Alexandre Neckam (1157-1217) : Éloge de Bacchus

triomphe de Bacchus

Le Triomphe de Bacchus (Ciro Ferri, XVIIe s.)


Je te reviens Bacchus, et te loue volontiers,
Sans appréhension prodiguant ta louange.
Heureuse Thèbes, crois-je – elle t’a mis au monde !
Tu primeras toujours sur Hercule ton frère.
Je place Sémélé avant Alcmène, qui
Voulut être ta mère – et Jupiter ton père.
Tu sus instruire l’Inde à cultiver la vigne ;
Thèbes sous ta conduite a été protégée.
Les rois t’ont fui, vainqueur de l’Inde, en temps de guerre,
Te venant librement lorsque règne la paix.

Bacchus, repos heureux des hommes, joie, plaisir,
Secours incontestable et salut savoureux,
Doux réconfort des dieux, délectable puissance,
Bacchus, père de joie et fleuron de la table,
Tu égaies plaisamment de plaisante chaleur
Les corps froids, plaisamment réchauffant tous leurs membres.
Bonne est Cérès, flanquée du joyeux Lyaeus !
Mais c’est lui le plus grand : dieu il est, déesse elle.

Veille à l’intégrité, pampre, des généreux
Fruits ; le Génie te loue pour ta besogne utile.
Car l’ample écu réchauffe et protège les grappes,
En contenant, Eurus, tes contournants assauts.
L’effeuillage ouvre au chaud, à la rosée, les grappes
Qu’il mûrit – Bacchus œuvre ainsi à nos délices.
L’eau dilate, le chaud monte et gagne le haut :
Tout ainsi croît, qu’enjoint la puissante Nature.
Ainsi le cep étend ses rameaux – et l’amour
Inné les entrelace en accord de tendresse.
Le sarment fait son fier sous son faix de bourgeons
Précieux, pour la joie du digne corps des dieux.
Les dieux exultent quand Bacchus vient enrichir
Leur table ; de ses dons, les déités s’enchantent.
La céleste assemblée bruit de joyeux échos
Quand, abondant, le vin de joie récrée les dieux. […]


Rursus, Bacche, tuas laudes describo libenter
Nec uereor laudis prodigus esse tuae.
Censeo felices Thebas, quae te genuere;
Fratre tuo semper Hercule maior eris.
Alchmene Semelen prepono. Quid? Tua mater
Atque tuus uoluit Iupiter esse pater.
Vt colerent uites, Indos prudens docuisti;
Vrbs quoque Thebarum te duce tuta fuit.
Indorum domitor, reges in Marte fugasti;
Allicis ingenue tempore pacis eos.

Bacche, quies hominum gratissima, laeta uoluptas,
Certum solamen, deliciosa salus,
Blandum lenimen superum, iucunda potestas,
Bacche, decus mensae, laetitiaeque pater,
Artus infrigidas placide, placidoque calore
Laetificas ; placide singula membra foues.
Grata Ceres laeto si sit sociata Lyaeo;
Maior hic est cum sit hic deus, illa dea.

Pampine, uulneribus confers custos generosi
Fructus; te genius utile laudat opus.
Ampla quidem facies uuas fouet atque tuetur.
Expicit insidias ambitus, Eure, tuas.
Parte fenestrata calor intrans decoquit uuas
Aut ros, quo Bacchi deliciantur opes.
Humor dilatat, surgit calor alta petendo;
Sic Natura potens crescere cuncta iubet.
Sic propago suos ramos extendit amorque
Innatus blando federe nectit eos.
Palmes honoratur oneratus tam precioso
Germine, quo superum gaudet honesta cohors.
Exultant superi, cum Bacchus ditat eorum
Mensas; numina sunt munere laeta suo.
Curia celestis laeto clamore resultat,
Cum superos recreat copia laeta meri. […]

(in Alexandri Neckam, Svppletio Defectvvm. Carmina Minora, cura et studio Peter Hochgürtel, Turnhout, Brepols, 2008, pp. 197 et sq.)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Alexandre Neckam (1157-1217) : Éloge de la vigne et du vin

vendanges médiévales 4

Automne (Tacuinum Sanitatis, fin du XIVe siècle.)


