Alexandre Neckam (1157-1217) : La vigne mystique

cycle du vin

Psautier (vers 1180)

En l’absence de taille, le cep se transforme en arbuste sauvage. La vigne, en effet, délicieux présent de la nature munificente, s’est accordée avec bonheur aux besoins des hommes. Du fait de leurs soins avisés et de leur industrie, elle donne à voir à l’occasion de bien belles noces, quand, courant çà, là, les sarments, noués par un engagement mutuel, s’entreprennent avec douceur, mollement étayés de tuteurs et de piquets, et deviennent, tout pareil, gros du fruit de joie, la rafle s’enrichissant de grains. Le raisin, quant à lui, recèle les pépins, et dans le grain se trouve le jus, qui par l’ingénieuse opération de la nature agissante et par la bienfaisante, contributive, chaleur de l’air, se transforme avec bonheur en une liqueur des plus délicieuses et des plus agréables, dont se réjouit le cœur de l’homme. Le pampre, par toute son ampleur, contient les assauts de l’air au moment opportun, et quand on l’effeuille laisse pénétrer la douce chaleur du soleil. Les vignerons entonnent de gaies chansons quand ils parviennent aux derniers rangs. 

Sur la terre du libre arbitre, croît pareillement, généreuse, la vigne des vertus, cultivée par le Grand Cultivateur. Elle connaît de joyeuses noces, où l’âme exulte et prend époux. La bonté naturelle de l’âme – dans laquelle les vertus sont au repos – sert de support aux vertus elles-mêmes ; et de même que la vigne est fécondée par la grappe, par les pratiques méritoires de la vie l’est la vigne des vertus. Le vin spirituel est la joie spirituelle de l’âme : grâce à elle, l’âme, sobre et désenivrée, oublie l’amour de ce monde et brûle de l’amour de l’Aimé. Dans le pampre réside la protection divine, laquelle contient les manœuvres de l’Aquilon et ouvre à la douce compassion de l’Esprit Saint. Les cohortes angéliques exultent, quand par bonheur il n’est plus besoin de la garde diligente qu’ils montent afin de préserver la vigne des renardeaux – car, de même que les vignes sont entourées de murs, les âmes où fleurissent les vertus sont confiées à la garde des Esprits Supérieurs.

taille-vigne

Taille de la vigne (XVe siècle)

On désigne ordinairement par « vigne » la Sainte Église, laquelle s’orne des sarments de la noble charité ; des pampres de la parole contrant, de leur rafraîchissant pouvoir, la chaleur des vices ; et des grappes des fructueuses méditations. Est-il bois plus racé que le sarment, plus commun que la javelle ? La javelle sert-elle à autre chose qu’à alimenter le feu ? Ainsi, tant que l’on relève de l’unité de l’Église, de son nom, de sa divinité, a-t-on la vigueur du sarment, verdoie-t-on du vert de la grâce. Mais retranché du corps de l’unité de l’Église, on devient une javelle, vouée au feu de l’enfer. Mais ô douceur de la compassion divine ! ô richesses infinies de la miséricordieuse bonté du Christ ! La javelle ligneuse, retranchée du corps de la vigne, ne retourne point au sarment racé dont est constituée la vigne : mais l’homme retranché, du fait de ses mauvaises actions, de l’unité de l’Église, reprend, grâce à la munificente bonté du Christ, sa place dans l’unité de l’Église unie. 

