Froufrou des voiles…

Froufrou des voiles, toiles légèrement empesées : un sillage épicé de cannelle et de vanille, d’embruns de sueur au creux d’aisselles (foule des passantes, houle d’hippocampes à caracos multicolores) excite un désir à l’apparence de brise, un remous presque charnel à la cime des palmiers.

Palmeraie, cathédrale à l’envol, les ailes des colonnes s’appuient sur le ciel à gestes mesurés. Mais nul arrachement ne vient conclure la période éternelle, qu’un battement de virgules, ponctuation souple des heures.

Palmes en désir d’envol, de rupture. Pourtant nul souffle en proue de mer la brise est morte : à peine ma parole au bord de ce poème anime une infime étoile, émeut le feu de ma chandelle.

Table en terrasse, gréée de blanc : mes mots pénètrent la vigie d’un délire insulaire, ma bougie voit des îles au milieu de ma voix, s’agite à cris muets. Que je dise palme et l’archipel

Attise une flamme enthousiaste, un pareil désir d’envol et de rupture, au sommet de mon navire.

Où palpite la palme, le ciel cesse, et tous les morts – même bleu, le ciel est un lieu plein de morts. Est-ce ma parole, mon chuchotis mal perceptible à la tombée du soir et à l’orée du poème, qui prête au cœur-palmier ce mouvement binaire ? J’ai bonnement dit palme et la vie tout là-haut soudain s’est mise à battre ; que je lève les yeux, j’y puiserai ce qu’il me faut de sang pour dessiner un arbre au fond de mes prunelles.

Lionel-Édouard Martin, extrait de Litanie des bulles, Soc et Foc, 2010.

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Un discours de la méthode

C’est que Montebello ne va pas en écriture du pas direct et tendu de qui marche pour avancer, pour foncer droit à un but défini : il muse en polyglotte (qu’il est) parmi les langues (français, italien, piémontais, latin…) et les souvenirs « 

Aux éditions LE TEMPS QU’IL FAIT, Tous les deux comme trois frères, dernier récit de Denis Montebello.

Chronique en écho sur Exigence Litterature, par Lionel-Édouard Martin.

Catulle : Le moineau de Lesbie

Bout de moineau, délices de ma Foi,
Jouet qu’elle aime à tenir sur son coeur,
Qu’elle convie, lui présentant le doigt,
À la meurtrir d’un becquet sans douceur
Quand son ardeur, en son désir de moi,
Veut je ne sais trop quelle fantaisie
Pour soulager quelque peu sa douleur
Et tempérer, je crois, sa frénésie :
Sois mon jouet comme tu es le sien
Pour alléger mon âme des chagrins !

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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PASSER, deliciae meae puellae,
quicum ludere, quem in sinu tenere,
cui primum digitum dare appetenti
et acris solet incitare morsus,
cum desiderio meo nitenti
carum nescio quid lubet jocari
et solaciolum sui doloris,
credo ut tum grauis acquiescat ardor :
tecum ludere sicut ipsa possem
et tristis animi leuare curas !

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Fragment de la « mouâallaqah » d’Imrou ‘l Qais

– Quand elles se levaient, des arômes de musc
S’épandaient, et d’œillet dans un souffle d’effluves

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Imrou ‘l Qais est un poète arabe d’avant l’Islam (6ème siècle après JC) ; son ode la plus connue appartient au groupe des sept « mouâallaqat »‘ (les « suspendues »), si fameuses que le texte en fut accroché, dit-on, aux tentures recouvrant la Kaâbah. Le fragment ci-dessous en traduit les premiers vers (deux alexandrins rimés ou assonancés pour un vers « long » arabe).

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Halte ! Et pleurons, pensant à l’aimée qui campa
Dans un creux de la dune, entre Dakhoul, Harmal,

Toudiha et Migrat… Vents du nord et du sud
Ont tissé leur lacis, mais les traces perdurent…

Mes amis près de moi ont stoppé leur monture,
Disant : « Du cœur !, et fuis ce mal qui te consume !

– Ma guérison, mes bons, c’est d’épancher mes pleurs…
– Faut-il pleurer, devant ce qui point ne demeure ?

