Ludovik Paskalić / Ludovicus Paschalis (1500-1551) : La rose artificielle

(Dialogue entre le poète et la rose)

— Rose dressant la tête entre d’âpres épines,
Surpassant en parfum les safrans de Ghorgos,
Pourquoi les chauds soleils ne te rudoient-ils pas
Lorsque la canicule étincelle à l’excès ?
Pourquoi les froids hivers venteux point ne te blessent,
Quand la pluie du Verseau tombe à longues averses ?

— Dans ma grande beauté n’est pour rien la nature
Qui n’exerce aucun droit sur ma complexion.
Mes épines, ma fleur, façonnés en or fin,
Sont dues à l’art hors pair, aux mains, de ma Maîtresse.
Y entre aussi l’argent, et le cuir le plus souple
Des Sères, qu’elle a teint de diverses couleurs
Avant de l’imprégner de parfums d’Arabie.
Elle m’a tout donné des dons de la nature !

— Cela vaut mieux : vois-tu, ce qu’elle crée, bien vite
Se perd : mais la splendeur née de l’art est pérenne.

— Cette artiste nouvelle – est-ce étonnant ? – surpasse
La nature qui s’est, la faisant, surpassée.

— Fleurette, délicat présent de mon amour,
Ô, fais-moi jour et nuit penser à ma Maîtresse !


Dic rosa, quae spinas caput exeris inter acutas,
Coryciosque tuo vincis odore crocos,
Cur te Phoebei nequeunt violare calores,
Cum micat Icarii stella proterva Canis ?
Cur neque ventosae laedunt te frigora brumae,
Tros puer assiduo cum super imbre pluit.
Hunc mihi non tribuit tantum natura decorem,
Inque comas nullum jus habet illa meas:
Hunc florem, has spinas, tenui contexuit auro
Egregia Dominae ducta sed arte manus.
Addidit argentum, nec non mollissima Serum
Vellera, quae varius tinxerat ante color.
His simul intextis Arabas infudit odores,
Et mihi naturae munera cuncta dedit:
Hoc etiam praestat; quia, quod creat illa, repente
Effluit, at longus hic erit artis honor.
Nil mirum natura nova si vincitur arte
Illius, in qua se vicerat ipsa prius.
At tu dulce mei me, floscule, munus amoris,
Fac memorem Dominae nocte, dieque meae.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 7 [1720])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes Ludovik Paskalić sur ce blog :

Nathan Chytraeus (1543-1598) : Épigrammes

Le papillon

Pourquoi voler autour de la lampe allumée,
Malheureux papillon ? Pourquoi battre de l’aile
Pour des plaisirs si brefs, si funestes ? – Déjà
Ton aile brûle, et brûlent trompe et pattes,
Et les voici détruits : tu gis en mémorable
Exemple pour les cœurs pris d’un désir fatal,
Goutte de volupté déchaînant les marées
De milliers de douleurs qui les vont bourrelant.

Tromperie sur le prénom

Je croyais ton beau nom de « violette » issu
Lorsque tu fus connue de mes yeux, Violette.
Mais devant ton esprit, la beauté de ton dire,
Devant tes yeux ardents, tes mains vénussiennes :
« Pas “violette”, dis-je : un feu plus violent
Me brûle que n’en font fleur fraîche ou violette.
Ta violence est grande, elle excède mes forces.
Toi qui « Violente » es, non « Violette » : adieu !

Old and young ?

S’il vaut mieux qu’une vieille épouse un jouvenceau
Ou qu’un tendron convole avec un vieux qui tremble ?
Problème intéressant ; puisque tu m’y engages,
Je vais te le résoudre – écoute mes propos :
Mieux vaut le second cas : vieille avec jouvenceau,
Le pauvre bêchera tout seul un champ stérile ;
Tandis que le croulant, s’il épouse un tendron,
Se verra secondé par nombre de blondins.

Deux en un

D’un corps unique – Adam, premier roi de ce monde –
Bientôt deux furent faits – de cet unique corps :
D’une côte de l’homme, Ève, mère sublime,
Fut belle modelée par la paume de Dieu,
Qui voulut en retour que ces deux corps en un
Soient unis, s’associent, d’une douce façon.
Ainsi, quand d’un seul corps Dieu veut en former deux,
Qui ne font plus qu’un seul quand deux ils ont été.


