Giovanni Pontano (Joannis Pontanus) (1429-1503) : Berceuse / Naenia

La nourrice de Luc, fils nouveau-né du poète, chante en allaitant le nourrisson

Sont là pour mon Luluc, mes nénés, mes tétés,
Néné droit est pour toi, néné gauche est pour moi.
– Mais faut changer de sein, Luluc a le hoquet :
Néné gauche est pour toi, néné droit est pour moi.
Mais si tu veux les deux, cesse un peu de pleurer,
Cesse ! – à toi néné droit, et néné gauche à toi.
– Il a bien ri, Luluc, à mordre mes nénés !
Gros vilain, mes nénés ! tu ne vas pas, dis-moi…
Mais si, quel enragé ! Tout beau, pas enragé !
Néné-ci, néné-là, tous les deux sont pour toi.
Tète-les deux, mon Luc, sinon va les voler
Le Méchant ! – Hop, on les remet dans leur corset !


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Has ego Luciolo mammas, haec hubera servo:
Dextera mamma tua est, ipsa sinistra mea est.
Singultit sed Luciolus; mutare licebit:
Ipsa sinistra tua est, dextera mamma mea est.
Utraque sed potius tua sit, jam desine flere,
Desine: dextra tua est mamma, sinistra tua est.
Risit Luciolus mammamque utramque momordit.
Tune meas mammas, crudule, tune meas…?
Jam saevit, quod dico meas. Ne, candide, saevi:
Haec atque illa tua est, utraque mamma tua est.
Nunc, Luci, nunc suge ambas, ne quis malus illas
Auferat, et clauso, scite, reconde sinu.

(in De Amore conjugali [première édition : 1498])


D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Ludovico Ariosto (1474-1533) : Pour se moquer d’Olivier / In Olivam

Cet Olivier refuse d’être enterré dans la promiscuité de certaines plantes. Le texte original fait parler une Olive, jouant sur le double sens du nom, propre et commun (oliva = olivier). J’ai cru bon, pour des raisons sémantiques, de le transposer au masculin.

J’aurai pour compagnie, moi l’arbre de Pallas,
Roses – Vénus ! –, oignons – Priape ! – et ceps – Bacchus ! –
À tort jugé grivois, adultère et ivrogne,
Moi qui fus toujours sobre, et chaste, et pudibond ?
Enlevez-moi d’ici, ou bûcheronnez-moi,
Que les tares d’autrui ne puissent me salir !

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Hicne rosas inter Veneris bulbosque Priapi
Et Bacchi vites Palladis arbor ero?
Immeritoque obscaena et adultera et ebria dicar,
Sobria quae semper casta pudensque fui?
Hinc me auferte, aut me ferro succidite, quaeso,
Ne mihi dent turpem probra aliena notam.

(in Carmina [rédaction de 1494 à 1502, première édition : 1553])

Ludovico Ariosto (1474-1533) : Deux variations sur une petite marchande de roses / Ad puellam vendentem rosas

Petite, que vends-tu ? Des roses ? toi ? les deux ?
– Car tu es rose et dis « vouloir vendre des roses »…

*

Tu dis « vouloir vendre des roses » : tu es rose.
Que veux-tu donc ? Donner des roses ? toi ? les deux ?

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Hasne rosas, an te vendes, an utrumque, puella,
Quae rosa es, atque inquis vendere velle rosas?

*

Vendere velle rosas, inquis, cum sis rosa: quaero
Tene, rosasne velis, virgo, an utrumque dare.

(in Carmina [rédaction de 1494 à 1502, première édition : 1553])

Ludovico Ariosto (1474-1533) : Épitaphes de Philippine / epitaphia Philippae

Deux épitaphes pour la même Philippine, de moeurs sans doute assez légères…

Dans un caveau de marbre énorme est Philippine
Claquemurée : son homme a pris toutes mesures
Afin de l’empêcher de prendre la tangente…

*

La morte s’adresse, de sa tombe, à un passant :

Qui je fus ? – Sache donc que je fus Philippine.
Mais encor ? – Nulle envie d’en dire plus ; ou ça :
« Femme, rien ne me fut de la femme étranger. »
(Surtout, prends cet aveu du côté positif…)
– Mieux me connaître en mes tréfonds ? Te connais-tu
Toi-même ? Occupe-toi de tes oignons, et file !

