Horace : A Calliope (Descende caelo et dic age tibia, in Odes, III, 4)

Descends du ciel et chante sur ta flûte,
reine ! quelque long hymne, ô Calliope
ou à ton gré, à voix sonore,

sur la lyre ou cithare de Phébus.

L’entendez-vous ? ou suis-je le jouet
d’une aimable folie ? – Je crois l’entendre
et parcourir des bois sacrés
où court une fraîcheur d’eaux et de brises.

À croire un conte : Apulie, le Vultur,
le seuil franchi de Pullie ma nourrice,
las de mes jeux, de sommeil pris,
de rameaux verts – j’étais petit – colombes

de me couvrir : prodige aux yeux de tous !
qu’on nichât dans la haute Achérontie,
tînt les prairies de Bantia,
les champs féconds de la basse Forente

– sans craindre pour mon corps vipères noires,
ours : je dormais, sous un faix rapporté
de laurier sacré et de myrte,
vaillant enfant protégé par les dieux.

Je suis à vous, à vous, Muses, montant
dans la haute Sabine ou préférant
Prénestre et sa fraîcheur, Tibur
déclive, ou bien Baïes aux eaux limpides ;

Ami de vos fontaines, de vos rondes,
revers d’armée à Philippes ne m’ont
tué, ni cet arbre infernal,
ni Palinure en onde de Sicile.

J’affronterai de bon cœur avec vous,
navigateur, la rage du Bosphore
et les sables brûlants des côtes
de l’Assyrie où j’irai voyageur.

Breton féroce aux étrangers ; du sang
de ses chevaux friand Concanien ;
Gélons porte-pharètre ; fleuve
scythe : sans risque je les verrai tous.

Le grand César, sitôt qu’il rend aux villes
ses cohortes fourbues par les campagnes
cherchant un terme à ses travaux
en grotte se recrée de Piérus !

– Mes bonnes, vous donnez de doux conseils,
heureuses de donner. La monstrueuse
horde d’impies Titans, l’on sait
qu’un foudre les soumit, que lança qui

pondère terre inerte et mer venteuse,
et tient les villes, les tristes royaumes,
les dieux, la foule des mortels,
sous un empire égal et sans partage.

Le grand effroi de Jupiter, ces jeunes
pleins d’assurance et hérissés de bras,
les frères voulant aux ombrages
de l’Olympe imposer le Pélion !

Mais que pouvaient Typhée, puissant Mimas,
que pouvaient, menaçant, Porphyrion,
Rhétus et l’arracheur, lanceur
audacieux de troncs d’arbre, Encelade,

rués contre la résonnante égide
de Pallas ? Se tenait, dévorant, là,
Vulcain, là, Dame Junon, et
l’éternel porteur d’arcs à l’épaule,

qui ses cheveux épars ondoie d’eau pure
de Castalie et qui de Lycie tient
les bois et la forêt natale :
Apollon de Délos et Patara.

La force obtuse sous son poids s’écroule ;
la force pondérée, les dieux la poussent
à croître, détestant ces forces
qui dans leur cœur brassent des sacrilèges.

Le géant aux cents mains de mes propos
témoigne, et Orion, violateur
fameux de la chaste Diane,
dompté par une flèche virginale

La Terre emplie des monstres siens gémit,
se plaint qu’un foudre a envoyé ses fils
au blême Orcus ; le feu rapide
n’a point rongé la chape de l’Etna,

de Tityos l’incontinent, l’oiseau
n’a pas quitté le foie, gardien donné
à sa débauche ; et trois cents chaînes
retiennent l’amoureux Pirithoüs.


Descende caelo et dic age tibia
regina longum Calliope melos,
seu voce nunc mavis acuta
seu fidibus citharave Phoebi.

Auditis? An me ludit amabilis
insania? Audire et videor pios
errare per lucos, amoenae
quos et aquae subeunt et aurae.

Me fabulosae Volture in Apulo
nutricis extra limina Pulliae
ludo fatigatumque somno
fronde nova puerum palumbes__

texere, mirum quod foret omnibus
quicumque celsae nidum Aceruntiae
saltusque Bantinos et aruum
pingue tenent humilis Forenti,

ut tuto ab atris corpore viperis
dormirem et ursis, ut premerer sacra
lauroque conlataque myrto,
non sine dis animosus infans.

