Vincenzo da Filicaja (1642-1707) : Amoureux tout jeune, mais jamais après.

Amour et Psyché (W.-A. Bouguereau, 1890)

Amour et Psyché (W.-A. Bouguereau, 1890)


Je fus tout jeune encore, et n’ayant jamais craint
Ni rien senti de tel, victime du cruel
Amour : par une fille – oh si belle et plus fraîche
Que fruit sous la rosée ! –, par ses noires prunelles
Charmé : d’elle, amoureux, hélas ! à en mourir.
J’aimais être charmé, les chaînes m’étaient douces
Plus que la liberté. Mêmes regards avides :
Elle et moi, nous buvions d’une ardeur appelée
À longuement brûler au fond de nos entrailles.
Nos maisons se touchaient. Rien ne nous empêchant,
Nos cœurs, d’un même cœur, en dehors de chez nous,
Vagabondaient – savoir qui de l’un, qui de l’autre,
Brûlait plus ardemment… Silence sans relâche,
Prudence des regards, et cette flamme aussi
Enclose dans nos cœurs, plus grande que notre âge
N’en pouvait contenir… Que dirais-je de plus ?
Nos yeux plaidaient leur cause, et de chaque côté
L’amour vainqueur touchait sa récompense insigne…

Cela dura six mois, brûlant d’un même feu…
Je dus contre mon gré partir – Non, je dis faux,
Partit mon enveloppe, et demeura mon âme :
Quel baume au fil du temps, quels lieux peuvent guérir
La blessure chérie d’une âme déchirée ?
Il n’est point de remède à cette maladie,
L’Amour ne guérit point. Passèrent trois étés :
Venue en âge d’homme, un fort beau mariage
Lui permit de rejoindre une illustre famille.
Je fus de cendre et glace ensemble, et je ne sais
Comment je ne mourus d’un bloc. – La malheureuse,
Qui ne m’oubliait pas, périt de plaies de l’âme
Et de graves tourments, de douleurs sans espoir,
La torche d’hyménée la mena au bûcher…

Quel dieu n’ai-je blâmé, quel homme ? – Je n’avais,
Malheureux, plus ma tête ; oh, qu’ai-je donc pleuré,
Qu’ai-je poussé de cris ! Sur son sépulcre, alors,
J’ai déposé plaisirs, gâteries, badinage,
Déposé tout espoir, et déclaré la guerre
Aux amours : j’ai depuis, dans mon cœur insensible,
Pour toujours un silex, un cœur de diamant.
Vénus pourrait sur moi se ruer tout entière,
Ou, voulant de nouveau concourir pour la pomme,
Me prier d’en juger le trio de déesses,
Rien ne réchaufferait l’hiver de mon cœur froid.
Pourquoi sur le tombeau d’Achille mis à mort
Pyrrhus immola-t-il la fille de Priam ?
Injuste cruauté ! J’ai fait mourir d’amour
Las ! une malheureuse : ah, ne devais-je pas
Tuer en moi l’amour ? ­– Jamais il n’est tombé
Aucune plus funeste et plus pure victime.


Et me saevus Amor tunc puerum et nihil
Tale unquam veritum, vulnera nec prius
Expertum feriit. Roscido acerbior
Pomo et pulchra nimis Virgo nigerrimis,
Heu me perdite amans, cepit ocelluli.
Gaudebamque capi, vinclaque erant mihi
Libertate magis dulcia. Sic ego
Sic illa aeque avidis luminibus diu
Arsuram penitis visceribus facem
Potabamus. Erant contiguae domus.
Hinc nullo unanimes obice identidem
Nativis animae sedibus exules
Errabant ; dubiumque alter an altera
Arderet gravius. Juge silentium,
Cautique intuitus, flammaque pectore
Plusquam aetas caperet clausa. Quid amplis ?
Egerunt oculi causam, et utrimque amor
Insignem retulit victor adoream.
Semiannus parili nos face torruit ;
Mox non sponte abii. Mentior heu ! mei
Pars externa abiit, restitit intima.
Nam quae balsama vel temporibus, aut loci
Sanent cara animae vulnera sauciae ?
Nulla est arte lues haec medicabilis ;
Non sanatur Amor. Tertius arserat
Jam caelo Procyon, cum viro idoneam
Illustri egregius junxit Hymen thoro.
Arsi una et rigui, nec scio cur ego
Non totius perii. Sed miseram mei
Non sane immemorem plaga animi et gravis
Cura, exspesque dolor Manibus intulit,
Extremique comes taeda fuit rogi.
Quem Divum, atque hominum mentis inops miser
Non culpavi ego tunc ? Quas lacrimas dedi !
Quas voces ! tumulum tunc ego ad illius
Omnes delicias et genium et jocos,
Spemque omnem posui, bellaque amoribus
Indixi, rigido stat mihi perpetim
Exin corde silex, corque adamantinum,
In me tota ruat nec si etiam Venus,
Nec pomum tripices rursus ob aureum
Si certare velint, judice me, Deae.
Bruma unquam tepeat pectoris algidi.
Occisi ad tumulum Pyrrhus Achillei
Mactavit sobolem qui Priameiam ?
Poena injusta et atrox. At si ego perdidi
Affectu miseram, nonne meos modo
Affectus jugulem ? Nulla nocentior,
Nulla unquam cecidit purior hostia.