Voici Bacchus le montagnard mène-Dryades,
Aux tempes couronnées de sarments et de pampres.
Mère de toute joie, la fière et noble vigne
Prime sur toute plante, ainsi que sur tout arbre.
Elle donne le vin : délicieux présent
De la nature, il plaît au ciel comme sur terre.
Pampre, sarment, tendron, les grappes, le verjus,
Présentent quantité de bienfaits naturels.
La vigne donne vie, car le vin, c’est la vie ;
Donnant, gardant santé : liqueur délicieuse !
Le vin, s’il est présent, rehausse un gai festin,
On apprécie d’abord sa couleur, puis son goût.


En Bacchus, coetus Dryadum dux, collis amator,
Palmite pampineo tempora cinctus adest.
Matris laetitiae, generosae gloria vitis,
Herbis praecellit arboribusque simul.
Haec generat vinum, naturae deliciosum
Munus, quod superis terrigenisque placet.
Pampinus et palmes, et turio, botrus, agresta,
Innatae multum commoditatis habent.
Vitis dat vitam, quia vinum vita ; salutem
Et das et servas, deliciose liquor.
Laetam nobilitat mensam praesentia vini,
Quod placidum reddunt, hinc color, inde sapor.

(in De laudibus divinae sapientiae)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Alexandre Neckam (1157-1217) : Petit bestiaire

héron

Héron (Ardea) médiéval


Le héron :

Prédicteur de la pluie, le héron fuit forêts,
Marais, étangs – ses nids –, pour gagner l’empyrée.
Le ciel et l’air pour aire, il erre dans les nues
Errant tant qu’à grande erre il n’est rôti tout crû.
Il est prisé des grands pour son goût délectable,
Plus délectable oiseau peine à parer leur table.

NB : Ce sixain est fondé, en latin, sur un jeu de mots portant sur ardea (le héron), mis en rapport étymologique avec ardeo (je brûle) et arduus (haut). Pour tâcher de le rendre en français, j’ai pris sur moi de rapprocher, en français, héron de errer, air, etc., et de trahir consciemment le sens pour mieux respecter le processus créatif du poète.

Le becfigue :

Bien qu’il tire son nom de la fameuse figue,
Le raisin est un mets friand pour le becfigue :
S’il préfère à la figue, et de loin !, le raisin,
On eût dû, de raisin, le nommer « becraisin ».
– Mais quoi ! L’humus à l’homme a bien donné son nom,
Or, son esprit domine, et nourrit son limon.


La seiche :

La seiche, comme on sait, n’est munie que d’un os
De la forme, dit-on d’un pas très grand bateau.
Quand rage la tempête où l’horreur s’accumule,
Elle s’agrippe aux rocs avec ses tentacules.
Froidissant l’estomac, il faut boire dessus,
Dès que mangée, du vin de puissante vertu.


La raie :

De blêmes maladies la raie fameuse est mine
Si on ne la consomme avecque du vin blanc.
À défaut y supplée Cérès, bonne maman :
Quand le frère est absent, la sœur fait bonne mine.
Mais quoi ? Goûtant chair ferme et plaisante saveur,
Je me fie à moi-même, et plus qu’à mon docteur.


Le congre :

Le congre est congruent à des repas superbes,
L’habile cuisinier l’apprête avec des herbes.


L’oursin :

L’emportant en douceur sur le rayon de miel,
Tu fleuris à l’étroit d’un corps, oursin, bien fait.
Pour résister aux coups de la forte tempête,
Tu portes dans ta bouche un poids précis de lest,
Et ce caillou te guide en mer grosse d’orages
– Tu traînes, ô stupeur, ton guide dans ta bouche !
Le marin prévoyant charge ainsi son bateau
Afin que ni les flots, ni les vents ne le freinent.