Vester, Camenae, vester in arduos
tollor Sabinos, seu mihi frigidum
Praeneste seu Tibur supinum
seu liquidae placuere Baiae;

vestris amicum fontibus et choris
non me Philippis versa acies retro,
devota non extinxit arbor
nec Sicula Palinurus unda.

Utcumque mecum vos eritis, libens
insanientem navita Bosphorum
temptabo et urentis harenas
litoris Assyrii viator,

Visam Britannos hospitibus feros
et laetum equino sanguine Concanum,
visam pharetratos Gelonos
et Scythicum inviolatus amnem.

Vos Caesarem altum, militia simul
fessas cohortes abdidit oppidis,
finire quaerentem labores
Pierio recreatis antro;

vos lene consilium et datis et dato
gaudetis, almae. Scimus ut impios
Titanas immanemque turbam
fulmine sustulerit caduco,

qui terram inertem, qui mare temperat
ventosum et urbes regnaque tristia
divosque mortalisque turmas
imperio regit unus aequo.

Magnum illa terrorem intulerat Iovi
fidens iuventus horrida bracchiis
fratresque tendentes opaco
Pelion imposuisse Olympo.

Sed quid Typhoeus et validus Mimas
aut quid minaci Porphyrion statu,
quid Rhoetus evolsisque truncis
Enceladus iaculator audax

contra sonantem Palladis aegida
possent ruentes? Hinc avidus stetit
Volcanus, hinc matrona Iuno et
nunquam umeris positurus arcum,

qui rore puro Castaliae lavit
crinis solutos, qui Lyciae tenet
dumeta natalemque silvam,
Delius et Patareus Apollo.

Vis consili expers mole ruit sua;
vim temperatam di quoque provehunt
in maius; idem odere vires
omne nefas animo moventis.

Testis mearum centimanus gigas
sententiarum, notus et integrae
temptator Orion Dianae,
virginea domitus sagitta.

Iniecta monstris Terra dolet suis
maeretque partus fulmine luridum
missos ad Orcum; nec peredit
impositam celer ignis Aetnen,

incontinentis nec Tityi iecur
reliquit ales, nequitiae additus
custos; amatorem trecentae
Pirithoum cohibent catenae.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres odes d'Horace sur ce blog :

 

 

 

Horace : A Melpomène (Exegi monumentum, in Odes, III, 30)

J’achève un monument plus pérenne que bronze,
plus haut que les rouillées pyramides royales,
que ni la pluie mangeuse ou l’Aquilon sans frein
ne pourront mettre à bas non plus que l’innombrable
cortège des années ni la fuite des âges.
Je ne mourrai pas tout, mainte partie de moi
évitera la mort ; je grandirai sans cesse
jeune, aimé de nos fils, tandis qu’au Capitole
monteront le pontife et la vierge tacite.
On me dira où gronde, impétueux, l’Aufide,
où Daunus pauvre en eau sur les peuples rustiques
a régné : devenu, d’humble, considérable,
j’ai le premier fondé sur les chants d’Éolie
les rythmes d’Italie. Pare-toi de l’orgueil
que requiert le mérite, et du laurier delphique
ceins, Melpomène – et de bon gré – ma chevelure.


Exegi monumentum aere perennius
regalique situ pyramidum altius,
quod non imber edax, non Aquilo inpotens
possit diruere aut innumerabilis
annorum series et fuga temporum.
Non omnis moriar multaque pars mei
uitabit Libitinam; usque ego postera
crescam laude recens, dum Capitolium
scandet cum tacita uirgine pontifex.
Dicar, qua uiolens obstrepit Aufidus
et qua pauper aquae Daunus agrestium
regnauit populorum, ex humili potens
princeps Aeolium carmen ad Italos
deduxisse modos. Sume superbiam
quaesitam meritis et mihi Delphica
lauro cinge uolens, Melpomene, comam.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres odes d'Horace sur ce blog :

Horace : A Diane (Montium custos nemorumque virgo, in Odes, III, 22)

Vierge gardienne des montagnes et des bois,
la femme en couches, qui t’invoque par trois fois
tu sais l’entendre, et la soustraire de la mort,
______déesse au triple corps :

Que le pin surplombant ma demeure soit tien,
je le gratifierai gaiment, à l’an qui vient,
d’un verrat qui déjà des coups bas ourdissant,
______l’emboira de son sang.


