Giovanni Pontano (1429-1503) : Amour et colère / ad Cinnamam

Lorsque l’amour me pousse à médire de toi,
Je veux mourir si je n’en souffre, Cinnama :
J’en souffre, mais l’amour est tel, qui m’incinère,
Que je meurs si ne dis ce que veut la colère.

J’en suis vite puni : à peine ai-je parlé
Que tout à coup me vient une peine à pleurer,
Honteux d’avoir blessé de mots mon amie chère,
Et je sens, malheureux, fondre en pleurs ma colère.


Cum me cogit amor quicquam maledicere de te,
dispeream, si non, Cinnama, discrucior ;
discrucior, verum tanto succendor amore,
ut peream, si non, quae velit ira, loquor.

Poena tamen praesto est ; nam vix dum lingua locuta est,
cum mihi fit subito flebile cordolium,
paenitet et caram dictis laesisse puellam,
ac misero in lacrimas vertitur ira mihi.

(in Parthenopaeus sive Amores [1457], I, 21)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Giovanni Pontano (1429-1503) : Les marjolaines de Bathylla/ ad Bathyllam de amaraco colenda

Prends soin des tendres marjolaines, Bathylla,
Arrose-les souvent, garde-les bien humides,
Arrange, de tes doigts, leurs sommités éparses
Et fais-les retomber pour en étendre l’ombre :
Amusement qui agrémente ta fenêtre,
Et rare apaisement d’un vieillard amoureux !
Te regardant donner tes soins à ton courtil,
Tailler les sommités, et comprimer les tiges
En faisceaux dans ta paume apte à toutes pratiques,
Il admire tes doigts, il contemple tes yeux,
Et de tout son pauvre être à tes seins adhérant,
Brûle en mourant de froid, meurt de froid en brûlant,
Malheureux d’un côté, et d’un autre – content.
Abeilles fortunées, qui voletant autour
De la potée prospère, et butinant les fleurs
Déposent leur pollen – autant que ton labeur –
À l’abri de leur ruche et en font un nectar !
Ô vous qui réclamez le fleurant miel d’Attique
Et de l’Hybla, dites adieu au miel d’Hymette
Et de l’Hybla, car c’est le miel de Bathylla
Qu’il vous faut réclamer plutôt. Pouah, l’Hybla, pouah
Montagnes de l’Attique et liqueur de Palerme :
Allez, et réclamez le miel de Bathylla.

NB1 : Dans l’Antiquité, les miels de l’Hymette (montagne de l’Attique, en Grèce) et de l’Hybla (montagne de Sicile) jouissaient de la meilleure réputation.

NB2 : Pontano joue ici visiblement sur les mots, et il n’est pas difficile de trouver un sens obscène à ce qui, de prime abord, paraît être un charmant tableautin domestique.


Et mollem cole amaracon, Bathylla,
Et multo madidam fove liquore,
Et sparsas digitis comas repone,
Atque illas patulam reflecte in umbram,
Lusum et delicias tuae fenestrae,
Et rarum cupidi senis levamen.
Dum te prospicit hortulos colentem,
Tondentemque comas, simulque ramos
In conum docili manu prementem,
Miratur digitos, stupetque ocellos,
Et totus miser haeret in papillis,
Frigensque aestuat, aestuansque friget,
Infelix simul et simul beatus.
Felices sed apes, nemus beatum
Quae circumvolitant leguntque flores,
Et rorem simul et tuos labores
In tectis relinunt, liquantque nectar.
O qui Mopsopii liquoris auram
Hyblae et quaeritis, et valere Hymetum
Hyblam et dicite, mel bathyllianum
Ipsi quaerite. Sordet Hybla, sordet
Vertex atticus, et liquor Panhormi:
Ite, et quaerite mel bathyllianum.

