Ippolito Capilupi (1511-1580) : Épitaphes d’ivrognes

Ma vie fut un festin : j’eus à cœur les tonneaux
Et les godets ; du vin, j’en eus de pleins barils.
Et point amer, le jour, où à mon domicile
La mort frappa ma porte à coups de pied brutaux.
Car le bruit de ses pas ne me vint à l’ouïe :
J’étais d’âme et de corps en vin pur enfoui.

*

Ma vie durant, j’ai bu – sans fin, tel l’arc-en-ciel,
Tel que le sol brûlé de soleil boit l’averse,
Tel que l’océan boit, sans trêve, sources, fleuves,
Tel que tarit la mer ce soiffard de soleil.
Ne prétends pas, Silène, avoir plus que moi bu ;
Et toi pareil, Bacchus, tends-moi les mains – vaincu.

*

D’autres entonneront « Renom tiré du sang »,
Et « Rois sous le joug mis d’une main téméraire »,
Sur leur tombe inscriront « Ennemis repoussés,
Mille vaisseaux détruits à la faveur de Mars. »

Moi, mon grand coup d’éclat, c’est d’avoir, sous les ordres
De Bacchus, souvent bu mille canons de vin ;
Et ne suis pas peu fier, si sur ma tombe pendent
– Car tels sont mes trophées – canthare et cruche énorme.

*

En mon heureuse vie, je n’étais pas de Flore
Vraiment le familier, mais plutôt de Bacchus.
Qu’on ne recouvre pas ma tombe de fleurs fraîches,
Mieux vaut la recouvrir du velours d’un vin pur.
Si son odeur me fut, de mon vivant, plus douce
Que celle des fleurs : mort, elle me le sera.


 Vita mihi jucunda fuit : mihi dolia cordi,
Et cyathi, et plenis vina fuere cadis.
Nec mihi amara dies, cum nostra ad limina venit,
Et pede percussit mors violenta fores.
Namque pedum strepitus nostras non attigit aures,
Corpus erat somno, mensque sepulta mero.

*

Dum vixi, sine fine bibi, sic Imbrifer arcus,
Sic tellus pluvias Sole perusta bibit.
Sic bibit assidue fontes , et flumina Pontus,
Sic semper sitiens Sol maris haurit aquas.
Ne te igitur jactes plus me, Silene, bibisse ;
Et mihi da victas tu quoque, Bacche, manus.

*

Jactabunt alii partum sibi sanguine nomen,
Regiaque audaci colla subacta manu.
Et tumulo inscribent, depulsos moenibus hostes,
Milleque disjectas Marte favente rates.
Maxima palma mihi, Baccho duce, pocula mille
Grandia, cum multo saepe bibisse mero.
Gloria nec tenuis, si cantharus ante sepulchrum
Pendet, et immensi, nostra trophaea, cadi.

*

Nil mihi cum Flora dum felix vita manebat,
Sed mihi cum Baccho plurimus usus erat.
Non igitur sit sparsa novis mea floribus urna ;
Sed potius dulci sparsa sit illa mero,
Ut fuit hujus odor vivo mihi floris odore
Suavior, extincto sic erit ille mihi.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus tertius [1719] pp. 227-228)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 D'autres épitaphes d'ivrognes sur ce blog :

Celio Calcagnini (1479-1541) : Euphrosyne est possessive

Qu’ai-je à faire avec vous, mes amis ? – Vous cherchez
Un cœur en vain, que veut, pour soi seule, Euphrosyne.
Quand elle a, Euphrosyne est avare : elle a tout
Emporté, le cachant, tout ensemble, en son sein ;
Et contemplant la rose entremêlée de lys,
Je crois voir de l’onyx se pénétrer de pourpre :
Elle a ravi mon cœur et de sa main lactée
Jusques en ses tréfonds dévasté ma poitrine.
Pauvre de moi, vivant sans poitrine et sans cœur
– S’il se peut que ma vie ne soit plutôt mourir.
Mieux me vaudrait la mort, plus souhaitable : mais

Je ne puis, à présent, vivre ni bien mourir.
Ô dieux, si je ne puis, sinon, subir ces feux,

Que pour ces feux et moi, ce soit le jour ultime !
Je le dirai, ce jour, heureux et bénéfique,
Où je libérerai mon cou d’un joug cruel,
Où mon ombre errera, libre, aux champs Élysée,
Pour peu qu’aussi l’amour n’y exerce son droit.

