Giannantonio Campano (1429-1477) : Adieu, détestable Allemagne ! / In reditu e Germania

Après un séjour en Allemagne, le poète regagne l’Italie

Adieu, rocheux Tyrol et Alpes tridentines,
Je ne veux plus jamais vous avoir sous les yeux !
Stérile Germanie, je te tourne le dos,
Te montre, dénudées, sol barbare, mes fesses !

Si d’aventure un jour je devais te revoir,
Qu’il soit alors, ce jour, le dernier de ma vie !
Que je meure aux confins de l’Italie : que là,
En Italie, de froids rochers terrent mes restes.

C’est en langue d’ici qu’on me dira l’absoute,
Que sera sur le roc gravée mon épitaphe.
– Que si pieusement l’on recueille mes os

Dans une urne ou les brûle en un feu de poirier :
De grâce, qu’on ait soin qu’omis, nul bout de moi,
Même infime, ne touche à la terre barbare.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Linquo Tridentinas Alpes et Rhaetica saxa
Nunquam oculis posthac aspicienda meis.
Accipe Campani, sterilis Germania, terga,
Accipe nudatas, barbara terra, nates.
Ille dies iterum qui te mihi forte videndam
Offeret, extremus sit mihi et ille dies.
Finibus Italiae primis exstinguar et illic
Per Latium condant frigida saxa manes.
Dicentur Latia mihi verba novissima lingua
Et Latio qui sim carmine saxa notent.
At pia si qua manus collectis ossibus urnam
Erigat, accensa conjiciatve pira,
Hoc precor, hoc caveat, ne pars vel quantula nostri
Barbaricum tangat non bene lecta solum.

(In Carmina [1495])

Gerolamo Bologni (1454 – 1517) : La mort souhaitée / ad Julium filium

Le poète s’adresse à son fils Jules

Je me meurs peu à peu, paraissant vivre, Jules :
Mon existence oscille entre ces deux extrêmes.
J’attends ce jour l’apport du lendemain ; le terme
– Souhaité ! – de mes maux ne peut plus être loin.
Rien d’autre : que, ténue, mon âme, abandonnant
Ma consomption, rompe avec ce corps usé.
Que tardes-tu, mort lente, à cesser mes tortures ?
– C’est en toi que ma seule espérance demeure.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Paulatim morior, videar cum vivere, Iuli:
Ambiguus status est inter utrumque mihi.
Quotidie exspecto quid cras ferat; ultima finis
Exoptata malis iam procul esse nequit.
5Nil reliquum, tenuis maciem nisi spiritus aegram
Linquat et e putri corpore liber eat.
Quid cessas, mors lenta, graves finire dolores?
In te spes tandem sola relicta mihi est.

(in Epigrammata familiaria)

Gerolamo Bologni (1454 – 1517) : Que le temps passe vite ! / Aetatis celeritas

Hélas ! Pauvres mortels, la vie se précipite,
S’écoule tel le cours sans retenue du Tibre,
Comme le vent d’hiver, soufflant du pôle, accourt,
Comme vers l’astre haut vole fumée légère…

Il n’y a guère encore, on me croyait enfant
– Ne portant au visage aucun trait d’homme fait :
J’évolue, mes amis me remettent à peine
– Eux dont, il y a peu, la foule me flanquait…

M’est venu sur la face un étrange portrait,
A surgi de la barbe, hirsute et indomptable.
Nous qui, il y a peu, goûtions la jeunesse,
L’heure est proche où serons des vieillards décrépits…

Étapes – qu’y peut-on ? Tous, nous sommes menés
Là où la destinée nous dénie tout retour…

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Me miserum, praeceps aegris mortalibus aetas
Labitur, ut rapidi Thybridis unda fluit,
Ut Scythica Boreas properat brumalis ab Arcto,
Ut suprema levis fumus in astra volat.
En ego, quem puerum cuncti paulo ante putabant
Signaque cui vultus nulla virilis erant,
Immutor possint ut me vix nosse sodales,
Haerebat lateri quae modo turba meo.
Insolitam traxit facies obducta figuram
Surgit et hirsutis hispida barba pilis.
Sic modo qui laeti fuimus juvenilibus annis
Crastina decrepitos efficit hora senes.
Sic demum incauti post haec deducimur omnes
Illuc, unde aliquem fata redire vetant.