(in Hendecasyllabi seu Baiarum libri [1490-1500], I, 14)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Giovanni Pontano (1429-1503) : pour Hermione, afin qu’elle couvre sa poitrine / ad Hermionem ut papillas contegat

Que ce soit clair : couvre-moi ces seins blancs,
Cesse de faire enrager tes amants.
Moi, qu’une froide vieillesse engourdit,
Tu m’excites, m’enflammes, diablerie !
Que ce soit clair : couvre-moi ces seins blancs,
Cache ton buste en te le corsetant.
Arbore-t-on une gorge de lait,
Des seins, sans vêtement pour les voiler ?
Que veux-tu dire ? « Embrasse-moi les seins,
Bécote-moi ce buste bel et plein ! » ?
Que veux-tu dire ? « Touche, touche, presse ! » ?
Où as-tu vu que seins nus l’on paraisse,
Et que le buste nu l’on se promène ?
Ça veut dire : « Tu veux, tu veux ? j’amène »,
C’est appeler à l’amour tes amants.
Aussi : soit tu me caches ces seins blancs,
Et me corsètes décemment ce buste,
Soit, dessus, vieux ou pas, je leur fonds, juste
À la façon qu’agirait un jeune homme.
– Hermione, tes seins peuvent, en somme,
Faire œuvrer en jeune homme… un vieux croûton !


Praedico, tege candidas papillas
nec quaeras rabiem ciere amantum.
Me, quem frigida congelat senecta,
irritas male calfacisque: quare,
praedico, tege candidas papillas
et pectus strophio tegente vela.
Nam quid lacteolos sinus et ipsas
prae te fers sine linteo papillas?
An vis dicere: « Basia papillas
et pectus nitidum suaviare? »
Vis num dicere: « Tange, tange, tracta? »
Tene incedere nudulis papillis?
Nudo pectore tene deambulare?
Hoc est dicere: « Posce, posce, trado »,
hoc est ad venerem vocare amantes.
Quare, aut contege candidas papillas
et pectus strophio decente vesti,
aut, senex licet, involabo in illas,
ut possim juvenis tibi videri.
Tithonum, Hermione, tuae papillae
possunt ad juvenis vocare munus.

(in Hendecasyllabi seu Baiarum libri [1490-1500], I, 4)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Martial / Marcus Valerius Martialis (40 – 104 [?]) : Épigrammes 1

L’abeille dans l’ambre

Claire et close au secret de cette goutte d’ambre,
L’abeille semble incluse en son propre nectar.
Sa récompense est à hauteur de sa besogne,
Et l’on croirait qu’elle a voulu mourir ainsi.


 La chasteté de Thaïs

Personne du peuple et dans toute la ville
Ne se targuerait d’avoir baisé Thaïs
(Maint pourtant la désire et l’en requiert).
– Thaïs est si chaste ? – Non pas, elle suce.


 Le zizi de Papile

Si long est ton zizi, Papile, et long ton nez
Qu’à chaque bandaison tu peux te le flairer.


 Les maris de Galla

Tu épousas, Galla, de six à sept tarlouzes
Dont te plaisaient cheveux et barbe bien peignés ;
Puis éprouvant leurs reins et leur pine pareille
Au cuir mouillé (ta main lassée de la raidir),
Tu désertas l’hymen eunuque et maris mous.
Tu retombes pourtant dans ces mêmes amours…
Cherche qui n’ait au bec que mâles d’anciens temps,
Un hirsute, un farouche, un plouc, un dur à cuire :
On trouve ; mais la horde a aussi ses tarlouzes :
Difficile, Galla, d’épouser un vrai mec…


Et latet et lucet Phaethontide condita gutta,
Ut videatur apis nectare clusa suo.
Dignum tantorum pretium tulit illa laborum:
Credibile est ipsam sic voluisse mori.


Non est in populo nec urbe tota
a se Thaida qui probet fututam,
cum multi cupiant rogentque multi.
Tam casta est, rogo, Thais? Immo fellat.


Mentula tam magna est, tantus tibi, Papile, nasus
Ut possis, quoties arrigis, olfacere.


Jam sex aut septem nupsisti, Galla, cinaedis,
dum coma te nimium pexaque barba iuvat;
deinde experta latus mandidoque simillima loro
inguina nec lassa stare coacta manu,
deseris imbelles thalamos mollemque maritum,
rursus et in similes decidis usque toros.
Quaere aliquem Curios semper Fabiosque loquentem,
hirsutum et dura rusticitate trucem:
invenies; sed habet tristis quoque turba cinaedos:
difficile est vero nubere, Galla, viro.

