Marcantonio Flaminio (1498-1550) : la santé par le vin.

Nature morte avec quatre cruches (Van Gogh, 1884)

Nature morte avec quatre cruches (Van Gogh, 1884)


O vin léger, ambré, vin doux
Comme le nectar ! Vin des dieux,
Secours de ma fuyante vie !
Tu primes la liqueur d’Ausone*
Et tous remèdes salvateurs
Du découvreur des médecines.
J’avais, gisant, mal au côté ;
À demi mort ; fièvre brûlante
– Feu de fournaise –, et vers le dur
Seuil du trépas m’acheminais,
Quand, fluant en mon corps languide,
Tu soulages mon mal, liqueur
Céleste, et me rends la vie ! Docte
Damian**, ton vin et ta vigne,
Maman de mon ambré mignon,
J’en dirai de bien jolies choses
Tant que j’aurai de vie ; priant
Assidûment tous les ans Dieu
Que vent ni pluie ni sécheresse,
Grêle ou voleur hardi, ne lèse
La maman de l’ambré mignon.

*: Le vin chanté par le poète Ausone, né à Bordeaux ;
**: Damianus Damianius était un « docte » médecin sicilien.

О Vinum tenue, aureum, suave,
Instar nectaris ! o merum Deorum,
Vitae praesidium meae fugacis !
Cedant Paeonii tibi liquores,
Et quicquid remedii salubrioris
Ostendit medicae repertor artis.
Jacebant lateris dolore membra
Semimortua ; febris aestuabat
Ut fornacibus ignis, ipse plantas
Leti limina dura transferebam,
Cum tu languidulos fluens in artus,
Caelestis liquor, et levas dolorem,
Et vitam mihi reddis. Ergo, docte
Damiane, tuum merum, tuamque
Vineam aureoli mei parentem
Dulci carmine concinam, recepta
Vita dum superat mihi ; et rogabo
Votis assiduis Deum quotannis,
Ne venti, pluviaeve, siccitasve
Aut vis grandinis, improbive fures
Laedant aureoli mei parentem.

(in Marci Antonii, Joannis Antonii et Gabrielis Flaminiorum Carmina [1743] liber sextus, carmen LIX, p. 195)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Ignjat Đurđević [dit aussi Ignazio Giorgi] (1675-1737) : Fontaine prenant sa source dans un tombeau

tombeau fontaine

Tombe romaine devenue fontaine


De ce vers quoi tout court, toi tu nais : il n’est d’eau
Qu’avec plus de justesse on n’appelle éternelle.
Dans la mort tu prends vie et lies tombe à berceau
Sans redouter la mort – envers toi maternelle.

Froide – car au travers de corps froids tu jaillis –
Et pure – le trépas purgeant toute substance –,
Procyon ni l’été naissant ne te tarit
– Le ciel bien plutôt craint l’endroit de ta naissance.

Plonge en cette eau ton front bouffi d’orgueil, passant :
Ton front s’y empreindra de cette antinomie :
« Je meurs de vivre et vis de mort ». Tu vis autant
Pour ne pas vivre et meurs pour aller à la vie¹.

¹: Ces vers sont à comprendre au sens de la doctrine chrétienne voulant que la vie sur terre ne soit pas la vraie vie, cette dernière ne pouvant être pleinement vécue qu’après la mort.

Omnia quo properant, tu nasceris inde, nec ulla
__Iustius hoc nomen lympha perennis habet.
Viva e morte venis, finem coniungis et ortum,
__Nec mortem metuis, quae tibi facta parens.

Et gelida, haud mirum, gelidos si transilis artus,
__Pura es, nam sordes tergere fata solent.
Non Procyon, non te validi Canis hauriet ortus,
__Formidant ortus nam magis astra tuos.

Quisquis ades, tali tumidum caput ablue lympha,
__Dogmata nam capiti suggeret ista tuo:
Dat mihi vita necem, mors vitam; te quoque certum est
__Vivere, ne vivas, ne moriare, mori.