Montium custos nemorumque virgo,
quae laborantis utero puellas
ter vocata audis adimisque leto,
____diva triformis,

inminens villae tua pinus esto,
quam per exactos ego laetus annos
verris obliquom meditantis ictum
____sanguine donem.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres odes d'Horace sur ce blog :

Horace (65-8 av. J.-C.) : La source de Bandusie

Qui est Horace ?

Source de Bandusie, ô ruisseau cristallin,
Appelant doux vins purs et bouquets de fleurettes,
_____On t’offrira demain
_____Le chevreau que promettent

Corne jeune et front dur à l’amour, aux combats.
Vain espoir : l’héritier de la troupe fantasque
_____De sang rouge teindra
_____L’eau froide de ta vasque. 

L’atroce canicule au comble de son cours
Ne saurait te toucher : ta fraîcheur est plaisante 
_____Aux bœufs las des labours
_____Et aux bêtes errantes. 

Au nombre tu seras des sources de renom
Si je chante l’yeuse entée à la crevasse
_____Du roc d’où sourd à bond 
_____Ton flot d’onde jacasse.


O fons Bandusiae splendidior vitro,
dulci digne mero non sine floribus,
___cras donaberis haedo,
___cui frons turgida cornibus

primis et venerem et proelia destinat.
Frustra: nam gelidos inficiet tibi
___rubro sanguine rivos
___lascivi suboles gregis.

Te flagrantis atrox hora Caniculae
nescit tangere, tu frigus amabile
___fessis vomere tauris
___praebes et pecori vago.

Fies nobilium tu quoque fontium
me dicente cavis impositam ilicem
___saxis, unde loquaces
___lymphae desiliunt tuae.

(in Odes, III, 13)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Horace : A Chloé (Vitas inuleo me similis, Chloe, in Odes, I, 23)

Tu m’évites, Chloé, pareille au faon
qui sur les monts sans laies cherche sa mère
_____inquiète – et il craint
_____en vain brise et forêt

– car, au printemps venant : que s’échevèle
la mouvante ramure ou que les verts
_____lézards remuent les ronces,
_____cœur et genoux lui tremblent.

Je ne te veux pas pour, tigre terrible,
lion de Gétulie, te mettre à mal :
_____laisse un peu ta maman,
_____tu es en âge d’homme.


Vitas inuleo me similis, Chloe,
quaerenti pavidam montibus aviis
___matrem non sine vano
___aurarum et silvae metu.

Nam seu mobilibus veris inhorruit
adventus folliis, seu virides rubum
___dimovere lacertae,
___et corde et genibus tremit.

Atqui non ego te, tigris ut aspera
Gaetulusue leo, frangere persequor:
___tandem desine matrem
___tempestiva sequi viro.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres odes d'Horace sur ce blog :

Horace, Odes, I, 9 (Vides ut alta stet nive candidum)


Vois : sous une neige épaisse a blanchi
le Soracte et déjà les forêts peinent
____à supporter son poids, les fleuves
____sont pris par la rigueur du gel. 

Chasse le froid : dépose dans ton âtre
des bûches à foison, et tire – foin
____de l’avarice ô Thaliarque ! –
____du vin vieux d’un cruchon sabin.

Laisse le reste aux dieux : après qu’ils ont
calmé les vents sur la mer écumeuse
____où ils luttaient, ni les cyprès
____ne bougent plus ni les vieux ornes.

Ne cherche pas ce que sera demain ;
de tous ces jours que le sort te réserve
____tire profit ; ne te refuse,
____garçon, douces amours ni danses

tant que les tristes cheveux blancs sont loin
de ta vigueur. Pour l’heure, Champ de Mars,
____places, doux chuchotis nocturnes
____sont rendez-vous à convoquer,

et les rires charmants qui le trahissent –
d’un tendron qui se cache en un coin sombre,
____et gage qu’on dérobe aux bras
____ou à des doigts peu combattifs.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Vides ut alta stet niue candidum
Soracte nec iam sustineant onus
__siluae laborantes geluque
__flumina constiterint acuto?

