Hermann Hesse (1877-1962) : Amour / Liebe

Ma bouche de nouveau veut, allègre, trouver
Tes lèvres – tes baisers me comblent de bonheur –,
Je veux prendre en ma main tes doigts qui me sont chers
Et en amusement dans mes doigts les plier,
Emplir de ton regard mon regard assoiffé,
Couler profondément ma tête en tes cheveux,
User de membres vifs et toujours en éveil
Pour répondre fidèle au branle de tes membres,
Et consumé de feux toujours nouveaux d’amour
Je veux régénérer mille fois ta beauté,
Jusqu’à ce qu’apaisés, reconnaissants, tous deux
Nous vivions bienheureux dominant la douleur,
Et saluions, contents, comme des sœurs aimées,
Et le jour et la nuit, l’aujourd’hui et l’hier,
– Que nous évoluions au-delà de tout acte
Comme transfigurés et pleinement en paix.


Wieder will mein froher Mund begegnen
Deinen Lippen, die mich küssend segnen,
Deine lieben Finger will ich halten
Und in meine Finger spielend falten,
Meinen Blick an deinem dürstend füllen,
Tief mein Haupt in deine Haare hüllen,
Will mit immerwachen jungen Gliedern
Deiner Glieder Regung treu erwidern
Und aus immer neuen Liebesfeuern
Deine Schönheit tausendmal erneuern,
Bis wir ganz gestillt und dankbar beide
Selig wohnen über allem Leide
Bis wir Tag und Nacht und Heut und Gestern
Wunschlos grüßen als geliebte Schwestern,
Bis wir über allem Tun und Handeln
Als Verklärte ganz im Frieden wandeln.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877 – 1962) : À la mélancolie / An die Melancholie

Dans le vin, fréquentant des amis, je t’ai fuie
– Je concevais pour tes yeux sombres de l’horreur –,
Dans les bras de l’amour et les accents du luth
Moi ton fils infidèle, je t’ai oubliée.

Tu allais cependant me suivant en silence
Tu étais dans le vin qu’éperdu je buvais,
Étais dans la torpeur de mes nuits amoureuses,
Étais dans les insultes que je te disais.

Tu calmes désormais mes membres épuisés,
Et tu as pris ma tête contre ta poitrine,
Puisque de mes périples je suis revenu :
Toutes mes fausses routes vers toi conduisaient.


Zum Wein, zu Freunden bin ich dir entflohn,
Da mir vor deinem dunklen Auge graute,
In Liebesarmen und beim Klang der Laute
Vergaß ich dich, dein ungetreuer Sohn.

Du aber gingest mir verschwiegen nach
Und warst im Wein, den ich verzweifelt zechte,
Warst in der Schwüle meiner Liebesnächte
Und warest noch im Hohn, den ich dir sprach.

Nun kühlst du die erschöpften Glieder mir
Und hast mein Haupt in deinen Schoß genommen,
Da ich von meinen Fahrten heimgekommen:
Denn all mein Irren war ein Weg zu dir.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877 – 1962) : L’Amant / Der Liebende

Ton ami maintenant veille en la nuit clémente,
Encore chaud de toi, encore empli de ton odeur,
De tes regards, de tes cheveux, de tes baisers
– Ô minuit, lune, étoile, et nébulosités bleues !
En toi, ma bien aimée, mon rêve monte
De profondeurs comme de mers, de monts, d’abîmes,
Gicle en déferlements, se disperse en écume,
Et n’est soleil, racine, bête,
Qu’afin de se tenir à tes côtés,
Tout près de toi, à tes côtés.
Saturne et lune tournent loin de mes regards,
Dans la seule fleur pâle je vois ton visage,
Et je ris calme, et je pleure ivre,
Bonheur, malheur, ont disparu
– Que toi, que toi et moi, plongés,
Dans le Tout profond, dans la mer profonde,
Où nous sommes perdus,
Où nous mourons et où nous renaissons.