(in Epigrammatum libri IV [32 ; 85), VI [36], VII [58])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres épigrammes 
de Martial sur ce blog :

Porcius Licinus (vers – 100 av. J.-C. ?) : l’amour incendiaire

Vous qui gardez moutons, agneaux (leurs doux petits !)
Vous demandez du feu ? – Du feu ? Venez, j’en suis !
J’incendie les forêts si j’y touche du doigt,
J’enflamme les troupeaux, et tout ce que je vois…


Custodes ovium tenerae propaginis, agnum,
quaeritis ignem? ite huc. Quaeritis? ignis homo est.
Si digito attigero, incendam silvam simul omnem,
omne pecus flamma est omnia qua video.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres épigrammes de la même époque 
et sur le même thème sur ce blog :
Valerius Aedituus (fin IIe siècle  – début Ier siècle av. J. C.)
Sulpicia (1er siècle avant JC) :

Natif du cancer : à propos de « Ma mère est lamentable », de Julien Boutonnier (éditions publie.net)

cover-boutonnierÀ l’origine de ce qui m’apparaît, dans son registre propre et original (celui de la poésie narrative), un des plus beaux, puissants textes, et profonds, que j’aie lus depuis bien longtemps, se trouve cette « énigme » (le terme est employé) posée d’emblée (l’extrait est tiré du premier paragraphe) : « Un songe m’a visité. Il s’appelle ·RêvedeNewYork. […] Il m’explique que ma mère était lamentable, qu’elle n’était pas du tout mère, qu’elle ne disait jamais rien»  (c’est moi qui souligne).

Ma mère est lamentable : c’est le titre du livre ; en quoi ma mère est-elle lamentable ? c’est là l’énigme qu’il va falloir résoudre, et qui repose sur le langage sans doute travaillé par le rêve (le « songe », comme l’appelle joliment Boutonnier).

Résoudre l’« énigme », c’est aller là où l’énigme peut être résolue, et le rêve aide un peu à la localisation : c’est aller « là où se trouve ma mère », et le « là où », c’est le « cimetière de Mazamet », dans le Tarn. Partir d’où l’on est pour se rendre à Mazamet, par la route (il y a des photos prises, on parle de son itinéraire : « j’ai fixé le revenir dans la vitesse et l’ivresse / du formol vers l’orage ma fressure a chanté ») : faire chemin vers l’origine du songe et de la vie (la mère), vers le bouton[nier] originel (« nombril brille mon nom / brille mon nombril /brille mon nom ») ; c’est de là que va surgir le livre : « Il y a le voyage à Mazamet qui s’intitule Ma mère est lamentable, où je me concentre sur trois phrases. » L’écriture comme conséquence, donc, de ce qui, à mesure qu’on avance dans le livre comme on va sur la route, apparaît comme une re-naissance.

Re-naissance, oui. Parce qu’on ne vit pas impunément avec soi-même ni avec les autres dès lors qu’on est le fils d’une mère telle que la vôtre, laquelle a beau jeu de vous interroger sur votre naissance comme elle vous ferait réciter votre leçon (ou mieux sans doute : votre catéchisme) : « Mon enfant, de quelles entrailles es-tu issu ? / Je suis l’enfant de ton crabe. Ta plaie, maman. / elle a regardé ses fleurs noires, ailleurs, dans le cancer ». La mort, oui, est passée par là, qui empreint votre enfance et votre adolescence — la mort stigmatisante d’une mère dont on garde en mémoire les derniers instants comme autant de blessures : « Mère Meurt Heurt / M___ M______ H____ / aime aime c’est un bout d’échelle il faut dire les choses maintenant // combien je déteste / ah ! / ta souffrance Mère //combien je déteste / ah ! / ta cancéreuse présence de merde // combien je déteste / ah ! /nos au revoir /ratés / moi seul dans le hall devant fleurs et toi dans l’ambulance // et puis / PLUS JAMAIS NOUS / MAMAN ! »

Votre enfance et votre adolescence ? — Pas que, la hantise est aussi celle de l’homme adulte, que la morte persécute, poursuit de sa présence/absence, qu’elle pénètre jusque dans ses tréfonds — car il est, cet adulte, la chair d’une chair cancéreuse : « tu crois entendre la voix de ta femme le soir dans le salon tu te trompes tu n’as pas de vie hors la tombe ton sang grouille de morts tes orbites sont creuses où la cadavéreuse dicte ses strophes et patati et patata – merde ! » Qu’il est fils du cancer, Boutonnier ne cesse de le répéter, de se le répéter, quand il s’interroge sur celui qu’il est, revenant constamment à la même réponse, formulée différemment selon l’âpreté poétique dont elle s’imprègne et la façon dont elle travaille, martèle, le corps sonore des mots : « tu es la greffe hurlante sur la cancéreuse / l’appendice souriant aux séraphiques métastases » ; « Tu es fils de l’amertume / de la tumeur faite mère / tu es la fibre malade / qui fait mourir les m_m_ns » ;  « je n’ai pas vu ton calvaire je l’ai vécu dans toi comme un organe comme un pancréas un rein un intestin j’ai vécu ta mort sans savoir la mort sans savoir les métastases de l’intérieur de ton ventre j’ai baigné dans la maladie les chimios les vomissements j’ai perdu les cheveux ma peau a gonflé a senti mauvais j’ai vécu dans l’ordre de ta souffrance dans les pores empuantis de ta mort tu m’as emporté avec toi petit organe obéissant fixé rougeoyant docile »