Quid lychni circumvolitas miserabilis ignem
Papilio? quid deliciis tibi plaudis in istis
Tam brevibus, tam funestis? membranula adusta
Alarum jam cum rostro pedibusque perustis
Disperiit: tuque ipse iaces memorabile cunctis
Exemplum, quibus est cordi exitiosa libido,
Una voluptatis quîs guttula mille dolorum
Excitat assiduos cruciato in pectore fluctus.

Nobile de violis te nomen habere putabam,
Cognita quando oculis es, Violetta, meis.
Sed postquam ingenium sensi fandique leporem,
Ardentes oculos, Cyprigenasque manus
Cedite jam violae dixi: violentius uror,
Quam violae aut florum germina ferre queant.
Vis tibi major inest et nostris viribus impar
Sic violenta mihi, non Violetta, vale.

Sit ne rogas melius vetulam si ducat ephebus
Aut nubat tremulo si nova nupta seni.
Quaestio digna quidem ; cujus me solvere nodum
Si jubeas, a me talia dicta feres.
Hoc illo est melius, vetulae nam junctus ephebus
Hei miser in sterili solus arabit agro.
At senior teneram ducens aetate puellam,
Multorum juvenum sentiet auxilium.

Unum corpus erat primus rex orbis Adamus,
Facta sed ex uno hoc corpore mox duo sunt,
E costa humani generis quando aurea mater
Formata est digitis Eva venusta Dei,
Qui tamen haec voluit rursus duo corpora in unum
Conjungi dulci consociata modo.
Sic cum vult Dominus duo mox formantur ab uno,
Atque unum fiunt, iam duo quae fuerant.

(in Poematum Nathanis Chytraei praeter sacra omnium libri septendecim [1579])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Horace : Chantons Mercure (Mercuri, facunde nepos Atlantis, in Odes, I, 10)

Mercure éloquent petit-fils d’Atlas,
toi qui sus polir les façons brutales
des premiers humains par la voix et bel
___us de la palestre,

je vais te chanter, héraut des dieux et
du grand Jupiter, père de la lyre
courbe, et receleur de ce qui te plaît
___en gaie volerie.

Tu celas, petit, par ruse ses bœufs :
« Rends-les-moi ! » – sa voix t’en sommait, terrible :
Apollon, cherchant en vain son carquois,
___éclata de rire.

L’opulent Priam, que tu conduisais,
quittant Ilion, put tromper l’orgueil
atride, les feux thessaliens et
___l’ennemi de Troie.

En l’heureux séjour tu mènes les âmes
pieuses, contiens de ta verge d’or
la troupe sans corps, cher aux dieux d’en haut
___comme à ceux d’en bas.


Mercuri, facunde nepos Atlantis,
qui feros cultus hominum recentum
voce formasti catus et decorae
___more palaestrae,

te canam, magni Iovis et deorum
nuntium curvaeque lyrae parentem,
callidum quicquid placuit iocoso
___condere furto.

Te, boves olim nisi reddidisses
per dolum amotas, puerum minaci
voce dum terret, viduus pharetra
___risit Apollo.

Quin et Atridas duce te superbos
Ilio dives Priamus relicto
Thessalosque ignis et iniqua Troiae
___castra fefellit.

Tu pias laetis animas reponis
sedibus virgaque levem coerces
aurea turbam, superis deorum
___gratus et imis.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres odes d'Horace sur ce blog :

Elles sont trop nombreuses pour qu’on puisse en donner ici la liste :
si on est intéressé, saisir « Horace » dans l’outil de recherche
situé en haut à droite de cette page.

Horace : Le bateau de Virgile (Sic te diva potens Cypri, in Odes, I, 3)

____Déesse qui règnes sur Chypre,
et vous, frères d’Hélène, astres étincelants,
____guidez – et toi, père des vents,
seul soufflant l’Iapyx, les autres à l’attache –
____ce navire : il nous doit Virgile
qui lui fut confié. Qu’à la terre d’Attique
____il le remette sain de corps
et me conserve, à moi, la moitié de mon âme.
____Trois épaisseurs de chêne et bronze
lui entouraient le cœur, au premier qui risqua
____sur la mer violente un frêle
esquif, sans redouter ni fougueux Africus
____livrant bataille aux Aquilons,
ni Hyades bourrues, ni Notus en courroux
____– ce maître de l’Adriatique
qui soulève à sa guise et repose les flots ;
____ne redouta la mort en marche,
celui qui put, l’œil sec, voir les monstres nageants,
____la mer tumultueuse et les
par trop fameux écueils d’Acrocéraunia.
____En vain fut mis entre les terres
par un dieu perspicace un océan distinct,
____si malgré tout d’impies esquifs
franchissent, bondissants, les flots inviolables.
____Dans son audace à tout souffrir,
l’humaine race fond sur l’outrage interdit.
____Dans son audace, Prométhée,
par sa rouerie coupable, aux gens donna le feu ;
____feu pris aux demeures du ciel,
s’en vinrent, s’étendant sur la terre, langueur
____et fièvres en nouveau cortège,
et la mort obligée, jusqu’alors paresseuse
____et reculée, força le pas.
Dédale se risqua dans l’air vide, affublé
____de plumes refusées à l’homme ;
forcer l’Achéron fut l’un des travaux d’Hercule.
____Rien n’est trop haut pour les mortels ;
nous visons jusqu’au ciel, en notre déraison,
____– et criminels, ne supportons
que jette Jupiter ses foudres irrités.