Ardea praedicit imbres, quia stagna, paludes,
Silvas cum nidis deserit, alta petens.
Ardet adire Jovem, petit ardua, nubibus ardet,
Ardet ne citius ardeat assa cocus.
Judicio procerum grati solet esse sparis ;
Vix horum mensas gratior ornat avis.


Quamvis ficedulae det nomen gloria ficus,
Uva tamen cibus deliciosus ei.
Sed cum ficu sit multo pretiosior uva,
Debuerat nomen uva dedisse tibi.
Sed qui ? Humus nomen homini dedit, et tamen ipsum
Corpus praedominans spiritus intus alit.


Siccam vix uno munitam novimus osse,
Quod formam modicae fertur habere ratis.
Cum furor exagitat plenas horrore procellas,
Fimbriolis haeret rupibus illa suis.
Infrigidat stomachum, si non virtute potentis
Bacchi confestim subveniatur ei.


Pallentes generat famosa ragadia morbos,
Si non est albo succiduata mero.
Sed tamen alma Ceres defectum supplet Iacchi ;
Frater abest, facies grata sororis erit.
Sed quid ? dum solidam carnem gratumque saporem
Perpendo, medico quam mihi credo minus.


Divitibus mensis congrus bene congruit, ipsum,
Herbis servatum praeparat arte cocus.


Vincis, echine, favum mellis dulcedine magna ;
Corporis exigui calliditate viges.
Insultu validae ne concutiare procellae,
Libramen certi ponderis ore geris.
Te regit in tumido pelagi fervore lapillus,
Miror rectorem tu vehis ore tuum.
Sic bene prospiciens sibi navim nauta saburrat,
Ne fluctus vel vis aeris obstet ei.

(in De Laudibus divinae sapientiae)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Alexandre Neckam sur ce blog :

 

 

Martial / Marcus Valerius Martialis (40-104 [?]) : Gare aux mélanges !

Qu’aimes-tu mélanger, Tucca, du vieux falerne*
Au vin mis en tonneau sur le mont Vatican* ?
Quel si grand bien t’ont fait les rouges de taverne,
Ou que t’ont fait de mal les rouges les plus grands ?
Tue-nous, mais, assassin !, que le falerne vive,
Et que le campanie* ne soit intoxiqué !
Mettons qu’aient mérité de mourir tes convives :
De pareils flacons, eux, ne l’ont pas mérité.

* : Falerne et (vin de) campanie comptaient parmi les meilleurs crus de l’Italie antique ; les vins récoltés sur les coteaux du Vatican étaient, quant à eux, de qualité médiocre.

Quid te, Tucca, iuuat uetulo miscere Falerno
in Vaticanis condita musta cadis?
Quid tantum fecere boni tibi pessima uina?
aut quid fecerunt optima uina mali?
De nobis facile est, scelus est iugulare Falernum
et dare Campano toxica saeua mero.
Conuiuae meruere tui fortasse perire:
amphora non meruit tam pretiosa mori.

(Epigrammaton liber I, 18)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Anthologie latine (Antiquité) : Qui suis-je ? Deux énigmes définissant le vin.

– 1 –

Fils unique, je nais de fort nombreuses mères,
Et né, ne laisse en vie aucun de mes parents.
Je meurtris en naissant mes multiples mamans :
Entier est le pouvoir que leur mort me confère.
Si je ne fais jamais de mal à qui me hait,
Je ne rends son pareil à qui m’aime à l’excès.

– 2 –

Je viens vêtu au monde, ayant plus d’une mère,
Et je n’ai point de corps étant sans vêtements.
Je porte dans mon ventre, en naissant, mes parents,
Et reviens à la vie en vivant sous la terre.
Et tiré pour les grands, ne puis m’amplifier,
De nature amenant la tête dans les pieds.


Innumeris ego nascor de matribus unus,
Et genitus nullum uiuum relinquo parentum.
Multae me nascente subportant uulnera matres,
Quarum mors mihi est potestas data per omnes.
Laedere non possum, me si quis oderit, umquam,
Et iniqua meo reddo quoque satis amanti.

