Andrew Forster (né en 1964) : L’Homme qui chuchotait à l’oreille des chevaux / Horse Whisperer

C’est moi qu’ils appelaient
quand leurs chevaux s’ébrouaient, quand piaffaient
les sabots, traçant des cercles sur le sol
et que les muscles moirés se refusaient à la charrue.
Mon secret, c’était une serviette-éponge, retirée sanglante
de la bouche d’un poulain nouveau-né,
imprégnée de romarin, de cinnamome,
talisman pour attirer les géants tendres
vers mes paumes.

C’est moi qu’ils appelaient
quand leurs chevaux se cabraient devant la paille en feu
et que leurs yeux se révulsaient dans les têtes augustes.
D’un sachet, je tirais un bréchet de grenouille
joint à un bout de charogne,
autre effroi pour contrer l’effroi du feu,
je pouvais avec ça conduire les chevaux,
tels des enfants
sans défense, en lieu sûr.

J’ai juré de ne pas divulguer
ce legs de chuchotis
mais les tracteurs sont venus dans les champs
comme une mise en garde. Le sel de la terre, je ne le fus
plus. Du haut des chaires, et d’un ton de mépris,
on m’a nommé démon, sorcier,
à coups de fourche on m’a chassé des villages et des fermes.

Mes dons furent instruments de revanche.
Un sortilège infect au haut d’une porte d’écurie
et l’étalon fiable, on ne pouvait
plus le monter. Puis j’ai rejoint les rodéos
avec d’autres de mon espèce,
dans les contrées à mille lieues de nos affaires.

Ils continuent de me manquer. Le Shire, le Clydesdale, le Suffolk.
Le brûlant du respire, le brillant des veines,
l’amble stable et la fierté,
plus que tout la fierté.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

They shouted for me
when their horses snorted, when restless
hooves traced circles in the earth
and shimmering muscles refused the plough.
My secret was a spongy tissue, pulled bloody
from the mouth of a just-born foal,
scented with rosemary, cinnamon,
a charm to draw the tender giants
to my hands

They shouted for me
when their horses reared at the burning straw
and eyes revolved in stately heads.
I would pull a frog’s wishbone,
tainted by meat, from a pouch,
a new fear to fight the fear of fire,
so I could lead the horses,
like helpless
children, to safety.

I swore I would protect
this legacy of whispers
but the tractor came over the fields
like a warning. I was the life-blood
no longer. From pulpits
I was scorned as a demon and witch.
Pitchforks drove me from villages and farms.

My gifts were the tools of revenge.
A foul hex above a stable door
so a trusted stallion could be ridden
no more. Then I joined the stampede,
with others of my kind,
to countries far from our trade.

Still I miss them. Shire, Clydesdale, Suffolk.
The searing breath, glistening veins,
steady tread and the pride,
most of all the pride.

(in Fear of Thunder, Flambard Press, 2007)

William Blake (1757-1827) : La Rose malade / The sick rose

Ô Rose, tu languis !
Car le ver invisible
Qui vole dans la nuit,
Dans la hurlante trombe,

A su trouver ton lit
De jouissance pourpre ;
Son secret amour sombre
Anéantit ta vie.


O Rose, thou art sick!
The invisible worm,
That flies in the night,
In the howling storm,

Has found out thy bed
Of crimson joy;
And his dark secret love
Does thy life destroy.

(in Songs of experience, 1794)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


On peut entendre ici la très belle – et dramatique – mise en musique du poème par Benjamin Britten (in Serenade for Tenor, Horn and Strings, Op. 31, 1943)