(in Poetici lusus varii [1700] épigramme 82)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Jules-César Scaliger (1484-1558) : La possession bachique

Qui est Jules-César Scaliger ?Le triomphe de Bacchus (Cornelis de Vos, 1630)

Sur le plan poétique, Scaliger père est précédé d’une fâcheuse réputation : ses vers latins seraient médiocres. Cet extrait prétend montrer l’inverse, et que, sur un thème éculé, notre auteur sait fait preuve d’une grande invention verbale et rythmique, que j’ai tenté de rendre en français.

[…] Mais d’où vient que mon cœur bat, trépide, en furie ?
Porté, emporté, las – rapt vers la grotte vide.
Quel est donc ce cortège ? Et qui pousse à aller ?
Thyas¹ et Edonis¹ ululant bacchanales :
Mimallon¹ la Boit-vin, dans sa flûte à deux branches,
Et tremblant-vrombissant, rauque le Pied-bouc souffle
Dans les cornes ravies au veau meuglant sa mort
– Pourpre s’enfle la bouche, et l’œil se gonfle rouge.
L’agile lierre noir coiffe les ronds corymbes,
Le thyrse sans fin tourne en mains porte-couleuvres,
Dévastant les abris des bêtes qui se terrent.
La solitude tremble, et les bois crient d’oiseaux.
Mais où est le Sauteur² leste à jambes de bouc,
Luperque² joue-roseau, l’avisé suit-danseurs,
Pan, siffleur d’airs nouveaux sur ses pipeaux stridents ?
Sur ses neuf chalumeaux, il sonne pour le Maître.
Le bon vieux Thiasote³, assis sur l’âne courbe,
T’appelle, satyrant, titubant des tontaines
Doigt crispé, crac-cric-crac, sur les crotales creux.  […]

¹ Thyas, Edonis, Mimallon sont des synonymes de Bacchantes.
² Sauteur, Luperque, désignent le dieu Pan, joueur de syrinx. 

³ « le bon vieux Thiasote » (= Bacchant) est Silène.

[…] Subitus sed unde mi corda furor trepida quatit ?
Feror, auferor, fatigor : vacua in specua rapit.
Comitatus iste, quisnam ? Quis ad hoc iter adigit ?
Thyas hinc, et hinc Edonis trieterias ululat :
ubi tibias Mimallon bifores meribibula,
ubi rapta mugienti sua funera vitulo
Tremibomboraucus inflat duo cornua capripes.
Rubicunda bucca turget : rubidus tumet oculus.
Nigra flexicrus corymbi comat orbibus hedera.
Manus inquieta thyrsum colubrigerula rotat,
latitantium ferarum populans domicilia.
Fremit orba solitudo, nemora avia reboant.
Sed ubi levem relinquo Salium caprifemorem,
calamicinem Lupercum, subidum choretisequam,
sibi Pana flantem acutis nova sibila tubulis ?
Sonat ille sic novenis ab arundinibus herum.
Thiasota blande pando residens pecore senex,
Tityrisca vis vocat te, teretismata titubans,
Crepericrepante crispans cava tympana digito. […]

(in Julii Caesaris Scaligeri Poemata in duas partes divisa [1574], pp. 192-3, « In Bacchum galliambus »,  vers 104-122)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Vinzenz Heidecker (Vincentius Opsopoeus) ( ?-1539) : Portraits d’ivrognes en bêtes

Détail du Jardin des délices (Jérome Bosch, 1503)

Détail du Jardin des délices (Jérome Bosch, 1503)


Dans son long poème De arte bibendi (L’Art de boire) Vincentius Opsopoeus évoque, au livre deux, les mauvais buveurs et buveuses, auxquel[le]s il prête des traits d’animaux. Le tableau qui suit évoque assez facilement ceux de Jérôme Bosch.