Hélas, ma plainte est vaine, et plus vive est l’ardeur ;
En ma poitrine, hélas, plus fort sévit le feu !
Ah que tu es cruelle, et si sourde à mes plaintes !
En rien cette douleur ne t’émeut, ces mots tristes ;
Plus je lamente en vain, plus durement tu brûles,
Plus féroce est le feu qui gagne sur mon être.
Que faire ? – Je ne sais : tu es mon seul espoir
De salut, la raison suprême de ma vie.

Afin de m’empêcher de trancher ces durs nœuds,
Grâce, charme et beauté contre moi sont allés,
Et ce joli minois qui a pu si souvent
Me retenir, tombant dans le gouffre d’Enfer.
Quoi, je te laisserais, pourrais t’abandonner ?
Ô jour amer, ô jour cruel à mon encontre !
Je pourrais me priver de ces lèvres de pourpre ?
Je pourrais délaisser si belle chevelure ?
Quitter des yeux rivaux des flammes de Léda,
Et les sonorités si douces de ses mots ?
Ah, qu’avant Cupidon me consume en entier
De ses feux, que je sois plutôt réduit en cendres !

Toi, si je t’ai toujours aimée intensément,
Et t’aime intensément : montre plus de douceur.
Puisque cette poitrine est tienne que tu brûles
Cruellement, et tien ce cœur que tu subjugues,
Je suis tien : que dans l’air léger je me dissolve,
Quel que soit le dommage, il sera, crois-m’en, tien.


Quid mihi vobiscum, socii? mea pectora frustra
Poscitis, Euphrosyne vendicat illa sibi.
Euphrosyne ubi habet, sibi possidet ; omnia secum
Abstulit, atque suo condidit una sinu.
Nam dum saepe rosas, commixtaque lilia miror;
Insertosque onyces murici inesse puto:
Illa mihi incauto rapuit cor, et intima prorsus
Pectora lacteola est depopulata manu.
Me miserum, qui nunc sine corde, et pectore vivo:
Si non est potius haec mihi vita mori.
Sed mihi mors melior foret atque optatior : at nunc

Vivere nec fas est, nec bene posse mori.
O Superi, si non aliter fas tollere flammas,
Una sit et flammis, et mihi summa dies.
Illa dies felix, et fausta vocabitur a me,
Excutiam a saevo qua mea colla jugo,
Libera in Elysiis nostra umbra vagabitur arvis,
Ni modo in Elysiis jus quoque habebit amor.
Me miserum, frustra queror , et magis ingruit ardor,

Saevit et in misero pectore flamma magis.
Ah crudelis, et ad nostras tam surda querelas!
Te nihil iste dolor, maestaque verba movent
Quoque magis frustra lamentor, acerbius uris,
Atque in me tanto saevius ignis agit.
Denique quid faciam ignoro : tu sola salutis
Spes mihi: tu vitae maxima caussa meae.
Namque ego ne duros properarem abrumpere nodos,

Obstitit illa mihi gratia, suada, lepos ;
Ille decor vultus, quo me persaepe cadentem
Faucibus ex Orci restituisse potes.
Tene ego desererem ? te cara relinquere possem ?
Ah mihi acerba dies, ah mihi dura dies !
Possem ego purpureis ergo caruisse labellis?
Possem ego tam pulchras destituisse comas ?
Possem ego Ledeis certantia lumina flammis,
Et tam mellito linquere verba sono?
Ante Cupidineos penitus consumar in ignes,
In cineres potius delicuisse velim.
Tu tamen, ô si te semper vehemenrer amavi,

Et vehementer amo , mitior esse velis.
Quandoquidem tua sunt, quae tam crudeliter uris
Pectora, et haec tua sunt quae male corda domas,
Sum tuus, et tenues si fors dissolvar in auras,
Quidquid erit damni, crede erit omne tuum.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus tertius [1719] pp. 84-85)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giulio Capilupi (vers 1544-avant 1600) : Épigrammes amoureuses

À sa chérie inquiète

Cesse de te transir, Chérie, de froides craintes,
Et de baigner de pleurs ta poitrine et tes joues :
Cesse de t’affliger, jetant d’injustes plaintes :
Elles me sont, hélas !, de cruelles blessures.