Nun liegt dein Freund wach in der milden Nacht,
Noch warm von dir, noch voll von deinem Duft,
Von deinem Blick und Haar und Kuss – o Mitternacht,
O Mond und Stern und blaue Nebelluft!
In dich, Geliebte, steigt mein Traum
Tief wie in Meer, Gebirg und Kluft hinein,
Verspritzt in Brandung und verweht zu Schaum,
Ist Sonne, Wurzel, Tier,
Nur um bei dir,
Um nah bei dir zu sein.
Saturn kreist fern und Mond, ich seh sie nicht,
Seh nur in Blumenblässe dein Gesicht,
Und lache still und weine trunken,
Nicht Glück, nicht Leid ist mehr,
Nur du, nur ich und du, versunken
Ins tiefe All, ins tiefe Meer,
Darein sind wir verloren,
Drin sterben wir und werden neugeboren.

(Juillet 1921)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877 – 1962) : Près d’une tombe / An einem Grabe

Il aspirait au calme, au silence, à la nuit,
Nous savons seulement qu’il cachait des souffrances,
Qu’il était fatigué. Nous l’avons allongé
Dans sa bière, et porté au lieu de grand silence.

La tombe creuse maintenant l’abrite et garde
Du monde et du temps. Là, l’homme fatigué doit
Oublier ses douleurs et reposer en paix.
Heureux qui s’échappa de cette amère époque !

Nous autres, à un monde et de bruit et de guerre,
À sa peur de la mort, à sa misère amère,
Nous avons encor part, les maux sont notre pain
Jusque pour nous aussi le rêve anxieux se brise.

Alors, croit-on, l’équilibre, le prix, le sens
Du monde se feront de nouveau jour pour nous,
Le portrait de l’humain de nouveau brillera,
Et portera du Père les traits éternels.


Er sehnte sich nach Ruhe, Stille, Nacht,
Wir wissen nur, daß er ein Leid verbarg
Und müde war. Wir haben ihn im Sarg
Gebettet und zum stillsten Ort gebracht.

Ihn birgt und schützt die tiefe Grube nun
Vor Welt und Zeit. Da soll der müde Mann
Sein Weh vergessen und in Frieden ruhn.
Wohl ihm, der dieser bittern Zeit entrann!

Uns andern bleibt vom Lärm und Krieg der Welt
Von ihrer Todesangst und bittern Not
Noch unser Teil, und Leid ist unser Brot
Bis auch für uns der bange Traum zerschellt.

Dann wird, so glauben wir, das Gleichgewicht,
Der Wert und Sinn der Welt uns wieder tagen,
Es wird des Menschen Bildnis wieder licht.
Und wird des Vaters ewige Züge tragen.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877 – 1962) : Nuit blanche / Wache Nacht

Glauque, la nuit de föhn scrute aux carreaux,
La lune dans le bois veut se coucher.
Quoi donc me force, angoissé, tourmenté,
À m’éveiller et regarder dehors ?

Je me suis endormi et j’ai rêvé ;
Qu’est-ce qui donc au milieu de la nuit
M’a appelé, m’angoissant comme si
J’avais manqué ce qui m’eût importé ?

Mieux me vaudrait, courant, fuir la maison,
Le jardin, le village et la contrée,
Quêter l’appel et le mot enchanté,
Aller plus loin – jusqu’à quitter le monde.


Bleich blickt die föhnige Nacht herein,
Der Mond im Wald will untergehn.
Was zwingt mich doch mit banger Pein
Zu wachen und hinauszusehn ?

Ich hab geschlafen und geträumt;
Was hat mir mitten in der Nacht
Gerufen und so bang gemacht,
Als hätt ich Wichtiges versäumt ?

Am liebsten liefe ich vom Haus,
Vom Garten, Dorf und Lande fort
Dem Rufe nach, dem Zauberwort,
Und weiter und zur Welt hinaus.

(1944)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Giovanni Pontano (1429-1503) : Épitaphes (extraites des « De tumulis libri »)

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses…

Tes parents, t’appelant Rose, jolie fillette,
T’ont moins donné un nom que donné un destin :
De plus bref, plus caduc qu’une rose, il n’est rien
– Aussi rapide et brève est passée ta formette.