Tu aimas avant elle Oummou ‘l-Houwayeth ; à
Ma’sal derechef la belle Oummou’l Rabab…

– Quand elles se levaient, des arômes de musc
S’épandaient, et d’œillet dans un souffle d’effluves…

Quand je dus les quitter, quelle atroce torture !
Ma gorge en fut mouillée, et jusqu’à ma ceinture… […]

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


« Huit heures moins dix, marée d’équinoxe un matin de septembre.»

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C’est là, devant ma porte, que je l’ai vue, elle, la première fois, au tout début de septembre.

D’abord incluse dans un groupe de jeunes indifférenciés, prise telle la reine des abeilles dans un essaim de gestes et de voix. Je les suivais de l’œil, fasciné par leur mouvement. Leur houle, longue et continuelle, vivante, fluait des artères voisines, s’abouchait sur la place avant de s’engouffrer dans la Grand-Rue.

Huit heures moins dix, marée d’équinoxe un matin de septembre.

Je tenais à la main mon appareil photo – l’appareil photo, chez le journaleux de province, est une sorte d’appendice qui prolonge immédiatement la paume. J’ai, à la diable, saisi quelques images. Ça m’avait donné, cette foule d’élèves, une idée d’illustration pour un article à faire, la rentrée des classes vue de la rue, le mouvement vers le lycée, le flot bigarré. Ça changerait des clichés statiques, immémorialement pris dans, devant les écoles.

La foule s’éloigna, le brouhaha décrut.

Ce fut de nouveau le silence.

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Extrait de Anaïs ou les Gravières, Éditions du Sonneur,2012, p.80.

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Alfred Tennyson ~ The Kraken / Le Kraken

.Au dessous des remous des gouffres supérieurs,
Loin, loin, parmi les fonds, dans la mer abyssale,
Dort de son vieux sommeil, sans rêve ni veilleur,
Le Kraken ; des lueurs très légères s’exhalent
De ses flancs ténébreux ; s’enfle au-dessus de lui
L’antique énormité d’éponges sans mesure ;
Et loin, très loin, dans la lumière qui faiblit,
De tout creux fabuleux, de toute geôle obscure
Sans nombre, gigantesques, des poulpes à bras
Géants  font osciller l’engourdissement vert.
Ici posé depuis toujours, il restera
Pesant dans son sommeil sur de  gros vers de mer,
Jusqu’à l’ultime feu qui ardera les flots ;
Alors pour être vu par l’homme et l’angelot,
Hurlant il surgira pour mourir à fleur d’eau.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Below the thunders of the upper deep,
Far, far beneath in the abysmal sea,
His ancient, dreamless, uninvaded sleep
The Kraken sleepeth: faintest sunlights flee
About his shadowy sides; above him swell
Huge sponges of millennial growth and height;
And far away into the sickly light,
From many a wondrous grot and secret cell
Unnumber’d and enormous polypi
Winnow with giant arms the slumbering green.
There hath he lain for ages, and will lie
Battening upon huge sea-worms in his sleep,
Until the latter fire shall heat the deep;
Then once by man and angels to be seen,
In roaring he shall rise and on the surface die.

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Alfred Tennyson, from  Poems, Chiefly Lyrical, 1830

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La vieille est là, donc…

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La vieille est là, donc, qui s’arrose à cascade et se débrène. Diurc n’a pas eu le droit d’entrer. Même dans le noir le plus épais, l’oeil du chien serait une injure. Et pourtant : l’animal a bien évidemment l’innocence d’un bébé, il verrait la chair sans penser à mal, s’il devait la voir, s’il devait penser. Mais la vieille est d’une époque où la pudeur s’égrenait à pleins chapelets, nuit et jour, au point de devenir consubstantielle au corps, de s’y fondre. Alors, tout regard est suspect, le soupçon pèse même sur les objets. Conséquemment : ni bête ni lumière dans le cagibi — que du noir.

Et là, tandis qu’elle verse, et, dans un geste un peu trop large, effleure du coude une bassine à confiture : « Aïe, s’exclame-t-elle, tu m’as fait mal ! » — et qui est cet «elle» qui s’exclame, c’est la question, mais un « elle » parle dans l’obscurité.

Or : la vieille est bien certaine de n’avoir pas ouvert la bouche. Parler d’ailleurs lui fendrait le crâne, elle le sent bien, et elle connaît trop intimement ce réduit pour y éprouver la moindre peur — de celles qu’on exorcise en articulant quelques paroles. Il fait froid, la nudité n’est supportable qu’arrosée d’eau tiède, mais elle suspend son mouvement de noria, s’immobilise, écoute.