Les fleuves vagabonds rebrousseront leur cours,
Le Soleil cessera de suivre son chemin,
Avant que de mon cœur ta flamme ne s’écarte
Et qu’un autre souci ne retourne mes sens.

Tu es mon doux amour, tu es mon seul espoir,
Toi seule tu me plais parmi les filles belles :
Toi seule, Cornélie, dans ma vie m’es repos,
Et il m’est doux pour toi de vivre et de mourir.

*

Tableautin : Tityre pleure Némésis

Tandis que les prairies sont pues de bouvillons
Où le fleuve de Pô coule ses eaux limpides :
Du haut de la levée, Tityre qui les garde,
Pleure sa Némésis au tragique destin ;

Et regardant, penché, le fleuve – et comme glisse
Une goutte salée dans l’onde qui s’enfuit :
« Larmes, gagnez, dit-il, la mer avec ces eaux,
Et vous y ajoutant, rendez-la plus amère. »

*

Variante du précédent

Tityre, au bout, couché, de la rive de marbre
Que l’eau doucement fuit du muet Mincio,
Lamentant le trépas précoce de Néère,
Penché, versait des pleurs dans l’eau de la rivière.

D’eux-mêmes, des bovins s’approchant pour y boire,
Il leur tint à voix triste un bien triste discours :
« Fuyez loin de ces lieux et cherchez d’autres ondes
Qui puissent écarter la soif de votre mufle.

Tant est le Mincio de mes larmes amères
Imbibé, que la mer a de plus douces eaux. »

*

Entre Lune et Luna, bien des similitudes

La jeune Lune luit, radieuse, au ciel haut,
Chassant d’un clair éclat les ombres de la terre :
Tu rayonnes, Luna, visage à l’ajour haut,
Chassant de ton front pur les ténèbres du cœur.

De nuit la Lune mène à l’Olympe les danses,
Et son visage brille, éclatant plus qu’étoiles :
Albe, entraînant, Luna, les danseurs par la ville,
Ton visage éblouit, splendide plus que vierges.

Aussi t’a-t-on nommée très justement Luna,
Puisque de sa beauté resplendit ton visage.

NB : Dans l’original latin, Luna s’appelle Delia, qui est un des surnoms de Diane/Séléné (la Lune déifiée). Pour faciliter la compréhension de la version française, j’ai pris la liberté de changer le prénom.


Desine, lux mea, nunc gelido percussa timore,
Perque sinus lacrimas fundere, perque genas :
Desine et injustas diffundere maesta querelas ;
Namque haec sunt misero spicula dura mihi.

Ante suos retro flectent vaga flumina cursus,
Destituetque suas Cynthius ire vias,
Quam tua de nostris secedat flamma medullis
Et vertat sensus altera cura meos.

Tu mihi dulcis amor, tu spes mea sola, puellas
Inter formosas tu mihi sola places:
Tu requies nunc sola meae, Comelia, vitae,
Dulce mihi per te vivere, dulce mori.

*

Florida pascentes dum tondent prata juvenci
Eridanus liquidis qua fluit amnis aquis ;
Tityrus hos servat summo de margine ripae,
Et carae Nemesis tristia fata gemit,

Dum pronus fluvium spectat, dumque illius ore
In rapidas salsus labitur humor aquas:
« Ite, ait, lacrimae pelagi cum flumine ad undas,
Majoremque illis addite amaritiem. »

*

Tityrus extremo recubans in marmore ripae
Quam taciti Minci leniter unda fugit;
Immatura suae deflebat fata Naereae,
Effundens lacrimas pronus in amnis aquas;

Cum potum ad fluvium vaccis venientibus ultro
Haec dixit tristi tristia verba sono:
« Vos procul hinc fugite, atque alias jam quaerite lymphas
Quae possint vestro pellere ab ore sitim.