Dissolue frigus ligna super foco
large reponens atque benignius
__deprome quadrimum Sabina,
__o Thaliarche, merum diota.

Permitte diuis cetera, qui simul
strauere uentos aequore feruido
__deproeliantis, nec cupressi
__nec ueteres agitantur orni.

Quid sit futurum cras, fuge quaerere, et
quem fors dierum cumque dabit, lucro
__adpone nec dulcis amores
__sperne, puer, neque tu choreas,

donec uirenti canities abest
morosa. Nunc et Campus et areae
__lenesque sub noctem susurri
__composita repetantur hora,

nunc et latentis proditor intumo
gratus puellae risus ab angulo
__pignusque dereptum lacertis
__aut digito male pertinaci.

D'autres odes d'Horace sur ce site :

Virgile : Énéide, livre X : La Mort de Pallas (474-489) ; Le Simulacre d’Énée (633-642)

Pallas lance une pique avec toutes ses forces
Et du fourreau creux tire une épée qui fulgure.
Elle, vole où se dresse, au plus haut, l’épaulière,
Tombe, fraie son chemin au bord du bouclier
– Même en fin touche un peu le grand corps de Turnus.
Alors Turnus un fer fixé au rouvre, aigu,
Fait longtemps tournoyer, à Pallas jette et dit :
« Vois si le mien, de trait, ne pénètre pas mieux ! »
Se tait. Le bouclier bardé de fer, d’airain,
Que la peau, tant de fois, couvre et ceint, d’un taureau,
L’impact vibrant du pieu au milieu le traverse,
Et la cuirasse obstante, et la large poitrine.
Il tire – en vain – le trait cuisant de la blessure :
Avec, par même voie, sang et vie vont suivant.
S’effondre sur sa plaie, dessus ses armes bruissent,
Terre hostile ! où il croule, et meurt – sa bouche saigne.


Ayant ainsi parlé, sitôt du haut ciel elle*
s’élance et meut l’hiver, nimbée, à travers souffles,
gagne l’armée troyenne et le camp des Laurentes.
Usant du creux nuage : une ombre ténue, grêle,
qui semble Énée – à voir, c’est prodige étonnant –
des traits dardaniens elle orne ; écu, panache
du divin chef imite, et donne des mots vides,
donne une voix sans âme, et copie pas, démarche
– la mort venue : ainsi, dit-on, volent fantômes
ou songes qui se jouent de nos sens endormis.

* : il s’agit de Junon.


At Pallas magnis emittit uiribus hastam
uaginaque caua fulgentem deripit ensem.
Illa uolans umeri surgunt qua tegmina summa
incidit atque uiam clipei molita per oras
tandem etiam magno strinxit de corpore Turni.
Hic Turnus ferro praefixum robur acuto
in Pallanta diu librans iacit atque ita fatur :
« Adspice, num mage sit nostrum penetrabile telum. »
Dixerat ; at clipeum, tot ferri terga, tot aeris,
quem pellis totiens obeat circumdata tauri,
uibranti cuspis medium transuerberat ictu
loricaeque moras et pectus perforat ingens.
Ille rapit calidum frustra de uolnere telum :
una eademque uia sanguis animusque sequuntur.
Corruit in uolnus, sonitum super arma dedere
et terram hostilem moriens petit ore cruento.


Haec ubi dicta dedit, caelo se protinus alto
misit, agens hiemem nimbo succincta per auras,
Iliacamque aciem et Laurentia castra petiuit.
Tum dea nube caua tenuem sine uiribus umbram
in faciem Aeneae, uisu mirabile monstrum,
Dardaniis ornat telis clipeumque iubasque
diuini adsimulat capitis, dat inania uerba,
dat sine mente sonum gressusque effingit euntis,
morte obita qualis fama est uolitare figuras
aut quae sopitos deludunt somnia sensus.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres extraits
de Virgile sur ce blog :