Des javelles provient la cendre que, le jour des Cendres, le pénitent se répand sur la tête, afin que l’homme se rappelle que ce n’est que par l’humilité et le rejet de soi-même qu’il peut devenir sarment dans la vigne instituée de la Sainte Église. Le temple du Seigneur fut réduit en cendres par un incendie, mais il fut vertueusement reconstruit. À cela s’ajoute que, de même que le sarment se fait javelle et que la javelle est réduite en cendres : ainsi le corps doté d’une âme devient-il cadavre, et le cadavre, cendres. C’est cela que rappelle le pénitent, s’il fait pénitence. Et n’oublions pas que l’eau – ou pleur – de vigne, est – les médecins le savent bien – bonne pour les yeux : ainsi la dévotion à la Sainte Église illumine-t-elle les âmes.

pressoir mystique 2

Pressoir mystique (vers 1400)

Le Christ, pareillement, est une vigne, dont les fidèles sont les sarments. Cette vigne poussant en terre vierge a fleuri au printemps de la Conception, et a donné son fruit au temps convenu. La grappe de cette vigne est la grappe de Chypre, la grappe de la floraison. Cette noble vigne, vigne généreuse, vigne de Soreth, a sur l’autel de la croix répandu le vin le plus pur, le vin qui réjouit – d’une joie spirituelle – le corps de l’homme. De cette vigne a aussi coulé l’eau du salut, l’eau de la vraie vigne, qui illumine spirituellement les yeux du cœur. Ô doux pleur de la très douce vigne, quand notre Seigneur a pleuré sur la cité, disant : « Si tu connaissais, toi aussi ! » – ce pour dire : « Si tu connaissais, toi aussi, la raison de mes pleurs, tu pleurerais toi aussi, comme je fais. »

Ô cité que protège les remparts des vertus, c’est à toi que j’adresse ce discours : « Âme humaine, si tu te connaissais toi-même depuis tout ce temps, tu pleurerais toi aussi comme je fais. Des cieux est descendu le gnoti séauton, le connais-toi toi-même. Homme, c’est à toi que je parle. Si tu me connaissais pour être fontaine de vie, moi qui pour toi verse des larmes, Âme, tu pleurerais toi aussi. Le reflet que retourne le miroir est la copie fidèle de la personne dont il est le reflet. Qui sourit apparaît souriant, qui pleure apparaît pleurant à celui dont c’est le reflet. Dès lors, Âme, puisque tu es le reflet de ton Dieu qui a pleuré pour toi, tu pleurerais toi aussi. Ô noble créature, pourquoi, si oublieux de toi-même, pourquoi te montres-tu de même oublieux de ton Dieu ? Ô doux pleurs, encore et encore, de la vraie vigne, quand notre Seigneur a pleuré sur la résurrection de Lazare ! Notre Seigneur Jésus a pleuré sur la résurrection d’un homme mort depuis quatre jours, et qui déjà sentait ; et toi, malheureux homme, invétéré dans le mal, mort non depuis quatre, mais cent jours, et qui sens, pourrissant en puanteur de vices, tu t’abstiens de pleurer afin que de ressusciter ? »

pressoir mystique 3

Pressoir mystique (Kuttenberger Kantionale, 1490)

Ô encore et encore : doux pleurs de la vigne généreuse, quand priant sur le mont, le Seigneur a pleuré dans l’imminence de la Passion. Viens, toi de même, sur le mont de Haute Vie Contemplative, et avec Jésus ton très doux Seigneur, pleure : heureux qui se lamente aujourd’hui, car il sera joyeux. D’évidence, lors de la rédemption du genre humain, la vraie vigne n’a point donné de pleurs, mais, la versant, fut prodigue d’une eau rougie de sang pourpre – car [Jésus] fut prodigue de rédemption, prodigue de purification, quand il monda le monde de ses immondices. Aussi ladite vigne étendit-elle ses sarments jusqu’aux confins de la terre, mais dans son sein virginal procura quelque ombrage à la Vierge glorieuse. Doux soit-il, à l’âme aimante, d’être assise à l’ombre de cette vigne et recréée par l’agréable odeur et la suavité de sa fleur délicieuse !

Mais il me faut reprendre ma liberté d’écrivain – sans que j’aie, tant s’en faut, épuisé la matière – et, redescendant sans tomber, passer de grandes choses à de petites : la vigne t’apportera, à toi qui redoutes la malignité d’autrui, le réconfort de son verjus, de ses scions, de ses provins. 