Saint Augustin : Comment la beauté divine s’empare de l’homme

C’est sur le tard je t’ai aimée, ô beauté si antique et si nouvelle ! C’est sur le tard je que t’ai aimée ! Et voici : tu étais dans et j’étais hors, et c’est hors que je te cherchais ; et sur toutes formes belles par toi créées, difforme je me ruais. Avec moi tu étais, avec toi je n’étais point. Loin de toi me tenait cela qui, s’il n’était en toi, point ne serait. Tu appelas, crias, tu rompis ma surdité. Tu fus ardeur, tu fus splendeur, tu mis en fuite ma cécité. Tu fus parfum, et j’approchai mon souffle –  je t’inspire. Je goûtai – rien ne calme ma faim, rien ne calme ma soif. Tu me touchas – je fus flamme vers ta sérénité.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Sero te amavi, pulchritudo tam antiqua et tam nova! sero te amavi! Et ecce intus eras, et ego foris, et ibi te quærebam; et in ista formosa quae fecisti, deformis irruebam. Mecum eras, et tecum non eram. Ea me tenebant longe a te, quae si in te non essent, non essent. Vocasti, et clamasti, et rupisti surditatem meam. Coruscasti, splenduisti, et fugasti caecitatem meam. Fragrasti, et duxi spiritum, et anhelo tibi. Gustavi, et esurio, et sitio. Tetigisti me, et exarsi in pacem tuam.

(in Les Confessions (Livre 4, XVII, 38)

Simon Armitage : Le Clown punk / The clown punk

Rentrant chez soi, roulant par les quartiers poissards,
on voit de temps en temps le clown des boulevards,
genre panière à linge et tout juste levé
déambulant, halant un chien en laisse. Mais

ne riez pas : sa peau d’homme, en chaque pixel,
a été mitraillée à l’encre indélébile ;
quand à l’arrêt aux feux le voici qui traverse,
pensez-y : dans trente ans, de quoi  aura-t-il l’air,

scalp en peau de chagrin, maigrichon de la bouille,
hautement punk encor, tatoué de barbouille ?
Gamins derrière assis, qui tressaillez, hurlez
quand sur le pare-brise il plaque son portrait,

fixez bien le clown punk tagué de la trombine :
– hop, un coup d’essuie-glace, et que tombe la bruine.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

*** 

Driving home through the shonky side of town,
three times out of ten you’ll see the town clown,
like a basket of washing that got up
and walked, towing a dog on a rope. But

don’t laugh: every pixel of that man’s skin
is shot through with indelible ink;
as he steps out at the traffic lights,
think what he’ll look like in thirty years’ time –

the deflated face and shrunken scalp
still daubed with the sad tattoos of high punk.
You kids in the back seat who wince and scream
when he slathers his daft mush on the windscreen,

remember the clown punk with his dyed brain,
then picture windscreen sweepers, and let it rain.

(in Tyrannosaurus Rex versus the Corduroy Kid, éd. Faber and Faber,2006) 

Simon Armitage (né en 1963), Soir / Evening

Tu as douze ans, tout au plus treize,
Tu quittes la maison par la petite porte.
Tu as le temps. Tu as promis
de ne pas t’attarder, de ne pas aller loin.

Tu apprendras un jour le nom de tous les arbres.
Tu prends à gauche sous la crête,
gagnes la piste cavalière entre deux rus.
Voici Wool Clough. Voici Riyd Edge.

Pic encore ensoleillé. Mais
le soir. Le soir qui te surprend dans la montée.
La brune fait aller ses doigts sur tes vertèbres.
Tourne talons. À ton retour

l’enfant dort dans son lit, trop grand pour le berceau.
Ta femme à la chandelle entretient les habits.
Désolé. Tu pensais
qu’il était tôt. Comment s’est-il donc fait si tard ?

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

*** 

You’re twelve. Thirteen at most.
You’re leaving the house by the back door.
There’s still time. You’ve promised
not to be long, not to go far.

One day you’ll learn the names of the trees.
You fork left under the ridge,
pick up the bridleway between two streams.
Here is Wool Clough. Here is Royd Edge.

The peak still lit by sun. But
evening. Evening overtakes you up the slope.
Dusk walks its fingers up the knuckles of your spine.
Turn on your heel. Back home

your child sleeps in her bed, too big for a cot.
Your wife makes and mends under the light.
You’re sorry. You thought
it was early. How did it get so late?