Chant de désenchanté : à propos de Nos guerres indiennes de Benoît Jeantet (éd. publie.net)

jeantet-slideLa poésie narrative est, d’évidence, à l’origine de la poésie d’Europe et d’ailleurs sans doute aussi : qu’on prenne l’Iliade et l’Odyssée, l’Énéide, la Chanson de Roland et jusqu’à Saint John Perse, sans compter les plus contemporains ; auxquels appartient Benoît Jeantet, qui, en homme modeste à l’ego diffus (ne se demande-t-il pas si le gros sel, ça se dilue aussi vite que le narcissisme dans le grand bain brûlant de la vie ?) tiquerait si on lui assénait, d’emblée, comme à son corps défendant, qu’il est poète. Or il est poète assurément, parce que les signes ne manquent pas qui l’établissent poète, et à belle voix, dans le concert des courts de souffle actuels et rocailleux des bronches.

*

C’est dire qu’il raconte en chantant, Jeantet, et qu’il sait raconter et chanter ; qu’il vous trousse sur deux pages la courte, simple, histoire, comme on fait quand on sait faire, sans trop en dire, laissant à l’imagination l’espace où gambader – comme quand il évoque, et c’est magnifique, cette femme sans nom, cette Elle, dont il dit que

c’est souvent qu’on la voit descendre au bord de la rivière où personne ne va plus jamais. Pas que ce sente la charogne. Non. La mélancolie de la nature. Plutôt. Mais à force d’être la seule à encore y descendre, les gens ont fini par croire qu’à moins d’aimer ça, respirer la tristesse désolée qu’elle y apporte, qu’à moins de vouloir se remplir les poumons de l’odeur violente du malheur, voilà, plus aucune raison d’y aller.

Densité singulière du dire, qui suggère sans dévoiler, dit sans dire, qui ne pose pas même les jalons d’un dénouement : qui dit sans dire, avec retenue, sans gros sabots ni trompettes ou tambours. On sent l’homme à vif, derrière cette économie de bon aloi qui n’est pas vraiment celle de la nouvelle mais plutôt celle du poème en prose comme l’entendent un Baudelaire, un Max Jacob, on sent le pudique hypersensible – ne parle-t-il pas du cœur et de

ses élans incertains. [De] ses ruades de Mustang sauvage prompt à se cabrer aux premières caresses du vent sur la grande prairie de sauge ?

l’hypersensible, et le sans illusion, ou guère,

qui juste écoute le bruit que ça fait l’existence quand elle s’en va en morceaux comme une matière pourrie

à qui l’on n’en conte plus, parce qu’il n’est pas dupe, et qu’il chante, désenchanté, quelque chose comme un Toi qui entres ici, abandonne toute espérance, sachant bien que l’enfer n’est pas sous terre, mais, parmi d’autres lieux encore,  dans ces

jardins où le bien pourrait facilement se mêler au mal. Le haut mal des petits fantômes dont les désirs ne sauraient s’assouplir qu’en s’accouplant avec des lunes rousses. Alors on souffle la lanterne. Temps de s’ouvrir les veines pour voir couler un sang plus épais.

*

On voit dans ce dernier exemple comment fonctionne la poésie de Jeantet – toute poésie fonctionne, comme les lys rimbaldiens, encore faut-il en trouver le ressort. Ressort ou rebond, mais l’effet est le même, qui a l’écho pour origine et ce qu’on nomme bien à tort jeux de mots, ou sur les mots : parce qu’il n’en va certes pas d’un jeu mais d’une nécessité d’appel, d’une progression du texte par la paronomase, l’homophonie, la parophonie (comme ci-dessus s’assouplir [où l’on attendrait, d’ailleurs, s’accomplir] et s’accoupler ou comme ici : La lune c’est pire. C’est cette fille de Perse un peu vampire qui parviendra toujours à faire passer le feu glacé de son regard pour une invite au grand voyage) ; parce qu’il en va d’une ligne mélodique qui se cherche pour faire sens et cadrer l’ensemble du texte, d’un frêle bruit, eût écrit Leiris, qui, par la musique qu’il développe en s’amplifiant, crée, même chez le plus dubitatif des poètes à cet égard, une harmonie, fût-elle ce cliquetis d’armes auquel se réduirait, comme il l’écrit, sa prose la plus douce.