___Sic te diva potens Cypri,
sic fratres Helenae, lucida sidera,
___ventorumque regat pater
obstrictis aliis praeter Iapyga,
___navis, quae tibi creditum
debes Vergilium; finibus Atticis
___reddas incolumem precor
et serves animae dimidium meae.
___Illi robur et aes triplex
circa pectus erat, qui fragilem truci
___commisit pelago ratem
primus, nec timuit praecipitem Africum
___decertantem Aquilonibus
nec tristis Hyadas nec rabiem Noti,
___quo non arbiter Hadriae
maior, tollere seu ponere volt freta.
___Quem mortis timuit gradum
qui siccis oculis monstra natantia,
___qui vidit mare turbidum et
infamis scopulos Acroceraunia?
___Nequicquam deus abscidit
prudens Oceano dissociabili
___terras, si tamen impiae
non tangenda rates transiliunt vada.
___Audax omnia perpeti
gens humana ruit per vetitum nefas;
___audax Iapeti genus
ignem fraude mala gentibus intulit;
___post ignem aetheria domo
subductum macies et nova febrium
___terris incubuit cohors
semotique prius tarda necessitas
___leti corripuit gradum.
Expertus vacuum Daedalus aera
___pennis non homini datis;
perrupit Acheronta Herculeus labor.
___Nil mortalibus ardui est;
caelum ipsum petimus stultitia neque
___per nostrum patimur scelus
iracunda Iovem ponere fulmina.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres odes d'Horace sur ce blog :

Elles sont trop nombreuses pour qu’on puisse en donner ici la liste :
si on est intéressé, saisir « Horace » dans l’outil de recherche
situé en haut à droite de cette page.

Horace : Supplique à Mercure (Mercuri nam te docilis magistro, in Odes, III, 11)

Mercure instructeur d’Amphion, l’élève
qui sut par ses chants remuer les pierres,
et toi, tortue creuse, apte à résonner
____au septain des cordes

autrefois sans voix ni charme, et qu’on aime
aux tables du riche, au temple, aujourd’hui :
modulez vos sons, que Lydé leur prête
____sa rétive oreille,

la jeune cavale en la vaste plaine
qui, jouant, gambade et craint qu’on la touche,
libre d’alliance et point mûre encore
____pour l’époux sans tact.

Tu peux entraîner le tigre à ta suite,
les forêts, freiner les ruisseaux rapides ;
à tes chatteries céda le portier
____du palais cruel

Cerbère ; et pourtant, comme les Furies,
il a sur la tête  un cent de serpents ;
répugnante haleine et sang croupi sourdent
____de sa gueule triple.

Mieux : Ixion même et Tityos ont
ri à contre-cœur, l’urne est restée sèche
l’instant que ton chant délectable fut
____baume aux Danaïdes.

Chante pour Lydé le crime des vierges,
leur fameux supplice et le tonneau vide
d’une eau qui se perd par le trou du fond,
____les arrêts tardifs

guettant le délit même où règne Orcus.
Les impies – de pis, qu’auraient-elles fait ? –,
les impies ont mis, d’un fer inflexible,
____ leurs maris à mort.

Une seule en tout, digne des flambeaux
de son mariage, a fait à son père
parjure un mensonge insigne et sera
____célèbre à jamais :

« Lève-toi », dit-elle, à son jeune époux,
« lève-toi, qu’un long sommeil ne te vienne
d’où tu ne crains pas. Trompe ton beau-père,
____des sœurs criminelles

qui sèment la mort, telles des lionnes
chacune à son veau. Moi, plus tendre qu’elles,
je ne te tuerai ni ne te tiendrai
____sous aucun verrou.

