La phrase à l’œil (sur Liberté dans la montagne de Marc Graciano, aux éditions Corti, 2012)

Liberté dans la montagne (1)Un vieil homme (« le vieux ») et une petite fille (« la petite ») remontent, en pays montagneux, le cours d’une rivière, en quête d’on ne sait quoi, à une époque mal déterminée (mais après les croisades) d’un Moyen-Âge encore féodal. Leurs pérégrinations sont ponctuées de rencontres marquantes (un pèlerin, des jouteurs, un abbé agnosique, un berger, un pêcheur de haute taille – le « géant » –, un veneur…), dans un monde empreint de forces brutes, instinctives, contrastant avec la force maîtrisée, raisonnée, fondée sur la tendresse, d’autres personnages, dont est le vieux (comme à l’écho d’Horace : cf. Odes, III, 4).

C’est à quoi se résume à peu près la matière narrative de ce magnifique premier roman que signe Marc Graciano chez Corti, et qu’on pourrait inscrire dans la lignée des Sur la route de Kerouac ou de La Route de McCarthy, du roman picaresque – ou, pour rester dans l’époque où se noue ce qui ne relève guère d’une intrigue –, du cycle des romans de Chrétien de Troyes. De grands ancêtres, donc, de grands modèles, qui tempèrent l’originalité du texte sur le plan de sa composition (dans l’ensemble linéaire, suivant la survenue des rencontres) : mais c’est ailleurs qu’il la faut chercher (et trouver sans mal), cette originalité, dans une écriture dont on ne voit guère d’équivalent, chez nos proches contemporains.

Lire Liberté dans la montagne, c’est en effet plonger dans une langue soutenue par une rythmique, dont se dégage une splendide tonalité poétique mise en œuvre dans un art consumé de la description – au point qu’on pourrait, me semble-t-il, faire l’hypothèse que Graciano reprend à son compte les propos de Claude Simon dans le Discours de Stockholm : la description (ici dans ses emplois de l’imparfait) se substituant à la narration comme élément moteur du texte, avec toutefois le bémol de quelques scènes où le récit revient en force pour rompre cette logique et sinon relancer – ce n’est pas nécessaire –, du moins captiver, sur de brefs passages d’une très puissante intensité narrative, l’intérêt du lecteur (et croyez-m’en, cela fonctionne à merveille).

*

Une langue, donc, et richissime. L’époque à laquelle se déroule le roman s’y prête bien sûr : les références à la culture médiévale émaillent le texte en un réseau de termes archaïques, rares, souvent inconnus – et c’est Littré qu’il faut maintes fois convoquer pour en délivrer le sens, si vous prend l’envie de vous y arrêter. Ainsi, pour ne donner que deux exemples parmi tous ceux, très nombreux, possibles : telle cabane est « faite de drosses ébarouies » (p. 116), tel sentier est qualifié d’ « angustié » (p. 207). Une telle recherche lexicale, dans sa somptuosité, ne va pas sans problème, toutefois : les « vaches marronnes » évoquées p. 241 sont tout bonnement anachroniques (le terme « marron » n’apparaissant en français qu’en 1640) ; je ne sache pas qu’un lapin se soit jamais dit ni écrit « cosnil », mais bien plutôt « con(n)il », en cela fidèle à son étymologie. Des détails, bien sûr, mais qui, couplés à de nombreuses irrégularités syntaxiques (emploi de l’indicatif après « quoique » p. 240 ; du conditionnel après « comme si » p. 179, etc.) – ne parlons pas des énormes coquilles, inadmissibles, qui pullulent à chaque page – finiraient par irriter tout lecteur un tantinet respectueux de la langue, sans parler du puriste, s’il ne se laissait emporter, presque à son corps défendant, par le flux d’un phrasé d’une extrême beauté.

La phrase, en effet, de Graciano, c’est un regard scandant des paysages. Éternelle question du voir et du dire – comment rendre, par le seul langage, l’immédiateté de la perception ? – à laquelle il ne peut y avoir de réponse que personnelle et technique, c’est-à-dire stylistique. Voici, à partir d’un court extrait, comment procède Graciano pour résoudre l’équation :

Après qu’ils eurent quitté la bergerie, la petite et le vieux cheminèrent le long d’une portion de rivière où son cours rétrécissait entre deux parois rocheuses. Le chemin passait au pied d’une de ces parois rocheuses et, d’en bas, la petite vit une étoffe bariolée qui avait été accrochée par le vent au sommet de la rocaille en face et l’étoffe brandillait mollement dans l’air frais et la petite qui était fière de l’avoir vue avant le vieux, la montra au vieux. Le vieux et la petite progressaient, pour ainsi dire, comme sur une berme car les parois rocheuses descendaient abruptement vers eux et la rivière qui s’écoulait à leurs pieds et le cours de la rivière était devenu moins tranquille et les eaux avaient cessé d’être sombres et sales à l’endroit des fosses profondes et elles étaient devenues claires et pures. ( p. 157)