Multiplici veste natus de matre producor
Nec habere corpus possum, si vestem amitto .
Meos, unde nascor , in ventre fero parentes ;
Vivo nam sepultus, vitam et inde resumo.
Superis eductus nec umquam crescere possum,
Dum natura caput facit succedere plantis.

(in Poetae latini minores, éd. Baehrens, volume III [1881])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Ippolito Capilupi (1511-1580) : Épitaphes d’ivrognes

Ma vie fut un festin : j’eus à cœur les tonneaux
Et les godets ; du vin, j’en eus de pleins barils.
Et point amer, le jour, où à mon domicile
La mort frappa ma porte à coups de pied brutaux.
Car le bruit de ses pas ne me vint à l’ouïe :
J’étais d’âme et de corps en vin pur enfoui.

*

Ma vie durant, j’ai bu – sans fin, tel l’arc-en-ciel,
Tel que le sol brûlé de soleil boit l’averse,
Tel que l’océan boit, sans trêve, sources, fleuves,
Tel que tarit la mer ce soiffard de soleil.
Ne prétends pas, Silène, avoir plus que moi bu ;
Et toi pareil, Bacchus, tends-moi les mains – vaincu.

*

D’autres entonneront « Renom tiré du sang »,
Et « Rois sous le joug mis d’une main téméraire »,
Sur leur tombe inscriront « Ennemis repoussés,
Mille vaisseaux détruits à la faveur de Mars. »

Moi, mon grand coup d’éclat, c’est d’avoir, sous les ordres
De Bacchus, souvent bu mille canons de vin ;
Et ne suis pas peu fier, si sur ma tombe pendent
– Car tels sont mes trophées – canthare et cruche énorme.

*

En mon heureuse vie, je n’étais pas de Flore
Vraiment le familier, mais plutôt de Bacchus.
Qu’on ne recouvre pas ma tombe de fleurs fraîches,
Mieux vaut la recouvrir du velours d’un vin pur.
Si son odeur me fut, de mon vivant, plus douce
Que celle des fleurs : mort, elle me le sera.


 Vita mihi jucunda fuit : mihi dolia cordi,
Et cyathi, et plenis vina fuere cadis.
Nec mihi amara dies, cum nostra ad limina venit,
Et pede percussit mors violenta fores.
Namque pedum strepitus nostras non attigit aures,
Corpus erat somno, mensque sepulta mero.

*

Dum vixi, sine fine bibi, sic Imbrifer arcus,
Sic tellus pluvias Sole perusta bibit.
Sic bibit assidue fontes , et flumina Pontus,
Sic semper sitiens Sol maris haurit aquas.
Ne te igitur jactes plus me, Silene, bibisse ;
Et mihi da victas tu quoque, Bacche, manus.

*

Jactabunt alii partum sibi sanguine nomen,
Regiaque audaci colla subacta manu.
Et tumulo inscribent, depulsos moenibus hostes,
Milleque disjectas Marte favente rates.
Maxima palma mihi, Baccho duce, pocula mille
Grandia, cum multo saepe bibisse mero.
Gloria nec tenuis, si cantharus ante sepulchrum
Pendet, et immensi, nostra trophaea, cadi.

*

Nil mihi cum Flora dum felix vita manebat,
Sed mihi cum Baccho plurimus usus erat.
Non igitur sit sparsa novis mea floribus urna ;
Sed potius dulci sparsa sit illa mero,
Ut fuit hujus odor vivo mihi floris odore
Suavior, extincto sic erit ille mihi.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus tertius [1719] pp. 227-228)


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 D'autres épitaphes d'ivrognes sur ce blog :