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Marmoris ingenti sub pondere clausa Philippa est:
Cavit vir tandem ne ulterius fugeret.

*

Quaeris quae fuerim? Me scito fuisse Philippam:
Plura rogas? Nolo plura loqui, nisi quod
Nil alienum a me mulier muliebre putavi:
Hoc, heus! in partem accipe, quaeso, bonam.
Quid tibi vis? An me interius vis nosse? Quid ipsum
Ten noscis? Prior haec sit tibi cura, et abi.

(in Carmina [rédaction de 1494 à 1502, première édition : 1553])

Giuseppe Sporeni (1490 – 1562) : La Lumière et l’amour / Eroticon

Lumière, ma Lumière, ô toi souvent qui viens
Tramer mes durs tourments, sois saluée, Lumière !
Et telle qu’apparue dans le repos nocturne
Sous les traits de Vénus, viens souvent, ma Lumière !

Quels plaisirs sensuels ressentis, nuit splendide,
Quand sommeillant j’étreins le sein de mon amie !
– Quels chagrins ressentis, nuit jalouse, qui hâles
Loin de moi ce sommeil qui me prive de joies…

S’il me fallait tout bien peser, pour moi le jour
Serait plus noir que n’est torpeur et que ténèbres :
– Car les ténèbres me prodiguent la lumière,
Quand la lumière impie renforce les ténèbres,

S’il est vrai que la nuit me prodigue une amie,
Que dans sa perfidie m’arrache la lumière.

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Lux mea, lux quae mi duras innectere curas
Saepe venis, salve lux iterumque vale
Et qualem nocturna quies te ostenderat in re
Formosae Veneris, lux mea, saepe veni.
Gaudia quae lasciva tuli, nox aurea, dum me
Complexum dominae pectora somnus habet!
Invida nox, quae damna tuli dum mi procul omnem
Somnum aufers, somnus gaudia vitae adimit!
Si pensare licet factum hoc ratione, magis mi
Atra dies fuerit quam sopor et tenebrae
Dant lucem tenebrae, tenebras lux impia densat;
Nox dominam dat mi, lux inimica rapit.

(in Carmina)

Ludovico Ariosto (1474-1533) : Que m’importe la guerre ! / Ad Philiroen

Peut bien Charles de France, armant vaisseaux, chevaux,
Furieux combattants effrayants de courage,
Menacer les châteaux d’Italie de saccage –
Peut bien notre adversaire ourdir des plans nouveaux :

Je ne m’en soucie pas, sous un arbre allongé,
Près d’une chute d’eau murmurante, tandis
Que Corydon, vaillant, s’épuise aux blonds épis…
Si, comme tu l’as dit souvent, Philiroé,

Tu as souhait de mutuel amour, contrains
Toutes sortes de fleurs pourpres, le couronnant,
À courir sur le front moite de ton amant –
Que tu auras tressées de ta candide main ;

Et, étendue à mes côtés, sur ce gazon :
Aux sons de la cithare, émets douce chanson.

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Quid Galliarum navibus aut equis
Paret minatus Carolus, asperi
Furore militis tremendo,
Turribus Ausoniis ruinam;
Rursus quid hostis prospiciat sibi,
Me nulla tangat cura, sub arbuto
Iacentem aquae ad murmur cadentis
Dum segetes Corydona flavae
Durum fatigant. Philiroe, meum
Si mutuum optas, ut mihi saepius
Dixisti, amorem fac corolla
Purpureo variata flore
Amantis udum circumeat caput,
Quam tu nitenti nexueris manu;
Mecumque cespite hoc recumbens
Ad citharam canito suave.