(in Tyrannosaurus Rex versus the Corduroy Kid, éd. Faber and Faber,2006) 

Truandailles 1890 : Jean Richepin, aux éditions du Vampire Actif

Hormis les quelques « grands » noms de cette époque qu’ils semblent avoir phagocytée et s’être, pour ainsi dire, appropriée, quel « honnête homme » d’aujourd’hui pourrait citer ceux des autres romanciers ou auteurs de nouvelles des années 1890 ? C’est qu’ils appartiennent, pour la plupart, à cette génération des auteurs nés aux alentours de 1850, qui n’est plus celle du romantisme, ni celle du réalisme ou de son avatar, le naturalisme. De quel mouvement pourraient-ils bien se prévaloir ? Le symbolisme n’a guère, que l’on sache, franchi les limites de la poésie et du théâtre : on est, en 1890, dans un de ces entre-deux que l’histoire littéraire ne reconnaît qu’après coup : la génération précédente a donné ce qu’elle a pu, la brillante génération des natifs de 1870, encore à la fleur de l’âge, n’a guère eu le temps de produire – si l’on met à part le précoce Jean de Tinan, mort trop jeune pour que son œuvre courte pût s’inscrire dans notre patrimoine littéraire – et dont certains procédés, en particulier dans Penses-tu réussir ? (1897) sont proches de ceux décrits ci-dessous. Émergent, parmi nombre d’oubliés, Zola, le dernier Maupassant, Mirbeau, Verne, France, Bloy – ce dernier sans doute le plus fortement typé de cette petite clique, qui publie d’ailleurs, dans le domaine narratif, en 1893 son magnifique Sueurs de sang.

Dès lors : qu’écrire, et comment, en 1890, qui ne soit une resucée, un prolongement des écritures antécédentes, qui ne s’inscrive dans les courants répertoriés de l’époque, et qui manifeste donc une originalité qui surprenne le lecteur, si le lecteur a envie d’être surpris, et lui apporte, peut-être, cette nouvelle vision du monde que lui donnera la lecture de Proust, mais plus tard, ou celle d’un Paul Morand – dont le même Proust, dans Le Temps retrouvé, soulignera, sans le citer nommément, le regard novateur, au point de lui faire oublier celui de France-Bergotte ? L’heure n’est pas encore aux convulsions du langage – pensons à Cendrars ou à Tzara –, ni même à cette introspection convulsive timidement amorcée dès 1888, avec le recours au monologue intérieur, par un Édouard Dujardin, dans Les Lauriers sont coupés.

Donc: qu’écrire ? Mais Truandailles, bien évidememnt, quand on a quarante ans, et qu’on s’appelle Jean Richepin.

***

Les marginaux, de ceux qui font trembler le bourgeois, n’ont pas manqué d’empreindre de leur présence une part non-négligeable de la littérature du 19ème siècle (Hugo, bien sûr, mais aussi Murger, etc.) ; ils constituent même un excellent fond d’édition, si on en juge par les succès d’un Eugène Sue, par exemple (Les Mystères de Paris), ou d’un Vidocq (dans ses Mémoires).

La recette de leur exploitation littéraire est simple – que Zola d’ailleurs, et les Goncourt, reprendront pour partie à leur compte : en gros, faire vivre ces milieux interlopes, et faire parler ces gens comme ils parlent réellement, dans l’étrangeté de leur langage, autant que sont étranges leurs codes et leur façon d’être – en un mot, montrer, exhiber, leur a-normalité, en ceci qu’il s’agit de « monstres », si on s’en tient à l’acception antique du terme[1].

Exhiber, oui, des monstres, écrire une littérature de Foire du Trône (qu’évoque d’ailleurs Richepin, dans Truandailles, lui donnant son ancienne appellation de foire au pain d’épice).