Mon père peut bien m’accabler de chaînes
– j’ai sauvé, clémente, un malheureux homme ! –
ou bien m’embarquant me reléguer loin
____dans la Numidie.

Va par terre et mer, Vénus et Nuit sont
pour toi, va, bon vent ! et, sur mon tombeau,
grave quelque plainte où mon souvenir
____se verra gardé. »


Mercuri, – nam te docilis magistro
movit Amphion lapides canendo, –
tuque testudo resonare septem
____callida nervis,

nec loquax olim neque grata, nunc et
divitum mensis et amica templis,
dic modos, Lyde quibus obstinatas
____applicet auris,

quae velut latis equa trima campis
ludit exultim metuitque tangi,
nuptiarum expers et adhuc protervo
____cruda marito.

Tu potes tigris comitesque silvas
ducere et rivos celeres morari;
cessit inmanis tibi blandienti
____ianitor aulae

Cerberus, quamvis furiale centum
muniant angues caput eius atque
spiritus taeter saniesque manet
____ore trilingui.

Quin et Ixion Tityosque voltu
risit invito, stetit urna paulum
sicca, dum grato Danai puellas
____carmine mulces.

Audiat Lyde scelus atque notas
virginum poenas et inane lymphae
dolium fundo pereuntis imo
____seraque fata,

quae manent culpas etiam sub Orco.
Impiae (nam quid potuere maius?)
impiae sponsos potuere duro
____perdere ferro.

Una de multis face nuptiali
digna periurum fuit in parentem
splendide mendax et in omne virgo
____nobilis aevom,

« Surge », quae dixit iuveni marito,
« surge, ne longus tibi somnus, unde
non times, detur; socerum et scelestas
____falle sorores,

quae velut nactae vitulos leaenae
singulos eheu lacerant. Ego illis
mollior nec te feriam neque intra
____claustra tenebo.

Me pater saevis oneret catenis,
quod viro clemens misero peperci,
me vel extremos Numidarum in agros
____classe releget.

I, pedes quo te rapiunt et aurae,
dum favet Nox et Venus, i secundo
omine et nostri memorem sepulcro
____scalpe querellam. »


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres odes d'Horace sur ce blog :

Elles sont trop nombreuses pour qu’on puisse en donner ici la liste :
si on est intéressé, saisir « Horace » dans l’outil de recherche
situé en haut à droite de cette page.

Horace : Le retour de l’ami (O saepe mecum tempus in ultimum, in Odes, II, 7)

Nous avons frôlé bien souvent la mort
quand nous servions tous deux sous Brutus :
qui donc t’a rendu, citoyen de Rome,
au ciel d’Italie, aux dieux de nos pères,

Pompée, le meilleur de mes camarades ?
– qu’avons-nous souvent tué le temps long
buvant du vin pur, couronnes en tête
et les cheveux oints d’huile de Syrie !

Nous avons vécu Philippes, la prompte
fuite où j’ai, piteux, jeté ma rondache,
quand, bravoure à bas, nos fiers combattants
mordirent un sol ignominieux.

Mercure eut tôt fait de m’ôter, tremblant,
me couvrant de brume, à nos ennemis ;
mais toi, te plongeant dans la guerre encore,
l’onde t’emporta sur ses flots houleux.

Rends à Jupiter l’agape promise ;
viens t’étendre, las d’un si long service,
dessous mon laurier ; vide sans compter
les cruchons de vin que je te destine.

D’oublieux massique emplis à ras-bord
des coupes polies, tire les parfums
des profonds écrins en forme de conque.
Qui s’empressera, tressant l’ache fraîche,

le myrte ? Et Vénus, qui nommera-t-elle
roi de ce festin ? – Je veux qu’on banquète
comme en Thrace on fait : doux m’est de fêter
jusqu’à déraison l’ami de retour.


O saepe mecum tempus in ultimum
deducte Bruto militiae duce,
__quis te redonavit Quiritem
_dis patriis Italoque caelo,

Pompei, meorum prime sodalium,
cum quo morantem saepe diem mero
__fregi, coronatus nitentis
_malobathro Syrio capillos?

Tecum Philippos et celerem fugam
sensi relicta non bene parmula,
__cum fracta virtus et minaces
_turpe solum tetigere mento;

sed me per hostis Mercurius celer
denso paventem sustulit aere,
__te rursus in bellum resorbens
_unda fretis tulit aestuosis.

