Jean Lernout / Janis Lernutius (1545-1619) : L’autre Vénus

Le Réveil de Vénus (Charles-Joseph Natoire, 1741)

Le Réveil de Vénus (C.-J. Natoire, 1741)


Telle qu’en Dardanie Cythérée sur l’Ida
Se soumit au verdict du berger phrygien,
Pressant de Jupiter les filles et l’épouse,
Pâle belle Déesse ! au jugement d’un homme :
Telle ma Vie s’extrait de sa couche secrète,
Nul fard ne rehaussant sa native beauté.

Vois-tu briller, poli, son front lisse, vois-tu
De dans ses yeux l’Amour, cruel, darder ses flèches
‒ Qu’il lance au ciel, au sol d’Amathonte, le dieu,
Se jouant, pour sa joie, des hôtes qui l’hébergent ?
Que ses jeunes cheveux lui ombrent bien les tempes !
Que sur ses joues de rose il resplendit de grâce !

Feu des lèvres pareil au rouge du corail,
Nez d’ivoire émulant le blanc des primes neiges.
Doigts faits au tour ! Et cou léger ! Quelle beauté
Que son corps ! Et que d’art apporté à sa marche !
Point mortelle de port ! Que tout en elle est rare,
Fait même pour le lit de Jupiter le grand !

Tant que tu peux : retiens ton char lancé, Aurore,
Cache-toi de nouveau dans les flots d’Orient,
Ou embrume de gris ton visage, sinon
Sur terre va briller, plus claire que la tienne,
Une clarté ; sors-tu, gare à la belle honte,
Quand, vaincue, tu verras le minois de ma Belle ! 


Qualis Dardania quondam Citherea sub Ida
pastoris Phrygii venit in arbitrium ;
cum nuptam, natasque Jovis Dea livida formam
perpulit humano subdere judicio :
talis et arcano egreditur mea Vita cubili,
nativum nullis artibus aucta decus.
Cernis ut explicito niteat frons aequore ? Cernis
acer ut ex oculis spicula stringat Amor ?
His Deus ille, polo, terraque Amathuside missis,
ut propriis gaudens ludit in hospitiis.
Quam bene caesaries vernans sua tempora obumbrat !
Emicat e roseis gratia quanta genis !
Flammea puniceo non cedunt labra corallo :
et primis certat narium ebur nivibus.
Quam teretes digiti ! Quam levia colla ! Venustum
quam latus ! Artifici quae data forma pedi est !
Ut non mortalem se prodit ! Ut omnia rara,
omnia vel magni sunt thalamo apta Jovis !
Dum licet, admissos Tithonia flecte jugales :
teque iterum Eois abde sub aequoribus :
aut ferruginea vultum tege nube, refulget
clarior e terris lux modo luce tua
Ni facis ; egressam temere pudor obruet aureus :
victa meae postquam videris os Dominae.

(in Jani Lernutii Basia, Ocelli & alia Poemata [1614 ; première éd. 1579] p. 343)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giovanni Pietro Astemio (1505-1567) : Chaud-froid d’amour

 Cotopaxi (Frederic Edwin Church, 1862)

Cotopaxi (Frederic Edwin Church, 1862)


Pour me brûler le corps à flammes dévorantes,
Seule Ursule employait les laves de l’Etna ;
Pour éteindre les feux qui m’embrasent le cœur,
Ursule seule emploie la froidure de l’onde.
Cette fille vit seule ‒ et vivra ‒ dans mon cœur,
Tant que l’eau sera fraîche à la claire fontaine.


Nul ne connait d’amours si commodes, Corneille,
Que qui aime, à son gré, ou montre sa froideur,
Jetant, quand il lui plaît, des brûlots par ses yeux,
Nymphe, quand il lui plaît, déversant des eaux fraîches.
Tu cultives, Ursule, ensemble chaud et froid
Et les souffles sans cesse, ensemble, en ton discours.
Flamme jadis, Ursule, et là froide eau de source,
Tu brûlas ton poète, ensemble, et tu l’apaises.