Namque meis adeo est lacrimis infectus amaris
Mincius, ut jam sit dulcior unda freti. »

*

Cum Luna exoriens radiis micat aethere ab alto,
E terris umbras luce nitente fugat;
Sic facie, specula cum fulges Delia ab alta,
Ex animo tenebras fronte micante fugas.

Nocturnos cum Luna choros argentea olympo
Ducit, sideribus clarior ore micat.
Sic quoque tu, choreas agitas ubi candida in urbe,
Delia, virginibus pulchrior ore nites.

Hoc igitur merito impositum est tibi Delia nomen,
Namque tuo illius splendet in ore decus.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus tertius [1719] pp. 246 et 248)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Fabio Segni (1502- ?) : Deux épigrammes florales

Un jour au Bois-Jupin cortégeant les Dryades,
Cynthie la belle errait en chantant doucement.
Parmi d’autres, la fleur s’exhalait d’un troène,
Suave – un blanc de neige ! –, entre les violettes.
Un berger s’y trouvait qui la cueillit, disant :
« Elle a sa place aussi dans tes cheveux, Jeunesse ! »
Au contact de la main virginale, la fleur
Devint rouge, cédant sa couleur primitive.
Oh ! l’évidente cause : aussitôt sur la fleur
Est passé le vermeil du visage divin. 

*

Des jasmins consumaient un blanc minois de fille
– Le sommeil éternel pesait à ses yeux clairs.
Déjà le feu funèbre entrait dans le corps pâle,
La flamme sacrilège atrocement bruissait.

Vénus la Belle, assise en sa nue éthérée,
Observant ce forfait, fit entendre ces mots :
« On pourrait donc brûler, martyriser des membres
Divins ? Jasmins, ce monde en perdrait la mémoire ? »

À peine eut-elle dit : flammes et flamboiements
Quittèrent aussitôt, tous, le bûcher ardent.
– Lors, une fleur d’argent rompit le gazon noir,
Pour de sa marque triste ajouter au sépulcre.


Forte Jovis luco Dryadum comitante caterva
Pulchra vagabatur Cynthia dulce canens.
Flos varios inter flores violasque ligustri
Spirabat mollis, candidiorque nive.
Hunc carpsit pastor, qui forte adstabat, et (inquit)
“Hoc quoque digneris nectere virgo comas.”
Pollice virgineo contacto purpura florem
Infecit, fugit qui fuit ante color.
In promptu causa est: nam florem protinus illum
Divino tinxit sparsus ab ore rubor.

*

Candida tabuerant jasmines ora puellae,
Presserat aeternus lumina clara sopor.
Jam face funerea niveos invaserat artus,
Et dabat horribiles impia flamma sonos.

Aetherio tum forte sedens Venus aurea nimbo,
Dum spectat facinus, talibus orsa loqui :
“Divina heu poterunt tam dira incendia membra
Carpere? Jasmines, immemor orbis erit?”

Vix ea dicta dedit, flammae cum protinus omnes
Ardentemque ignes deseruere rogum.
Cespite prorupit tunc flos argenteus atro,
Tristi ne careant haec monumenta nota.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus nonus [1722] pp. 23, 17)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 D'autres épigrammes de Fabio Segni sur ce site :

Fabio Segni (1502- ?) : Trois épigrammes à Néère

Petit, nul triomphe à te décerner,
Ô porte-carquois* m’accablant de flèches,
Et de coups cruels perçant, ennemi !
____Mon cœur désarmé.

Bourrèle plutôt Néère l’impie,
Forte de l’éclat de ses faits de guerre :
Tu en tireras prestige et triomphe
____Non moins que trophées.

Plus agile elle est que fugace biche
Pour se dérober à la flamme ardente
Qui m’emplit sans bruit de langueur funeste
____– Ainsi qu’à ton arc.

* : Il s’agit de Cupidon, dieu de l’Amour, représenté traditionnellement sous les traits d’un enfant ailé, armé d’un carquois et de flèches.

*

La clémente Vénus courant bois et pacages,
Cherchant où son enfant – l’Amour – était caché,
Emplissait terre et ciel de plaintes affligées :
– L’on percevait les pleurs inondant son visage.