(in Opere di Vicenzio (sic) da Filicaja Senatore Ferentino  [1817] tomo secondo, pp. 29-30)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Vincenzo da Filicaja (1642-1707) : Sur sa création / De creatione sua

L’Homme formé par Prométhée et animé par Minerve (J.-S. Berthélémy, 1802)

L’Homme formé par Prométhée et animé par Minerve (Jean-Simon Berthélémy, 1802)


J’étais naguère encor chaos informe et noir :
Mais Dieu fit de la tête un signe – et démêlant
____L’amas confus, me mit son souffle
____En l’âme et son feu dans le sang.

L’eau vint s’adjoindre ensuite aux passions fluides,
Et s’adjoindre la terre inerte au corps inerte :
____Parfois quelque figeante crainte
____Fut à l’image de l’hiver,

Et la verte espérance à l’image d’avril.
Cette dernière année, l’été n’a point failli,
____Ferveur et feu de mon esprit
____Ramenant l’estivale flamme.

Ce n’est donc point l’automne encore ! – Hélas, pourquoi,
Pourquoi vouloir qu’il tarde, ô fou ? Puisse l’automne,
____Riche du fruit de mon travail,
____Me conférer l’éternité !


De creatione sua

(in Opere di Vicenzio (sic) da Filicaja Senatore Ferentino  [1817] tomo secondo, p. 21)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Celio Calcagnini (1479-1541) : à la nuit / ad noctem

 

Tableau de François Cachoud (1866-1943)

Tableau de François Cachoud (1866-1943)


Heureux astres du ciel, ô Lune favorable
___– Et toi, confidente jadis
De ma douleur, déesse au secret des ténèbres,
___Ô mère du grand Cupidon :
Embrassant toute chose en ton vaste sein, tu
___Rappelles l’image aux mortels
Du Chaos d’autrefois, dont, doublement lié,
___En sa volante promptitude
L’Olympe originel craint pour soi le retour.
___Ô nuit prodigue de repos,
Tu mets comme de juste un terme à notre peine,
___Supplées aux forces épuisées.
Tirant de notre sein l’anxiété mordante,
___Tu viens à bout de nos sanglots.
Tu imposes un terme à nos profonds soupirs,
___Soulages nos tristes poitrines.
Secours des champs brûlés par de trop longs soleils,
___Tu les humectes de rosée,
D’un souffle printanier ravivant toutes choses
___Consumées de chaleur ardente,
Indiquant au colon les temps de grand plaisir
___Où se doit faire la moisson.


Beata caeli sidera, et felix iubar
__Phoebes, et olim conscium
Nostri doloris numen abditum chao
__Magni parens Cupidinis :
Tu cuncta uasto complecteris sinu, et refers
__Imaginem mortalibus
Molis uetustae, cuius horrent ambitum
__Connexa uinclo duplici.
In sese olympi praepetis primordia,
__O nox quietis prodiga
Tu das labori iure nostro terminum,
__Haustasque uires suggeris.
Curas edaces summoues a pectore,
__Sedasque tandem lacrimas.
lmponis altis teminum suspiriis,
__Moerore corda sublevans
Exusta longis arua solibus foves
__Madore ruris humidi.
Et tosta fervidis caloribus
__Vernantis aurae spiritu
Afflas, colonis pro terendis messibus
__Pergrata monstras tempora.

