréquemment
Pose en vain ses filets :
Fréquemment un amant
Perd sa peine à brûler
D’un amour trop ardent.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Ut saepe incassum venator retia tendit,
Sic frustra infelix saepe laborat amans.

*

Retia saepe solet venator tendere frustra :
Non raro miseram ludit amans operam.

*

Saepe fit ut frustra venator retia ponat :
Saepe operam perdit, quem ferus urit Amor.

(in Nugae / Bagatelles [1533])

Nicolas Bourbon / Nicolaus Borbonius (1503-1550) : Les Saisons

C’est mai, le reverdi,
Partout ce sont risettes,
Les oiseaux font leur nid,
L’hirondelle musette.

*

Tout mûrit sous l’ardeur
De l’estival chaufour,
Qui sèche les humeurs
Et rend les membres lourds.

*

L’automne apporte vins,
Comble grenier, demeure :
Si tu as chaud pour l’heure,
Tu auras froid demain.

*

L’hiver, du vieux si craint
Tremblant du fait des ans,
Fait robuste et vaillant
Le jeune accru de pain.

*

Printemps, été, automne,
Hiver, font quatre en un :
Que soient ces membres joints,
« Année » sera leur somme.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Maius adest, vernant et rident omnia passim,
Nidificant volucres et Philomela canit.

*

Omnia maturat fervens ardoribus aestas,
Corpora desiccat, segnia membra facit.

*

Vina dat autumnus, replet cellamque penumque :
Si calor est hodie, cras tibi frigus erit.

*

Semper hiems senibus metuenda, trementibus aevo,
Sed iuvenes vegetat, roborat, auget, alit.

*

Ver, aestas, autumnus, hiems, sunt quatuor unum,
Quae si membra simul junxeris, annus erit.

(in Nugae / Bagatelles [1533])

Nicolas Bourbon (1503-1550) : A une amie / Nicolaus Borbonius : Ad amicam

Que veux-tu donc, par cet envoi de violettes ?
Que je brûle pour toi d’un feu plus violent ?
Faut-il, hélas, hélas ! que tu sois violente
Pour me violenter avec tes violettes !


Cur violas mittis? Nempe ut violentius urar.
Heu, violor violis, ô violenta, tuis.

(in Nugae / Bagatelles [1533])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres épigrammes, sur ce blog, de la même époque 
et sur le thème de la violette :
Angelo Poliziano (1454 – 1494) :
Giovanni Antonio Taglietti (Italie, XVIe siècle) :
Giovanni Pontano (1429-1503) :

Sur le thème de la violette 
dans l'épigramme néolatine
Marcos Ruis Sánchez :

Nicolas Bourbon (1503-1550) : A une jeune fille / Nicolaus Borbonius : Ad puellam

D’où vient ce croît de flamme où s’avivent mes feux,
Belle fille, à l’instant que je mire tes yeux ?
Par ton œil droit, Vénus, rieuse, et par le gauche
Cet effronté d’Amour me dardent leurs épieux.
Pauvre de moi, que faire ? Il suffit d’une torche !
Infortuné, pourquoi devoir en subir deux ?

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Quid fit, ut inflammer magis, ac magis urar in horas,
Contemplans oculos pulchra puella tuos ?
Ex oculo dextro ridens Venus, ex sinistro
In me contorquet tela protervus Amor.
Me miserum, quid agam ? fax plus satis una fuisset,
Infelix, cogor cur ego ferre duas ?