« De nymphe faite lymphe, et de chaud, froid : d’amour,
J’ai embrasé ‒ j’éteins (dure avant ; là : badine).
Mon poète le sait, qui mourait d’amour fou,
Et chante, sage, là, dans la grotte aux eaux froides. »


Cum libuit rapidis torreri viscera flammis
Una ministrabat Ursa quod Aetna vomit,
Cum libet urentes exstinguere pectoris aestus
Una mihi gelidas Ursa ministrat aquas,
Una meo haec vivit vivetque in pectore virgo
Dum liquidi fontis frigidus humor erit.


Tam faciles nullus, Corneli, expertus amores
Arbitrio quam qui friget amatque suo,
Cum iuvat aestiferas iaculatur lumine flammas,
Cum iuvat egelidas nympha refundit aquas,
Una tibi calor est, Helice, tibi frigus et una
Aeternum haec spires carmine et una tuo.
Flamma Helice quondam, nunc fontis frigidus humor,
Una suum vatem torruit, una levat.


Nympha prius nunc lympha, calor nunc frigus, amore
Accendi, exstinguo nunc levis ante gravis.
Scit meus hoc vates, qui insanus amore peribat,
Nunc sanus gelidi fontis ad antra canit.

(in Carmina)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giovanni Pontano (1429-1503) : La tombe de Myrtile

Chactas embrassant les jambes d'Atala (Girodet De Roussy, vers 1808)

Chactas embrassant les jambes d’Atala (Girodet De Roussy, vers 1808)


C’est le malheureux amant de la jeune Myrtile qui parle, en proie à son délire, devant la tombe de cette dernière. On est saisi par l’usage d’un latin dédié à des fins d’expression bien éloignées de la simple imitation des Anciens, par la dynamique − énonçant la folie− des répétitions, par la personnification des éléments (laurier, myrte, pierre tombale), annonciatrice du style baroque, et par la rhétorique, profondément renouvelée, de la métamorphose.

J’ai seul ici le droit de pleurer ; laurier, myrte,
Là, vous deux ; et toi, pierre ‒ au peu de mots gravés.
Honorée de fleur fraîche et d’encens de Saba,
Courte pierre où je prie tantôt, tantôt je pleure,
Tu recouvres, hélas, en ce pauvre tombeau,
Ma joie, et tu te ris de ma douleur, sadique !
Ô cruelle, rends-moi mes amours, rends-les-moi !
À quoi donc m’est-il bon de te mouiller de pleurs ?
‒ Sois mouillée, qu’il soit bon de te mouiller, tant que,
Pour avoir tant pleuré, mes yeux ne sont pas secs …
Mais accepte mes pleurs ‒ non, je ne me plains pas ‒,
Reçois parfums et dons tout embrouillés de larmes.
Onguents et roses, vite ! et costus, jeunes filles,
Offrez la violette et les présents d’avril,
Les présents d’Arabie ! ‒ Moi, mes pleurs ; bois-les, pierre,
Vous, mes yeux, devenez une source nouvelle.
Qu’elle humecte le sol qui recouvre les os,
Les os, pieux défunts ! les os, et ma déesse.
Vous autres, laurier vert au persistant feuillage,
Myrte qui conféras son prénom à Myrtile,
Parsemez le tombeau de fleurs odoriférantes,
De verdure pérenne, et croissez sous mes pleurs,
Croissez ! Je me fais eau, ru clair, je suis fluide !
‒ Fluide et cependant tout embrasé d’amour.