Ergo obligatam redde Iovi dapem
longaque fessum militia latus
__depone sub lauru mea, nec
_parce cadis tibi destinatis.

Oblivioso levia Massico
ciboria exple, funde capacibus
__unguenta de conchis. Quis udo
_deproperare apio coronas

curatve myrto? Quem Venus arbitrum
dicet bibendi? Non ego sanius
__bacchabor Edonis: recepto
_dulce mihi furere est amico.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres odes d'Horace sur ce blog :

Elles sont trop nombreuses pour qu’on puisse en donner ici la liste :
si on est intéressé, saisir « Horace » dans l’outil de recherche
situé en haut à droite de cette page.

John Owen (1564 ? – 1628 ?) : Épigrammes

Le sommeil et la mort

Je semble, quand je dors, mort pour un temps, pourtant
il n’y a, dans ma vie, nul aussi doux moment.
Si amère est la mort ? – Je m’en étonne fort :
si doux est le sommeil, image de la mort !

Des fleuves et des hommes

Ru de ru se distingue ainsi que nous de nous
tant que notre vie roule et que les fleuves coulent.
Les rus à l’estuaire ont tous le même goût :
nous, la mort nous confond comme la mer les ondes.

Amour grammatical

Qui aime est asservi, maître est qui est aimé :
« aimer » c’est le passif, et « être aimé » l’actif.

Le sang

Je suis vermeil que c’est merveille, et cours en corps,
roule, sanglant, pareil à sanglard, vais en veines.

L’amour

Commence doux, finit amer,
gai vient l’amour , triste s’en va,
l’eau douce accourt, voulant la mer,
mais sel goûté, amère coule.

Le secret de l’amour

Rarement est aimé qui aime,
pour être aimé, rends-toi aimable
à toutes; mais veux-tu d’aucune
n’être aimé ? Aime !

 Les amants

L’amour se terre en nous tel le feu dans le bois,
comme le feu le bois, l’amour vif nous consume.
Mais le bois devient cendre, et le feu fumeroles
– nous, cendre, et nos amours, quoi d’autre que fumée ?

La vie, l’amour

C’est une loi : tout ce qu’on fait trouve son terme,
nais la vie et l’amour ont leur terme en horreur.


In somnis quamquam simulo pro tempore mortem,
Non est pars vitae dulcior ulla meae.
Permirum est in morte igitur quid tam sit amarum,
Tam dulcis cum sit mortis imago, sopor.

Flumina fluminibus distant, sic nos quoque nobis ;
Dum sumus in vita nos, fluviique via.
Ingressis pelagum sapor amnibus omnibus idem ;
Mors omnes homines aequat, ut aequor aquas.

Quisquis amat servit, dominatur quisquis amatur ;
Quisquis amat patitur, quisquis amatur agit.

Sum crudus, vocor inde cruor ; per corpora curro.
Volvor, et in venis sanguis ut anguis eo.

Principium dulce est, at finis amoris amarus;
laeta venire Venus, tristis abire solet.
Flumina quaesitum sic in mare dulcia currunt;
postquam gustarunt aequor, amara fluunt.

Rarus amatur amans; ut ameris, amabilis esto
omnibus; a nulla vis ut ameris? Ama!

Est amor in nobis, in lignis ut latet ignis,
ignis uti lignum, nos levis urit amor.

ligna sed in cineres vanescunt, ignis in auras;
nos cinis, et noster, quid nisi fumus, amor?

Omnis ad extremum properet licet actio finem;
oderunt finem vita Venusque suum.

(in Epigrammata [1606])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Bolaño et ses doubles (à propos du Roman de Bolaño, d’Éric Bonnargent et de Gilles Marchand, aux éditions du Sonneur)

BolañoIl y a des livres qu’on aborde avec circonspection, doutant, comme eût dit Swann, qu’ils soient notre « genre », dès lors qu’on n’a guère d’appétence, d’ordinaire, pour la cocotte anglomaniaque (ou latina) outrageusement fardée, peu soucieuse de la langue dont elle use à profusion. Je n’ai jamais lu Bolaño, et si j’ai des projets de lecture, il n’en fait pas partie ; j’ai bien tenté d’aller vers Pynchon et quelques autres héros contemporains d’une certaine littérature : mais en vain, cette certaine littérature n’est décidément pas « mon genre ».

Pour Le Roman de Bolaño, en un mot : ce n’était pas gagné d’avance ; d’autant qu’il en allait de surcroît d’un roman épistolaire, et d’un roman épistolaire écrit à quatre mains.

