Les cerises (inédits 1993-1994)


L’échelle est à demeure
dans l’arbre
on y monte en été
cueillir l’averse
nourricière
capricieuse
l’orage aussi
quand il est mûr dans les coeurs faillibles
et que la mort
serait le seul chemin
sans la foudre vipérine


On adosse l’escabeau
contre le tronc de l’arbre
pour cueillir les cerises
en jeter au chien
quêteur de viande
tout aussi rouge
le fruit juteux
comme une ondée cuivrée d’orage
croit-on que l’animal
y plongera les crocs ?
son museau seul
corbeau sans ailes
visitera l’éclair

(© LEM 1993)

 

Épaves dans les champs (inédits 1993-1994)


Comme ils n’ont pas de quoi
bâtir
en bonne pierre profitable
ils abritent leurs outils
dans de vieilles camionnettes
réformées de l’administration
dépecées au préalable
de tous les abattis dont il se fait négoce
et leurs carcasses de tôle ondulée
couvent les labours
façons de vieilles poules
têtues et solitaires
qu’on laisse au nid sur l’œuf de plâtre
avant l’ultime soupe grasse


Dans les vignes le J9
pourrit nu-pieds
le ventre plein de socs et de serfouettes
on s’installe à l’occasion
au vieux volant grippé de rouille
des fois qu’une ombre de moteur
roucoulerait sous le capot
mais rien
on noie son désespoir
dans une lampée d’eau-de-vie
la bouteille est cachée
sous le siège qui chuinte


La Juvaquatre est dans le pré
pintade vidée bridée de rebuts
et les portières dégondées
ravaudent la haie vive où l’épine est crevée
dans la grange les banquettes
sont accueillantes pour la sieste
et l’amour s’il ne fait pas trop froid
la semence qu’on y laisse
ce n’est pas pire au fond
que la fiente des volailles
qui la nuit juchent
dans l’habitacle ventre ouvert


Le car un
cheval y regarde
il n’y a plus de percheron
la ligne est fermée depuis si longtemps
le cheval serait-il de carton comme
ceux des chevaux de bois le car est
ferré des quatre pieds on
lui a pris ses brodequins


Il n’y a pas de bateau
pourtant cela moutonne
rien qu’un vieil autobus
qui brame encor pour peu qu’on presse
le Klaxon la batterie
alimente en courant la clôture
les vaches qui s’y frottent
en sont tout émues
c’est lui le gardien le
geôlier légitime
pour avoir fait déjà
l’expérience de la mort


Le champ de colza
suce la moelle
de l’Estafette bouton-d’or
posée là
d’ancestrale mémoire
elle y digère l’outillage
qu’on enfourne dans son ventre
socs pour crever la terre
grattoirs
râteaux
un jour il n’en restera plus
que des formes sans substance
fantômes de choses
travaillés par le songe
des hommes sans pitié

(© LEM 1993)

 

Quand je t’aimais Sirène en mer des Caraïbes…


Quand je t’aimais Sirène en mer des Caraïbes,
la méduse opaline attifait le corail
en épouvante aux plies goulues de ton soleil
– et s’y gavait ma bouche en source d’écriture
foulant aussi les blés à longs pas de bleuets,
j’y prenais ma goulée de tendre eau galopante
(en vérité grand bleu : c’est moisson d’onde équestre),
hippocampe absolu ; pâmoison dans les vagues :
l’un tranchait les épis d’un ciseau de ses jambes,
l’autre disait l’orgasme en crissant sur le sable.


Dans un désir de pluie, je trayais à ma paume
les fleuves les plus bleus et plus soyeux que sang
– c’est mer de feu qu’un cœur percutant ses marées,
en mes veines tambour et toi qui le battais,
tam-tamant dans mon bleu sur la peau de mes eaux ;
l’écho fusait aux doigts comme étoile bruissante
maculant toutes nuits les jours mal fagotés
en vrac dans ma fournaise : en faisceaux les soleils, 
canne en pleurs sur haquets se hâtant vers le rhum.


Je pommelais pour toi le grand bleu supérieur,
mes draps mis à sécher sur des ciels de printemps
froufroutaient au tympan des pluies, oreilles drues
créolées arc-en-ciel (quand ça sourdait du sol
à bonds de sang tel oiseau gourd soudain vivant
hors des taillis) : et mes chevaux d’aller leur amble
écartelé sur l’horizon, quelque étoile au frontail
en ferronnière ou œil-cyclope et qui mirait,
m’Amour, nos cœurs couvés dans le nid des pétrels.

(Extraits de Disparue Caraïbe, première publication
dans la revue Parasites, n° 3, automne 2004)

 

« Crois-tu que la ville ourle au point de ton impact… »


Crois-tu que la ville ourle au point de ton impact
ses cycles de parole et que pierre où bâtir
l’à-peu près du murmure (offerte à fleur de fleuve)
tu troues le cours des mots ourdis dans les jardins ?