Hic soli mihi flere licet ; tu laurus et una
myrtus ades, paucis et lapis icte notis.
Parve lapis, quem flore novo, quem thure Sabaeo,
et veneror multa tum prece, tum lacrima,
tu mea, tu miseri tumulo male contegis isto
gaudia, et exsultas, saeve, dolore meo ;
redde meos, mihi redde meos, redde, improbe, amores.
Quid juvat e lacrimis immaduisse meis ?
Immadeas, maduisse juvet, si non mea flendo
lumina siccatas deficiunt lacrimas ;
sed lacrimas tibi habe, nec enim queror, accipe odores,
accipe cum fletu munera mista suo.
Unguenta atque rosam et costum properate, puellae,
et violam et cunctas spargite veris opes,
spargite opes Arabum ; lacrimas ego ; tu, lapis, illas
ebibe, et in rorem, lumina, abite novum.
Rore novo madeat tellus, quae contegit ossa,
ossa pios manes, numen et ossa meum.
At tu perpetua, laurus, quae fronde virescis,
tu myrtus, de qua Myrtila nomen habet,
fundite odoratos flores silvamque perennem
ad tumulum, lacrimis crescite et usque meis,
crescite : jam in latices, liquidum jam solvor in amnem,
jam fluo ; sed fluidum me tamen urit amor.

(in De tumulis libri duo [1502])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : Offrandes de poires et de cornouilles

Qui est Giorgio Cichino ?

Jeune homme pelant une poire (Manet, 1868)


L’arbre au milieu du tertre, en mon bout de terrain,
Planté de main d’aïeul, donne des fruits sucrés ;
Comme ils sont faits pareils, on leur dit « calebasses »,
(C’était, pour les anciens, des « poires de Syrie »).

On te les servira au moment du dessert,
Heureux Mopse, qui pais tes troupeaux blancs de neige ;
Petit ‒ n’en fais pas fi ! ‒ cadeau deviendra grand
Quand mon bout de terrain donnera davantage.


Lycidas, qui cultive un lopin fécond, t’offre
Ces cornouilles d’un blanc primant la neige alpine,
Les stars de mon domaine ! ‒ et d’une espèce rare,
Car leur peau, çà et là, se mêle de sanguine.

Prends de bon cœur, souci premier du Grand Berger,
Tityre, gloire, honneur de la terre d’Iule.
La pureté du blanc prouve un amour insigne
Tandis que le noyau en prouve la constance.


Quae medium collem nostri tenet arbor agelli,
insita avo domino, dulcia poma tulit,
queis similem ob formam dat longa cucurbita nomen,
seu Syriae antiqui sive volema vocent.
Haec tibi donentur mensis oblata secundis,
dum niveos pascis, Mopse beate, greges ;
munera ne temnas exilia, magna dabuntur
fertilior quando noster agellus erit.


Haec tibi dat Lycidas, fecundi cultor agelli,
Corna fere Alpina candidiora nive,
quae specie rara sunt nostri ruris ocelli
namque extra passim sanguine mixta rubent.
Sume libens, magni pastoris maxima cura,
Tityre, Iulei gloria honorque soli.
Arguet insignem purus tibi candor amorem,
constantem interior arguet esse lapis.

(in Carmina [première publication : 1976])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : La chasse aux oiseaux (deux épigrammes)

Qui est Giorgio Cichino ?

La Chasse aux oiseaux (Chagall, 1961)


Je vais avec appeaux, glu forte, par les champs,
Pour prendre à la pipée, à l’affût, des oiseaux.
Satyres, si prêtant l’oreille, je perçois
Dans les forêts sacrées vos bruissements agrestes,
Aidez-moi ! cependant que le hibou*, dans l’herbe,
Dressant la tête, affluent les oiseaux à l’entour.
Je vouerai un autel fait de gazon fleuri,
Que les bergers, pieux, sans cesse honoreront.

* : On chassait à la pipée en se servant de chouettes et de hiboux, dont le cri attirait, de jour, les oiseaux. 

Volant par tertres, monts, et par écarts de roches,
Je vais ravi, toqué d’oiselage et de plumes,
À ce jour point déçu par de vaines chimères :
J’ai eu mon lot d’oiseaux, mais je traîne la jambe.
Satyres, c’est assez de tant vous en prier :
Les savants oiseleurs, venez à ma rescousse !
Quant à Astemio : qu’il ait sa part de plumes :
Je n’en dois qu’à lui seul, il les mérite bien.
Exauce, Jupiter, mes vœux, sans rechigner :
Je le veux assurer de mon bon souvenir.


