Francesco Forzoni Accolti (1674-1708) : Scènes de vendanges

[…] L’Automne sort du sol sa tête porte-grappes
Et Pomone, prodigue, épanche sa puissance.
Déjà, le raisin doux pend aux pampres des vignes,
– Tes dons radient, Bacchus, en leur maturité.

Sans attendre, déjà bons gars et demoiselles,
Les mères et les brus, formant joyeuse troupe,
Retranchent à l’envi les raisins du bois tendre,
Les paniers peints chatoient des fruits de Bromius*.

L’un s’est coiffé de lierre, un autre de corymbes,
On plaisante, joyeux, on se parle à mots lestes ;
Le bel Amyntas mime un ballet de satyres ;
Damètre aux cheveux blonds les mêle de raisin.

Tityre et Lycidas, des tambourins en paume,
Courent partout ; la flûte et l’airain creux résonnent,
Tandis que la vendange écume à pleines lèvres,
Et que d’un pied vaillant Mopse presse le moût. […]

* : Il s’agit d’un des très nombreux surnoms de Bacchus.

[…] Uviferum Pater Autumnus caput exerit arvis,
Et pomona suas prodiga fundit opes.
Pampineis pendent jam dulces vitibus uvae,
Et matura nitent munera, Bacche, tua.
Haud mora : jam faciles pueri, innuptaeque puellae,
Matresque, et passim laeta caterva nurus,
Certatim e teneris decerpunt vitibus uvas,
Fructibus et Bromii picta canistra nitent.
Ille hedera crines praecingitur, ille corymbis,
Hic fundit laetis libera verba jocis,
Saltantes Satyros imitatur pulcher Amyntas,
Dametrae fulvas implicat uva comas.
Tityrus et Lycidas subductis tympana palmis
Percurrunt ; calamis, concavaque aera sonant.
Ergo dum plenis spumat vindemia labris,
Et Mopsus forti cum pede musta premit. […]

(in Carmina illustrium poetarum italorum, tome 4  [1719] pages 446-7)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Niccolò Aggiunti (1600-1635) : À Galilée (dit Œil-de-lynx) : parallèle entre vin de Crète et télescope

L'Astronome (Vermeer, 1668)

L’Astronome (Vermeer, 1668)


Tes cadeaux, Œil-de-lynx, – vin de Crète et jumelles –,
Méritent tous les deux pareils remerciements :
La longue-vue fait voir les choses en plus grand,
Le vin, lui, multiplie les choses que l’on voit ;
Si les corps s’amplifient dans les cercles de verre,
L’esprit, lui, croît, noyé de nectar de Chios :
Ces verres géminés m’envoient parmi les astres ;
Quatre gouttes de vin m’emportent au-delà ;
Ce tube de maître ouvre aux mystères stellaires,
Le vin de Crète, lui, révèle le Mystère.
L’optique rend savant, mais la Crète, bavard.
L’une avive les yeux, l’autre empourpre les joues ;
Ton engin m’a montré les cornes de Vénus
– Et du fait de ce vin, Vulcain les a portées.


Cretum mihi das nectar, chrystallaque Lyncei,
Atque pares grates munere utroque meres :
Majora ostendat rerum simulacra specillum,
Visa quoque hoc vinum multiplicare valet :
Orbiculis vitreis grandescunt corpora ; at isto
Mens quoque fit major nectare fusa Chio :
Me gemino hoc vitro praesentem ducis in Astra;
Quattuor his ciathis me vehit astra super:
Artifici hoc tubule stellarum arcana patescunt;
Arcanum faciunt Cretica vina palam:
Optica chrystallus doctum; sed Creta disertum :
Tergit et illa aciem ; purpurat haec faciem :
Hocce tuo invento Veneris modo cornua vidi ;
Et Vino hoc forsan Mulciber illa tulit.