Désespérant, soudain le voyant abrité
Tout au fond de tes yeux, ô divine Néère !
De dire alors : « Adieu, Idalie et Cythère*,
Ici, fils, à jamais, nous allons habiter. »

* : Deux des lieux où Vénus et son fils étaient supposés vivre à l’ordinaire.

*

Cupidon par hasard – l’ailé ! – croisant Néère,
La prenant pour Vénus lui dit « Où vas-tu, mère ? »
L’enfant reconnaissant sa très charmante erreur
Tout ensemble afficha son trouble et sa rougeur.


Dignus es nullo puer, o triumpho,
Qui meum telis pharetratus urges
Ictibus saevis fodiens inique
____Pectus inerme ;

Fulgido armorum validam decore
Impiam cur non laceras Neaeram?
Hinc tibi clarum paries trophaeum,
____Exuviasque.

Nam meos cerva levior fugaci
Fervidos ignes, tacite medullas
Tabe qui dira penetrant, tuosque
____Diffugit arcus.

*

Dum nemora, et saltus omnes Venus alma peragrat
Quaerens parvus ubi delituisset Amor,
Replebat maestis terras, atque astra querelis:
Cernere erat lacrimis ora rigare Deam.

Spes ubi nulla fuit, latitantem protinus illum
Luminibus vidit, diva Neaera, tuis.
Tunc ait, Idalium valeat, valeantque Cythera,
O nate, hic sedes nostra perennis erit.

*

Aliger occurrit dum forte Cupido Neaerae,
Esse ratus Venerem, quo mea mater? ait.
Utque fuit puero gratissimus agnitus error,
Obstupuit deinceps, erubuitque simul.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus nonus [1722] pp. 13, 24, 25)


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 D'autres épigrammes de Fabio Segni sur ce site :

 

Julio Aelio Crotto (XVIe siècle, Italie) : Trois épigrammes de style précieux

Si nombreux les brandons qui me brûlent, Arnide,
Sortant continûment de tes yeux enflammés,
Que tempêtes de pleurs et que pluies d’amertume
N’y peuvent rien – bientôt, je serai cendre tiède ;

Tempêtes, à rebours, de pleurs, pluies d’amertume
Sourdront si continues de mes yeux malheureux
Que les flammes sortant, Arnide, de tes yeux,
N’y pourront rien – bientôt je serai ru menu.

Arnide, brûle-moi sans que je perde vie,
Ou du fait de tes feux, ou du fait de mes pleurs.

*

Je pars, t’abandonnant le meilleur de moi-même,
Élie : dans ma folie, résignant cœur et âme,
– Qui le croirait ? – j’emporte une plaie sans remède,
Une plaie éternelle, éternel ulcéré.

Ô prodige où la main de Vénus est à l’œuvre !
Je pars et suis vivant, privé de cœur et d’âme.

*

Embrasé, Phaéton, chu du char de son père,
Éteignit son ardeur dans les ondes du Pô :
Échauffée de fumées et de feux, l’eau pâlit,
Quand au milieu des flots tomba la pâle ardeur.
– Mais moi, détruit, noirci par les flammes d’Amour,
Le fleuve aux eaux gonflées n’a point su me détruire.
Vieillard blanchi, aux joues barbues d’écume, hirsutes*,
Serais-tu paresseux, as-tu moins de pouvoir,
Ou en ai-je, moi, plus ? – Dur pouvoir de la dure
Vénus, qui incendie les vents, les mers, les fleuves.

* : Il en va sans doute de la personnification du Pô, ou d’un autre fleuve.

Usquc adeo innumeris torres, mea mi Arni, favillis
Quae assidue e roseis prosiliunt oculis;
Ut ni mi lacrimarum hiemes, atque imber amarus
Officiat ; tepidum jamjam abeam in cinerem,
Et rursus lacrimarum hiemes, atque imber amarus
Tam assidue miseris mi effluit ex oculis;
Ut ni mi, Arni, tuis qui prosilit ignis ocellis
Officiat ; tenuem jam jam abeam in fluvium.
Me mea jam, Arni, ure, et vitam ne deserat humor,
Sive tuis flammis, sive meis lacrimis.