Rura hodie peragro cantu viscoque tenaci,
ut volucres blanda decipiam arte, latens.
Vos, Satyri, quorum agrestes sub numine silvae,
si vacat intenta percipere aure sonos,
afferte auxilium, dum bubo attollit in herba
cervicem et circum quaque feruntur aves.
Constituam ipse aram florenti e cespite sacram,
pastorum semper quam pia turba colat.


Per colles montesque, volens, perque invia saxa,
aucupii et volucrum captus amore, feror,
nec sum adeo falsa spe vel deceptus inani :
praeda avium retuli sed gravis inde pedem.
Sit satis, o Satyri, me multa laude precatum
vos, boni in aucupio quod mihi fertis opem.
Partem aliquam volucrum ferat ast Abstemius : uni,
uni ego pro meritis debeo plura suis.
Juppiter, o mea vota libens quin rite secunda,
ut memorem melius me sciat esse sui.

(in Carmina [première publication : 1976])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : Prière

Qui est Giorgio Cichino ?

Le Christ dans la croix (Odilon Redon, 1910)


Nous te vouons, Grand Dieu, ces larmes, cet encens,
Tandis que maint dévot te va baisant les pieds.
Si tu as, Tout-Puissant, daigné par un sang juste
Tirer le genre humain de la mort éternelle,
Et de ta dextre ouvrir l’huis affreux de l’Enfer
Pour que nos saints aînés s’échappent des ténèbres :
Veuille, père, éloigner les maladies funestes
Qui déplorablement minent les corps languides ;
Ou, si tu as jugé que nous devions mourir,
Exclus que nous dormions une éternelle nuit.


Has tibi, summe deum, lacrimas, haec thura dicamus,
oscula dum pedibus dat pia turba tuis.
Omnipotens, si non piguit te sanguine justo
mortale aeterna morte levare genus
atque Erebi horrendas dextra recludere portas
linqueret ut tenebras sancta caterva patrum,
ne, pater, infestos nolis depellere morbos,
qui miseris torquent tabida membra modis,
vel tua si addiderit jam nos sententia morti,
ne tamen aeterna nocte jacere velis.

(in Carmina [première publication : 1976])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Gerolamo Bologni (1454-1517) : Les ruines de Rome

Paysage avec saint Jérôme et le dieu Tibre (Jérôme Cock, 1552)

Paysage avec saint Jérôme et le dieu Tibre (Jérôme Cock, 1552)


Le motif des ruines a été maintes fois traité à la Renaissance par les poètes (cf. en France, du Bellay, Les Antiquités de Rome). Il a aussi inspiré, à diverses époques, les peintres et les musiciens (même le Métal).

Qui compterait ses pleurs, qui contiendrait ses plaintes,
En voyant ton désastre et ton saccage, Rome !
Parmi l’accablement des ruines navrantes,
Il ne reste un mur droit dans la ville détruite.
Palais, ici, par terre, et colonnes rompues,
Temples précipités du haut des sept collines,
Conduites défoncées à perte d’horizon,
Forums abandonnés, débris d’amphithéâtres,
Statues brisées de dieux, colosses abattus ;
Et les voies transformées, l’écroulement des ponts,
Et les arcs de triomphe éventrés par les ronces,
Les tombeaux renversés, disséminés çà, là.
Tout gît, hélas, confus, sans ordre et à demi
Miné et fissuré avec ignominie.
Le caprifiguier ose, et ses épais buissons,
Tout couvrir, abattant toute la gloire antique.
Vaincu, tout a cédé à la fureur barbare
Avec l’auguste appui du glaive et de la flamme.
De l’ancienne beauté, restent les seuls vestiges
Que le Gète enragé n’a pu anéantir.
Ces bribes cependant montrent quelles merveilles
C’était que ces hauteurs quêtant les astres d’or…
À quoi bon, Destinée, rejeter les Gaulois
Du tonnant Capitole – et donner telle fin ?