Celio Calcagnini (1479-1541) : Euphrosyne est possessive

Qu’ai-je à faire avec vous, mes amis ? – Vous cherchez
Un cœur en vain, que veut, pour soi seule, Euphrosyne.
Quand elle a, Euphrosyne est avare : elle a tout
Emporté, le cachant, tout ensemble, en son sein ;
Et contemplant la rose entremêlée de lys,
Je crois voir de l’onyx se pénétrer de pourpre :
Elle a ravi mon cœur et de sa main lactée
Jusques en ses tréfonds dévasté ma poitrine.
Pauvre de moi, vivant sans poitrine et sans cœur
– S’il se peut que ma vie ne soit plutôt mourir.
Mieux me vaudrait la mort, plus souhaitable : mais

Je ne puis, à présent, vivre ni bien mourir.
Ô dieux, si je ne puis, sinon, subir ces feux,

Que pour ces feux et moi, ce soit le jour ultime !
Je le dirai, ce jour, heureux et bénéfique,
Où je libérerai mon cou d’un joug cruel,
Où mon ombre errera, libre, aux champs Élysée,
Pour peu qu’aussi l’amour n’y exerce son droit.

Hélas, ma plainte est vaine, et plus vive est l’ardeur ;
En ma poitrine, hélas, plus fort sévit le feu !
Ah que tu es cruelle, et si sourde à mes plaintes !
En rien cette douleur ne t’émeut, ces mots tristes ;
Plus je lamente en vain, plus durement tu brûles,
Plus féroce est le feu qui gagne sur mon être.
Que faire ? – Je ne sais : tu es mon seul espoir
De salut, la raison suprême de ma vie.

Afin de m’empêcher de trancher ces durs nœuds,
Grâce, charme et beauté contre moi sont allés,
Et ce joli minois qui a pu si souvent
Me retenir, tombant dans le gouffre d’Enfer.
Quoi, je te laisserais, pourrais t’abandonner ?
Ô jour amer, ô jour cruel à mon encontre !
Je pourrais me priver de ces lèvres de pourpre ?
Je pourrais délaisser si belle chevelure ?
Quitter des yeux rivaux des flammes de Léda,
Et les sonorités si douces de ses mots ?
Ah, qu’avant Cupidon me consume en entier
De ses feux, que je sois plutôt réduit en cendres !

Toi, si je t’ai toujours aimée intensément,
Et t’aime intensément : montre plus de douceur.
Puisque cette poitrine est tienne que tu brûles
Cruellement, et tien ce cœur que tu subjugues,
Je suis tien : que dans l’air léger je me dissolve,
Quel que soit le dommage, il sera, crois-m’en, tien.


Quid mihi vobiscum, socii? mea pectora frustra
Poscitis, Euphrosyne vendicat illa sibi.
Euphrosyne ubi habet, sibi possidet ; omnia secum
Abstulit, atque suo condidit una sinu.
Nam dum saepe rosas, commixtaque lilia miror;
Insertosque onyces murici inesse puto:
Illa mihi incauto rapuit cor, et intima prorsus
Pectora lacteola est depopulata manu.
Me miserum, qui nunc sine corde, et pectore vivo:
Si non est potius haec mihi vita mori.
Sed mihi mors melior foret atque optatior : at nunc

Vivere nec fas est, nec bene posse mori.
O Superi, si non aliter fas tollere flammas,
Una sit et flammis, et mihi summa dies.
Illa dies felix, et fausta vocabitur a me,
Excutiam a saevo qua mea colla jugo,
Libera in Elysiis nostra umbra vagabitur arvis,
Ni modo in Elysiis jus quoque habebit amor.
Me miserum, frustra queror , et magis ingruit ardor,

Saevit et in misero pectore flamma magis.
Ah crudelis, et ad nostras tam surda querelas!
Te nihil iste dolor, maestaque verba movent
Quoque magis frustra lamentor, acerbius uris,
Atque in me tanto saevius ignis agit.
Denique quid faciam ignoro : tu sola salutis
Spes mihi: tu vitae maxima caussa meae.
Namque ego ne duros properarem abrumpere nodos,