*

Discedo, et tecum melior pars, Aelia, nostri
Vivit : eo demens absque anima atque animo,
Quis credat? vulnus mecum insanabile, vulnus
Aeternum, aeternum saucius hinc refero.
O Paphiae , et Gnydiae factum admirabile dextrae!
Discedo, et yivo absque anima, atque animo.

*

Incensus patrio Phaëthon delapsus ab axe,
Ardorem extinxit fluctibus Eridani:
Cum fumo, et flamma pallens excanduit unda:
Cum periit media Pallidus ardor aqua.
Sed me candenti Veneris face perditum, et atrum,
Non potuit tumidae perdere fluctus aquae.
Cane senex, horret mento cui spumea barba,
Anne adeo segnis, et tua vis minor est?
An mea vis major ? saevae vis saeva Diones,
Quae ventos urit, & maria, et fluvios.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus tertius [1719] pp. 521-2, pp. 522-3 et p. 523)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giovanni Battista Evangelista (XVIe siècle ? Italie) : Deux épigrammes passionnément amoureuses

Pourquoi briser un cœur brisé, cruel Amour,
L’arracher, le broyer – lui bourrelé de flèches –,
Ajouter peine à peine, et douleur à douleur,
Et blessure à blessure, et des flammes aux flammes,
Et redoubler tes coups, darder tes traits qui volent ?

– Arrête, je me meurs, arrête, enfant barbare !
Ces blessures en nombre, et récentes, sont vaines :
Traits, feux ne trouveront de place encore libre.
Je te suis, moi ta proie : dépose ici tes flèches.
Épargne un innocent, ta gloire en grandira.

*

Ainsi, aux vieilles plaies et aux anciennes flammes,
Tu joins, cruel Amour, des traits, des feux nouveaux ?
L’amoureux qui brûlait pour Phyllis, pour Cassandre,
Brûle d’un tiers amour pour Lucie, le pauvret !
Cassandre avec Phyllis fendait son cœur blessé :
C’est Lucie depuis peu qui fend son cœur impie.

Phyllis, ce sont ses yeux, Cassandre ses cheveux
Qui m’ont séduit, Lucie – jolie – son beau visage.
Mais ce nouvel amour n’a pu chasser les autres :
Il donne un feu nouveau sans éteindre les vieux.
Je les veux toutes trois – je meurs, même supplice !
C’est le même délice et le même plaisir.

Désirant ce feu triple et ces triples blessures,
À moi seul je serai la proie, las !, d’elles trois.


Quid lacerum laceras pectus ? quid corda sagittis
Improbe contundens saucia vellis Amor ?
Quid poenam poena, cumulasque dolore dolorem ?
Quid flammas flammis, vulnera vulneribus ?
Quid geminas ictus ? quid tela, volantia torques ?

Desine, jam morior, desine saeve Puer.
Quae modo multa facis, sunt irrita vulnera, nullum
Inveniunt vacuum tela facesque locum.
Te sequimur, tua praeda sumus, depone sagittas :
Servasse insontem gloria major erit.

*

Ad veteres igitur plagas, flammasque vetustas
Saeve Amor adjicies tela facesque novas ?
Urebat Phyllis, Cassandra urebat amantem;
Lucia nunc miserum tertius urit Amor.
Saucia caedebat Cassandra, et pectora Phyllis:
Impia nunc caedit Lucia corda recens.

Luminibus Phyllis cepit, Cassandra capillis :
Lucia formosa pulcrior ore capit.
Non novus antiquos potis est detrudere amores :
Non tollit priscas, sed nova flamma facit.
Hanc cupio ; opto illas, pariter cruciatque necatque ;
Delectant pariter, proh pariterque placent.

Vulnere sic triplici, triplici sic igne petitus,
Unus ero infelix apta rapina trium.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus quartus [1719] p. 124)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Michele Marullo (1453-1500) : Envoi symbolique de fleurs

Je t’envoie ces lis blancs avec ces violettes :
Elles cueillies du jour, et les lis blancs d’hier :
Les lis pour t’avertir de la vieillesse instante,
– Ils pourrissent, Fillette, à la chute des feuilles ;
Violettes d’avril ? « Cueille en la vie l’avril
Donné bref aux pauvrets par la Parque envieuse. »
Viens vite : bref avril ni violette mais
Ronciers seront sinon tes cueillettes de vieille.