[…] Mais quel ignoble amas, quel grand nombre de bêtes,
Et dont l’aspect traduit la vie intérieure !
Mêlées, on les voit rire ensemble, à rires larges,
On les entend crier, toutes, à cris discords.
– Mais ailleurs, les brebis, rendant gorge, vomissent,
Ivres, du vin, prouvant leur ingénuité ;
Les chiens ravalent vite – et en vain – leur ordure,
Et vautrées à plein dos dans la fange, les truies
Vomissent d’effrayants serpents, des lézards verts
– Ah, je veux bien mourir, si ces vers sont un jeu !
On voit vaches et veaux vomir crapauds, cigales,
Et vomir des bijoux à des boucs octipèdes ;
Plus loin : des livres, l’âne ; et l’ours : épées, gourdins ;
Souris et chats : c’est là ce que vomit le loup.
Les singes font des sauts irrévérencieux,
Portant pour la plupart des couronnes de fleurs ;
Près des autres assis, les ours font du carnage,
La conjuration des loups est déchaînée.
Rage et fureur aidant, les coups sont réciproques
– On dirait deux armées combattant durement.
Mais au bout du jardin, sur la gauche qu’on voit,
Sur l’allée mal famée, par les petites portes,
Dans la boue, le vomi, les corps mêlés des bêtes,
Hideux, sont étendus, et dorment pêle-mêle.
Les uns sont accablés de plaies, d’autres de vin,
On dirait un amas de morts de male mort.
D’un sommeil agité, certains sortent sans force,
Retournent aux orgies d’une marche rapide ;
D’autres, ayant visage humain, mais recouverts
De peaux de bêtes, vont, sobres, aux portillons :
Ils quittent le jardin d’un pas mal assuré,
Et titubent en foule, infirmes de leurs membres. […]


[…] At quae multiplicum confusio foeda ferarum !
Quae vitae facies interioris erat !
Nam mixtim patulis visae sunt rictibus una
Omnes discordi vociferare sono.
Ex alia sed parte vomunt de gutture vinum
Vinosae indicium simplicitatis oves.
Quae egessere canes eadem mox frustra resorbent
In caeno volvunt dum sua terga sues,
Serpentesque vomunt diros, viridesque lacertas,
Dispeream si e carmine ludo meo.
Vaccas et vitulos, ranas vomere atque cicadas
Vidisses, gemmas octipedesque capros.
Porro asini libros, enses cum fustibus ursi,
Mures et cattos evomuere lupi.
Indecores saltus exercent cercopitheci,
Quorum pars maior florea serta gerunt.
Nec procul altemis laniant sedentibus ursi,
Et furiunt multa seditione lupi.
Quos furor et rabies in mutua vulnera trudunt,
Ceu geminas acies quae fera bella gerunt.
Parte sed in laeva qua cernitur exitus horti,
Et via per modicas non bene trita fores
In caeno in vomitu mixtorum foeda animantum,
Corpora confuso strata sopore jacent,
Partim vulneribus, partim quoque saucia vino,
Tanquam caesorum mortua turba foret.
Quorum pars surgit discusso languida somno
Et repetit celeri lustra priora pede.
Pars nacta humanam faciem, sed pelle ferina
Tecta, petit tenues sobria facta fores,
Hortoque egreditur pedibus male firma, graduque
Incerto, membris mutïla turba suis. […]

(in De arte bibendi libri tres [1536], livre deux, vers 191-222)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Marc-Antoine Muret (1526-1585) : C’est Bacchus qui fait le poète !

Autoportrait en Bacchus (Jan Van Dalen, XVIIe s.)

Bacchus (Jan Van Dalen, XVIIe s.)


C’est Bacchus qui est cause et soutien du poète,
C’est Bacchus qui remue le génie du poète ;
Et sur les neufs tendrons, c’est Bacchus qui l’emporte,
__Meilleur que Phébus, de plus grand pouvoir.

Quiconque aura humé trois coupes par trois fois
D’un falerne moelleux, sentira que s’enflamme
Son âme sous l’effet de la fureur divine
__Et qu’en jaillira quelque poésie.

Ainsi vécut gaiment, jadis, Anacréon,
Les tempes couronnées de pampres verdoyants,
Et Ennius ainsi, gorge avinée toujours,
__Donnait libre cours à ses poésies.

Ceux qui ont du plaisir à boire de l’eau fraîche,
Sont les auteurs de vers glacés, qui ne traversent
Pas les âges. Viens donc, rivalisons tous deux
__À coups, Nicolas, de cyathes pleins.

Tous deux nous écrirons, la gorge bien rincée,
Des vers qu’admireront nos lointains descendants ;
Quel doux supplice es-tu, Lyaeus, quel repos
__Certain pour un cœur que tout alourdit !

En notre impéritie, mais quelles coupes donc
Nous cherchons-nous d’une eau jacasse ? De quel mont
Rêvons-nous donc, bifide et doublement pointu ?
__À quelle Hippocrène aspirons-nous, fous ?