Vinea non putata in labruscam silvescit. Est igitur vitis naturae munificae deliciosum munus, quod usibus humanis laeta concessit. Quandoque vero artis humanae diligentia sollerti thalamos aspectu decoros vitis praebet, dum confoederatis nexibus errantes sese dulciter amplexantur palmites, quos virgae aut arundines leniter sustendant. Onerantur vero idem laetitiae fructu, dum botri racemis ditantur. In uva autem latet glarea, cum acino inclusa vinatio, quae quidem ingeniosa naturae operatione agentis, cooperante beneficio caloris aeris, in liquorem deliciosissimum et jocundissimum et cor hominis laetificantem mutatur feliciter. Pampinus latitudine sua excipit aeris insultus, cum res ita desiderat, et fenestra clementiam caloris solaris admittit. Laetum celeuma decantant vinitores cum ad extremos antes perveniunt.

Sic sic in terra liberi arbitrii crescit laeta virtutum vitis, quam summus agricola colit. Haec jocundos thalamos habet, quibus anima sponsum suum exultans suscipit. Sustentant autem quodammodo virtutes ipsas naturalia bona animi, in quibus virtutes quiescunt. Sicut autem vitis foecundatur botris, sic et virtutum vinea usibus meritoriis vitae. Vinum autem spirituale est spiritualis mentis jocunditas, qua mens sobrie debriata amoris rerum mundanarum obliviscitur, fervens in amore dilecti. Pampinus est divina protectio, quae insidias Aquilonis excludit, et clementiam miserationis Spiritus Sancti admittit. Exultant angelici cives, cum feliciter diligentiam custodiae suae consummant, quam vitibus observandis ne eas vulpeculae demolirentur adhibuerunt. Sicut namque maceria vineae cinguntur, sic et mentes virtutibus ornatae muniuntur custodia supernorum spirituum.

Solet item per vitem designari sancta ecclesia, quae palmitibus honestarum operationum, et pampinis verborum contra vitiorum aestum refrigerium praestantium, et botris fructuosarum meditationum decoratur. Quod autem ligni genus palmite generosius, quod sarmento abjectius ? Ad quid utile est sarmentum, nisi ut ignis pabulum fiat ? Sic sic quamdiu es de unitate ecclesiae et nomine et numine, quasi palmes viridis es, virens virore gratiae. Cum vero separaris a corpore unitatis ecclesiasticae, tanquam sarmentum effectus es, ignique gehennali reservaberis. Sed o dulcedo miserationis divinae ! O copiosae divitiae bonitatis misericordiae Christi ! Sarmentum materiale semel praecisum a corpore vineae, non redit in generositatem palmitis entis in constitutione vitis, sed homo, meritis suis malis exigentibus, ab unitate ecclesiastica praecisus, postea de munificentia benignitatis Christi revertitur in unitatis ecclesiasticae unitatem.

De sarmentis fit cinis quo caput paenitentis in capite jejunii aspergitur, ut recolat homo se non nisi per humilitatem et sui abjectionem posse fieri palmitem in constitutione vineae sanctae ecclesiae. Templum Domini in cinerem redactum est per combustionem, sed honeste reaedificatum est. Praeterea, sicut palmes efficitur sarmentum, et sarmentum in cinerem redigitur, sic corpus animatum in cadaver, quid in pulverem convertitur. Haec recolat paenitens, si paenitens est. Et vide quod aqua seu lacrima vitis, ut norunt medici, oculis confert. Sic et devotio sanctae ecclesiae mentes illuminat.