On le voit : une suite de répétitions, qui tissent de litanies, d’échos, une phrase longue, curieusement assez sobre d’adjectifs – priorité donnée aux substantifs pour rythmer les éléments visuels –, et constamment relancée dans son déroulé par ces « et » qui sembleraient vouloir qu’elle se poursuive sur des pages et des pages – c’est le cas, d’ailleurs, sporadiquement, mais en particulier dans le tout dernier chapitre, magistral (je pèse le terme), où la pulsion poétique est à son comble.

Certes, le procédé n’est pas nouveau – pour ne citer que lui, et remonter possiblement à ses origines en français, Claudel, dans un autre registre et à l’imitation du style biblique, y a eu recours –, mais il me semble ici (comme chez Claudel bien sûr) d’une parfaite maîtrise et d’une adaptation sans faille au projet de l’auteur, tel qu’on peut se le figurer, et tel que peut-être il est implicitement énoncé page 266 :

Le vieux […] se dit […], dans une espèce de fulgurance de l’esprit, que lui et la petite devaient toujours marcher sur cette terre pour ne pas mourir. Être constamment mobiles. Errer sans fin comme des ombres sur la terre.

Si c’est là la démarche, à plus d’un sens, du vieux et de la petite, c’est aussi, me semble-t-il, celle de la phrase de Graciano : aller, aller toujours de l’avant dans cette description narrative, pour ne pas dépérir, pour continuer d’être, même s’il faut à l’occasion poser le point, et même le point final. Car la phrase sait se poser, parfois, courtement bivouaquer pour rendre son haleine au lecteur, à l’arrêt de séquences brèves, le plus souvent nominales, comme ici, à la suite du même extrait de la page 157 (mais un peu plus loin), pour mieux d’élancer de nouveau, reprenant alors son allure habituelle :

[…] le vieux et la petite découvrirent une humble cabane bâtie sur une vaste toue arrivée à une plage de la sablière. Une cellule mobile et enchantée. Un lieu idéal pour méditer. Un lieu idéal pour rêver, pensa le vieux […]

Tout un art du rythme, donc, un art véritablement poétique du rythme – et belle tautologie que cette expression, si on s’accorde à penser que le rythme est aux fondements même de toute poésie. 300 pages de cette matière pulsante qui, plus encore que d’un beau romancier, est celle d’un grand artiste.

*

Dans Liberté dans la montagne, on marche donc avec les yeux, ses propres yeux de lecteur, mais ces yeux sont aussi ceux des protagonistes – le vieux et la petite, principalement –, sur lesquels se focalise le regard de l’auteur, qui semble dire « je les vois qui voient et je vous donne à voir ce qu’ils voient ». Certes, les autres sens sont aussi sollicités : on entend, on sent, on goûte, on touche beaucoup, dans ce roman tout entier dédié aux sensations : mais c’est surtout, qui m’a frappé, ce rapport essentiel à la vue, avec ce qu’il comporte de problèmes de rendu et leur résolution.

Sur ce point, j’avoue que Graciano, malgré les petites maladresses signalées qu’une relecture attentive par ses éditeurs aurait pu nous épargner, m’a littéralement bluffé. Il est rare qu’un premier roman relève, dans l’ensemble, d’une si belle maîtrise stylistique (cf. toutefois Irène, Nestor et la vérité, de Catherine Ysmal, ou 3 balles perdues, de Sylvana Périgot), dans la signification que l’on peut donner à style, soit symbiose, marquée par une personnalité forte, d’une écriture et d’un projet : c’est ici le cas, et on ressort ébloui du livre lentement parcouru pour le bonheur des yeux.

Bien sûr, cela nous met, et pas qu’un peu, dans l’attente de la suite, et donc du prochain livre – tant d’auteurs ont tout donné dans leur premier, qui se sont, comme dépourvus de matière, révélés impuissants à poursuivre une œuvre : gageons, autant qu’on l’espère, que la crainte n’est pas ici fondée, et que Marc Graciano saura haut la main relever le défi.