Lourd héritage, on le constate, dont participe la voix supposée de la mère (« Ô M_r_ / tu m’as légué l’orage et la confusion / et ta voix qui ne retentit pas au seuil du mourir / elle viole ma parole assassinée avant que de se concevoir »), voix dure à entendre, difficilement soutenable (même pour le lecteur), comme par exemple dans ce dialogue nécessairement fictif où l’enfant est appelé à mourir pour que la mère puisse elle aussi mourir, pleinement mourir : « Mon enfant, je ne t’aime pas / Je suis nuit à moi-même / Amante du crabe / Comment serais-je ton jour ? / Meurs mon enfant / Il faut mourir maintenant / Laisse-moi, que je vaque à ma mort ». Mère pudique, pourtant, telle qu’on se la rappelle : « elle n’a rien dit sa maladie sa mort à venir seuls ses yeux l’ont dit ses yeux terriblement l’ont dit je n’ai pas vu les phrases entières de désespoir essentialisé qui irradiaient des soleils tristes de ses yeux », telle qu’affluent d’elle les souvenirs à mesure que l’on gagne ce cimetière clos de murs et planté de cyprès, où l’on pressent, à défaut peut-être de la résolution de l’énigme originelle, la possibilité d’une délivrance et d’une métamorphose : « J’avais à perdre ce désespoir fou qui m’enracinait dans la rage et l’expression du cri. J’avais à me perdre. J’étais prêt à changer.  »

Délivrance magnifiquement exprimée, orchestrée, devrais-je dire (qu’on lise donc à voix haute ces pages d’anthologie…), dans les derniers très courts chapitres où la prose poétique, dense et splendide, prend le pas sur les vers du début, comme si l’écriture fragmentaire, hachée par la douleur du ressenti (et qui donne alors plein sens au retour à la ligne) s’apaisait pour prendre forme de continuum, scandant la re-naissance au rythme de la sérénité recouvrée et de l’épanouissement d’un souffle moins fébrile : « Et mon corps a trouvé le déséquilibre adéquat. L’espace s’est déplié au fur et à mesure. J’ai senti la distance s’engouffrer dans mes pores. Le chemin du long cri m’a trouvé. Le mur a longé mon haleine. J’ai guetté le premier cri, la vibration des cordes vocales à la source de toute affection. Le cimetière a soufflé dans les bronches des vivants. La mort a ouvert les yeux du vivant. J’ai manqué de tout. J’ai senti l’avenir couler dans mes artères. J’ai senti la lumière au loin sur le flanc des collines, le rire tranchant du jour au travers des feuilles. J’ai senti les mousses humides au nord de l’espoir. »

C’est ainsi, par ce parcours de double mort (mère et fils) et de re-naissance que l’on devient celui qu’on est : si l’énigme initiale n’est pas résolue au terme de l’écrit de Boutonnier (elle l’est toutefois dans un tweet cité en dernière page, adressé à l’auteur, et dans lequel est rappelé le sens premier de « lamentable ») — c’est ainsi, donc, que se révèle une vocation de poète, et d’un poète aux accents d’un Orphée contemporain : « Oui ma mère, tu as déposé le poème dans ma voix. Ton silence de presque morte, ton silence du cancer flamboyant, ton silence dans tes yeux qui rampent encore, je les vois parfois, sur le bleu sans saison là-haut, ton silence a giclé vers mon souffle. J’ai reçu ta bouche close et triste dans ma gorge ouverte et de femme. Ta bouche c’est une fleur dans mes poumons, qui noircit les inspirs. Et depuis j’erre muet dans les plaines parmi les naufragés, parmi les boues, les marbres et les morts. J’erre et viens vers toi mon amour. Je viens depuis la rive et mon cri mort je lui tiens la main. »