(in Carmina [rédaction de 1494 à 1502, première édition : 1553] ; le présent poème date de 1496)

Teofilo Folengo (1491-1544) : une platée de corbeaux

Bien reçu tes corbeaux dans leur double service
– Au gril, à l’étouffée –, plaisantin de Baldus,
Que, tenus bien au chaud dans une ample marmite,
M’a apportés ta vieille embéguinée de bonne.
Mais quand tout fut mangé, et bien propre le plat,
J’en suis resté baba : que d’os, que d’os, que d’os !
J’ai voulu les remettre en la gamelle vide
Qui n’a pu contenir de telles quantités.
Maintenant : que j’essaie de parler consistance :
La chair de mes talons est bien moins coriace ;
Pattes, têtes jetées, ainsi qu’ailes striées :
Le plat demeure plein de bien durs rogatons.
Juré : il m’a semblé mastiquer de l’acier,
J’ai, après ce repas, la mâchoire en compote.
Gros travail pour les dents, des nèfles pour le bide :
Si tu crois que je vais me confondre en mercis…

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Cornacchias partimque speto partimque guazetto
Suscepi coctas, Balde facete, tuas,
Quas bene copertas satis ampla scudella tenebat,
Cum tua portavit vecchia beghina mihi.
Sed postquam totas netto remanente cadino
Edimus, heu, qualis tanta per ossa stupor!
Rursus in exhaustum tornavimus illa piattum,
Verum tantorum non fuit ille capax.
Quarum gustigolum cogor narrare saporem:
Est caro calcagnis plus tenerina meis;
Tolle viam gambas, testas alasque striatas,
In vaso brognis conca piena manet.
Juro tibi, videor tantum rosegasse corammum,
Post illas mansit stracca ganassa dapes.
Dens habuit partem maiorem, panza minorem,
Gratia quapropter nulla redenda tibi est.

(in Epigrammata [1520])

Teofilo Folengo (1491-1544) : Baldraque / de Baldracco

Baldraque n’a jamais que mangements en tête,
Et ne sait, quand il mange, avoir la panse pleine.
Il donne aimablement tout conseil de cuisine,
Sans cesse étudiant l’art de la bonne chère.
« Pour rôtir, ce dit-il, à la broche une oiselle,
On devra la farcir d’épices succulentes.
Tant qu’elle rôtira, tournera à la broche,
Qu’un marmiton l’arrose avec du lard fondu.
C’est ainsi qu’on procède en l’art de cuisiner,
Telle est la docte règle apprise en nos écoles. »

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Baldraccus numquam nisi de mangiamine pensat:
Cum mangiat, satiam nescit habere gulam.
Scit dare praeceptum galantiter omne coquinae,
Namque lecatoria semper in arte studet.
Sic ait: « In speto rostirier oca tenetur
Plenaque sint spetiis interiora bonis,
Quae dum arrostitur, quae dum gyratur atornum,
Non cesset lardi serva butare brodum.
Haec est materies atque ars et forma coquendi,
Haec venit a nostris regula docta scholis ».

(in Epigrammata [1520])

Anaïs ou les Gravières pour illustrer Poitiers sur « La France vue par les écrivains »

Des extraits de mon Anaïs ou les Gravières pour illustrer Poitiers et ses alentours, ainsi que du très beau roman de l’ami Georges Bonnet, Les Yeux des chiens ont toujours soif. 

C’est ici, sur La France vue par les écrivains, et c’est une très belle initiative, fort bien commentée par Gwenaëlle Abolivier sur son blog.

Teofilo Folengo (1491-1544) : La mort de Tonellus / de morte Tonelli

Tonellus se mourait de quelque fièvre tierce,
Était à son chevet sa mère avec sa sœur.
Une chandelle en suif, qui valait bien un sou,
Cramait, en main tenue par la pauvre vioque :
Or déjà jusque au cul l’avait roustie la flamme.
La mère alors : « Mon fils, meurs vite, s’il te plaît ;
Vois-tu : tu ne meurs pas, et moi qui crie misère,
Pendant ce temps je ne suis pas à ma quenouille
– Et de plus la chandelle est brûlée jusqu’au cul. »

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Venerat ad mortem terzana febre Tonellus,
Cui stabat praesens mater et una soror.
Affuit hic candela sefi constata quatrino,
Quam tenet in propria povera vecchia manu;
Dum brusat et culum iamiam focus ardet ad imum,
Mater ait: « Fili, iam moriare, precor;
Nam neque tu moreris, nec ego meschinula filo,
Et iam candelae culus adustus abit ».

(in Epigrammata [1520])