Chez Sue, cela donne ceci : un projet ; une exécution (les citations sont tirées des toutes premières pages des Mystères de Paris) :

Projet : Ce début [des Mystères de Paris] annonce au lecteur qu’il doit assister à de sinistres scènes ; s’il y consent, il pénétrera dans des régions horribles, inconnues ; des types hideux, effrayants, fourmilleront dans ces cloaques impurs comme les reptiles dans les marais. […] Nous allons essayer de mettre sous les yeux du lecteur quelques épisodes de la vie d’autres barbares aussi en dehors de la civilisation que les sauvages peuplades si bien peintes par Cooper. […] Ces hommes ont des mœurs à eux, des femmes à eux, un langage à eux, langage mystérieux, rempli d’images funestes, de métaphores dégouttantes de sang. 

Exécution : La nuit était profonde, l’eau tombait à torrents, de fortes rafales de vent et de pluie fouettaient les murailles.

Dix heures sonnaient dans le lointain à l’horloge du Palais de Justice.

Des femmes embusquées sous des porches voûtés, obscurs, profonds comme des cavernes, chantaient à demi-voix quelques refrains populaires. […]

— Eh ! Barbillon, tu pitanches donc toujours de l’eau d’aff ?

— Toujours! j’aime mieux faire la tortue et avoir des philosophes aux arpions que d’être sans eau d’aff dans l’avaloir et sans tréfoin dans ma chiffarde, dit le jeune homme d’une voix cassée, sans changer de position et en lançant d’énormes bouffées de tabac.

Une narration, donc, en parfait français de code civil, pour reprendre l’expression de Stendhal, et qui contraste avec des dialogues ponctués d’un argot typographiquement indiqué, dont l’insistance pourrait sembler risible. C’est qu’il faut montrer que l’on sait écrire, qu’on est, comme on dit à l’époque, un écrivain de race, et prendre donc un peu de distance avec le « bas langage », insister sur le pittoresque tout en s’en démarquant : donner à voir ce qui détone, faire entendre les dissonances tout en se gardant l’œil propre et l’oreille scrupuleuse.

En bref : une tradition comme une autre.

***

C’est là que survient Richepin, bien oublié lui aussi de nos jours, même si dans les anthologies, les manuels de littérature, résonne encore à l’occasion sa Chanson des gueux, sans aucun doute son texte le plus connu.

Là que survient Richepin et son originalité, dans Truandailles : bas-fonds, certes, et langage coloré, comme chez Sue, comme chez d’autres encore. Mais – et c’est là toute la différence : si les dialogues épousent le langage de ceux qui les profèrent, le narrateur (toutes les nouvelles constitutives du recueil sont à la première personne), qu’on ne peut soupçonner d’appartenir à la famille des bateleurs et autres monstres de foire, écrit aussi comme ils parlent.

Autrement dit, on assiste, avec Truandailles, à l’intrusion du français, sinon argotique (quoique parfois), au moins populaire dans la narration ; à un lissage, au niveau de l’expression, entre parties dialoguées et parties narratives, l’ensemble ainsi écrêté s’inscrivant dans un continuum tonal, dans un même flux verbal – qui en cela préfigure Céline, et se démarque (même si, à l’occasion, Richepin en fait usage) du style indirect libre d’un Zola.

C’est là, me semble-t-il, que se situe la plus grande originalité stylistique de ce texte remarquable à plus d’un titre : en ceci qu’il anticipe, en ces mornes années 1890, une autre façon d’écrire cette narration française dont la forme – semble-t-il épuisée –, doit impérativement se renouveler, tant dans sa structure (et ce sera, quelques années plus tard, À la recherche du temps perdu) que dans son registre.

Les origines de cette trouvaille ? Richepin, de ce point de vue, n’est en fait l’héritier que de lui-même, qui dans sa Chanson des gueux inaugure le procédé qu’il va systématiser dans Truandailles, passant avec brio du vers à la prose, en gardant en prose – et ce n’est pas la moindre de ses caractéristiques – la même tonalité que fait entendre son recueil de 1876.