Premier texte publié, je crois, d’un auteur à suivre : si tout est, dans Ma mère est lamentable, d’une impressionnante maîtrise d’écriture, le plus impressionnant, s’il y a des degrés dans l’impression, me paraît cette écriture en prose dont j’ai donné de larges extraits. Vers la fin de sa vie, Chardonne n’avait cesse de le redire : la poésie est dans la prose, pas dans les vers (entre autres : « Toute prose française est faite pour être écoutée, faite pour la voix — mais lue avec l’oreille (il s’agit d’une sonorité intérieure, l’œil qui écoute. […] Pour moi, toute poésie est dans la prose, oui, vraiment. » [in Ce que je voulais vous dire aujourd’hui, p. 25]), considérant même que cette façon d’écrire caractérisait les écrivains charentais (dont il était bien sûr). Je doute que Julien Boutonnier nous vienne des Charentes (je le crois toulousain) : toujours est-il qu’il sait donner raison au vieux natif de Barbezieux. J’attends pour ma part avec impatience de pouvoir l’entendre de nouveau — non, mieux que de pouvoir l’entendre : de pouvoir l’écouter — avec l’espoir, mais empli de certitude, qu’il saura garder cette voix dont la mélodie inaugurale et fracassante se révèle celle d’un maître.

 

Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : extraits de l’Erotopaegnion (2)

Angeriano 1 jpegL’Erotopaegnion est un recueil (publié pour la première fois en 1512) composé de quelque 200 épigrammes largement inspirées des auteurs de l’Antiquité grecque et latine. Angeriano y relate les relations (pour le moins compliquées) de la très belle et très cruelle Célie (Celia) et d’un narrateur consumé par une passion hélas mal partagée.  Les topoi s’enchaînent et s’enchevêtrent sous les modalités d’un baroque poussé jusqu’aux extrêmes, reflet de son époque, et qui fonde, dans son exaspération, l’originalité de l’ensemble.


Apostrophe à la rose

Rose, tu dures peu de temps
Et peu de temps ta beauté dure :
Pour toi donc vont s’équivalant
Durée de vie, et beauté pure.

Pulchra brevi duras, rosa, tempore forma brevique
Tempore, sic formæ par, rosa, tempus habes.


Vénus sans feu

Voyant sans feu Vénus, « Rallume à mon corps, dis-je,
Ton feu ! » Elle : « De feu, ton cœur n’a que vestige ;
Que si je veux du feu, les deux yeux de Célie
Sont où je m’en procure – et les dieux j’incendie. »

 Cum Venerem aspicerem sine flammis, « accipe, » dixi,
« De nostro flammam corpore. » at illa mihi,
« Sunt versa in cinerem tua pectora. si volo flammam,
Dat flammam ex oculis Caelia, et uro deos. »


Distique à Célie

Tu me soustrais tes yeux, craignant ma mort : erreur,
Par eux je vis. Si tuent tes yeux ? – qu’ainsi je meure.

Ne peream, avertis tua limina. falleris, illis
Vivo magis. perimunt lumina? sic peream.


Rends-moi le souffle qui me fait vivre !

Je vivais, je me meurs : le souffle qui jadis
Me régissait le corps a fait demeure ailleurs.
Rends-le-moi, si tu veux que je vive sur terre,
Ou à sa place, accorde-moi ton âme : ainsi
Tu me rendras à moi, et toi à toi, Célie,
Dans un pareil amour nous serons tous deux joints.
Inflexible et sans joie, tu nous es double perte,
Pour moi qui aime trop, pour toi qui n’aimes point ;
À l’aune de l’amour plus haut que n’est la haine
Tu accomplis ton crime en achevant qui t’aime.

Vivebam, nunc dispereo; qui spiritus artus
Rexerat hos, sedes incolit ille alias.
Si vis in terris ut vivam, redde mihi illum;
Aut, si non illum, redde tuam, oro, animam.
Sic mihi me reddes, sic te tibi, Caelia, reddes;
Ambo sic parili iuncti in amore erimus.
At si dura manes, nec gaudes, perdis utrumque,
Me, quia amo nimium, te, quia amas nihilum;
Et, quanto est odiis amor excellentior, ipsa
Tanto interfecto crimen amante facis.