À peine as-tu vécu, charmante, dix décembres,
Au printemps rose née : las !, en décembre morte.
Pas le temps : c’est le froid des brumes qui t’emporte,
Pas l’été : c’est le froid d’hiver qui te démembre.

Sans fleurir en hiver, loin des pluies délétères :
Tu es rose en ce tertre, hélas ! Rose – et prospères.


Épitaphe, en forme de dialogue,
de Laurine, ensevelie sous un laurier

Laurine : « Je tire, morte, un grand renom de ce laurier,
D’où j’ai tiré jadis, vivante, un nom célèbre.
Je gis, sous ce laurier, Laurine ensevelie :
Laurier couvre mes os et se paît de mes restes.
Il vit ainsi de moi, Laurier ; je vis Laurine
En Laurier – ménagers d’une vie réciproque.
De Laurier, mère et fille je suis et Laurier
Me compose un renom, me compose un tombeau. »

Le poète : « Vivez conjointement sous l’écorce fleurie,
Et toi, sois de Laurier la fille et sois la mère. »


Épitaphe, en forme de dialogue,
d’une jeune fille devenue roses 

La jeune fille morte : « Ne me tient enterrée ni le marbre ni l’urne :
Blanche, m’en suis allée, devenue rose blanche.
Je dormais d’aventure entre rose et troène,
Favorisée de brise et de sein maternel,
Quand blême, une nuée soudain glissant du ciel
M’enlève – et me sublime en brise impondérable ;
Ma mère qui me cherche en son giron, sous l’aulne,
Au lieu de son enfant trouve des roses blanches…
Que nul ne me déplore ou ne me fasse offrande,
Ni m’entombe : à mes yeux, les jardins sont des tombes. »

Le poète : « Heureux qui au printemps pour sépulcre a des roses
Et des brises, semant fleurs ici, là zéphyrs… »

Épitaphe d’une jeune fille nommée Violine

Les prairies pour tombeau ; les violettes jonchent
Mon sépulcre – Étonnant ? J’ai pour nom Violine.
D’encens, nard, nul besoin, ni de myrrhe arabique :
Violettes me sont myrrhe, nard et encens.


Épitaphe de sa fille Lucie

Tu as laissé dans l’ombre, ma Lucie, ton père,
De lumière faite ombre, ô fille à moi ravie !
– Mais non, non : pas « faite ombre » : ayant toi-même l’ombre
Laissée, tu resplendis lucide au plein soleil,
Je te vois, fille, au ciel, et ton père, ma fille,
Tu vois… – Se leurre-t-il d’illusions, ton père ?

Réconfort de ta mort de malheur, ce tombeau
Te recouvre. Nul sens ne pénètre la cendre.
Mais s’il demeure un peu de toi : ma fille, avoue
Que c’est dans le bonheur que te prend l’âge prime.
– Pour moi, je traînerai dans l’ombre vie et deuil.


Paroles, devant sa tombe, d’une mère
à son fils Aurélien, mort en bas âge

Ces larmes, ces sanglots, tiens-les pour mes seins, fils,
Pour ma poitrine – prends ces larmes pour mes seins ;
Chants près de ton berceau, berceuses de naguère
Désormais sont mes pleurs et mes gémissements.
Ces larmes, désormais, bois-les, ce sont mes seins,
Mes lamentations te sont jeux et berceuses,
Ces fleurs et ces bouquets de fleurs que je te donne,
Qu’ils soient pour toi cheveux, chevelure flottante…

Que la terre, Aurélien, te soit légère et que
De ton petit tombeau crocus, roses, s’exhalent.


Non nomen tibi, quin omen fecere parentes,
Dixerunt cum te bella puella Rosam.
Utque rosa brevius nil est, aequeve caducum,
Sic cito, sic breviter et tua forma perit.
Implesti denos vix nam formosa decembres,
Vere rosa, heu, nata es, mense decembre cadis.
Non aestus, sed te rapuerunt frigora brumae,
Non aestas, sed te frigora solvit hiems.
Ergo non hiemi flores, non rapta per imbrem.
Frondescis, tumulo sed male Rosa rosa es.