(in Caelii Calcagnini carmina libri III, in Io. Baptistae Pignae carinum libri quatuor, 1553, p. 186) 


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Horace : Demande à Vénus

Qui est Horace ?

Toi qui règnes sur Gnide et Paphos¹, ô Vénus :
Quitte, chère à ton cœur, Chypre : l’encens profus
Qu’elle brûle fait foi que Glycère t’appelle
______En sa demeure belle.

Puissent t’accompagner avec empressement
Les Grâces demi-nues et le bouillant Enfant²,
Les Nymphes, la Jeunesse – elle est sans toi si dure ! –,
______Sans oublier Mercure³.

¹ Ville de Chypre. Vénus y avait un temple réputé.
² Il s’agit de Cupidon, dont Vénus est la mère, et qu’on représente armé de brandons, de torches, destinés à enflammer les cœurs des… « amoureux fervents ». Je traduis fervidus par bouillant, avec un clin d’œil au « bouillant Achille » d’Offenbach (La Belle Hélène).
³ Sans doute parce que Mercure est le dieu, entre autres, des voyageurs.  

O Venus regina Cnidi Paphique,
sperne dilectam Cypron et vocantis
ture te multo Glycerae decoram
_____transfer in aedem.

Fervidus tecum puer et solutis
Gratiae zonis properentque Nymphae
et parum comis sine te Iuventas
_____Mercuriusque.

(in Odes, I, 30)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Pétrone (27-66) : Contre le luxe de son époque

Le luxe à groin béant mine les murs de Mars,
Enclos dans ton palais, un paon s’y fait repaître
Qu’orne un plumage d’or tout babylonien,
Poule de Numidie, tu as ; tu as chapon ;
Et la cigogne itou, jolie migrante, y loge,
Fidèle aux siens, pattue, castagnettant du bec,
Oiseau qu’exclut l’hiver, honneur des temps cléments,
Et qui de nos jours niche en chaudron de débauche.

Perle chère à tes yeux, pendants d’Inde, pourquoi ?
Pour qu’ornée d’un sautoir marinier, ta bourgeoise
Se porte, insatiable, en un lit qui n’est sien ?
Pourquoi, coûteux cristal, le vert de l’émeraude ?
Pourquoi vouloir le feu des pierres de Carthage
Si la vertu ne brille entre les diamants ?
Est-il bien qu’une épouse en vêtement de brise
Se montre à chacun nue, dans un lin vaporeux ?


Luxuriae rictu Martis marcent moenia.
Tuo palato clausus pavo pascitur
plumato amictus aureo Babylonico,
gallina tibi Numidica, tibi gallus spado;
ciconia etiam, grata peregrina hospita
pietaticultrix gracilipes crotalistria,
avis exul hiemis, titulus tepidi temporis,
nequitiae nidum in caccabo fecit modo.
Quo margaritam caram tibi, bacam Indicam?
An ut matrona ornata phaleris pelagiis
tollat pedes indomita in strato extraneo?
Smaragdum ad quam rem viridem, pretiosum vitrum?
Quo Carchedonios optas ignes lapideos,
nisi ut scintillet probitas e carbunculis?
Aequum est induere nuptam ventum textile,
Palam prostare nudam in nebula linea?

(in Satyricon, 55, 6)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Pétrone ailleurs sur ce blog :

 

La Priapée : Disons crûment les choses.

Priape


L’auteur s’adresse à Priape :

Je pourrais dire, abscons : « Ô donne-moi ce que
Tu donnes sans faillir et sans rien perdre au change ;
Donne-moi ce qu’en vain tu voudras me donner
Quand une barbe hostile assiègera tes joues ;
Que donne à Jupiter celui qui de bons coups
Proie de l’oiseau sacré, abreuve son amant ;
Qu’à son mari pressant, donne, la nuit des noces,
L’empoté de tendron craignant l’autre blessure.
– Qu’on dise « Encule-moi » : c’est français, bien plus simple,
Pour qui est comme moi balourd de la cervelle.


Obscure poteram tibi dicere: ‘da mihi, quod tu
des licet assidue, nil tamen inde perit.
da mihi, quod cupies frustra dare forsitan olim,
cum tenet obsessas invida barba genas,
quodque Iovi dederat, qui raptus ab alite sacra
miscet amatori pocula grata suo,
quod virgo prima cupido dat nocte marito,
dum timet alterius vulnus inepta loci.’
simplicius multo est ‘da pedicare’ Latine
dicere: quid faciam? crassa Minerva mea est.