(in Carmina illustrium poetarum italorum, tome 1 [1719] page 446)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Ovide, L’Art d’aimer, livre I : Bacchus et Cupidon sont du banquet

Vénus, Bacchus et Cupidon (Cæsar van Everdingen, XVIIe s.)

Vénus, Bacchus et Cupidon (Cæsar van Everdingen, XVIIe s.)


[…] Tables mises, banquets, offrent d’autres approches,
Tu peux, outre les vins, y chercher ton bonheur.
Là, souvent, allongés, tenues dans ses bras tendres,
L’Amour serre, empourpré, les cornes de Bacchus.
L’aile mouillée de vin, humectée, Cupidon
Ne bouge plus du lieu qui le tient, lourd, captif.
– Mais voici qu’il secoue ses plumes imbibées
Et porte atteinte aux cœurs éclaboussés d’amour.
Le vin prépare l’âme, et la pourvoit d’ardeurs,
Il emporte en ses flots les tourments, qu’il dissipe.
C’est le moment qu’on rit ; le pauvre prend courage ;
Douleurs, tourments s’en vont, et les fronts se dérident.
Sous la simplicité – si rare à notre époque –,
Les cœurs s’ouvrent – le dieu leur fait tomber le masque.
Là, souvent, le tendron captive le jeune homme :
Car Vénus dans le vin, c’est du feu dans le feu. […]


[…] Dant etiam positis aditum convivia mensis:
Est aliquid praeter vina, quod inde petas.
Saepe illic positi teneris adducta lacertis
Purpureus Bacchi cornua pressit Amor:
Vinaque cum bibulas sparsere Cupidinis alas,
Permanet et capto stat gravis ille loco.
Ille quidem pennas velociter excutit udas:
Sed tamen et spargi pectus amore nocet.
Vina parant animos faciuntque caloribus aptos:
Cura fugit multo diluiturque mero.
Tunc veniunt risus, tum pauper cornua sumit,
Tum dolor et curae rugaque frontis abit.
Tunc aperit mentes aevo rarissima nostro
Simplicitas, artes excutiente deo.
Illic saepe animos iuvenum rapuere puellae,
Et Venus in vinis ignis in igne fuit. […]

(in Art d’aimer, livre 1 [vers 229-244])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Ovide sur ce blog :

 

Properce (47 [?]-16 [?]av. J.-C.) : À son amie qui s’ivrogne

[…] Tu n’entends pas, laissant voler mes mots, – déjà,
Icare et ses bovins poussent les astres lents.
Blasée, tu bois : la nuit décline, sans te rompre.
Ta main lance les dés, n’est pas encore lasse.
– Ah, maudit soit, qui fit, le premier, du vin pur,
Et qui, de ce nectar, gâcha les bonnes eaux !
Toi qu’à raison tua le colon de Cécrops,
Icare, tu connais l’amer bouquet du pampre ;
Tu péris par le vin, Centaure Eurytion,
Toi, Polyphème aussi – par celui d’Ismara.
Le vin tue la beauté, le vin gâche la vie,
Le vin fait méconnaître à l’amie son amant.
– Mais non : les flots de vin ne t’ont en rien changée !
Bois, tu es belle – à toi, le vin ne fait pas tort –,
Quand, tombant, ta couronne en ta coupe s’incline,
Et que tu lis mes vers d’une voix caressante.
Que versé, le falerne à flots baigne ta table,
Qu’il écume, suave, en ton verre doré !
Mais nulle femme n’aime à être seule au lit :
L’amour vous fait chercher une certaine chose.
L’on brûle, aimant, d’un feu plus vif pour les absents :
L’homme assidu pâtit d’une longue habitude.