Rien.

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Extrait de La Vieille au buisson de roses, Le Vampire Actif, collection Les Séditions, p.118.

Ulysse parle :


« J’ai dit la mer et je ne l’ai pas épuisée, et j’ai parlé sans que les mots jamais ne caillent sur les lèvres d’autrui, — et jusqu’aux miennes gercées par le sel qui retrouvaient, le temps d’un sourire écorcheur, le plaisir de l’ode mille fois mâchée par la bouche noire de mes compagnons…

Et l’île où j’ai, faisant relâche pour un plein d’eau, figé notre errance, l’île vierge encore de pas humains et sonore du babil seul des bêtes, l’île aussi s’est empreinte de nos phrases, s’est moulée dans le dire des matelots, s’est ouverte aux mots tendus comme des sentes vers la source :

À jamais, les clairières des voix perçant l’inconnu de l’arbre et du fruit, les syllabes arpenteuses traçant le portulan des havres et des brisants, ou lyriques sur le sable interrogeant le galbe des galets, le sens des bois flottés…»

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Lionel-Édouard Martin, Ulysse au seuil des îles

Ibis Rouge Éditions, 2004

© Justine Martin

Hierophanie ~ Angye Gaona

Aigle,
tu le vois, dis-tu,
s’enfuir de la putréfaction,
courir à griffes enflammées
– prémonition incandescente –
et tête évaporée quand il se retourne
vers le passé.
Tu as vu
sa trace de bleu fugitif hors d’haleine
et derrière lui
les troupes harcelant son destin.
Tempétueux
sur le sentier nocturne il avance.
Passionné
il mène les tonnerres,
Il te cherche,
Aigle
tu l’as vu
construire un navire dans les montagnes,
des étoiles mûrissent dans ses rêves,
des explosions de symboles,
imperceptibles,
voilà ses ostensions
et il fait montre d’attention,
le cosmos est un code qu’il comprend,
le centre de la galaxie dans son corps,
tel est son ressentir.
Il te suit

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Hierofanía

Águila,
dices que le ves,
que huye de la putrefacción [1],
que corre con garras encendidas
–pálpito candente–
y cabeza evaporada cuando se vuelve
hacia el pasado.
Has visto
su rastro de azul prófugo anhelante
y tras él
las tropas que asedian su destino.
Tempestuoso
por el sendero de noches avanza.
Apasionado
conduce los truenos,
Te busca,
Águila
le has visto,
construye un navío en las montañas,
estrellas maduran en sus sueños,
explosiones de símbolos,
imperceptibles,
le son manifiestas
y atiende,
el cosmos es un código que entiende,
el centro de la galaxia en su cuerpo,
así lo siente.
Te sigue

Angye Gaona, extrait de Nacimiento Volátil, Éd. Rizoma, 2009

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[1] Ce vers est une reprise de la traduction en espagnol d’un vers d’Ossip Mandelstam tiré de « Trois poèmes à Staline »

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Sur Angye Gaona > éléments biographiques et une sélection de poèmes en espagnol

Rainer Maria Rilke : Clair de lune / Mondnacht


Dans le fond du jardin, creux tel un long fluide,
Sans bruit dans la haie tendre un branle évanescent.
Oh, la lune, et la lune, et les bancs fleurissant
Presque à son approche timide.
Calme, et combien pressant. Là-haut, dis, veilles-tu ?
Sensible et constellée, la vitre à toi s’oppose.
Les paumes des brises déposent
Sur ta face approchée la nuit la plus perdue.


Weg in den Garten, tief wie ein langes Getränke,
leise im weichen Gezweig ein entgehender Schwung.
Oh und der Mond, der Mond, fast blühen die Bänke
von seiner zögernden Näherung.
Stille, wie drängt sie. Bist du jetzt oben erwacht?
Sternig und fühlend steht dir das Fenster entgegen.
Hände der Winde verlegen
an dein nahes Gesicht die entlegenste Nacht.

in  Gedichte an die Nacht,  Insel Verlag, 2004


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.
Par ailleurs chez Verdier, 
une traduction intégrale du recueil > 
Poèmes à la nuit