Richard Crashaw (1613 [?] – 1649) : Une épitaphe / Epitaphium

Toi qui goûtant, paisible, à l’âge de nectar,
Et, reflet de l’espoir doré de la jeunesse,
Ignores que s’en vont les purpurins soleils,
Ignores les carcans, la nuit ferrugineuse
Des geôles des Enfers et leur terrible maître,
Et regardes de loin la tremblante vieillesse :

Apprends ici les pleurs, ici faisant ta halte.
Ici, oui, sache-le, ici, dans ce réduit,
Des espoirs par milliers et par milliers des joies
Se vêtirent de longue, hélas !, trop longue nuit,
La torchère enflammée de l’ardente jeunesse
Fut noyée sous les eaux des infernaux paluds.

– Tu peux te refuser aux pleurs de la douleur :
Ici tu subiras les pleurs de l’épouvante.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Quisquis nectareo serenus aevo
Et spe lucidus aurea juventae
Nescis purpureos abire soles,
Nescis vincula, ferreamque noctem
Imi carceris, horridumque Ditem,
Et spectas tremulam procul senectam,
Hinc disces lacrimas, et hinc repones.
Hic, o scilicet hic brevi sub antro
Spes et gaudia mille, mille longam
(Heu longam nimis) induere noctem.
Flammantem nitidae facem juventae,
Submersit Stygiae paludis unda.
Ergo si lacrimas neges doloris
Huc certe lacrimas feres timoris.

(in The Delights of the Muses [1646])

Richard Crashaw (1613 [?] – 1649) : Élégie / Elegia

Coulez, mes pleurs, coulez : j’y consens. Mais laissez,
De grâce, libre cours à ma parole en peine.
Puissé-je insuffler mots à mes douleurs plaintives,
Et à tout le moins dire : « Ah, mon amour n’est plus » !

– Ils refusent, mes pleurs, ils refusent, rebelles,
Et vont précipitant leur course irréfrénée.
Tu veux donc, mon aimé, qu’on te parle en silence,
Et que l’amour, muet, pleure à sanglots sans fin ?

Il pleurera : toujours embue, l’urne boira
Ses larmes, recelant des eaux toujours fidèles.
– Vous autres, cependant : ne criez pas miracle,
Si les pleurs, les vrais pleurs, ne savent pas parler.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Ite maea lacrimae (nec enim moror) ite. Sed oro
Tantum ne miserae claudite vocis iter.
O liceat querulos verbis animare dolores,
Et saltem ah periit dicere noster amor.
Ecce negant tamen, ecce negant, lacrimaeque rebelles
Indomita pergunt, praecipitantque via.
Visne (ô care) igitur Te nostra silentia dicant ?
Vis fleat assiduo murmure mutus amor ?
Flebit, et urna suos semper bibet humida rores,
Et fidas semper, semper habebit aquas.
Interea, quicumque estis ne credite mirum
Si verae lacrimae non didicere loqui.

(in The Delights of the Muses [1646])

Nouvel article sur Magma

Bel article sur Magma (éd. publie.net / publie.papier),
dû à la plume et à l’oeil perspicaces de Selenacht (@selenacht) sur Les Glossolalies :

« C’est […] ce que l’on peut déduire du roman, qui évite cepen­dant de se perdre en de tels détours psy­cho­lo­giques pour, beau­coup plus direc­te­ment, jouer de la force seule de l’image poé­tique – se fiant, s’abandonnant presque à la langue, qui semble alors dévi­der un trop-plein (images, conno­ta­tions et échos, de jeux de mots où s’empoisonne la dou­leur, d’impressions fugi­tives attra­pées au vif pour essayer d’obtenir un tableau com­plet, ou d’encore empri­son­nantes répé­ti­tions) tout en ouvrant la voie à une poé­sie plus réglée, mesu­rée et sereine. »

Magma numérique (2)

Angelo Poliziano (1454 – 1494) : Les violettes / in violas a Venere mea dono acceptas

Le poète s’épanche, en transfert affectif, sur un bouquet de violettes offert par son amie habituellement cruelle à son égard.

[…] Vous qui êtes ma vie, heureuses violettes,
Mes délices, refuge et souffle de mon âme,
J’aurai, de vous au moins, des baisers, violettes,
Vous flattant de la paume, encore ! – insatiable –,
Pour vous j’épuiserai l’eau vive de ces pleurs
Coulant sur ma poitrine et mon triste visage.
Buvez, buvez ces pleurs dont se paît mon feu lent :
C’est un cruel amour qui les trait de mes yeux.
Éternelles vivez, violettes : soleils
D’été ni froid mordant d’hiver ne vous consument !
Éternelles vivez, secours d’un pauvre amour,
Violettes, repos bienvenu de mon âme !
Toujours m’accompagnant, je vous choierai toujours
Tant que m’affligera, pauvret, celle que j’aime,
Que les feux du désir consumeront mon cœur,
– Tant que plaintes et pleurs seront à mes côtés.