(in Erotopaegnion [1512 ])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres épigrammes d'Angeriano 
tirées de l'Erotopaegnion sur ce blog :

Jos ROY : De suc & d’espoir – Poèmes choisis (éd. Black Herald Press, 2014)

de suc et d'espoirCertains textes – rares, disons-le d’emblée, on est vieux, on a rangé les vessies depuis belle lurette ailleurs que sur l’étagère aux lanternes – certains textes, donc, s’agrippent à vos lèvres avec l’âpreté d’un instrument de musique mal ébarbé, et allez donc les en détacher ! – et ce sont plus souvent qu’à leur tour de ces poèmes, rarissimes dans le concert assourdissant de la poésie contemporaine, qu’on lit avec la bouche autant qu’avec l’oreille, parce qu’ils ont une mâche exceptionnelle à laquelle participent l’enclume et le marteau, et ça tape à grands coups de réel, et ça rythme, et tout blasé qu’on est, tout à coup quelque chose de l’être se met à se tendre, à vibrer, et on écoute, voit en lisant ce qu’on n’a jamais vu mais que le poète révèle dans une façon d’évidence.

Parce que ça frappe, oui, à pleines sonorités, à pleine typographie, l’auteur prenant grand soin de disposer ses mots sur la page selon les cadences ressenties et qu’il veut nous transmettre, transposées sous forme de blancs, et assez fréquemment de groupes de mots sans espaces, comme agrégés en une seule signification happée par la rapidité d’exécution phonique (par exemple « poème&corps » [p. 26] ; « motcoulédechair » [p. 28]). Ce sont là les tempi qui sont indiqués, du lento au prestissimo, la taille et la graisse des caractères marquant quant à elles les nuances, du hurlement en gras (« ici le voyage / (hurle chaque pierre hurle chaque bête / hurle chaque assoiffé du fond de son puits) » p. 8), qu’on lit fortissimo, au pianissimo des mots en corps minuscules qu’on se prend à murmurer. Le poème sur la page, en tant qu’il en investit comme avidement l’espace, est ainsi partition autant qu’il est tableau, transposition pour l’oreille autant que pour l’œil de ce qui est à voir et à entendre, et qu’il restitue par bribes – et ce n’est pas bien sûr sans rappeler Du Bouchet.

Voir, entendre, mais quoi ? – Par exemple, « la frange trop pâle des nuages / les murmures sylvestres alourdis d’ombre / le rapt du vent qui piaule entre les branches » (p. 18), un monde dit dans un lyrisme sans concession pour les joliesses, un monde élémentaire où les règnes se confondent, où les univers s’interpénètrent (« ce / bruissement de ciel à la cime / des chênes            éveille la part / enfouie          éveille la part / terrée depuis l’aube » p. 10), créant cette « matière du monde » (p. 20) susceptible d’être « animée d’un tremblement de lèvre » (p. 20). Parce que tout cela qu’on voit, perçoit, devine, cette « réalité sauvage » (p. 44) constituée d’  « organes et cosmos, espaces             convois de gouffres » (p. 48) convoque comme nécessairement cette « question / en quoi tient le réel ? » (p. 48), à laquelle le poème tente de répondre comme il peut : pas au moyen d’un discours construit, d’un logos lisse et coulant, mais par l’ « épell[ation] », « le bégaiement » (p. 10), les « grognements » (p. 28) tant la tâche est vaine et ne peut que partiellement aboutir (« tu hèles une part qui déchiffre l’ensemble » [p. 10]).

D’évidence, de cela ne peut résulter qu’ « un murmure / boueux // gras excès de lymphe / que certains nomment chant » (p. 42), que des « rythmes archaïques » (p. 26), que des « paroles / cris-paroles cris en forme / de paroles » (p. 32) : une sorte de parole des origines, de l’époque du « trépignement de carbone » où l’homme dessinait sur les « murs » des cavernes « des bêtes projetées par la paume. Bisons cerfs chevaux [qui] s’éveillent quand l’ombre se noie dans l’ombre » (p. 12). « Valeur brute du chant » (p. 26), on l’entend bien, mais qui laisse quand même part (à moins qu’il ne faille rien opposer…) à un cratylisme interrogateur des formes, où l’argile, l’aile et l’ange sont mis en rapport du fait de leur matière graphique (« sainte loi des argiles où l’aile est engloutie / où la structure d’ange à demi-enlisée laisse empreinte-voûte et nous par milliards » [p. 20]), créant, par le verbe, un continuum entre terre et ciel, mort et vie, comme ailleurs entre « os œuf cycle de fœtus / pierres tissu quelques fleurs » (p. 32) ou dans ces « grandes / sépultures […] sous les paupières d’argile [desquelles] / tous / portent regard / vaste&vide vers la parfaite boucle / tempsclouéd’espace / tous morts vifs » (p. 22).