– Haec Laurus mihi dat titulos, famamque sepultae,
Quae quondam vivae, nomina clara dedit.
Sub lauru Laurina tegor, mea vestit et ossa
Laurus, et ipsa meo vescitur e cinere.
Per me igitur vivit Laurus, Laurinaque vivo
In Lauru et vitae mutua cura sumus.
Ipsa eadem lauro materque et filia. Laurus
Ipsa mihi est titulus, ipsa quoque est tumulus.

– Vivite frondenti pariter sub cortice junctae,
Ipsaque sis Lauro filia sisque parens.


– Nec me marmor habet, nec me tegit urna sepultam;
In niveas abii candida versa rosas.
Forte interque rosas interque ligustra quieram,
Aura fovet flatu, mater at ipsa sinu,
Pallida cum coelo nubes delapsa repente
Me rapit, inque auras dissipor ipsa leves;
Dum natam mater gremio, dum quaerit in ulnis,
Pro nata niveas reperit ecce rosas.
Ne mihi, ne lacrimas quisquam, ne munera donet,
Aut tumulos; horti sunt mihi nam tumuli.
– O felix, cui vere rosae atque aestate sepulcrum
Sunt aurae, hinc flores fundis et hic Zephyros.


Prata mihi tumulum praebent violaeque sepulcrum
fronde tegunt : mirum si Violina vocer ?
Non mihi thure opus est aut nardo aut Arabe myrra :
myrra mihi et nardus thuraque sunt violae.


Has tibi pro mammis lacrimas proque hubere fletum,
Nate, cape; has lacrimas hubera nostra puta;
Quique tibi ad cunas cantus, quae naenia quondam,
Hi tibi nunc questus, hic tibi sit gemitus,
Has bibe nunc lacrimas, haec, haec nunc hubera sume,
Naeniolae et lusus nostra querela tibi est,
Quosque dedi flores et quas de flore corollas,
Hi tibi sint crines, haec tibi fusa coma.
Aureli, tibi sit tellus levis, ac brevis urna
Afflet et usque crocos, spiret et usque rosas.


Liquisti patrem in tenebris mea Lucia, postquam
E luce in tenebras filia rapta mihi es.
Sed neque tu in tenebras rapta es. Quin ipsa tenebras
Liquisti, et medio lucida sole micas
Caelo te natam aspicio, num nata parentem
Aspicis. An fingit haec sibi vana pater ?
Solamen mortis miserae, te nata sepulcrum
Hoc tegit. Haud cineri sensus inesse potest.
Si qua tamen de te superat pars, nata fatere
Felicem quod te prima juventa rapit.
At nos in tenebris vitam luctusque trahemus.

(in De tumulis libri duo [1502])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Jean Second / Johannes Secundus (1511-1536) : Je veux vivre le temps fleuri de la jeunesse

Le reste de ma vie, je le passerai donc
Sans soupirer d’amour, et le Dieu – et le Dieu –
N’échauffera mon sang comme c’était sa règle ?

Vite – je ne veux plus de ce calme apathique –
Vite, de main lascive envoie tes dards, Enfant,
Dans ce cœur sans défense – et fais vibrer ton arc.

Entre rixe et baisers, rires et larmes lourdes,
Entre espérance et crainte, entre vie et trépas,
Je veux vivre le temps fleuri de la jeunesse.

Ergone vitae quod superest meae,
Suspiriosis liber amoribus
Degam ? nec in venis calebit
Ille meis Deus ut solebat ?

Jam jam remissi poenitet otii ;
Jam, jam proterva spicula dextera
In pectus hoc, inerme pectus,
Sparge puer resonante nervo.

Vivamque rixas inter et oscula,
Interque risus et lacrimas graves,
Spemque et metus, vitam necemque,
Tempora floridulae juventae.