[…] O fortunatae violae, mea vita, meumque
Delitium, o animi portus et aura mei,
A vobis saltem, violae, grata oscula carpam,
Vos avida tangam terque quaterque manu,
Vos lacrimis satiabo meis quae moesta per ora
Perque sinum vivi fluminis instar eunt.
Combibite has lacrimas, quae lentae pabula flammae
Saevus amor nostris exprimit ex oculis.
Vivite perpetuum, violae, nec solibus aestus
Nec vos mordaci frigore carpat hiems.
Vivite perpetuum, miseri solamen amoris,
O violae, o nostri grata quies animi.
Vos eritis mecum semper, vos semper amabo,
Torquebor pulchra dum miser a domina,
Dumque cupidineae carpent mea pectora flammae,
Dum mecum stabunt et lacrimae et gemitus.

(Odae, VI, vers 29-46, in Omnia opera [1498])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres poèmes d'Angelo Poliziano 
sur ce blog :

D'autres épigrammes, sur ce blog, de la même époque 
et sur le thème de la violette :

Nicolas Bourbon (1503-1550) :

Giovanni Antonio Taglietti (Italie, XVIe siècle) :
Giovanni Pontano (1429-1503) :

Sur le thème de la violette 
dans l'épigramme néolatine
Marcos Ruis Sánchez :

Angelo Poliziano (1454 – 1494) : Deux épigrammes obscènes

Comme j’allais, Ginèbre, hier pour te culbuter,
Et que ma queue bandait, turgescente de rut :
Renversée sur le lit, frifri prêt aux mêlées,
Tu requiers force dons pour prix de la culbute.

Moi, j’en étais d’accord, mais ma queue, plus sensée,
Sitôt piquant du nez, de retomber mollette.
Tu peux la tripoter, rien n’y fait : débandée !
– Ma queue regarde moins tes faits que ta requête…

Que je te dise, queue, le fond de ma pensée :
Quand je perds la raison, toi, tu sais la garder !

*

Bite au repos ! – Tu fus, Ginèbre, trop gourmande !
Tu tends gourmandement tes fesses : je débande.
Non, pas tes fesses, non ! – Qu’un autre y ait ses aises !
Je ne veux plus ton cul : je veux que tu te taises.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Concubitum, Ginebra, tuum cum nuper adirem
Et staret cupido mentula tenta mihi,
Jam resupina toro, jam cunno ad bella parato,
Concubitus pretium grandia dona rogas.

Mens dare suadebat, sed mentula sanior illa
Demisso vultu protinus obstupuit.
Tu tamen hanc frustra palpas, nam languida perstat
Quodque petis curat mentula, non quod agas.

Quam nunc esse tibi dicam, mea mentula, mentem,
Quae bene, vel cum mens desipit, ipsa sapis!

*

Stare negat penis; nimium, Ginebra, petisti.
Obicis, ecce, nates et petis: ille iacet.
Nolo ego, nolo nates: habe at Bettuccius illas!
Nec culum volo jam, anima,volo ut taceas.

(In Lusus : epigrammata ex bibliotheca Poppiensi)

D’autres poèmes d’Angelo Poliziano sur ce blog :

Giannantonio Campano (1429-1477) : En désir de repos

Au repos, Campano n’a donc pas droit ? Ma vie,
Je la passerai toute en vile servitude ?
Aux arbres, les zéphyrs font grâce, aux flots la bise,
Ni l’été, ni l’hiver ne sévissent toujours.
J’ai vu le ciel froncé de nuages noirâtres,
Et j’y ai vu courir le char blond du soleil.
Et si sous la charrue leur échine fléchit,
Fourbus par les labours, les bœufs vont aux alpages.
Le soldat remise arcs, chevaux et traits puissants,
L’armet ne pèse pas sans trêve à sa toison.
Flux et reflux pour tous : moi, maudit, sur toujours
La même roue je tourne – à l’essieu frénétique.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Nullane Campano requies debetur? An omnis
Vita mihi turpi est dedita servitio?
Arboribus Zephyri parcunt et fluctibus Euri,
Aestas non semper, nec fera semper hyems.
Vidi ego caeruleis coelum squalescere nimbis,
Et vidi roseos currere Solis equos.
Et modo cervices flectunt ad aratra iuvenci,
Nunc iuga defuncti vomere summa petunt.
Miles equos, arcus et fortia tela remittit,
Nec galea impexas opprimit usque comas.
Cuncta vices habuere suas, ego semper eandem
Praecipiti infelix cardine verso rotam.