Parcere quis lacrimis valeat gemitumque tenere
conspiciens cladem, diruta Roma, tuam ?
Usque adeo gravibus deplorandisque ruinis
angulus eversa nullus in urbe vacat.
Hinc subeunt fractis palatia lapsa columnis
templaque septenis praecipitata jugis,
hinc intercisi longinqua per avia ductus
versaque neglectis amphitheatra foris,
effigies divum lacerae abjectique colossi ;
mutatas ruptis pontibus adde vias,
adde triumphales dumis findentibus arcus,
eruta diversis adde sepulchra locis.
Heu, confusa jacent ulloque sine ordine cuncta
semesa et foedis dimidiata modis.
Omnia cum densis caprificus vepribus audax
occupat, antiquum concidit omne decus.
Omnia barbarico cesserunt victa furori,
sustulit egregias ensis et ignis opes.
Sola manent formae quaedam vestigia priscae
perdere quae rabidi non potuere Getae.
Reliquiae tamen ostentant mirabile quantum
aurea cum peteret sidera culmen erat.
Quid Capitolino Gallos arcere Tonanti
profuit, hunc finem si tibi fata dabant ?

(in Candidae libri tres)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Gerolamo Bologni (1454–1517) : Le temps passe vite, soyons épicuriens !

Les trois âges (détail) Hans Baldung Grien (1510)

Les trois âges (détail) Hans Baldung Grien (1510)


Hélas ! Pauvres mortels, la vie se précipite,
S’écoule tel le cours sans retenue du Tibre,
Comme le vent d’hiver, soufflant du pôle, accourt,
Comme vers l’astre haut va la fumée légère…

Il n’y a guère encore, on me croyait enfant
– Ne portant au visage aucun trait d’homme fait :
Je change, mes amis me remettent à peine
– Eux dont, il y a peu, la foule me flanquait…

M’est venu sur la face un étrange portrait,
A surgi de la barbe, hirsute et indomptable.
Nous qui, il y a peu, goûtions à la jeunesse,
L’heure est proche où serons des vieillards décrépits…

Étapes – qu’y peut-on ? Tous, nous sommes menés
Là où la destinée nous dénie tout retour…


Nous allons, Femme, au terme, et des heures passées
Il ne revient jamais, fût-elle brève, aucune.
Au moins, ces heures-là, vivons-les, qui nous prirent
Naguère tant d’années, tant de nuits, tant de jours.

Apaisons tout d’abord les troubles creux de l’âme,
Dût toute la maison crouler de fond en comble.
Que l’ennemi razzie, qu’en ville erre la troupe,
Bannissons loin de nous toute angoisse de guerre.

N’ayons d’autre désir que du seul nécessaire,
Gardons-nous du péché de la folle avarice.
Nous taillerons la vie, en vivant de la sorte :
S’il faut se soucier, c’est quand on doit mourir.


Me miserum, praeceps aegris mortalibus aetas
Labitur, ut rapidi Thybridis unda fluit,
Ut Scythica Boreas properat brumalis ab Arcto,
Ut suprema levis fumus in astra volat.
En ego, quem puerum cuncti paulo ante putabant
Signaque cui vultus nulla virilis erant,
Immutor possint ut me vix nosse sodales,
Haerebat lateri quae modo turba meo.
Insolitam traxit facies obducta figuram
Surgit et hirsutis hispida barba pilis.
Sic modo qui laeti fuimus juvenilibus annis
Crastina decrepitos efficit hora senes.
Sic demum incauti post haec deducimur omnes
Illuc, unde aliquem fata redire vetant.

(in Candidae libri tres)


Tendimus ad metam, conjux, redituraque numquam est
de semel amissis hora vel una brevis.
Horis saltem aliquot vivamus tot quibus anni,
tot quondam noctes, tot periere dies.
Imprimis animi affectus sedemus inanes,
vel ruat a summo culmine tota domus.
Saeviat hostis agro, miles bacchetur in urbe,
omnis eat belli sollicitudo procul.
Nil nisi quod sit opus nostros quaeramus in usus
absit et insanae crimen avaritiae.
Cum sic vixerimus, poterit tum vita putari ;
vita fovens curas mortis habenda loco est.