(Odarum liber primus, X, in Delitiae poetarum belgicorum […] illustrium, tome IV [Francfort, 1614] p. 309)


Cette traduction originales dues à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Jean Second sur ce blog ici et .

Giovanni Battista Giraldi (1504 – 1573) : quatre épigrammes amoureuses

Distique à la façon de Catulle :

Je brûle au beau milieu de glace, et brûlant, blême
De froid souffre du feu. – Mais pourquoi ces maux ? – J’aime.


Apparences trompeuses : la statue de Vénus (on se souvient que, dans la mythologie, Mars est l’amant de Vénus…) :

De Jules la Vénus a tant de Vénus l’air
Que Mars la croit Vénus et non statue de pierre.
Mais en proie au désir étreignant l’effigie :
« Vénus, dit-il, est pierre — ou elle bande aussi… »


Invocation aux brises :

Brises qui recueillez les plaintes de mon cœur
Et les inflexions rieuses de Délie,
Vite ! emportez là-bas mes pleurs – ou m’apportez
Ici la mélodie qu’elle insuffle à ses lèvres :
Elle en sera, fléchie par mes sanglots, plus tendre,
Ou sa voix chassera de mon sein la douleur.

(Puisse ne vous troubler la bise aux ailes noires
– Et qu’on vous sacrifie maintes agnelles blanches.)

On peut entendre le poème lu ici (dans sa traduction ; ci-dessous en latin) :


Sachant que Cynthie (Cynthia) est un des nombreux qualificatifs (comme Délie [Delia] cf. ci-dessus) de Diane chasseresse  : petite adresse à une Cynthie (Diana Ariosta de son vrai nom) :

Vraie Diane de visage, ô très chaste Cynthie,
De front, beauté, cheveux, par le nom, par l’esprit :
En quoi différez-vous ? – Si Diane tue des cerfs,
Tu tues, toi, de tes yeux, des HOMMES, Sanguinaire !


Exuror glacie in media , dumque uror, in igne
Algeo ; cur patiar haec mala quaeris ? amo.


Sic similem Veneri Venerem caelavit Julus,
Ut Mars non lapidem , sed putet esse Cyprim.
Ut vero hic statuam cupidus complectitur, inquit
Aut Venus in lapide est, aut riget ipsa Venus.


Aurae, quae legitis quos mitto e pectore questus,
Quosque hilari fundit Delia voce sonos:
Aut illuc rapidae nostras deferte querellas,
Aut huc, quod spirat Cynthia ab ore melos.
Sic illa, aut nostris mitescet flexa querelis,
Voce ejus linquet vel mea corda dolor.

Sic vobis Boreas nigris non obstrepat alis,
Agnaque sic vobis candida saepe cadat.

On peut entendre le poème lu ici en latin (dans sa prononciation restituée) : 


Ore refers veram, castissima Cynthia, Phoeben,
Fronte, decore, comis, nomine et ingenio.
Hoc solum differs, quod figit Delia cervos :
At tu luminibus, saeva puella, viros.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 5 [Florence 1720], pp. 389, 391, 393)



					

Girolamo Fracastoro (1478-1553) : extrait de La Syphilis ou Le Mal français (1530)

Fracastoro recense ici les aliments dont les personnes atteintes du « mal français » doivent s’abstenir. On trouvera à la suite de cet extrait d’autres traductions du même passage, et reposant sur des principes différents de ceux auxquels j’essaie, pour ma part, de me tenir. Ainsi la traduction de Prosper Yvaren, en alexandrins rimés, interprète-t-elle le texte original pour des raisons, semble-t-il, liées à la versification ; les deux autres, en prose,  paraissent vouloir en restreindre la portée poétique pour le contenir, vaille que vaille, dans le cadre d’un exposé scientifique dans le domaine de la médecine. 

[…] Les poissons de rivière et ceux des marécages,
Ceux qui vivent en mer et dans le clair des lacs,
On s’abstiendra de tous. De certains, tout de même,
On peut modérément consommer, s’il le faut :
Ceux dont la chair est blanche, et sans dureté, molle,
Que lassent récifs, mers, et remontées de fleuves :
Dorades argentées, mostelles pélagiques,
Goujons, perches aimant les parages rocheux,
Scare qui, solitaire, au bout des fleuves lents,
Rumine entre les rocs les herbes qu’il pâture.