(In Carmina [1495])

Giannantonio Campano (1429-1477) : Adieu, détestable Allemagne ! / In reditu e Germania

Après un séjour en Allemagne, le poète regagne l’Italie

Adieu, rocheux Tyrol et Alpes tridentines,
Je ne veux plus jamais vous avoir sous les yeux !
Stérile Germanie, je te tourne le dos,
Te montre, dénudées, sol barbare, mes fesses !

Si d’aventure un jour je devais te revoir,
Qu’il soit alors, ce jour, le dernier de ma vie !
Que je meure aux confins de l’Italie : que là,
En Italie, de froids rochers terrent mes restes.

C’est en langue d’ici qu’on me dira l’absoute,
Que sera sur le roc gravée mon épitaphe.
– Que si pieusement l’on recueille mes os

Dans une urne ou les brûle en un feu de poirier :
De grâce, qu’on ait soin qu’omis, nul bout de moi,
Même infime, ne touche à la terre barbare.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Linquo Tridentinas Alpes et Rhaetica saxa
Nunquam oculis posthac aspicienda meis.
Accipe Campani, sterilis Germania, terga,
Accipe nudatas, barbara terra, nates.
Ille dies iterum qui te mihi forte videndam
Offeret, extremus sit mihi et ille dies.
Finibus Italiae primis exstinguar et illic
Per Latium condant frigida saxa manes.
Dicentur Latia mihi verba novissima lingua
Et Latio qui sim carmine saxa notent.
At pia si qua manus collectis ossibus urnam
Erigat, accensa conjiciatve pira,
Hoc precor, hoc caveat, ne pars vel quantula nostri
Barbaricum tangat non bene lecta solum.

(In Carmina [1495])

Gerolamo Bologni (1454 – 1517) : La mort souhaitée / ad Julium filium

Le poète s’adresse à son fils Jules

Je me meurs peu à peu, paraissant vivre, Jules :
Mon existence oscille entre ces deux extrêmes.
J’attends ce jour l’apport du lendemain ; le terme
– Souhaité ! – de mes maux ne peut plus être loin.
Rien d’autre : que, ténue, mon âme, abandonnant
Ma consomption, rompe avec ce corps usé.
Que tardes-tu, mort lente, à cesser mes tortures ?
– C’est en toi que ma seule espérance demeure.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Paulatim morior, videar cum vivere, Iuli:
Ambiguus status est inter utrumque mihi.
Quotidie exspecto quid cras ferat; ultima finis
Exoptata malis iam procul esse nequit.
5Nil reliquum, tenuis maciem nisi spiritus aegram
Linquat et e putri corpore liber eat.
Quid cessas, mors lenta, graves finire dolores?
In te spes tandem sola relicta mihi est.

(in Epigrammata familiaria)

Gerolamo Bologni (1454 – 1517) : Que le temps passe vite ! / Aetatis celeritas

Hélas ! Pauvres mortels, la vie se précipite,
S’écoule tel le cours sans retenue du Tibre,
Comme le vent d’hiver, soufflant du pôle, accourt,
Comme vers l’astre haut vole fumée légère…

Il n’y a guère encore, on me croyait enfant
– Ne portant au visage aucun trait d’homme fait :
J’évolue, mes amis me remettent à peine
– Eux dont, il y a peu, la foule me flanquait…

M’est venu sur la face un étrange portrait,
A surgi de la barbe, hirsute et indomptable.
Nous qui, il y a peu, goûtions la jeunesse,
L’heure est proche où serons des vieillards décrépits…

Étapes – qu’y peut-on ? Tous, nous sommes menés
Là où la destinée nous dénie tout retour…

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Me miserum, praeceps aegris mortalibus aetas
Labitur, ut rapidi Thybridis unda fluit,
Ut Scythica Boreas properat brumalis ab Arcto,
Ut suprema levis fumus in astra volat.
En ego, quem puerum cuncti paulo ante putabant
Signaque cui vultus nulla virilis erant,
Immutor possint ut me vix nosse sodales,
Haerebat lateri quae modo turba meo.
Insolitam traxit facies obducta figuram
Surgit et hirsutis hispida barba pilis.
Sic modo qui laeti fuimus juvenilibus annis
Crastina decrepitos efficit hora senes.
Sic demum incauti post haec deducimur omnes
Illuc, unde aliquem fata redire vetant.

(in Candidae libri tres)