Non audis et verba sinis mea ludere, cum iam
flectant Icarii sidera tarda boves.
lenta bibis: mediae nequeunt te frangere noctes.
an nondum est talos mittere lassa manus?
a pereat, quicumque meracas repperit uvas
corrupitque bonas nectare primus aquas!
Icare, Cecropiis merito iugulate colonis,
pampineus nosti quam sit amarus odor!
tuque o Eurytion vino Centaure peristi,
nec non Ismario tu, Polypheme, mero.
vino forma perit, vino corrumpitur aetas,
vino saepe suum nescit amica virum.
me miserum, ut multo nihil es[t] mutata Lyaeo!
iam bibe: formosa es: nil tibi vina nocent,
cum tua praependent demissae in pocula sertae,
et mea deducta carmina voce legis.
largius effuso madeat tibi mensa Falerno,
spumet et aurato mollius in calice.
nulla tamen lecto recipit se sola libenter:
est quiddam, quod vos quaerere cogat Amor.
semper in absentis felicior aestus amantis:
elevat assiduos copia longa viros.

(in Élégies, livre II, 23b )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Tibulle (54 [?]-19 av. J.-C.) : Viens, radieux Bacchus

Viens, radieux Bacchus – que la vigne te soit
Toujours mystique, et ceint de lierre soit ton crâne :
Pareillement malade, emporte ma douleur.
L’amour se voit souvent par tes dons terrassé.
Emplis de flots de vin, jeune échanson, les coupes,
Et, ta main s’inclinant, verse-moi du falerne.
Soucis, mauvaise troupe, au loin ! calvaire, au loin :
Qu’ailé de neige, ici, resplendisse Apollon !
Appuyez, vous au moins, doux amis, mon propos,
Nul de vous ne répugne à m’emboîter le pas
– Que, si l’un se refuse aux doux assauts du vin,
Sa bien aimée le trompe et couvre sa traitrise.
Ce dieu fait l’âme riche, il abat l’orgueilleux
Qu’il soumet aux arrêts de la femme qu’il aime ;
Tigresses d’Arménie, par lui lionnes fauves
Sont vaincues, et les cœurs farouches sont fléchis.
Force – et plus ! – de l’Amour ! Mais demandez Bacchus
Et ses dons – qui de vous se plaît aux coupes vides ?
L’accord est mutuel, et Liber n’est point torve
Pour qui lui rend un culte et aux vins guillerets.
L’encolère par trop le trop d’austérité :
Qui craint l’encoléré grand dieu : qu’il boive donc. […]


Candide Liber, ades – sic sit tibi mystica uitis
semper, sic hedera tempora uincta feras –
aufer et, ipse, meum, pariter medicande, dolorem:
saepe tuo cecidit munere uictus amor.
Care puer, madeant generoso pocula baccho,
et nobis prona funde Falerna manu.
Ite procul durum curae genus, ite labores;
fulserit hic niueis Delius alitibus.
Vos modo proposito dulces faueatis amici,
neue neget quisquam me duce se comitem,
aut si quis uini certamen mite recusat,
fallat eum tecto cara puella dolo.
Ille facit dites animos deus, ille ferocem
contundit et dominae misit in arbitrium,
Armenias tigres et fuluas ille leaenas
uicit et indomitis mollia corda dedit.
Haec Amor et maiora ualet; sed poscite Bacchi
munera: quem uestrum pocula sicca iuuant?
Conuenit ex aequo nec toruus Liber in illis
qui se quique una uina iocosa colunt,
nunc uenit iratus nimium nimiumque seueris:
qui timet irati numina magna, bibat. […]

(in Élégies, livre III, 6, vers 1-22 )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Alexandre Neckam (1157-1217) : Éloge de Bacchus

triomphe de Bacchus

Le Triomphe de Bacchus (Ciro Ferri, XVIIe s.)


Je te reviens Bacchus, et te loue volontiers,
Sans appréhension prodiguant ta louange.
Heureuse Thèbes, crois-je – elle t’a mis au monde !
Tu primeras toujours sur Hercule ton frère.
Je place Sémélé avant Alcmène, qui
Voulut être ta mère – et Jupiter ton père.
Tu sus instruire l’Inde à cultiver la vigne ;
Thèbes sous ta conduite a été protégée.
Les rois t’ont fui, vainqueur de l’Inde, en temps de guerre,
Te venant librement lorsque règne la paix.