Bêche en main pour le chou, la courge ou l’artichaut,
pas d’écho de ton nom dans la garenne fouie
ni plus haut sur la place où beuglent les bestiaux
– rien non plus pour troubler le babil des souillardes.

Ta voix ricoche sur l’écorce de l’eau sourde,
pas d’autre barde ici que la barque au licou
mufle annelé piaffant cularde sur son ru(t);

Et si la rivière ouvre à l’occasion la bouche,
c’est pour gober tout crû la goûteuse hirondelle,
sans remous au pourtour de la proie qu’elle engouffre.

(© LEM 28 août 1996)

 

Clair de lune


Nous avons dormi toute cette lune
l’un dans les bras de l’autre,
les murs ont épelé nos prénoms au passage –

et nous fûmes dociles
à la déclivité
quand nos peaux confondues
glissèrent des miroirs,

libérant notre argile à l’appel de la terre.

(© LEM 2010)

 

La Gartempe


[…] Là-bas, c’est la Gartempe qui coule, et ce n’est pas une grande rivière ; elle est de celles qui se jettent câlinement dans les bras d’une autre un peu plus abondante, mais guère, plutôt que d’aller donner d’elle-même de la tête dans le ventre d’un fleuve. Cela convient à notre tempérament : gens de plaine, comme elle, nous cultivons une même tendresse, une même modestie ; malgré quelques collines – mais elle a râpé presque tous nos raidillons, nous vivons à son étale, elle nous donne un avant-goût de l’océan : masse dormante affalée de tout son poids dans son lit, quelque chose d’une paresse, rarement tumultueuse. Je dis bien par chez nous, je parle de notre monde, qui est de calcaire et d’argile ; maintenant, vers les montagnes du Limousin, plus haut, qu’elle mène une autre vie, nul n’en doute, nous savons qu’elle traverse des gouffres de granit, fait la culbute avec les roches – qu’elle travaille au corps les paysages et les parlures d’amont, mine les à-pics et les diphtongues. Peu nous importe, d’ailleurs, nous héritons d’un calme, d’une quiétude sereine, comme d’un animal après quelque folie, et d’une langue assagie, presque plate. […]

(in Deuil à Chailly, éd. Arléa, 2007)

 

« Quel éveil pour la pierre endormie de tes reins ? »


Quel éveil pour la pierre
endormie de tes reins ?
Mes lèvres ou mes paumes
sinueusement claires
sur la nuit de ta peau,
faisant chemin,
posant lumière
sur ton sol familier, tes sentiers, tes collines,
ouvrant ta terre au feu ?

– aurore en pluie
glissant sur ton argile :
au toucher de tes feuilles,
à leur branle fluide,
tes lombes mouleront la forme d’un oiseau :
une nichée de cailles
dans l’épaisseur des chaumes
fluant à son envol en source de duvet –
gourde offerte à ma bouche
d’arpenteur assoiffé…

(© LEM 2011)

 

Toutes chambres apprennent…


Toutes chambres apprennent
à chanter la peau nue
au rythme de nos veines
et prennent leur envol
vers une île perdue,

l’abondance des graines
guide l’aile sonore
– et nous aurons vécu
dans le creux des miroirs
plus de deux vies humaines

revêtues de lumière
pour connaître la mue
dans l’île solitaire,
de deux ne faisant qu’une
même île corallienne.

(© LEM 6 janvier 2013)

 

Nous irons sous l’écorce…


Nous irons sous l’écorce avec le sang de l’arbre
nichant dans le feuillage en attendant que passe,
haleté par la mer, un nuage : 

épousant son chemin de souffle et de vapeur,
nous quêterons les feux pour le simple repère,
survolerons l’amer sans y faire d’escale,
gréés tous deux d’essor et de plume vivante,
sans regret de la branche et sans regret du sol : 

l’air nu pour unique demeure,
l’os léger de l’oiseau pour unique ossature.

(© LEM 6 janvier 2012)

 

L’éternité dans la Gartempe


‒ Tu verras, le néant c’est néant, sous la terre
il n’y a rien, que de la terre et des licoches,
tessons gaulois, romains, gallo-romains,
c’est tout néant et compagnie, rien qui remue,
fouette le sang, le muscle y perd son élastique…

‒ Je n’y veux rien qu’une rivière,
moi, sans barque ou pêcheur à cuissardes,
ou le nocher, le passeur d’âmes
guignant de son œil à glaucome
une île potentielle entourée par des joncs,
des gens, des ombres, on reconnaît quand on approche
celle arrachée à la Gartempe
(elle a saigné de l’avorton),
avec son saule thaumaturge, on en soignait
verrues, vieillards en nage et les chaleurs des bêtes :

envie de cette éternité fluviale,

d’y être carpe ou nénuphar
quitte à gésir dans un carnier.

(© LEM 1er juillet 2017)