Je déconseille aussi les oiseaux aquatiques
Vivant près des cours d’eau profonds, cherchant pitance
Dans l’eau claire. Évitez canard gras, oie trop peu
Digeste – laissons-lui garder le Capitole ! –,
Caille lente du fait de son engraissement.
Lard tendre et intestins du porc arqué d’échine,
Côtes de porc : à fuir ! et dos de sanglier
– Dût-on, chasseur, tuer souvent des sangliers. […]

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

[…] Principio, quoscumque amnes, quoscumque paludes,
Quosque lacus liquidi pascunt, quosque aequora pisces,
Omne genus procul amoveo. Sunt quos tamen usus
Liberius, cum res cogit, concedere possit.
Omnibus his est alba caro, non dura tenaxque,
Quos petrae et fluviorum adversa marisque fatigant.
Tales nant pelago phycides, rutilaeque per undas
Auratae, gobiique, et amantes saxea percae.
Talis dulcifluum fluviorum scarus ad ora
Solus saxa inter depastas ruminat herbas.

Sed neque quas stagnis volucres, quaeque amnibus altis
Degere amant, liquidisque cibum perquirere in undis,
Laudarim. Tibi pinguis anas, tibi crudior anser
Vitetur, potiusque vigil Capitolia servet :
Viteturque gravi coturnix tarda sagina.
Tu teneros lactes, tu pandae abdomina porcae,
Porcae heu terga fuge, et lumbis ne vescere aprinis,
Venatu quamvis toties confeceris apros. […]

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 5 [Florence, 1720] page 17)

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D’autres textes de Girolamo Fracastoro sur ce blog :

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D’autres traductions du même extrait :

Je conseille d’abord de rejeter absolument les poissons de toute espèce que nous tirons des fleuves, des étangs, des lacs et de la mer. Ce n’est qu’en cas de nécessité qu’on peut faire usage de ceux qui vivent dans des eaux pierreuses, ou qui luttent sans cesse contre le courant des rivières et des mers, et dont la chair est blanche et facile à digérer. Tels sont les phycides, les dorades, les goujons, et la perche qui aime les endroits pierreux. Tel est encore le scarus, qui se plait à ruminer seul , entre les rochers, les plantes marines dont il se repaît à l’embouchure des fleuves. Je rejette aussi les oiseaux qui habitent les bords des étangs et  des rivières  où ils vont chercher leur nourriture. La chair du canard est lourde ; celle de l’oie l’est aussi ; laisse cet oiseau veiller en paix à la garde du Capitole. Les cailles grasses, les intestins et le lard de pore ne doivent point paraître sur votre table ; évitez surtout le jambon, et ne mangez jamais de sanglier , quoique sans doute il vous arrivera souvent d’en tuer à la chasse.

(Traduction de Philippe Macquer et Jacques Lacombe ; Jacques-François Quillau éditeur, Paris, 1753)

*

J’interdis tout poisson, d’un lac ou d’un étang,
D’un fleuve ou de la mer indigeste habitant.
Il en est cependant que l’on pourrait permettre,
Si la nécessité l’exigeait, ceux peut-être
Dont la chair blanche et tendre offre un mets plus léger,
Qui sur un lit pierreux se plaisent à nager,
Ou remontent le cours d’une onde tourmentée ;
Le goujon, la dorade à l’écaillé argentée,
La phycide, la perche amante des rochers,
Et le scarus qui seul, au dire des nochers,
Fréquentant les abords des fleuves, y rumine
L’aliment qu’il emprunte à quelque herbe marine.
Je te signalerai comme étant défendus
Les oiseaux de marais qui, chasseurs assidus,
À de stagnantes eaux vont dérobant leur proie ;
Abstiens-toi de canard, surtout rejette l’oie,
Sauveur du Capitole elle y doit vivre en paix :
Leur chair est trop compacte et leur sang trop épais.
Sans regret, loin de toi laisse émigrer les cailles ;
Repousse au loin du porc les flancs et les entrailles ;
Au fougueux sanglier va porter le trépas,
Mais qu’il soit pour longtemps banni de tes repas.