Bacchus, repos heureux des hommes, joie, plaisir,
Secours incontestable et salut savoureux,
Doux réconfort des dieux, délectable puissance,
Bacchus, père de joie et fleuron de la table,
Tu égaies plaisamment de plaisante chaleur
Les corps froids, plaisamment réchauffant tous leurs membres.
Bonne est Cérès, flanquée du joyeux Lyaeus !
Mais c’est lui le plus grand : dieu il est, déesse elle.

Veille à l’intégrité, pampre, des généreux
Fruits ; le Génie te loue pour ta besogne utile.
Car l’ample écu réchauffe et protège les grappes,
En contenant, Eurus, tes contournants assauts.
L’effeuillage ouvre au chaud, à la rosée, les grappes
Qu’il mûrit – Bacchus œuvre ainsi à nos délices.
L’eau dilate, le chaud monte et gagne le haut :
Tout ainsi croît, qu’enjoint la puissante Nature.
Ainsi le cep étend ses rameaux – et l’amour
Inné les entrelace en accord de tendresse.
Le sarment fait son fier sous son faix de bourgeons
Précieux, pour la joie du digne corps des dieux.
Les dieux exultent quand Bacchus vient enrichir
Leur table ; de ses dons, les déités s’enchantent.
La céleste assemblée bruit de joyeux échos
Quand, abondant, le vin de joie récrée les dieux. […]


Rursus, Bacche, tuas laudes describo libenter
Nec uereor laudis prodigus esse tuae.
Censeo felices Thebas, quae te genuere;
Fratre tuo semper Hercule maior eris.
Alchmene Semelen prepono. Quid? Tua mater
Atque tuus uoluit Iupiter esse pater.
Vt colerent uites, Indos prudens docuisti;
Vrbs quoque Thebarum te duce tuta fuit.
Indorum domitor, reges in Marte fugasti;
Allicis ingenue tempore pacis eos.

Bacche, quies hominum gratissima, laeta uoluptas,
Certum solamen, deliciosa salus,
Blandum lenimen superum, iucunda potestas,
Bacche, decus mensae, laetitiaeque pater,
Artus infrigidas placide, placidoque calore
Laetificas ; placide singula membra foues.
Grata Ceres laeto si sit sociata Lyaeo;
Maior hic est cum sit hic deus, illa dea.

Pampine, uulneribus confers custos generosi
Fructus; te genius utile laudat opus.
Ampla quidem facies uuas fouet atque tuetur.
Expicit insidias ambitus, Eure, tuas.
Parte fenestrata calor intrans decoquit uuas
Aut ros, quo Bacchi deliciantur opes.
Humor dilatat, surgit calor alta petendo;
Sic Natura potens crescere cuncta iubet.
Sic propago suos ramos extendit amorque
Innatus blando federe nectit eos.
Palmes honoratur oneratus tam precioso
Germine, quo superum gaudet honesta cohors.
Exultant superi, cum Bacchus ditat eorum
Mensas; numina sunt munere laeta suo.
Curia celestis laeto clamore resultat,
Cum superos recreat copia laeta meri. […]

(in Alexandri Neckam, Svppletio Defectvvm. Carmina Minora, cura et studio Peter Hochgürtel, Turnhout, Brepols, 2008, pp. 197 et sq.)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Alexandre Neckam (1157-1217) : Éloge de la vigne et du vin

vendanges médiévales 4

Automne (Tacuinum Sanitatis, fin du XIVe siècle.)


Voici Bacchus le montagnard mène-Dryades,
Aux tempes couronnées de sarments et de pampres.
Mère de toute joie, la fière et noble vigne
Prime sur toute plante, ainsi que sur tout arbre.
Elle donne le vin : délicieux présent
De la nature, il plaît au ciel comme sur terre.
Pampre, sarment, tendron, les grappes, le verjus,
Présentent quantité de bienfaits naturels.
La vigne donne vie, car le vin, c’est la vie ;
Donnant, gardant santé : liqueur délicieuse !
Le vin, s’il est présent, rehausse un gai festin,
On apprécie d’abord sa couleur, puis son goût.