De roman épistolaire, le dernier que j’avais lu, c’était Eux sur la photo qui ne m’avait laissé qu’un assez bon souvenir – on a en tête, pour avoir un peu lu, de si parfaits modèles ! comment, sinon les dépasser, sinon les égaler, au moins leur arriver ne fût-ce qu’à la cheville ? La technique, dont on comprend bien en quoi elle a pu, à telle époque, innover, semble actuellement sans grande possibilité d’évolution – ou alors, qu’on me dise comment on écrit de nos jours des romans par lettres autrement qu’ont fait Choderlos de Laclos et Rousseau de leur temps.

L’écriture à quatre mains, quant à elle, n’a plus guère d’adeptes aujourd’hui, sans doute parce qu’on attend moins, dans une certaine conception de la littérature, une histoire racontée à deux bouches sur fond de projet vaguement naturaliste, qu’une langue où l’auteur se fait entendre en sa singularité – le style est, plus que le vu, la vision du monde. Qu’on me dise qui lit encore les Erckmann-Chatrian, frères Marguerite, frères Tharaud et autres Goncourt ? Pas grand monde à coup sûr, et pour cause : comment synthétiser deux voix, même fraternelles, si ce n’est par l’estompe de toute inflexion personnelle, au profit d’une voix de synthèse, parfaitement impersonnelle – et par trop fonctionnelle ?

*

C’est dans ces dispositions a priori peu favorables que j’ai lu Le Roman de Bolaño, sous la double signature d’Éric Bonnargent et de Gilles Marchand.

Pas lu : dévoré.

Et devant me retenir, dans ma manducation gloutonne, pour prendre le temps d’annoter ça et là : parce que ça me parlait à voix non pas de duo fondu dans l’unicité, comme j’avais pu le craindre, mais à voix multiples, en chœur, dans une intertextualité d’où émergeaient Verlaine, Dante, Baudelaire, Zola, Cendrars et bien d’autres encore – dont certains m’ont sans doute échappé –, conjurant de la sorte la simple et banale narration pour aller vers autre chose de bien plus complexe et plus intéressant, comme il est stipulé p. 135 : Un roman qui reprendrait votre histoire, ce serait trop narratif… Trop lisible, vous voyez ? Il se réduirait à des péripéties. Or, ce qui m’intéresse, c’est la vérité, la vérité patibulaire du monde. Et on n’est pas là, en effet, dans une simplicité romanesque, dans une réduction narrative, qui se satisferaient d’une intrigue bien ficelée – et qui l’est d’ailleurs, et même excellemment, puisque le livre vous tient en haleine jusqu’à la dernière page, sans jamais d’ennui, pour répondre à la question posée p. 106 : [Je dois] comprendre ma présence dans les romans signés Roberto Bolaño ; pas que dans une histoire, non, mais dans une épaisseur intellectuelle qui, à mon sens, donne à ce livre une part essentielle de sa force et de sa beauté.

Je ne connais pas de grand roman qui ne reflète, d’une manière ou d’une autre, une conception de la littérature, et de l’art romanesque en particulier : cela, nos deux auteurs – dont l’un est, ne l’oublions pas, critique littéraire, fait mis du reste en exergue p. 105 où est mentionné son blog – non seulement le savent mais ne manquent pas de le mettre en pratique, allant jusqu’à le marteler p. 136 : Moi, si je devais me servir de vous, je vous réinventerais, je ne garderais que quelques éléments de votre histoire et en profiterais pour parler d’autre chose – de littérature, certainement.

C’est là sans doute – cette mise en abyme – ce qui fait du Roman de Bolaño un de ces textes qu’on retiendra : parce qu’il pense ce qu’il dit, sans pour autant – c’est toujours un danger potentiel – tomber dans le didactisme. J’ai souri à mes préventions initiales en lisant, p. 105 […] les déclarations contradictoires de Bolaño et de Porta à propos de la rédaction à quatre mains. Elles ont confirmé mes soupçons au sujet du procédé : je tiens pour impossible la réussite d’un livre ainsi écrit par deux personnes, nécessairement différentes dans leur manière de travailler et de penser.  et p. 136, Le roman épistolaire est un genre oublié, que je n’ai d’ailleurs encore jamais exploité, et qui me permettrait d’introduire de la discontinuité dans le récit, de jouer au chat de Schrödinger. Preuves qu’elles étaient, mes préventions, bien peu fondées, bien mal venues.