(Traduction de Prosper Yvaren ; Jean-Baptiste Baillère éditeur, Paris, 1847)

*

En premier lieu, bannissez de votre table tous les poissons, quels qu’ils soient, poissons de rivière ou d’étang, d’eau douce ou d’eau salée. Tout au plus pourrez-vous, au besoin, vous permettre ceux que l’on pèche près des falaises ou des brisants et dont la chair est blanche, molle et délicate ; tels sont, par exemple, la phycide, la dorade, le goujon, la perche amie des rives rocheuses, et le scare, solitaire ruminant des ondes et hôte habituel de l’embouchure des fleuves. — Abstenez-vous aussi des oiseaux  aquatiques qui, vivant sur le bord des rivières ou dans les marais, ne se nourrissent que de poisson. Évitez de même le canard aux chairs chargées de graisse, l’oie, qui sauva jadis le Capitole, la caille replète, le lard et les entrailles du porc, le filet des sangliers tombés sous vos coups dans vos chasses meurtrières.

(Traduction de Alfred Fournier ; Adrien Delahaye éditeur, Paris, 1869)

Girolamo Fracastoro (1478-1553) : scènes rustiques

Surtout connu pour son long poème (en trois chants) sur la syphilis (Syphilidis, sive de Morbe Gallico libri tres [1530]), Fracastoro est aussi l’auteur de poésies portant sur des thèmes variés (tel que l’élevage des chiens de chasse).  Les deux textes qui suivent montrent son intérêt pour certaines formes de réalisme.

La pluie cloître au matin les paysans robustes,
On tue la truie bouffie qu’ont engraissée les glands.
Demeure en joie ! la mère est aux boudins, mêlant
Le neigeux gras de porc à des morceaux de hure,
À la pourpre du sang le lait couleur de neige ;
Met des grains de fenouil et de sarriette sèche,
Puis, saupoudrant de sel, embosse les boyaux.

*

La nuit vient, et repues aux toits rentrent les chèvres.
Devant : le bouc, à barbe autoritaire,  aux cornes
Recourbées, aux longs poils pendant d’un corps puant,
Puis la jeune Upilion, cuirassée de lainages,
Qui pousse – en le triquant – le reste du troupeau.
La vieille mère, au coin du feu braisant des choux,
Portant le seau, trait aux pis lourds le lait tout frais.
Le paysan a récolté l’olive grasse,
Pendant ce temps ; chez lui, à la brune, est rentré
Le robuste bouvier : dans l’énorme amas d’orne,
De hêtre, de rondins de chêne, le feu brûle.
Les flammes montent, gaies, s’étalent, resplendissent.

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Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Mane domi validos pluvia ut conclusit agrestes,
Caeditur iliceo distenta sagimine porca.
Laeta domus, tum sollicita in farcimine mater,
Pingue suis niveum, et dissecti frusta cerebri,
Et niveum lac purpureo cum sanguine miscet,
Tum semen marathri , atquc arentis gramina thymbrae
Adjicit, et coli insperso sale concava complet.

*

Nox venit, et pastae redeunt ad tecta capellae.
Prae caper it, cui barba jubat, cui cornua pendent
Intorta, et grandes olido de corpore setae.
Pone gregem reliquum compellit arundine virgo
Upilio , multo armantur cui baltea fuso,
At mater longaeva, igni dum brassica fervet,
Mulctra effert, gravidoque recens lac ubere mulget.
Rusticus interea pinguis collector olivae,
Interea et validus prima de nocte bubulcus
Advenere domum : congesta tum focus orno
Ingenti, aut fago, vel fragmine roboris, ardet.
Tolluntur laetae flammae, lateque relucent.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 5 [Florence, 1720] pp. 113 et 114)

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Sur cette même thématique, et entre autres, sur ce blog :

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