La voici l’Hippocrène, et seule sa liqueur
A le pouvoir de rendre enchanteur le poète.
Fais-moi donc cette grâce, et rends-moi la pareille :
__Car je te salue, levant un cyathe.


Bacchus poetas et facit et fovet ;
Bacchus poetarum ingenia excitat;
_Bacchus novem praestat puellis,
_Et melior potiorque Phoebo est.

Ter terna quisquis pocula sumserit
Dulcis Falerni, sentiet hic sibi
_Calere divino furore
_Carmina ad ejicienda mentem.

Sic laetus olim vixit Anacreon, 
Cinctus virenti tempora pampino,
_Sic Ennius semper madenti
_Gutture carmina funditabat.

Algentis at quos potus aquae juvat,
Frigent eorum carmina, nec ferunt
_Aetatem. Ades mecumque plenis
_His cyathis, Nicolae, certa.

Miranda seris carmina posteris
Uterque loto gutture concinet;
_O dulce tormentum, o gravatis
_Certa quies animis, Lyaee!

Quaenam, imperiti, pocula quaerimus
Vocalis undae? quod bifidi duplex
_Montis cacumen somniamus?
_Quam petimus, fatui, Hippocrenen?

Haec Hippocrene est: unius hic liquor
Vates stupendos efficere evalet.
_En, par pari gratus repende,
_Hoc ego te cyatho saluto !

(in M. Antonii Mureti Opera, Volume 3 [1729],  p. 225)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Francesco Forzoni Accolti (1674-1708) : Scènes de vendanges

[…] L’Automne sort du sol sa tête porte-grappes
Et Pomone, prodigue, épanche sa puissance.
Déjà, le raisin doux pend aux pampres des vignes,
– Tes dons radient, Bacchus, en leur maturité.

Sans attendre, déjà bons gars et demoiselles,
Les mères et les brus, formant joyeuse troupe,
Retranchent à l’envi les raisins du bois tendre,
Les paniers peints chatoient des fruits de Bromius*.

L’un s’est coiffé de lierre, un autre de corymbes,
On plaisante, joyeux, on se parle à mots lestes ;
Le bel Amyntas mime un ballet de satyres ;
Damètre aux cheveux blonds les mêle de raisin.

Tityre et Lycidas, des tambourins en paume,
Courent partout ; la flûte et l’airain creux résonnent,
Tandis que la vendange écume à pleines lèvres,
Et que d’un pied vaillant Mopse presse le moût. […]

* : Il s’agit d’un des très nombreux surnoms de Bacchus.

[…] Uviferum Pater Autumnus caput exerit arvis,
Et pomona suas prodiga fundit opes.
Pampineis pendent jam dulces vitibus uvae,
Et matura nitent munera, Bacche, tua.
Haud mora : jam faciles pueri, innuptaeque puellae,
Matresque, et passim laeta caterva nurus,
Certatim e teneris decerpunt vitibus uvas,
Fructibus et Bromii picta canistra nitent.
Ille hedera crines praecingitur, ille corymbis,
Hic fundit laetis libera verba jocis,
Saltantes Satyros imitatur pulcher Amyntas,
Dametrae fulvas implicat uva comas.
Tityrus et Lycidas subductis tympana palmis
Percurrunt ; calamis, concavaque aera sonant.
Ergo dum plenis spumat vindemia labris,
Et Mopsus forti cum pede musta premit. […]

(in Carmina illustrium poetarum italorum, tome 4  [1719] pages 446-7)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Niccolò Aggiunti (1600-1635) : À Galilée (dit Œil-de-lynx) : parallèle entre vin de Crète et télescope

L'Astronome (Vermeer, 1668)

L’Astronome (Vermeer, 1668)


Tes cadeaux, Œil-de-lynx, – vin de Crète et jumelles –,
Méritent tous les deux pareils remerciements :
La longue-vue fait voir les choses en plus grand,
Le vin, lui, multiplie les choses que l’on voit ;
Si les corps s’amplifient dans les cercles de verre,
L’esprit, lui, croît, noyé de nectar de Chios :
Ces verres géminés m’envoient parmi les astres ;
Quatre gouttes de vin m’emportent au-delà ;
Ce tube de maître ouvre aux mystères stellaires,
Le vin de Crète, lui, révèle le Mystère.
L’optique rend savant, mais la Crète, bavard.
L’une avive les yeux, l’autre empourpre les joues ;
Ton engin m’a montré les cornes de Vénus
– Et du fait de ce vin, Vulcain les a portées.