Qu’on en juge sur pièces :

La Chanson des gueux :

La viscope en arrière et la trombine au vent,
L’œil marlou, il entra chez le zingue, et levant
Sa blouse qui faisait sur son ventre une bosse,
Il en tira le corps d’un chat : « Tiens dit le gosse
Au troquet, tiens, voici de quoi faire un lapin. »
Puis il prit son petit couteau de goussepain,
Dépouilla le greffier, et lui fit sa toilette
Avec le geste d’un boucher de la Villette.
Et l’on riait. Car nul ainsi que ce crapaud
Ne sut déshabiller un matou de sa peau.[2]

Truandailles :

Han ! Aïe donc ! Quelle masse à arracher du sol ! Du cœur ! Ça grouille. Ça s’ébranle. Ça roule. Elle jure. Il halète. Les commères piaillent. Le couple bousculant et bousculé les heurte. On s’empêtre les pieds dans les fagots, les sacs. On tombe sur du charbon qui s’effondre et s’écrase. Il fait noir. Une poussière de ténèbres ! Qui est dessus ? Qui est dessous ? Micmac ! Cris et gnons !

Oh ! gnon, en particulier dans la caboche même du vicomte. Et quel gnon ! (La Vengeance de Polyte)

Transposition, donc, en prose, de ce qui a fait le succès (hors le scandale ayant suivi sa publication) de La Chanson des gueux ; et transposition, faut-il le dire, parfaitement réussie, suffisamment marquante, originale, pour imprégner les jeunes esprits de l’époque, qu’elle va féconder (je pense en particulier à Jean de Tinan, que j’ai cité plus haut).

***

Sans doute n’est-ce là qu’un des aspects du style bien caractéristique de Richepin, dans Truandailles : il resterait à parler de l’humour, constant dans tout l’ouvrage, et de ce ton d’empathie gouailleuse – de ce point-de-vue, Richepin se situe aux antipodes d’un Eugène Sue – pour tous les traîne-misère dont sont faits les portraits. Toutefois, c’est, me semble-t-il, un aspect essentiel, dans la mesure où, pour me répéter, il inaugure certains procédés que reprendra la littérature du début du 20ème siècle – je pense en particulier à ce que, outre Céline, mais plus tard, fera, dans les années 1910, un Francis Carco, et, après la grande guerre, dans un tout autre contexte, un Henri Barbusse.

Il faut donc savoir gré aux éditions du Vampire Actif d’avoir tiré de l’oubli ce texte initiateur – et Richepin, par la même occasion –, publié dans un ouvrage de très belle facture (une des marques de cette maison d’édition lyonnaise) et accompagné d’un appareil critique fourni et de grande pertinence.


[1] « Le monstre est celui dont l’aspect nous est inhabituel par la forme de son corps, sa couleur, ses mouvements, sa voix, et même les fonctions, parties ou qualités de sa nature. » (Saint Augustin, in La Cité de Dieu).

[2] La Chanson des gueux : « Autre eau forte » (partie : « Au pays du largonji »)

Julio Cortázar, « Parlez, vous avez trois minutes » / « Hablen, tienen tres minutos », in Salvo el crepúsculo (1984)

M’en revenant de promenade
où j’ai cueilli une petite fleur pour te tenir entre mes doigts l’espace d’un instant
et bu une bouteille de beaujolais pour descendre dans le puits
où dansait un ours-lune,
dans la pénombre blonde de la lampe j’accroche ma peau
et je sais que je serai tout seul
dans la ville la plus peuplée du monde.

Pardonne-moi l’hystérie de cet inventaire, entre rat qui se débine et plaintive morphine,
mais il fait froid, la pluie tombe sur ma tasse de café,
et sur chaque demi-lune l’humidité lustre ses pattelettes d’éponge.

Surtout sachant
que je m’acharne à penser à toi, comme une machine aveugle,
comme le chiffre qui répète interminable le gong de la fièvre
ou le fou qui héberge entre ses paumes la colombe et la caresse
sans discontinuer
jusqu’à mêler doigts et plumes en une unique mie de tendresse.