(in Nugae / Bagatelles [1533])

Rose Ausländer (1901-1988) : Harlem

Mélancolique
Lune
Sur les slums

Des blues sanglotent
Dans des bars

Des canyons absorbent
Les étoiles

Rock-and-roll
Nuit-néon
Jusqu’à l’éveil
Du rêve diurne

Laisse luire
Ces tiennes
Dents de neige
Harlem

Quand la somnambule
Lune
Dans la gorge
Tombe

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Melancholischer
Mond
Über Slums

Blues schluchzen
In Bars

Canyons verschlucken
Die Sterne

Rock-and-roll
Neonnacht
Bis der Tagtraum
Erwacht

Lass leuchten
Deine
Schneezähne
Harlem

Wenn der Nachtwandler
Mond
In die Schlucht
Fällt

(in Hügel aus Äther unwiderruflich: Gedichte und Prosa 1966-1975)

Alfred Gong (1920 – 1981) : Manhattan spiritual

Hommes, femmes de Manhattan,
cachets, divan, sont sans secours,
farfouillez plutôt dans la Bible,
là est la voie vers la lumière.

Adam, bats-toi la côte à bleu
avec pomme et feuille de vigne.
Noé, mixte le Martini :
nous en avons assez de l’eau.
Josué, souffle en la trompette,
acier et verre, et rien ne croule.
Jonas, largue le sous-marin
et va manger à La Baleine.

À Manhattan, Babel nouvelle,
toutes langues du monde bruissent,
mais plus éloquent que les langues
ici l’argent se tait et parle.

Jacob, oublie donc ton échelle,
l’ascenseur va plus vite au but :
Rachel a de plus belles jambes –
Léa plus d’argent, de stature.
Caïn, jette ton arme au loin,
lève les mains, sors gentiment.
Petit Moïse à adopter !
– pour l’instant, aux Enfants trouvés.

Sur les radios de Manhattan
des anges chantent à poisseuse
voix de soprane, un ange chu
ronfle dans le métro sous terre.

Marie, bats ton tambour pour des
« Droits de la femme bien carrés ! »
Samson, ajuste ta perruque
et pars tout frais pour le combat.
Joseph, gentil patron de banque,
ne saisis pas notre fourbi.
Salomon, fini le harem,
tente un peu d’être monogame.

Hommes, femmes de Manhattan,
ayez toujours la Bible prête
en cuir, en lin, ou cartonnée,
ou encore en format de poche.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Männlein und Weiblein Manhattans,
helfen Couch und Pillen euch nicht,
schlagt dann in der Bibel nach,
sie weist euch den Weg ins Licht.

Adam, verbleu deine Rippe
samt Apfel und Feigenblatt.
Noah, mix den Martini:
wir haben das Wasser satt.
Josua, blas die Trompete,
Stahl und Glas, sie stürzen nicht ein.
Jonas, kriech aus dem U-Boot
und kehr « Zum Walfisch » ein.

Im Neubabel Manhattan
Lärmt’s in allen Zungen der Welt,
doch beredter als Zungen
schweigt hier und spricht das Geld.

Jakob, vergiß deine Leiter,
der Aufzug führt rascher zum Ziel:
Rachel hat schönere Beine –
Lea mehr Geld und Profil.
Kain, wirf fort deine Waffe,
Hände hoch und komm brav heraus!
Wer möchte Klein Moses adoptieren?
– z.Z. im Findelhaus.

In den Sendern Manhattans
singen Engel mit Sirup-Sopran,
ein gefallener Engel
schnarcht in der Untergrundbahn.

Miriam, schlag deine Trommel für
„Quadriertes Frauenrecht!“.
Simson, setz die Perücke auf
und zieh frisch ins Gefecht.
Josef, du gütiger Bankboß,
pfänd nicht unseren Kram.
Salomo, gib den Harem auf,
versuch’s mal monogam.

Männlein und Weiblein Manhattans,
habt immer die Bibel parat
in Leder, Leinen, Paperback
oder Westentaschenformat.

(in Israels letzter Psalm, 1995)

Immanuel Weissglas (1920-1979) : IL / ER

Nous levons des tombes en l’air et occupons
Avec femme et enfant l’endroit qu’on nous impose.
Fermes, nos pelletées ; eux autres au crincrin,
On excave une tombe et on part en dansant.