(in Priapeia, 3)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Nicolò D’Arco (1479-1546) pasticheur burlesque de Catulle

Comme beaucoup de ses contemporains,
Nicolò D'Arco a lu Catulle.
Ses écrits en témoignent,
comme cette Fête de la saint-Martin,
dans laquelle il pastiche sur un ton burlesque 
un des poèmes les plus connus de son modèle.
  • Texte de D’Arco :

C’est la saint-Martin : adieu, les mordants
Tracas ! Mon garçon, apporte des cruches
En nombre, d’abord ; et puis de grands verres ;
Apporte un cuveau, que de vin d’ivresse
Nous humections tous, ivres, notre tête !
Sers-nous, par Bacchus ! du vin de garnache* :
De canons, pour moi : mille, puis deux cents ;
Un plein, pour Cotta, pichet de falerne.
Verse cent canons, puis cent à la suite ;
Cent autres encore, et deux cents, puis mille :
Ayant beaucoup bu, bu plus que beaucoup,
Plus que tout cela, nous irons dormir.
– Mais toi, mon garçon, rappelle-toi bien
De ne piper mot : car nous envierait
Quiconque saurait que nous avons bu
Combien de falerne ! et deux cents canons,
Mille fois deux cents ! canons de garnache* !

*: Il s’agit selon toute vraisemblance de vin de la région de Vernazza, en Ligurie. 
  • Texte de Catulle (dans ma traduction) :

Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons :
Et quelque sourcil qu’un grave barbon
Fronce devant nous, battons-en nous l’œil !
Tout soleil renaît au nocturne deuil :
Mais quand ont péri nos lumières brèves
Il nous faut dormir la grand-nuit sans trêve.

Je veux de baisers des mille et des cents,
Puis encore mille et encore cent
Puis mille de suite et puis encor cent.
Alors ces baisers, ces mille et ces mille,
Brouillons-en le tout, perdons-en le fil :
Un méchant pourrait un sort nous jeter
S’il savait le tout de tous nos baisers.


  • Texte de D’Arco :

Martinalia sunt : valete, curae
mordaces ! Puer, huc cados frequentes
inger, dein cyathos capaciores ;
huc affer pateram, ebriosum ut omnes
tingamus caput ebrio Liaeo.
Fer Vernatiolum Thyonianum :
mero millia vasa, mi ducenta ;
cottae plena diota sit Falerno ;
da centum altera vasa, deinde centum ;
da centum altera : da ducenta, mille,
ut quum multa biberimus superque
potaverimus illa, dormiamus.
Tu verum interea, puer, memento
nulli dicere, ne invidere possit
quisquam quum sciat amphoras Falerni
et Vernatioli ducenta vasa
et potasse ducenties ducenta.

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762] p. 205)

  • Texte de Catulle :

Vivamus mea Lesbia, atque amemus,
rumoresque senum severiorum
omnes unius aestimemus assis!
soles occidere et redire possunt:
nobis cum semel occidit brevis lux,
nox est perpetua una dormienda.
da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
dein, cum milia multa fecerimus,
conturbabimus illa, ne sciamus,
aut ne quis malus invidere possit,
cum tantum sciat esse basiorum.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Nicolò D’Arco (1479-1546) : D’une langue à d’autres : traduire D’Arco-Pétrarque en français

Nicolò D'Arco a traduit plusieurs poèmes
de Pétrarque (1304-1374) en vers latins.
Je donne, de deux de ces traductions, 
mes propres traductions en vers français, 
jouant d'échos à travers siècles.

— 1 —

Dis-moi, je t’en prie, petit Cupidon,
Qui t’a procuré ce fauve métal
Pour faire à ma Belle une chevelure
Où chaque cheveu est un filet d’or ?
Qui donc t’a fourni de roses vermeilles,
De tendres gelées cueillies avec elles,
Pour faire deux joues de belle harmonie ?
Qui a récolté, dans la mer des Indes,
Perles et corail pour en façonner
Magistralement bouche vertueuse
Et mignonnes dents, sources de beautés
Et de propos doux mêlés d’amertume ?
Et ses yeux brillants, de quel soleil donc
Les as-tu tirés ? – ses yeux si cruels
(Supplice étonnant pour ceux-là qui l’aiment !),
Instillant la joie avec la douleur,
Ramenant la vie avec le trépas ?