En Bacchus, coetus Dryadum dux, collis amator,
Palmite pampineo tempora cinctus adest.
Matris laetitiae, generosae gloria vitis,
Herbis praecellit arboribusque simul.
Haec generat vinum, naturae deliciosum
Munus, quod superis terrigenisque placet.
Pampinus et palmes, et turio, botrus, agresta,
Innatae multum commoditatis habent.
Vitis dat vitam, quia vinum vita ; salutem
Et das et servas, deliciose liquor.
Laetam nobilitat mensam praesentia vini,
Quod placidum reddunt, hinc color, inde sapor.

(in De laudibus divinae sapientiae)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Alexandre Neckam sur ce blog :

 

Alexandre Neckam (1157-1217) : Petit bestiaire

héron

Héron (Ardea) médiéval


Le héron :

Prédicteur de la pluie, le héron fuit forêts,
Marais, étangs – ses nids –, pour gagner l’empyrée.
Le ciel et l’air pour aire, il erre dans les nues
Errant tant qu’à grande erre il n’est rôti tout crû.
Il est prisé des grands pour son goût délectable,
Plus délectable oiseau peine à parer leur table.

NB : Ce sixain est fondé, en latin, sur un jeu de mots portant sur ardea (le héron), mis en rapport étymologique avec ardeo (je brûle) et arduus (haut). Pour tâcher de le rendre en français, j’ai pris sur moi de rapprocher, en français, héron de errer, air, etc., et de trahir consciemment le sens pour mieux respecter le processus créatif du poète.

Le becfigue :

Bien qu’il tire son nom de la fameuse figue,
Le raisin est un mets friand pour le becfigue :
S’il préfère à la figue, et de loin !, le raisin,
On eût dû, de raisin, le nommer « becraisin ».
– Mais quoi ! L’humus à l’homme a bien donné son nom,
Or, son esprit domine, et nourrit son limon.


La seiche :

La seiche, comme on sait, n’est munie que d’un os
De la forme, dit-on d’un pas très grand bateau.
Quand rage la tempête où l’horreur s’accumule,
Elle s’agrippe aux rocs avec ses tentacules.
Froidissant l’estomac, il faut boire dessus,
Dès que mangée, du vin de puissante vertu.


La raie :

De blêmes maladies la raie fameuse est mine
Si on ne la consomme avecque du vin blanc.
À défaut y supplée Cérès, bonne maman :
Quand le frère est absent, la sœur fait bonne mine.
Mais quoi ? Goûtant chair ferme et plaisante saveur,
Je me fie à moi-même, et plus qu’à mon docteur.


Le congre :

Le congre est congruent à des repas superbes,
L’habile cuisinier l’apprête avec des herbes.


L’oursin :

L’emportant en douceur sur le rayon de miel,
Tu fleuris à l’étroit d’un corps, oursin, bien fait.
Pour résister aux coups de la forte tempête,
Tu portes dans ta bouche un poids précis de lest,
Et ce caillou te guide en mer grosse d’orages
– Tu traînes, ô stupeur, ton guide dans ta bouche !
Le marin prévoyant charge ainsi son bateau
Afin que ni les flots, ni les vents ne le freinent.


Ardea praedicit imbres, quia stagna, paludes,
Silvas cum nidis deserit, alta petens.
Ardet adire Jovem, petit ardua, nubibus ardet,
Ardet ne citius ardeat assa cocus.
Judicio procerum grati solet esse sparis ;
Vix horum mensas gratior ornat avis.


Quamvis ficedulae det nomen gloria ficus,
Uva tamen cibus deliciosus ei.
Sed cum ficu sit multo pretiosior uva,
Debuerat nomen uva dedisse tibi.
Sed qui ? Humus nomen homini dedit, et tamen ipsum
Corpus praedominans spiritus intus alit.