Tu comprendras, j’en suis certain, ce qui m’arrive,
la façon dont je te devine de loin dans ta ville,
t’en revenant de promenade où peut-être as-tu cueilli
la même petite fleur, herborisant un peu,
un peu parce qu’ici,
parce qu’il est impératif
que nous ne soyons pas si seuls, que nous nous offrions
un pétale, serait-ce même un brin d’herbe, le duvet d’une feuille.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

De vuelta del paseo
donde junté una florecita para tenerte entre mis dedos un momento,
y bebí una botella de Beaujolais, para bajar al pozo
donde bailaba un oso luna,
en la penumbra dorada de la lámpara cuelgo mi piel
y sé que estaré solo en la ciudad
más poblada del mundo.

Excusarás este balance histérico, entre fuga a la rata y queja de morfina,
teniendo en cuenta que hace frío, llueve sobre mi taza de café,
y en cada medialuna la humedad alisa sus patitas de esponja.

Máxime sabiendo
que pienso en ti obstinadamente, como una ciega máquina,
como la cifra que repite interminable el gongo de la fiebre,
o el loco que cobija su paloma en la mano, acariciándola
hora a hora
hasta mezclar los dedos y las plumas en una sola miga de ternura.

Creo que sospecharás esto que ocurre,
como yo te presiento a la distancia en tu ciudad,
volviendo del paseo donde quizá juntaste
la misma florecita, un poco por botánica,
un poco porque aquí,
porque es preciso
que no estemos tan solos, que nos demos
un pétalo, aunque sea un pastito, una pelusa.

A l’IRCAM, samedi 30 juin à 21h :
en première mondiale, par le quatuor Arditti

Instant de foudre

du jeune compositeur Raphaël Languillat
sur quelques vers de Lionel-Edouard Martin.

Julio Cortázar : extrait de trois sonnets érotiques (in Salvo el crepúsculo, Crépuscule d’automne, 1984)

A sonnet is a pensive mood.

Sa salopette bleue lui serre la ceinture,
lui morcèle le corps en fesses et en seins,
la mue en petit homme et lui donne les pleins
pouvoirs d’une délicate architecture.

Parmi la brise va la chevelure obscure,
tout entière elle est fruit, tout entière venin ;
de ses cuisses ramant – de genre mal certain –,
elle invente une éphémère pisciculture.

Amazone à la salopette bleutée, l’art
la fige dans ce parallèle rituel,
mouvant sillage à l’abri des migrations ;

vieux poète, vois-la te jeter ses regards
de ses yeux piquetant d’astres un autre ciel
où il n’est pas de port pour tes ambitions.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

A sonnet is a pensive mood. 

Su mono azulle ciñe la cintura,
le amanzana las nalgas y los senos,
la vuelve un muchachito y le da plenos
poderes de liviana arquitectura.

Al viento va la cabellera oscura,
es toda fruta y es toda venenos;
el remar de sus muslos epicenos
inventa una fugaz piscicultura.

Amazona de mono azul, el arte
la fija en este rito paralelo,
cambiante estela a salvo de mudanza;

viejo poeta, mírala mirarte
con ojos que constelan otro cielo
donde no tiene puerto tu esperanza.

L’économie de la spirale : Gabriel Josipovici, Tout passe

Une fois n’est pas coutume : pour rendre compte du texte magnifique (je pèse mes mots) de Gabriel Josipovici, Tout passe (Quidam éditeur, 2012 ; traduction de l’anglais par Claro), c’est à ma spécialité universitaire que je me référerai – qui n’est pas la littérature, comme on pourrait croire, mais la didactique des langues vivantes –, pour en extraire le concept de « progression en spirale ».