(in Candidae libri tres)

Giovanni Pontano (Joannis Pontanus) (1429-1503) : La jeune fille endormie

[…] L’air meut les verts rameaux, l’eau musarde et murmure,
Doucement, dans leurs nids, gazouillent les oiseaux.
Dulcidie sous un saule, au bord d’un vert rivage,
Hébétée de chaleur étouffante, est couchée.
L’air léger, la troussant, dénude son mollet,
Sa jambe resplendit d’un neuf éclat d’ivoire.
Inspirant elle aussi, calme, ce filet d’air
Qu’inspire l’endormi dans le profond sommeil,
Peut-être elle soupire à d’anciennes amours,
Et rêve, Tégéé, de tes embrassements… […]


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


[…] Aura movet virides ramos, vaga murmurat unda,
Et dulce in soliis garrula cantat avis.
Dulcidia ad salicem viridique in margine ripae,
Sicut erat, rapido fessa calore iacet;
Aura levis tunica suram nudabat, at illi
Crura per ignoto lumine candet ebur;
Ipsa etiam tenuem spirabat leniter auram,
Languenti qualem spirat ab ore sopor,
Forsitan et veteres animo suspirat amores,
Somniat amplexus dum, Tegeaee, tuos. […]

(in De Amore conjugali [première édition : 1498] : vers 13-20 du poème De ortu et genitura leporum)


D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Giovanni Pontano (Joannis Pontanus) (1429-1503) : Berceuse / Naenia

La nourrice de Luc, fils nouveau-né du poète, chante en allaitant le nourrisson

Sont là pour mon Luluc, mes nénés, mes tétés,
Néné droit est pour toi, néné gauche est pour moi.
– Mais faut changer de sein, Luluc a le hoquet :
Néné gauche est pour toi, néné droit est pour moi.
Mais si tu veux les deux, cesse un peu de pleurer,
Cesse ! – à toi néné droit, et néné gauche à toi.
– Il a bien ri, Luluc, à mordre mes nénés !
Gros vilain, mes nénés ! tu ne vas pas, dis-moi…
Mais si, quel enragé ! Tout beau, pas enragé !
Néné-ci, néné-là, tous les deux sont pour toi.
Tète-les deux, mon Luc, sinon va les voler
Le Méchant ! – Hop, on les remet dans leur corset !


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Has ego Luciolo mammas, haec hubera servo:
Dextera mamma tua est, ipsa sinistra mea est.
Singultit sed Luciolus; mutare licebit:
Ipsa sinistra tua est, dextera mamma mea est.
Utraque sed potius tua sit, jam desine flere,
Desine: dextra tua est mamma, sinistra tua est.
Risit Luciolus mammamque utramque momordit.
Tune meas mammas, crudule, tune meas…?
Jam saevit, quod dico meas. Ne, candide, saevi:
Haec atque illa tua est, utraque mamma tua est.
Nunc, Luci, nunc suge ambas, ne quis malus illas
Auferat, et clauso, scite, reconde sinu.

(in De Amore conjugali [première édition : 1498])


D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Ludovico Ariosto (1474-1533) : Pour se moquer d’Olivier / In Olivam

Cet Olivier refuse d’être enterré dans la promiscuité de certaines plantes. Le texte original fait parler une Olive, jouant sur le double sens du nom, propre et commun (oliva = olivier). J’ai cru bon, pour des raisons sémantiques, de le transposer au masculin.

J’aurai pour compagnie, moi l’arbre de Pallas,
Roses – Vénus ! –, oignons – Priape ! – et ceps – Bacchus ! –
À tort jugé grivois, adultère et ivrogne,
Moi qui fus toujours sobre, et chaste, et pudibond ?
Enlevez-moi d’ici, ou bûcheronnez-moi,
Que les tares d’autrui ne puissent me salir !

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Hicne rosas inter Veneris bulbosque Priapi
Et Bacchi vites Palladis arbor ero?
Immeritoque obscaena et adultera et ebria dicar,
Sobria quae semper casta pudensque fui?
Hinc me auferte, aut me ferro succidite, quaeso,
Ne mihi dent turpem probra aliena notam.

(in Carmina [rédaction de 1494 à 1502, première édition : 1553])

Ludovico Ariosto (1474-1533) : Deux variations sur une petite marchande de roses / Ad puellam vendentem rosas

Petite, que vends-tu ? Des roses ? toi ? les deux ?
– Car tu es rose et dis « vouloir vendre des roses »…

*

Tu dis « vouloir vendre des roses » : tu es rose.
Que veux-tu donc ? Donner des roses ? toi ? les deux ?

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Hasne rosas, an te vendes, an utrumque, puella,
Quae rosa es, atque inquis vendere velle rosas?

*

Vendere velle rosas, inquis, cum sis rosa: quaero
Tene, rosasne velis, virgo, an utrumque dare.