Siccam vix uno munitam novimus osse,
Quod formam modicae fertur habere ratis.
Cum furor exagitat plenas horrore procellas,
Fimbriolis haeret rupibus illa suis.
Infrigidat stomachum, si non virtute potentis
Bacchi confestim subveniatur ei.


Pallentes generat famosa ragadia morbos,
Si non est albo succiduata mero.
Sed tamen alma Ceres defectum supplet Iacchi ;
Frater abest, facies grata sororis erit.
Sed quid ? dum solidam carnem gratumque saporem
Perpendo, medico quam mihi credo minus.


Divitibus mensis congrus bene congruit, ipsum,
Herbis servatum praeparat arte cocus.


Vincis, echine, favum mellis dulcedine magna ;
Corporis exigui calliditate viges.
Insultu validae ne concutiare procellae,
Libramen certi ponderis ore geris.
Te regit in tumido pelagi fervore lapillus,
Miror rectorem tu vehis ore tuum.
Sic bene prospiciens sibi navim nauta saburrat,
Ne fluctus vel vis aeris obstet ei.

(in De Laudibus divinae sapientiae)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Alexandre Neckam sur ce blog :

 

 

Martial / Marcus Valerius Martialis (40-104 [?]) : Gare aux mélanges !

Qu’aimes-tu mélanger, Tucca, du vieux falerne*
Au vin mis en tonneau sur le mont Vatican* ?
Quel si grand bien t’ont fait les rouges de taverne,
Ou que t’ont fait de mal les rouges les plus grands ?
Tue-nous, mais, assassin !, que le falerne vive,
Et que le campanie* ne soit intoxiqué !
Mettons qu’aient mérité de mourir tes convives :
De pareils flacons, eux, ne l’ont pas mérité.

* : Falerne et (vin de) campanie comptaient parmi les meilleurs crus de l’Italie antique ; les vins récoltés sur les coteaux du Vatican étaient, quant à eux, de qualité médiocre.

Quid te, Tucca, iuuat uetulo miscere Falerno
in Vaticanis condita musta cadis?
Quid tantum fecere boni tibi pessima uina?
aut quid fecerunt optima uina mali?
De nobis facile est, scelus est iugulare Falernum
et dare Campano toxica saeua mero.
Conuiuae meruere tui fortasse perire:
amphora non meruit tam pretiosa mori.

(Epigrammaton liber I, 18)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Anthologie latine (Antiquité) : Qui suis-je ? Deux énigmes définissant le vin.

– 1 –

Fils unique, je nais de fort nombreuses mères,
Et né, ne laisse en vie aucun de mes parents.
Je meurtris en naissant mes multiples mamans :
Entier est le pouvoir que leur mort me confère.
Si je ne fais jamais de mal à qui me hait,
Je ne rends son pareil à qui m’aime à l’excès.

– 2 –

Je viens vêtu au monde, ayant plus d’une mère,
Et je n’ai point de corps étant sans vêtements.
Je porte dans mon ventre, en naissant, mes parents,
Et reviens à la vie en vivant sous la terre.
Et tiré pour les grands, ne puis m’amplifier,
De nature amenant la tête dans les pieds.


Innumeris ego nascor de matribus unus,
Et genitus nullum uiuum relinquo parentum.
Multae me nascente subportant uulnera matres,
Quarum mors mihi est potestas data per omnes.
Laedere non possum, me si quis oderit, umquam,
Et iniqua meo reddo quoque satis amanti.

Multiplici veste natus de matre producor
Nec habere corpus possum, si vestem amitto .
Meos, unde nascor , in ventre fero parentes ;
Vivo nam sepultus, vitam et inde resumo.
Superis eductus nec umquam crescere possum,
Dum natura caput facit succedere plantis.

(in Poetae latini minores, éd. Baehrens, volume III [1881])


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