Ce dernier définit le processus d’enseignement selon lequel une notion, plutôt que d’être entièrement dévoilée du premier coup, va, au fil de ses reprises, gagner lentement en substance, s’enrichir pas à pas de tous ses développements possibles jusqu’à les épuiser ; revenant donc constamment sur elle-même pour mieux se déployer, se nourrir de sa matière antécédente, pour croître, s’étendre, gagner en volume : la spirale, l’hélicoïde coquille de l’escargot sécrétée par le mollusque à mesure qu’il grandit – et qu’il avance, comme avance à son rythme le vivant, laissant au sol sa trace (appelons « texte » cette trace).

La coquille d’escargot, oui, la spire. Mais une coquille en coupe, comme on parle de coupe anatomique, désemplie de toute chair mollasse (appelons ça « concision »), amputée, même, de brisures (appelons ça « blancs typographiques »), mais dont la forme demeure, clairement définie dans son dess[e]in, et qui tourne, tourne encore et toujours, gravite autour du point central pour mieux s’en éloigner : dans Tout passe, ces quelques mots fondateurs — Tout passe. Le bien et le mal. La joie et la peine. — qui, par leur reprise obsessionnelle, rythment le texte et, à mesure qu’y avance le lecteur, s’écartent de l’origine (titre ; premier paragraphe) tout en restant les mêmes sans demeurer les mêmes (opposition, si on veut, de la forme et du fond, du dire et du dit), et s’enrichissent, s’imprègnent, au fil de leurs occurrences, de la matière sémantique par où elles sont passées.

Qu’on ne s’y trompe pas : il n’en va pas du leitmotiv pour autant, cette simple reprise mélodique (certes bien présente aussi, du fait de l’effet produit), mais bien plutôt d’une variante de cette bonne vieille figure de la répétition (« antanaclase », pour faire savant), qui répète mais sans dire la même chose (écoutons Pascal : « le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point »[1]) – et qui, là, dans Tout passe, généralisée à tout le texte, à l’extrême, pourrait-on dire, ne cesse de répéter mais sans jamais répéter la même chose, augmentée des scènes, des paroles précédentes –, comme une sorte d’écho boule de neige, si on veut, qui, au rebours de l’écho physique, à chaque renvoi gagnerait en épaisseur, en expansion de sa matière. Si bien qu’entre la première occurrence du motif (premier paragraphe) et sa dernière (dernier paragraphe), ledit motif s’est accru de tout le poids des mots qui les séparent, qu’il pèse à la fin autrement plus lourd qu’au commencement : pareil mais plus dense, l’impondérable goutte d’eau transmuée en mercure.

C’est sans doute là ce qui m’a le plus impressionné dans ce texte très court (une cinquantaine de pages, ponctuées de blancs), constitué (théâtre ?) de dialogues et d’éléments se rapprochant de la didascalie : concision, certes, incroyable économie des moyens, au point que la substance proprement narrative est comme amenuisée, réduite à presque rien (mais on trouverait tout cela dans n’importe quelle nouvelle bien troussée), mais surtout – surtout – ce sens inouï, proprement époustouflant, de la composition, articulée, me semble-t-il, autour de cette figure de la spirale que je viens de tenter de décrire.

Poésie ? — d’autres avant moi l’ont dit. Indubitablement, oui, si la poésie est à mes yeux (j’en ai parlé ailleurs) une structure essentiellement rythmique. Mais aussi peinture, dans l’équilibre des moyens qu’elle se donne, dans les renvois de couleurs, dans les effets de miroirs (on penserait à un Cimabue, à ses effets de symétrie amplifiant les personnages sans arrière-fond – ou presque). Mais peu importe, en fait, la nature de ce livre indéfinissable : seul compte que l’on se précipite sur ce très grand texte, et qu’on le lise pour ce qu’il est, me semble-t-il : le modèle d’une forme achevée, réfléchie, rythmée – et la source d’un immense plaisir esthétique.


[1] Le même phénomène, peu ou prou, se trouve employé par Shakespeare (dans Jules César) dans la fameuse tirade d’Antoine (acte III, scène 2)  : la répétition de « honourable man/men » changeant progressivement de sens, en fonction du contexte, à mesure qu’Antoine s’exprime (cf. Jakobson, Eléments de linguistique générale).