C’est peut-être, dans ce magnifique court recueil (20 poèmes) d’une incroyable densité ce qui m’impressionne le plus et que je préfère : ce travail constant de la matière, forme et fond, ce rapport à la fois sensuel et énergique au palpable, à ce qui « grouille & / se débat » (p. 24), à ce « quelque chose à cueillir dans la foison / des vies » (p. 30) – car tout est vie, dans cet univers très personnel, même le plus mort, en apparence, tel ce fossile (p. 24) que ranime la parole poétique : « je lui parle / et j’observe ses charpentes frissonner absorber / recomposer ce que devant moi il présente / réordonnancer le monde depuis les paroles qui naissent du corps-mien ».

Rien de facile, rien qui ne déconcerte : poésie de très haute exigence, au goût de solitude, écrite, on le sent bien, à l’écart des mondanités urbaines, méditative, tout à la fois violente et tendre pour les choses, ciselée. On regrette que Jos Roy s’expose si rarement à nos lectures (on peut toutefois la suivre sur son blog actuel, Atalaye) : elle est très certainement un des poètes les plus doués de sa génération.

Ajoutons que la traduction en anglais (c’est le principe de la maison d’édition Black Herald Press que de publier des textes en version bilingue, français-anglais), due à Blandine Longre, est d’un très beau, très subtil rendu à la mesure de ce qui pouvait apparaître comme une gageure et qui relève de la prouesse dans son accomplissement.

Hermann Hesse (1877 – 1962) : Jours de pluie / Regentage

Le coup d’œil craintif à tous azimuts
Se heurte à des murs gris,
Et « soleil » n’est encore qu’un mot vide.
Détrempés et nus, les arbres ont froid,
Les femmes vont, paquetées de manteaux,
Et la pluie sans fin crépite et crépite.

Lorsque j’étais encore enfant, jadis,
Le ciel sans relâche était clair et bleu
Et tout nuage frangé d’or.
Maintenant que j’avance en âge,
Toute brillance est accomplie,
La pluie crépite, le monde a changé.


Der scheue Blick an allen Enden
Stößt sich an grauen Wänden,
Und « Sonne » ist nur noch ein leeres Wort.
Die Bäume stehn und frieren naß und nackt,
Die Frauen gehn in Mäntel eingepackt,
Und Regen rauscht unendlich fort und fort.

Einst als ich noch ein Knabe war,
Da stand der Himmel immer blau und klar
Und alle Wolken waren goldgerändert;
Nun seit ich älter bin,
Ist aller Glanz dahin,
Der Regen rauscht, die Welt hat sich verändert.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877-1962) : Amour / Liebe

Ma bouche de nouveau veut, allègre, trouver
Tes lèvres – tes baisers me comblent de bonheur –,
Je veux prendre en ma main tes doigts qui me sont chers
Et en amusement dans mes doigts les plier,
Emplir de ton regard mon regard assoiffé,
Couler profondément ma tête en tes cheveux,
User de membres vifs et toujours en éveil
Pour répondre fidèle au branle de tes membres,
Et consumé de feux toujours nouveaux d’amour
Je veux régénérer mille fois ta beauté,
Jusqu’à ce qu’apaisés, reconnaissants, tous deux
Nous vivions bienheureux dominant la douleur,
Et saluions, contents, comme des sœurs aimées,
Et le jour et la nuit, l’aujourd’hui et l’hier,
– Que nous évoluions au-delà de tout acte
Comme transfigurés et pleinement en paix.


Wieder will mein froher Mund begegnen
Deinen Lippen, die mich küssend segnen,
Deine lieben Finger will ich halten
Und in meine Finger spielend falten,
Meinen Blick an deinem dürstend füllen,
Tief mein Haupt in deine Haare hüllen,
Will mit immerwachen jungen Gliedern
Deiner Glieder Regung treu erwidern
Und aus immer neuen Liebesfeuern
Deine Schönheit tausendmal erneuern,
Bis wir ganz gestillt und dankbar beide
Selig wohnen über allem Leide
Bis wir Tag und Nacht und Heut und Gestern
Wunschlos grüßen als geliebte Schwestern,
Bis wir über allem Tun und Handeln
Als Verklärte ganz im Frieden wandeln.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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