Et preuves, s’il en fallait, que la vraie littérature n’est jamais dupe d’elle-même, qu’elle se pense, se réfléchit, s’écrit sans naïveté. On a là un vrai roman, relevant de la vraie littérature, celle nourrie des voix antécédentes – des fameuses voix chères qui se sont tues citées p. 64, et qui ont, peu ou prou, relaté la même chose : Je crois que la littérature s’abreuve à la source du mal. Tous les grands écrivains ont plongé leur regard dans le mal de leur époque, tous ont sondé le bouillonnement de la cruauté humaine : Homère, Sophocle, Dante – et Bolaño bien entendu. (p.92)

C’est que la littérature n’est pas affaire d’invention mais de mémoire (cf. p. 112 : […] pour écrire des romans, il n’est pas tant nécessaire d’avoir de l’imagination que de savoir combiner des souvenirs) – le classicisme français n’est ainsi qu’une vaste paraphrase des auteurs de l’Antiquité –, mais qu’elle s’apparente à quelque chambre d’échos où elle amplifie, distord, recrée les sons du monde plutôt qu’elle ne les enregistre et ne les restitue : Le roman réaliste ? Ce n’est qu’une reconstruction artificielle de la réalité, sa réinvention. Il contente le lecteur parce qu’il lui fait croire que le monde est simple, linéaire, logique. […] Le réel est anarchique, kaléidoscopique. (p. 135).

Le Mal est ainsi, dans Le Roman de Bolaño dont il est le thème central, incarné dans une de ses plus anciennes figures : celle du Minotaure, dont les premières évocations littéraires, couplées à celles du labyrinthe, sont vieilles de quelque vingt-trois siècles : mais constamment reprise par les auteurs d’Europe et d’ailleurs tout au long de ces deux millénaires qui nous séparent d’Apollodore, parce que c’est un mythe, et que les mythes nous parlent des hommes et de leur psychisme, et qu’il n’est pas besoin d’inventer ex nihilo puisque l’existant nous est fourni par la tradition, qu’on l’a sous les yeux, dans les livres. L’éternel humain est la matière de l’éternelle littérature, laquelle varie au sens de la variation musicale : la même, mais différente, et ce sont ces légères différences qui nous plaisent, autant que la phrase initiale – qu’on pense au jazz.

C’est ce qu’on découvre en lisant ce roman : une vaste variation, remarquablement construite, remarquablement intelligente, et qu’on goûte avec un plaisir multiple – intellectuel, esthétique, narratif, sans que soit close la liste des qualificatifs.

*

Bref, on l’aura compris : je bats ma coulpe, Le Roman de Bolaño a renvoyé dans leurs cordes mes a priori. J’aimerais avoir convaincu celles et ceux qui pourraient avoir les mêmes de leur tordre le cou : on est là face à un texte puissant, pensé, de forte orchestration, qui travaille l’esprit, la sensibilité, qui peut se prévaloir d’une dimension cathartique.

Ce n’est pas rien dans le concert actuel.

Je vous fiche mon billet que vous ne regretterez pas de vous plonger dans cette écriture – à deux voix et par lettres – de l’universel humain.

Horace : Phyllis est invitée (Est mihi nonum superantis annum, in Odes, IV, 11)

J’ai chez moi un cruchon plein d’un vin d’Albe vieux
de plus de neuf années, j’ai dans mon potager
de l’ache pour, Phyllis, t’en tresser des couronnes
_____et du lierre à foison

pour, liant tes cheveux, rehausser ton éclat ;
ma maison resplendit d’argenterie, l’autel
ceint de chaste verveine aspire au sang d’agneau
_____que je vais y verser ;

en tout, la main s’empresse, et çà, et là, c’est une
mêlée de serviteurs, de servantes, qui courent
– les flammes, vacillant, font tourner sur leurs crêtes
_____une fumée noirâtre.

Que tu saches au moins pour quelle occasion
tu es priée : tu viens pour célébrer les Ides
– dont c’est le premier jour, mi-avril, mois voué
_____à Vénus la marine ;

je les fête à raison – mon propre anniversaire
ne m’est pas plus sacré –, puisque mon cher Mécène
y est venu au monde et compte depuis lors
_____de nombreuses années.

Télèphe que tu veux, ce jeune homme point fait
pour toi, est possédé par une fille riche
dont la frivolité le retient dans des chaînes
_____où il prend son bonheur.