IL veut que plus impudemment sur ces boyaux,
L’archet passe, sévère ainsi qu’est son visage,
Joue tout doux de la mort, c’est un maître allemand,
Qui pareil au brouillard se glisse à travers champs.

Et quand, au soir, s’enfle sanglant le crépuscule,
J’ouvre en quête de sang une bouche opiniâtre,
Creusant pour tous une demeure dans les airs,
Aussi large qu’est le cercueil, aussi bornée
Qu’est l’heure de la mort.

IL joue dans la demeure avec des serpents, tonne,
et rédige des vers. Le soir en Allemagne
Tombe, il a la couleur des cheveux de Margot.
La tombe dans les nuages n’est pas étroite,
Car le trépas vaste était un maître allemand.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Wir heben Gräber in die Luft und siedeln
Mit Weib und Kind an dem gebotnen Ort.
Wir schaufeln fleißig, und die andern fiedeln,
Man schafft ein Grab und fährt im Tanzen fort.

ER will, daß über diese Därme dreister
Der Bogen strenge wie sein Antlitz streicht:
Spielt sanft vom Tod, er ist ein deutscher Meister,
Der durch die Lande als ein Nebel schleicht.

Und wenn die Dämmrung blutig quillt am Abend,
Öffn’ ich nachzehrend1 den verbissnen Mund,
Ein Haus für alle in die Lüfte grabend:
Breit wie der Sarg, schmal wie die Todesstund.

ER spielt im Haus mit Schlangen, dräut und dichtet,
In Deutschland dämmert es wie Gretchens Haar.
Das Grab in Wolken wird nicht eng gerichtet:
Da weit der Tod ein deutscher Meister war.

[1] Le Nachzehrer est, dans les légendes allemandes, une sorte de vampire qui, sans sortir de sa tombe, se nourrit du sang d’autrui.

Anonyme (IIIe siècle après J. C.) : Prière à la terre / Precatio terrae (vers 1 à 18)

Terre, sainte divinité, de qui procède la nature,
De qui tout naît, qu’en même lieu tu fais renaître
– Car tu pourvois toi seule aux besoins des humains,
Divine maîtresse du ciel, de la mer et de toutes les choses –,
Grâce à qui la nature fait silence et gagne le sommeil,
Toi qui ravives la lumière et qui dissipes les ténèbres :
Tu voiles l’ombre des enfers et le chaos démesuré,
Tu retiens vents, pluies et tempêtes,
Et, à ton gré, disperses et mêles les flots,
Tu chasses le soleil, déchaînes les bourrasques,
Et accrois à plaisir le jour plein d’allégresse.
Par ton soutien constant, la vie trouve ses vivres,
Et quand notre âme se retire, en toi nous nous réfugions :
Car tout ce que donnes te revient.
Dûment t’appelons-nous Grande, ô toi, mère des dieux,
Toi qui, par ta piété vainquis les volontés divines,
Ô toi mère avérée des dieux et des humains,
Sans qui rien ne mûrit et sans qui rien ne naît […]

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Dea sancta Tellus, rerum naturae parens,
quae cuncta generas et regeneras indidem,
quod sola praestas gentibus vitalia,
caeli ac maris diva arbitra rerumque omnium,
per quam silet natura et somnos concipit,
itemque lucem reparas et noctem fugas :
tu Ditis umbras tegis et immensum chaos
ventosque et imbres tempestatesque attines
et, cum libet, dimittis et misces freta
fugasque soles et procellas concitas,
itemque, cum vis, hilarem promittis diem.
Tu alimenta vitae tribuis perpetua fide,
et, cum recesserit anima, in tete refugimus :
ita, quicquid tribuis, in te cuncta recidunt.
Merito vocaris Magna tu Mater deum,
pietate quia vicisti divom numina ;
tuque illa vera es gentium et divom parens.
Sine qua nil maturatur nec nasci potest […]

(Auteur inconnu ; sans doute première moitié du IIIe siècle après J.C.)