(in Carmina [rédaction de 1494 à 1502, première édition : 1553])

Ludovico Ariosto (1474-1533) : Épitaphes de Philippine / epitaphia Philippae

Deux épitaphes pour la même Philippine, de moeurs sans doute assez légères…

Dans un caveau de marbre énorme est Philippine
Claquemurée : son homme a pris toutes mesures
Afin de l’empêcher de prendre la tangente…

*

La morte s’adresse, de sa tombe, à un passant :

Qui je fus ? – Sache donc que je fus Philippine.
Mais encor ? – Nulle envie d’en dire plus ; ou ça :
« Femme, rien ne me fut de la femme étranger. »
(Surtout, prends cet aveu du côté positif…)
– Mieux me connaître en mes tréfonds ? Te connais-tu
Toi-même ? Occupe-toi de tes oignons, et file !

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Marmoris ingenti sub pondere clausa Philippa est:
Cavit vir tandem ne ulterius fugeret.

*

Quaeris quae fuerim? Me scito fuisse Philippam:
Plura rogas? Nolo plura loqui, nisi quod
Nil alienum a me mulier muliebre putavi:
Hoc, heus! in partem accipe, quaeso, bonam.
Quid tibi vis? An me interius vis nosse? Quid ipsum
Ten noscis? Prior haec sit tibi cura, et abi.

(in Carmina [rédaction de 1494 à 1502, première édition : 1553])

Giuseppe Sporeni (1490 – 1562) : La Lumière et l’amour / Eroticon

Lumière, ma Lumière, ô toi souvent qui viens
Tramer mes durs tourments, sois saluée, Lumière !
Et telle qu’apparue dans le repos nocturne
Sous les traits de Vénus, viens souvent, ma Lumière !

Quels plaisirs sensuels ressentis, nuit splendide,
Quand sommeillant j’étreins le sein de mon amie !
– Quels chagrins ressentis, nuit jalouse, qui hâles
Loin de moi ce sommeil qui me prive de joies…

S’il me fallait tout bien peser, pour moi le jour
Serait plus noir que n’est torpeur et que ténèbres :
– Car les ténèbres me prodiguent la lumière,
Quand la lumière impie renforce les ténèbres,

S’il est vrai que la nuit me prodigue une amie,
Que dans sa perfidie m’arrache la lumière.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Lux mea, lux quae mi duras innectere curas
Saepe venis, salve lux iterumque vale
Et qualem nocturna quies te ostenderat in re
Formosae Veneris, lux mea, saepe veni.
Gaudia quae lasciva tuli, nox aurea, dum me
Complexum dominae pectora somnus habet!
Invida nox, quae damna tuli dum mi procul omnem
Somnum aufers, somnus gaudia vitae adimit!
Si pensare licet factum hoc ratione, magis mi
Atra dies fuerit quam sopor et tenebrae
Dant lucem tenebrae, tenebras lux impia densat;
Nox dominam dat mi, lux inimica rapit.

(in Carmina)

Ludovico Ariosto (1474-1533) : Que m’importe la guerre ! / Ad Philiroen

Peut bien Charles de France, armant vaisseaux, chevaux,
Furieux combattants effrayants de courage,
Menacer les châteaux d’Italie de saccage –
Peut bien notre adversaire ourdir des plans nouveaux :

Je ne m’en soucie pas, sous un arbre allongé,
Près d’une chute d’eau murmurante, tandis
Que Corydon, vaillant, s’épuise aux blonds épis…
Si, comme tu l’as dit souvent, Philiroé,

Tu as souhait de mutuel amour, contrains
Toutes sortes de fleurs pourpres, le couronnant,
À courir sur le front moite de ton amant –
Que tu auras tressées de ta candide main ;

Et, étendue à mes côtés, sur ce gazon :
Aux sons de la cithare, émets douce chanson.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Quid Galliarum navibus aut equis
Paret minatus Carolus, asperi
Furore militis tremendo,
Turribus Ausoniis ruinam;
Rursus quid hostis prospiciat sibi,
Me nulla tangat cura, sub arbuto
Iacentem aquae ad murmur cadentis
Dum segetes Corydona flavae
Durum fatigant. Philiroe, meum
Si mutuum optas, ut mihi saepius
Dixisti, amorem fac corolla
Purpureo variata flore
Amantis udum circumeat caput,
Quam tu nitenti nexueris manu;
Mecumque cespite hoc recumbens
Ad citharam canito suave.

(in Carmina [rédaction de 1494 à 1502, première édition : 1553] ; le présent poème date de 1496)