— 2 —

Si ce n’est de l’amour, que sens-je donc ? Mais si
C’est de l’amour : qu’il est, mon amour, chose neuve !
Bonne ? – Mais perdre, hélas, si méchamment qui aime ?
Mauvaise ? – Mais mêler amertume et douceur ?
Si malgré moi je brûle, à quoi bon ces soupirs ?
Mais si c’est de moi-même, où puisé-je ces larmes ?
Une douce amertume habite un cœur d’amant,
Cela, pareillement, nous déplaît et nous plaît.


— 1 —

  • Sonnet originel de Pétrarque :

Onde tolse Amor l’oro, et di qual vena,
per far due trecce bionde? e ’n quali spine
colse le rose, e ’n qual piaggia le brine
tenere et fresche, et die’ lor polso et lena?

onde le perle, in ch’ei frange et affrena
dolci parole, honeste et pellegrine?
onde tante bellezze, et sí divine,
di quella fronte, piú che ’l ciel serena?

Da quali angeli mosse, et di qual spera,
quel celeste cantar che mi disface
sí che m’avanza omai da disfar poco?

Di qual sol nacque l’alma luce altera
di que’ belli occhi ond’io ò guerra et pace,
che mi cuocono il cor in ghiaccio e ’n fuoco?

  • Traduction latine de D’Arco :

Amabo, mihi dic, puer Cupido,
quis flavum tibi praebuit metallum
ut nostrae faceres comam puellae
atque una aureolos suos capillos ?
Servavit tibi quis rosas rubentes
colligens teneras simul pruinas,
utrasque ut faceres genas decentes ?
Quis gemmas niveas coralliumque
Indo ex aequore legit, ut pudicum
os et denticulos manu magistra
formares, quibus exeunt lepores
una et dulcia verba mixta amaris ?
Quo sole hos nitidos suos ocellos
duxisti : heu nimium malos ocellos,
qui miris cruciant modis amantes
et dant laetitiam et simul dolorem
et vitam simul et necem reportant ?

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762] pp. 257-8)


— 2 —

  • Sonnet originel de Pétrarque :

S’amor non è, che dunque è quel ch’io sento?
Ma s’egli è amor, perdio, che cosa et quale?
Se bona, onde l’effecto aspro mortale?
Se ria, onde sí dolce ogni tormento?

5S’a mia voglia ardo, onde ’l pianto e lamento?
S’a mal mio grado, il lamentar che vale?
O viva morte, o dilectoso male,
come puoi tanto in me, s’io no ’l consento?

Et s’io ’l consento, a gran torto mi doglio.
10Fra sí contrari vènti in frale barca
mi trovo in alto mar senza governo,

sí lieve di saver, d’error sí carca
ch’i’ medesmo non so quel ch’io mi voglio,
et tremo a mezza state, ardendo il verno

  • Traduction latine de D’Arco :

Si non est amor hic, ergo quid sentio ? Sed si
est amor hic, quae res est nova noster amor ?
Si bona, me miserum cur sic male perdit amantem ?
Si mala, cur dulci miscet amara joco ?
Ardeo si invitus, nihil haec suspiria prosunt :
sed si sponte uror, unde mihi hae lacrimae ?
Dulcis amarities animis versatur amantum :
illud idem nobis displicet atque placet.

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762] pp. 258-9)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Nicolò D’Arco (1479-1546) : Trois épigrammes bachiques

Épigramme votive 1 :

Burmatus, vigneron, t’offre, Bacchus, ces grappes,
Et de ce vin nouveau qu’il verse en tes patères,
Et prie que le raisin foulé dans son pressoir
Lui embrouille la langue et lui rompe les jambes.

Épigramme votive 2 :

Ces raisins frais tranchés du sarment, Sylvius
Te les offre, Bacchus, en l’automne pampré,
Priant qu’à pleine cuve écume sa vendange
Et qu’à pleine futaille il lui coule du vin.
Embrochez, paysans, sur du coudre ce bouc
Et louangez Bacchus dans le respect du rite :
Que du divin nectar il emplisse nos caves,
Et que de ses bienfaits soient pleines toutes choses.