Obstitit illa mihi gratia, suada, lepos ;
Ille decor vultus, quo me persaepe cadentem
Faucibus ex Orci restituisse potes.
Tene ego desererem ? te cara relinquere possem ?
Ah mihi acerba dies, ah mihi dura dies !
Possem ego purpureis ergo caruisse labellis?
Possem ego tam pulchras destituisse comas ?
Possem ego Ledeis certantia lumina flammis,
Et tam mellito linquere verba sono?
Ante Cupidineos penitus consumar in ignes,
In cineres potius delicuisse velim.
Tu tamen, ô si te semper vehemenrer amavi,

Et vehementer amo , mitior esse velis.
Quandoquidem tua sunt, quae tam crudeliter uris
Pectora, et haec tua sunt quae male corda domas,
Sum tuus, et tenues si fors dissolvar in auras,
Quidquid erit damni, crede erit omne tuum.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus tertius [1719] pp. 84-85)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giulio Capilupi (vers 1544-avant 1600) : Épigrammes amoureuses

À sa chérie inquiète

Cesse de te transir, Chérie, de froides craintes,
Et de baigner de pleurs ta poitrine et tes joues :
Cesse de t’affliger, jetant d’injustes plaintes :
Elles me sont, hélas !, de cruelles blessures.

Les fleuves vagabonds rebrousseront leur cours,
Le Soleil cessera de suivre son chemin,
Avant que de mon cœur ta flamme ne s’écarte
Et qu’un autre souci ne retourne mes sens.

Tu es mon doux amour, tu es mon seul espoir,
Toi seule tu me plais parmi les filles belles :
Toi seule, Cornélie, dans ma vie m’es repos,
Et il m’est doux pour toi de vivre et de mourir.

*

Tableautin : Tityre pleure Némésis

Tandis que les prairies sont pues de bouvillons
Où le fleuve de Pô coule ses eaux limpides :
Du haut de la levée, Tityre qui les garde,
Pleure sa Némésis au tragique destin ;

Et regardant, penché, le fleuve – et comme glisse
Une goutte salée dans l’onde qui s’enfuit :
« Larmes, gagnez, dit-il, la mer avec ces eaux,
Et vous y ajoutant, rendez-la plus amère. »

*

Variante du précédent

Tityre, au bout, couché, de la rive de marbre
Que l’eau doucement fuit du muet Mincio,
Lamentant le trépas précoce de Néère,
Penché, versait des pleurs dans l’eau de la rivière.

D’eux-mêmes, des bovins s’approchant pour y boire,
Il leur tint à voix triste un bien triste discours :
« Fuyez loin de ces lieux et cherchez d’autres ondes
Qui puissent écarter la soif de votre mufle.

Tant est le Mincio de mes larmes amères
Imbibé, que la mer a de plus douces eaux. »

*

Entre Lune et Luna, bien des similitudes

La jeune Lune luit, radieuse, au ciel haut,
Chassant d’un clair éclat les ombres de la terre :
Tu rayonnes, Luna, visage à l’ajour haut,
Chassant de ton front pur les ténèbres du cœur.

De nuit la Lune mène à l’Olympe les danses,
Et son visage brille, éclatant plus qu’étoiles :
Albe, entraînant, Luna, les danseurs par la ville,
Ton visage éblouit, splendide plus que vierges.

Aussi t’a-t-on nommée très justement Luna,
Puisque de sa beauté resplendit ton visage.

NB : Dans l’original latin, Luna s’appelle Delia, qui est un des surnoms de Diane/Séléné (la Lune déifiée). Pour faciliter la compréhension de la version française, j’ai pris la liberté de changer le prénom.


Desine, lux mea, nunc gelido percussa timore,
Perque sinus lacrimas fundere, perque genas :
Desine et injustas diffundere maesta querelas ;
Namque haec sunt misero spicula dura mihi.

Ante suos retro flectent vaga flumina cursus,
Destituetque suas Cynthius ire vias,
Quam tua de nostris secedat flamma medullis
Et vertat sensus altera cura meos.