(in Epigrammata familiara)


Ces traductions originales, due à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Andrea Navagero (1483-1529) : Les yeux d’Hyelle

Détaile de la Naissance de Vénus (Botticelli, 1485)

Naissance de Vénus (Botticelli, 1485)


Je n’ai, Soleil et Nuit, de vous plus rien à faire,
Nuit, jour, ce n’est plus vous qui me les dispensez.
Le soleil peut, en feu, sur son char à crins d’or,
Émerger du giron de la mer d’Orient,
La nuit noire étaler ses muettes ténèbres :
C’est Hyelle qui donne à mes yeux nuit et jour.
Quand elle me soustrait de ses yeux radieux,
La nuit, même de jour, ténébreuse m’accable,
Mais quand elle m’attrait de ses yeux radieux,
M’éblouit, fût-ce au plein de la nuit, le jour clair.


Nil tecum mihi jam, Phoebe, est, nil nox, mihi tecum :
A vobis non est noxve diesve mihi.
Quantum ad me, ut libet auricomo sol igneus axe
Exeat Eoae Tethyos a gremio ;
Et libet, inducat tacitas nox atra tenebras :
Fert mihi noctem oculis, fert mihi Hyella diem.
Nam quoties a me nitidos avertit ocellos,
Ipsa in luce etiam nox tenebrosa premit.
At quoties in me nitidos convertit ocellos,
Candida et in media fit mihi nocte dies.

(in Andreae Naugerii opera omnia [1754]  pp. 190-191)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres textes d'Andrea Navagero sur ce blog :

 

Andrea Navagero (1483-1529) : Quel bonheur de rêver !

Morphée Pierre-Narcisse Guérin

Morphée (Pierre-Narcisse Guérin)


Béni, Songe, sois-tu, toi qui, la nuit d’hier,
____M’apportas de si grandes joies !
Puisse le souverain des dieux qui sont au ciel
____M’avoir, t’en tirant, destiné
L’annonce d’un futur qui sera ‒ les mortels
____Souvent en sont destinataires.
Tu me mis ‒ qui plus sourde est que mer sous l’orage,
____Qui fière ignore mes prières ‒
Néère sous les yeux, facile et prodiguant
____De soi-même mille baisers,
Des baisers bien plus doux que le miel de l’Hymette,
____Et plus suaves que nectar.
Béni sois-tu, dieu Songe, oh oui ! si plus souvent
____Tu me procures ces bontés :
Je serai plus heureux que tous les dieux du ciel,
____Je vaudrai le grand Jupiter.
‒ Mais toi, fuis où tu veux, malapprise, et t’arrache,
____T’arrache à mes embrassements !
Si ce songe souvent revient me visiter,
____Sans le vouloir, tu seras mienne ;
Tu pourras t’afficher inflexible et cruelle,
____Douce et facile tu seras.


Beate somne, nocte qui hesterna mihi
____Tot attulisti gaudia,
Utinam deorum rector ille caelitum
____Te e coetu eorum miserit,
Quae saepius mortalibus vera assolent
____Mitti futuri nuntia.
Tu, quae furenti surdior freto meas
____Superba contemnit preces,
Facilem Neaeram praebuisti: quin mihi
____Mille obtulit sponte oscula,
Oscula, quae Hymetti dulciora sint favis,
____Quae suaviora nectare.
Vere beate somne, quod si saepius
____His, dive, me afficias bonis,
Felicior caelestibus deis ero,
____Summo nec inferior Iove.
At tu, proterva, quolibet fuge, eripe
____Complexibus te te meis:
Si somnus iste me frequens reviserit,
____Tenebo te, invitam licet.
Quin dura sis, sis quamlibet ferox: eris
____Et mitis, et facilis tamen.

(in Andreae Naugerii opera omnia [1754]  pp. 184-185)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


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