Cretum mihi das nectar, chrystallaque Lyncei,
Atque pares grates munere utroque meres :
Majora ostendat rerum simulacra specillum,
Visa quoque hoc vinum multiplicare valet :
Orbiculis vitreis grandescunt corpora ; at isto
Mens quoque fit major nectare fusa Chio :
Me gemino hoc vitro praesentem ducis in Astra;
Quattuor his ciathis me vehit astra super:
Artifici hoc tubule stellarum arcana patescunt;
Arcanum faciunt Cretica vina palam:
Optica chrystallus doctum; sed Creta disertum :
Tergit et illa aciem ; purpurat haec faciem :
Hocce tuo invento Veneris modo cornua vidi ;
Et Vino hoc forsan Mulciber illa tulit.

(in Carmina illustrium poetarum italorum, tome 1 [1719] page 446)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Ovide, L’Art d’aimer, livre I : Bacchus et Cupidon sont du banquet

Vénus, Bacchus et Cupidon (Cæsar van Everdingen, XVIIe s.)

Vénus, Bacchus et Cupidon (Cæsar van Everdingen, XVIIe s.)


[…] Tables mises, banquets, offrent d’autres approches,
Tu peux, outre les vins, y chercher ton bonheur.
Là, souvent, allongés, tenues dans ses bras tendres,
L’Amour serre, empourpré, les cornes de Bacchus.
L’aile mouillée de vin, humectée, Cupidon
Ne bouge plus du lieu qui le tient, lourd, captif.
– Mais voici qu’il secoue ses plumes imbibées
Et porte atteinte aux cœurs éclaboussés d’amour.
Le vin prépare l’âme, et la pourvoit d’ardeurs,
Il emporte en ses flots les tourments, qu’il dissipe.
C’est le moment qu’on rit ; le pauvre prend courage ;
Douleurs, tourments s’en vont, et les fronts se dérident.
Sous la simplicité – si rare à notre époque –,
Les cœurs s’ouvrent – le dieu leur fait tomber le masque.
Là, souvent, le tendron captive le jeune homme :
Car Vénus dans le vin, c’est du feu dans le feu. […]


[…] Dant etiam positis aditum convivia mensis:
Est aliquid praeter vina, quod inde petas.
Saepe illic positi teneris adducta lacertis
Purpureus Bacchi cornua pressit Amor:
Vinaque cum bibulas sparsere Cupidinis alas,
Permanet et capto stat gravis ille loco.
Ille quidem pennas velociter excutit udas:
Sed tamen et spargi pectus amore nocet.
Vina parant animos faciuntque caloribus aptos:
Cura fugit multo diluiturque mero.
Tunc veniunt risus, tum pauper cornua sumit,
Tum dolor et curae rugaque frontis abit.
Tunc aperit mentes aevo rarissima nostro
Simplicitas, artes excutiente deo.
Illic saepe animos iuvenum rapuere puellae,
Et Venus in vinis ignis in igne fuit. […]

(in Art d’aimer, livre 1 [vers 229-244])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Ovide sur ce blog :

 

Properce (47 [?]-16 [?]av. J.-C.) : À son amie qui s’ivrogne

[…] Tu n’entends pas, laissant voler mes mots, – déjà,
Icare et ses bovins poussent les astres lents.
Blasée, tu bois : la nuit décline, sans te rompre.
Ta main lance les dés, n’est pas encore lasse.
– Ah, maudit soit, qui fit, le premier, du vin pur,
Et qui, de ce nectar, gâcha les bonnes eaux !
Toi qu’à raison tua le colon de Cécrops,
Icare, tu connais l’amer bouquet du pampre ;
Tu péris par le vin, Centaure Eurytion,
Toi, Polyphème aussi – par celui d’Ismara.
Le vin tue la beauté, le vin gâche la vie,
Le vin fait méconnaître à l’amie son amant.
– Mais non : les flots de vin ne t’ont en rien changée !
Bois, tu es belle – à toi, le vin ne fait pas tort –,
Quand, tombant, ta couronne en ta coupe s’incline,
Et que tu lis mes vers d’une voix caressante.
Que versé, le falerne à flots baigne ta table,
Qu’il écume, suave, en ton verre doré !
Mais nulle femme n’aime à être seule au lit :
L’amour vous fait chercher une certaine chose.
L’on brûle, aimant, d’un feu plus vif pour les absents :
L’homme assidu pâtit d’une longue habitude.