Tu mihi dulcis amor, tu spes mea sola, puellas
Inter formosas tu mihi sola places:
Tu requies nunc sola meae, Comelia, vitae,
Dulce mihi per te vivere, dulce mori.

*

Florida pascentes dum tondent prata juvenci
Eridanus liquidis qua fluit amnis aquis ;
Tityrus hos servat summo de margine ripae,
Et carae Nemesis tristia fata gemit,

Dum pronus fluvium spectat, dumque illius ore
In rapidas salsus labitur humor aquas:
« Ite, ait, lacrimae pelagi cum flumine ad undas,
Majoremque illis addite amaritiem. »

*

Tityrus extremo recubans in marmore ripae
Quam taciti Minci leniter unda fugit;
Immatura suae deflebat fata Naereae,
Effundens lacrimas pronus in amnis aquas;

Cum potum ad fluvium vaccis venientibus ultro
Haec dixit tristi tristia verba sono:
« Vos procul hinc fugite, atque alias jam quaerite lymphas
Quae possint vestro pellere ab ore sitim.

Namque meis adeo est lacrimis infectus amaris
Mincius, ut jam sit dulcior unda freti. »

*

Cum Luna exoriens radiis micat aethere ab alto,
E terris umbras luce nitente fugat;
Sic facie, specula cum fulges Delia ab alta,
Ex animo tenebras fronte micante fugas.

Nocturnos cum Luna choros argentea olympo
Ducit, sideribus clarior ore micat.
Sic quoque tu, choreas agitas ubi candida in urbe,
Delia, virginibus pulchrior ore nites.

Hoc igitur merito impositum est tibi Delia nomen,
Namque tuo illius splendet in ore decus.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus tertius [1719] pp. 246 et 248)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giovanni Paolo Cesario (?-vers 1568) : Madrigaux

La céleste Vénus

Je ne veux rien de toi, ô mère des Amours ;
Déesse de Golgi et d’Idalie la sainte.
Que te bâtisse un temple et te voue des autels
L’amateur de boisson bachique et de festins,
Qui marche avec lenteur à l’ombre pompéienne,
Poitrine pantelant sous tes traits, Cupidon.

Mais moi que satisfont un fleuve, des moissons,
Qu’entraîne sur les monts l’amour des Piérides,
La Vénus que j’honore est céleste : ses feux
Divins forcent les cœurs à révérer les dieux,
Elle pousse au mépris des offrandes vulgaires
– Et qui se voient ravies, dévorées, le jour-même.

Les yeux de Glycère

Tes yeux sont si brillants, qui dissipent les nues,
Au ciel, et restituent les lumières perdues,
Qu’en te voyant l’on croit, sans en douter jamais,
Que les astres du monde ont faibli, de leur fait.
Des hommes médusés deviennent pierre inerte,
Glycère, ou interdits s’embrasent pour leur perte.

Le funambule turc

Loin du sol, une corde est tendue : le Turc ose
Y courir, et gravir les pignons des maisons,
Il bondit et jouant, comme sur terre, en l’air,
Tombe habile, est debout, léger telle une brise.

Jupiter le voyant se demande d’abord
Si un nouveau Géant n’attente au haut Olympe ;
Mais percevant le corps chétif du funambule,
Souriant, dit : « Ce nain, qu’il gagne les étoiles ! »


Non te sollicito votis, Dea mater Amorum,
Quae Golgos, sanctum quae colis Idalium.
Ille tibi templum statuat, tibi dedicet aras,
Quem latices Bacchi , lautaque mensa juvant,
Et qui Pompeia lentus spatiatur in umbra,
Perculsus telis corda, Cupido, tuis .

Ast ego, cui tantum satis est fluviusque Ceresque,
Et quem Pieridum per juga raptat amor:
Caelestem veneror Venerem, quae pectora flammis
Excitat aethereis ad pia sacra Deum.
Et jubet obscuri contemnere praemia vulgi ;
Quae rapit, et sensim devorat ipsa dies.