Que cela cliquète à l’occasion, mettons – même ça déglingue la phrase, parfois, lui donnant on sait quoi d’archaïque (plutôt que d’oral) dans sa tournure, quand l’ordre syntaxique est bouleversé : 

De nombreux printemps elle pourrait encore s’offrir. S’accorder. Et des hommes pour ne faire qu’un avec elle, beaucoup il y en aurait. […] alors c’est longuement qu’on l’écoutait.

– même, la trame rythmique est fréquemment brisée par l’incursion de mots-phrases, ou de phrases très courtes, elliptiques, qui ralentissent le flux verbal, pèsent, posent un instant les termes employés, comme pour en garantir l’adéquation à la pensée chantée :

Plus tard, me suis souvenu que le fils de l’épicier sentait la soupe. C’est pas qu’il en mangeait. Non. N’en mangeait pas. Jamais. Pour faire plaisir à sa mère qu’il sentait ça. Était sympa. Et puis ses rires, ça faisait chaud.

Mais le plus souvent, c’est quand même fourrure, douceur et compagnie, quelque chose d’une tendresse (le mot revient en leitmotiv) pour l’oreille comme d’une caresse pour la main : ainsi quand on parle de Tout un champ d’opposums possible ou qu’on nous fait joliment savoir que Les forêts font des proies faciles.

Bien plus que simples et vains jeux de mots : une quête de l’harmonie (Une ligne de chant un peu maladroite sur laquelle une jolie mélodie finirait par venir prendre appui) comme principe scriptural – il en va d’une exigence existentielle, tant s’y mêlent, s’y amalgament, les affects les plus intimes :

Ce que c’est devenu à présent sa vie ? Toujours quelque chose de gris. Toujours. C’est peut-être que lui, au lieu de foncer tête baissée, sans jamais se retourner, quelque chose en chemin l’aura retardé. C’est peut-être qu’il a voulu trouver la mélodie. De quoi, qui sait, concilier un jour sa douleur avec l’amour. (C’est moi qui souligne)

Ce sont là, je crois, quelques-uns des principaux aspects à retenir de la leçon d’écriture poétique que Jeantet nous propose, et qui, s’ils n’ont rien de révélations, méritent toutefois d’être rappelés, haut et fort : que dans un texte forme et fond interagissent en profondeur et constamment sans que l’un ait le pas sur l’autre ; que l’appel des mots se révèle bien plus fécond, plus esthétique, que la planification a priori des textes ; que, pour avancer, la flûte est en fin de compte bien plus utile que la boussole.

*

A-t-il, Jeantet, mesuré avec Guillevic (Le Chant, éditions Gallimard, 1990) que Le chant a une manière bien à lui / d’ouvrir des blessures enchanteresses ? ou ces/ses blessures, n’a-t-il pas plutôt trouvé à les refermer par le chant ? Il n’est pas besoin d’avoir grand flair, me semble-t-il, pour sentir que ce recueil, dans sa pudeur et sa mélancolie, relève d’une sorte de catharsis, d’une purgation, par la recherche d’harmonie, de tout ce qui sinon relèverait d’un chaos sentimental et mémoriel auquel Jeantet donne forme, et forme heureuse.
C’est à lire, parce que la méthode nous parle, même si jamais elle n’est clairement explicitée.
Et c’est à lire, tout bonnement, parce que c’est beau.


Nos guerres indiennes, par Benoit Jeantet, aux éditions publie.net

La revue Chiendents consacre à votre serviteur sa dernière livraison

La revue Chiendents (aux éditions du Petit Véhicule) me fait le grand honneur de me consacrer son 59e numéro (décembre 2014). On y lit, entre autres, petits papiers et témoignages de Marc Villemain, de Dominique Panchèvre, Bergère Marc, et Grégory Mion, ainsi qu’un entretien donné à Frédéric Fiolof.

chiendents

A propos de Mousseline et ses doubles pour la librairie Mollat

MARTIN-Mousseline-1re-90x141Mollat

Je parle, dans un court entretien donné à la librairie Mollat,
de Mousseline et ses doubles.

Sur youtube, c’est ici ; c’est sur dailymotion.