Phaéton foudroyé s’effrayant et chassant
ses avides espoirs et Pégase l’ailé
chargé d’un cavalier mortel – Bellérophon
_____t’engagent gravement

à rechercher toujours ce qui te correspond,
et à te refuser trop différent de toi
– dis-toi que c’est néfaste. Allez, viens, toi qui mets
_____un terme à mes amours

(je ne brûlerai point après toi pour une autre),
instruis-toi de ces airs, répète-les à voix
belle ; les noirs soucis n’ont plus la même ampleur
_____devant les mélodies.


Est mihi nonum superantis annum
plenus Albani cadus, est in horto,
Phylli, nectendis apium coronis,
___est hederae vis

multa, qua crinis religata fulges,
ridet argento domus, ara castis
vincta verbenis avet immolato
___spargier agno;

cuncta festinat manus, huc et illuc
cursitant mixtae pueris puellae,
sordidum flammae trepidant rotantes
___vertice fumum.

Ut tamen noris quibus advoceris
gaudiis, Idus tibi sunt agendae,
qui dies mensem Veneris marinae
___findit Aprilem,

iure sollemnis mihi sanctiorque
paene natali proprio, quod ex hac
luce Maecenas meus affluentis
___ordinat annos.

Telephum, quem tu petis, occupavit
non tuae sortis iuvenem puella
dives et lasciva tenetque grata
___compede vinctum.

Terret ambustus Phaethon avaras
spes et exemplum grave praebet ales
Pegasus terrenum equitem gravatus
___Bellerophontem,

semper ut te digna sequare et ultra
quam licet sperare nefas putando
disparem vites. Age iam, meorum
___finis amorum

(non enim posthac alia calebo
femina), condisce modos, amanda
voce quos reddas; minuentur atrae
___carmine curae.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres odes d'Horace sur ce blog :

Elles sont trop nombreuses pour qu’on puisse en donner ici la liste :
si on est intéressé, saisir « Horace » dans l’outil de recherche
situé en haut à droite de cette page.

Horace : un flambeau qui n’est plus que cendre (Audivere, Lyce, di mea vota, in Odes, IV, 13)

Les dieux ont entendu mes vœux, Lycé, les dieux
me les ont entendus : tu deviens vieille femme
_____mais veux paraître belle,
__jouant, buvant, non sans toupet,

d’un chant tremblant, pompette, appelant Cupidon
– lequel traîne le pas, découchant chez Chio
_____aux belles joues, si fraîche,
__et si brillante citharède.

Intraitable, il traverse en sa volée les chênes
secs et te fuit : c’est que ne sont pour t’embellir
_____tes dents jaunies, tes rides,
__ni la neige de tes cheveux.

Ni la pourpre de Cos, ni les gemmes de prix
ne te ramèneront ces années reléguées
_____par le jour fugitif
__dans un passé où il les cèle.

Où donc ont fui Vénus, hélas ! carnation,
harmonieux maintien ? Qu’as-tu de celle, celle
_____qui, respirant l’amour,
__m’avait à moi-même arraché,

heureuse après Cinare – on savait les mimiques
de ton charmant minois ? Le destin a donné
_____peu d’années à Cinare,
__mais il te gardera longtemps,

Lycé, d’âge semblable à la vieille corneille,
pour que nos jeunes gars puissent voir, enjoués,
_____riant à pleine gorge,
__un flambeau qui n’est plus que cendre.


Audivere, Lyce, di mea vota, di
audivere, Lyce: fis anus, et tamen
____vis formosa videri
__ludisque et bibis impudens

et cantu tremulo pota Cupidinem
lentum sollicitas. Ille virentis et
____doctae psallere Chiae
__pulchris excubat in genis.

Importunus enim transvolat aridas
quercus et refugit te quia luridi
____dentes, te quia rugae
__turpant et capitis nives.

Nec Coae referunt iam tibi purpurae
nec cari lapides tempora, quae semel
____notis condita fastis
__inclusit volucris dies.

Quo fugit Venus, heu, quoue color, decens
quo motus? Quid habes illius, illius,
____quae spirabat amores,
__quae me surpuerat mihi,

felix post Cinaram notaque et artium
gratarum facies? Sed Cinarae brevis
____annos fata dederunt,
__servatura diu parem

cornicis vetulae temporibus Lycen,
possent ut iuvenes visere fervidi
____multo non sine risu
__dilapsam in cineres facem.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres odes d'Horace sur ce blog :

Elles sont trop nombreuses pour qu’on puisse en donner ici la liste :
si on est intéressé, saisir « Horace » dans l’outil de recherche
situé en haut à droite de cette page.