Non audis et verba sinis mea ludere, cum iam
flectant Icarii sidera tarda boves.
lenta bibis: mediae nequeunt te frangere noctes.
an nondum est talos mittere lassa manus?
a pereat, quicumque meracas repperit uvas
corrupitque bonas nectare primus aquas!
Icare, Cecropiis merito iugulate colonis,
pampineus nosti quam sit amarus odor!
tuque o Eurytion vino Centaure peristi,
nec non Ismario tu, Polypheme, mero.
vino forma perit, vino corrumpitur aetas,
vino saepe suum nescit amica virum.
me miserum, ut multo nihil es[t] mutata Lyaeo!
iam bibe: formosa es: nil tibi vina nocent,
cum tua praependent demissae in pocula sertae,
et mea deducta carmina voce legis.
largius effuso madeat tibi mensa Falerno,
spumet et aurato mollius in calice.
nulla tamen lecto recipit se sola libenter:
est quiddam, quod vos quaerere cogat Amor.
semper in absentis felicior aestus amantis:
elevat assiduos copia longa viros.

(in Élégies, livre II, 23b )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Tibulle (54 [?]-19 av. J.-C.) : Viens, radieux Bacchus

Viens, radieux Bacchus – que la vigne te soit
Toujours mystique, et ceint de lierre soit ton crâne :
Pareillement malade, emporte ma douleur.
L’amour se voit souvent par tes dons terrassé.
Emplis de flots de vin, jeune échanson, les coupes,
Et, ta main s’inclinant, verse-moi du falerne.
Soucis, mauvaise troupe, au loin ! calvaire, au loin :
Qu’ailé de neige, ici, resplendisse Apollon !
Appuyez, vous au moins, doux amis, mon propos,
Nul de vous ne répugne à m’emboîter le pas
– Que, si l’un se refuse aux doux assauts du vin,
Sa bien aimée le trompe et couvre sa traitrise.
Ce dieu fait l’âme riche, il abat l’orgueilleux
Qu’il soumet aux arrêts de la femme qu’il aime ;
Tigresses d’Arménie, par lui lionnes fauves
Sont vaincues, et les cœurs farouches sont fléchis.
Force – et plus ! – de l’Amour ! Mais demandez Bacchus
Et ses dons – qui de vous se plaît aux coupes vides ?
L’accord est mutuel, et Liber n’est point torve
Pour qui lui rend un culte et aux vins guillerets.
L’encolère par trop le trop d’austérité :
Qui craint l’encoléré grand dieu : qu’il boive donc. […]


Candide Liber, ades – sic sit tibi mystica uitis
semper, sic hedera tempora uincta feras –
aufer et, ipse, meum, pariter medicande, dolorem:
saepe tuo cecidit munere uictus amor.
Care puer, madeant generoso pocula baccho,
et nobis prona funde Falerna manu.
Ite procul durum curae genus, ite labores;
fulserit hic niueis Delius alitibus.
Vos modo proposito dulces faueatis amici,
neue neget quisquam me duce se comitem,
aut si quis uini certamen mite recusat,
fallat eum tecto cara puella dolo.
Ille facit dites animos deus, ille ferocem
contundit et dominae misit in arbitrium,
Armenias tigres et fuluas ille leaenas
uicit et indomitis mollia corda dedit.
Haec Amor et maiora ualet; sed poscite Bacchi
munera: quem uestrum pocula sicca iuuant?
Conuenit ex aequo nec toruus Liber in illis
qui se quique una uina iocosa colunt,
nunc uenit iratus nimium nimiumque seueris:
qui timet irati numina magna, bibat. […]

(in Élégies, livre III, 6, vers 1-22 )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.