La vendange de baisers :

Pourquoi, garçons, vous plaisez-vous,
À enivrer les jolies filles ?
Que peut, de plaisir, volupté,
En retirer la fille tendre ?
Des baisers, trois coups de languette !
Par le cou se tenir l’un l’autre !
Caresser leurs tétinets beaux !
Imiter les pigeons de Chypre,
Plus lascifs que moineaux d’avril !
S’étreindre, s’échauffer l’un l’autre
– La forte étreinte pour modèle
Dont l’arbre est ceinturé de lierre !
Car c’est la loi des fêtes ivres
Que soit plus dense que tous pampres
Cette vendange de baisers.


Vinitor hos tibi Bumastus dat, Bacche, racemos
Et libans pateris dat nova musta tuis
Et rogat ut calcata suo vindemia praelo
Illius linguam vinciat atque pedes.

Has modo decerptas ex palmite Sylvius uvas
Pampineo autumno dat tibi, Bacche pater,
Et rogat ut pleno spumet vindemia lynthre
Atque illi musto dolia plena fluant.
Agricolae, hunc hircum verubus torrete colurnis
Et Baccho laudes dicite rite suas,
Impleat ut nostras divino nectare cellas
Et sint plena suis omnia muneribus.

Quid vos tinguere Bacchico liquore
Formosas, iuvenes, iuvat puellas?
Quae solatia deinde, quae voluptas
Aut hinc quid tenerae ferunt puellae?
Ite in basia lingulis trisulcis,
Per colla utraque mutuis lacertis;
Pertractate papillulas venustas;
Cyprias imitamini columbas
Vernis passeribus salatiores.
Amplexus date, mutuo fovete
Amplexumque hederam simul tenacem
Quae circumligat arbores referte:
Nam lex hoc madidi iubet Lyaei,
Ut sit densior omnibus racemis
Haec vindemia basiationum.

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Marcus Aurelius Olympius Nemesianus (?) (IIIe siècle ap. J.-C.) : Les toutes premières vendanges

NB : On ne sait trop qui est l'auteur
de cet églogue, peut-être Titus Calpurnius Siculus,
plus sûrement Marcus Aurelius Olympius Nemesianus.

[…] Le pampre, tout d’abord, montre les riches grappes :
Et les Satyres béent face aux feuilles, aux fruits
De Lyaeus* ; le dieu** : « Coupez les raisins mûrs,
Satyres, et foulez, garçons, ces baies nouvelles. »
Sitôt dit, les voici qui coupent les raisins,
Les chargent en paniers, promptement les écrasent
Sur une roche creuse : et la vendange bout
Tout en haut des coteaux, l’on piétine les grappes.
Le moût pourpre éclabousse et rougit les poitrines.
Chaque satyre prend, troupe enjouée, pour coupe
Ce que le sort présente, et il en fait usage.
L’un tient un pot ; l’un boit dans une corne courbe ;
L’un, mains creusées, se fait des coupes de ses paumes ;
L’un, penché boit au bac, puise, en clappant des lèvres,
Le moût ; l’autre en emplit des cymbales sonores ;
Tel recueille, ployé, le jus de la pressée :
Mais ivres, la liqueur rejaillit de leurs bouches
Et coule en écumant sur leurs bras, leurs poitrines.
Tout est jeu, tout est chant, tout est danse effrénée. […]

*: Un des très nombreux surnoms de Bacchus ; ici, c’est un équivalent de « vigne ». ;
**: Il s’agit de Bacchus.


[…] Tum primum laetas ostendit pampinus uuas:
Mirantur Satyri frondes et poma Lyaei.
Tum deus, « о Satyri, maturos carpite foetus,
Dixit, et ignotos, pueri, calcate racemos. »
Vix haec ediderat, decerpunt uitibus uuas,
Et portant calathis, celerique elidere planta
Concaua saxa super properant: uindemia feruet
Collibus in summis, crebro pede rumpitur uua,
Rubraque purpureo sparguntur pectora musto.
Tum Satyri, lasciua cohors, sibi pocula quisque
Obvia corripiunt : quod fors dedit, arripit usus.
Cantharon hic retinet, cornu bibit alter adunco,
Concauat ille manus, palmasque in pocula uertit:
Pronus at ille lacu bibit, et crepitantibus haurit
Musta labris, alius uocalia cymbala mergit,
Atque alius latices pressis resupinus ab uvis
Excipit: at potis saliens liquor ore resultat,
Spumens inque humeros et pectora defluit humor.
Omnia ludus habet, cantusque, chorique licentes. […]

(in Églogues, Églogue X, vers 37-55)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.