Has violas atque haec tibi candida lilia mitto:
Legi hodie violas, candida lilia heri:
Lilia, ut instantis monearis virgo senectae,
Tam cito quae lapsis marcida sunt foliis;
Illae, ut vere suo doceant ver carpere vitae,
Invida quod miseris tam breve Parca dedit.
Quod si tarda venis, non ver breve, non violas, sed
(Proh facinus!) sentes cana rubosque metes.

(in Hymni et epigrammata [1497])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes de Marullo sur ce blog :
Sur ce même thème de l'envoi symbolique de fleurs :

Giovanni Pontano (1426-1503) : Épitaphe : Rosette et la rosée

C’est Rosette qui s’exprime :

Rosée j’ai pour blason, et pour nom j’ai Rosette,
Rosée ne dure point – point n’a duré ma vie.
Rosée mouille ma tombe et marbres arrosés ;
Rosette suis : baignée de rosée rose, d’eau.
Point d’abeille : en ma tombe habitent des cigales
Stridulant sur ma cendre, y craquetant en nombre.
Hiver, paix de la morte, et l’été, sa torture !
L’hiver, oui, est ma paix, et l’été mon supplice.

NB : Le jeu sur les mots, liant dans cette épitaphe le prénom Rosette à la rosée, qui pose un rapport sémantique, en latin, entre les parophones sous-jacents nomen (nom) et omen (présage, destin) (et que je traduis tant bien que mal sans respect absolu de la lettre) est fréquent chez Pontano comme chez d’autres auteurs de son temps et d’après. On en trouve ici, sous la plume du même Pontano, d’autres exemples.

Ros mihi dat titulum, nomenque est Roscia nostrum
Ros brevis est, brevis heu sic mihi vita fuit.
Rore madet tumulus , stillant & marmora rorem.
Roscia sum; me ros, roscida & unda rigat.
Sed nec apes tumulo, verum insedere cicadae,
Stridulaquc ad cineres hei mihi turba crepat.
Bruma mihi requies, aestas est poena sepultae:
Bruma quies ; aestas est mihi supplicium.

(in De tumulis libri duo [1502])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Ils sont trop nombreux pour qu’on puisse en donner ici la liste :
si on est intéressé, saisir « Pontano» dans l’outil de recherche
situé en haut à droite de cette page.

Giovanni Pontano (1426-1503) : Épitaphe d’une jeune fille prénommée Urbaine

Scène de basse-cour (Philibert-Léon Couturier, 1876)

Scène de basse-cour (Philibert-Léon Couturier, 1876)


C’est la morte, prénommée Urbaine, qui s’exprime :

Inhumée dans un champ quand mon nom vient de « ville » !
Tout est faux, épitaphe et les noms qu’on me donne.
Ce tombeau : mon supplice, oui, ce tombeau champêtre :
Où l’autre a son repos, c’est là qu’est ma torture.
Poireau pour violette ; encens, parfums arabes ?
Non, des oignons – la terre est implantée d’oignons.
Les truies et les verrats, les chèvres me malmènent,
Le goinfre de canard pollue ma sépulture.
Me dérange avant tout la vieille et ses rengaines,
« Je t’invoque les morts, je t’invoque l’enfer ! ».
Transférez autre part mes restes – autre part !
Je fus Urbaine : assez de gésir campagnarde !


Rure quidem jaceo, cum sit mihi nomen ab urbe ;
nec titulus, nec sunt nomina vera mihi.
Poena mihi est tumulus, poena est rurale sepulcrum,
quaeque quies aliis, est mihi supplicium.
Pro viola porrum, pro thure atque Arabe costo
cepa datur, cepis obsita semper humus ;
meque sues, meque et verres vexantque capellae,
inquinat et tumulos ingluviosus anas.
In primis me turbat anus, quae carmine longo
evocat et Manes, evocat atque Erebum.
Vos alio cineres, alio traducite nostros,
quaeque Urbana fui, rustica ne jaceam.

(in De tumulis libri duo [1502])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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