*

Sic tibi scintillant oculi, qui nubila caelo
Pellunt, amissum, restituuntque diem ;
Ut quicumque videt, dubita non mente, minora
Luce tua mundi sidera facta putet:
Parsque hominum stupeat, fiatque immobile saxum;
Aut tacito, Glycere, sentiat igne mori.

*

Extensum procul a terra percurrere funem,
Et celsas audet scandere Turca domos,
Exultimque, agri velut aequore, in aere ludit,
Atque ex arte cadens, surgit ut aura levis.

Juppiter ut vidit primum dubitabat Olympum
Tentaret. superum ne novus ire Gygas ;
Schenobatae sed ubi prospexit membra pusilli
Subridens : petat hic sidera nanus, ait.

(in Joannis Caesarii consentini varia poemata et orationes [1662] pp. 38, 39, 44)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Janus Pannonius (1434-1472) : Épigrammes grivoises concernant Lucie

Quand un jeune te veut crac-craquer, toi, Lucie,
Tu regardes son nez, en notes la longueur :
Instrument mesurant la quéquette des hommes,
Employé pour empan et coudée ! – Si son nez

T’a plu, sitôt le vit de ton amant te plaît,
Compliments et cadeaux n’ont pas plus d’importance.
D’entremetteur, science : experte, tu te passes,
Le nez a des vertus d’entremetteur, science.

Que seul couche avec toi quelque amant fort en nez :
Je ne veux devenir, pour moi, rhinocéros.
Les pronostics, crois-m’en, Lucie, sont mensongers,
Et ta règle est caduque, en ce qui me concerne.

*

Par un ami malin, Lucie vient de se faire
Piéger : l’embrouille est neuve, et extraordinaire.
Puisque à ses yeux son nez n’était pas assez long,
Voici qu’il se l’est fait piquer par des frelons.
Turgescent, rubicond, feint de déambuler :
Il ne demande rien, et se fait appeler.

*

Quand ventre à ventre et cuisse à cuisse et bouche à lèvres
Attelés, ma bricole en ta chatte est mussée,
Tu surpasses d’emblée tout tendron, ma lascive,
Et mon désir le cède à ta lubricité.
Moins fort le lierre étreint, le coquillage embrasse ;
Dextre, langue et fessier, rien ne manque à l’office.
Quand s’épanche pour toi la volupté festive :
« Cela suffit, Lucie, cela suffit ! » cries-tu !
– Quoi, cesser à mi-course, et résister, godiche ?
Attends, Lucie, j’ai, moi, de quoi baiser encore !


Dum iuvenes poppysma rogant, tu, Lucia, nasum
Inspicis, et quantum prominet ille, notas.
Hoc perpendiculo virgas metire viriles,
Hic tibi pro palmo est scilicet, et cubito. Si
placuit nasus, placet illico mentula, amantis,
Nec plus blanditiis addita dona valent.
Nil iam in te, lenone opus est, nil arte magistra,
Lenonis vires nasus et artis habet.
Nec nisi nasatus tecum decumbit adulter,
Ut iam ego me fieri rhinocerota velim.
Lucia, crede mihi, multum prognostica fallunt,
In me nam certe regula vana tua est.

*

Astutus modo Luciam sodalis
Miri fraude nova doli subegit.
Nasum, qui sibi non satis tumebat,
Nam crabronibus obtulit notandum.
Sic dum turgidus ore subrubenti,
Transire assimulat, vocatus ultro est.

*

Cum ventrem ventri, femori femur, ora labellis
Conserui, et cunno mentula delituit,
Principio cunctas vincis lasciva puellas,
Nequitiae, et cedit nostra libido, tuae.
Amplexus hederas superant, et basia conchas,
Nec deest officio, dextera, lingua, natis.
Postquam effusa tibi est nimium festiva voluptas,
Iam satis est, clamas, Lucia, iam satis est!
Quid medium praecidis opus? quid inepta repugnas?
Expecta, nondum, Lucia, defutui.

(in Jani Pannonii poemata [1512])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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