Vitis item Christus, cujus palmites fideles. Haec vitis in terra virginea crescens, verno conceptionis tempore floruit, fructumque tempore suo dedit. Botrus hujus vitis botrus est Cypri, botrus floritionis. Vitis ista nobilis, vitis generosa, vinea Soreth, effudit ex se in ara crucis vinum meracissimum, vinum spirituali laetitia laetificans cor hominis. Effluxit et ex hac vite aqua salutis, aqua verae vitis, quae cordis oculos spiritualiter illuminat. O dulcis lacrima dulcissimae vitis, cum Dominus noster super civitatem flevit, dicens « Si cognovisses et tu » ; ac si diceret « Si cognovisses causam fletus mei, et tu fleres sicut et ego. »

O civitas virtutum propugnaculis munita, ad te sermonem dirigo, o anima humana, si cognovisses jam dudum teipsam, et tu fleres sicut ego. Descendit de caelis nothis elithos, id est cognosce teipsum ; ad te loquor, o homo. Si item cognovisses me fontem vitae, qui pro te lacrimas effundo, o anima, fleres et tu. Imago resultans in speculo conformat se illi cujus est imago. Arridere videtur arridenti, flere videtur ipso cujus est imago flente. Tu igitur, o anima, cum sis imago Dei tui qui pro te lacrimatus est, fleres et tu. O nobilis creatura, cur tui nimis immemor es, cur et Dei tui immemor existis ? O iterum dulcis lacrima vitis verae, cum Dominus noster in suscitatione Lazari lacrimatus est. Lacrimatus est Jesus noster in suscitatione quadriduani jam foetantis ; et tu, miser homo, inveterate dierum malorum, cum sis non quatriduanus sed centenarius foetens et computrescens in vitiorum foetore, lacrimari desistis ut tu susciteris ?

O rursum dulcis lacrima generosae vitis, cum Dominus imminente passionis tempore in monte orans lacrimatus est. Transi et tu ad montem celsitudinis contemplativae vitae, et cum dulcissimo Jesu tuo lacrimare. Beati enim qui nunc lugent, quoniam ipsi ridebunt. Profecto in redemptione generis humani non lacrimam dedit vera vitis, sed copiose aquam effudit sanguine purpureo rubricatam. Apud quem enim copiosa fuit redemptio, copiosa etiam fuit mundatio, dum mundum mundavit munditia. Vitis itaque dicta palmites suos extendit usque in fines terrae. In utero autem virginali umbraculum praestitit gloriosae virgini. Dulce sit animae amanti sedere sub istius umbra vitis, et tam odore jocundo quam suavitate deliciarum floris ipsius recreari. Ut vero pro libertate scribentium, immo et pro lege materiae assumptae, a magnis ad minima sine praecipitio descendamus, dabit tibi qui aliorum malitiam reformidas vitis solacium, tam in agresta quam in turionibus et propaginibus.

(in De naturis rerum Chapitre CLXVII)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Juan Verzosa (1523-1574) : Trois épigrammes pétrarquisantes pour Charina

Quel donc étais-je avant de connaître l’amour,
Quel donc étais-je ? – Au moins savais-je décider.
Je savais décider : tout ce que me dictait
Ma sobre volonté m’était facile à faire.

Je ne sais aujourd’hui ce que je veux ou peux,
Je ne sais distinguer facile et difficile.
– Mais je sais que mes courts instants de volupté
Sont précédés, flanqués et suivis de douleur.

*

Lorsque, percé par tes yeux noirs, je te contemple,
De désirs je n’ai plus, ni passés, ni présents,
Je loue tes tours, Vénus, et tes traits sûrs, Amour,
Je loue la destinée qui m’a donné ma vie,
Je loue mes insomnies, mes cruelles douleurs,
De toutes recueillant l’inestimable prix,
Je loue le sort pressant qui a fait que je t’aime,
Fusses-tu plus que pierre ou plus dure qu’acier.

*

Oh, je pourrais, voulant, je voudrais, pouvant, rompre
Ces chaînes, et pourtant je ne veux, ni ne puis,
Et ne sais si ne veux ou ne puis : mais doutant
Tour à tour de pouvoir, de vouloir, le pourrais-je.
Ah qui donc m’a poussé sur ces Syrtes, hélas !
Dont je ne puis me retirer ni m’éloigner !


Qualis eram, cum non noram quidnam esset amare ?
Qualis eram ? Arbitrii certe ego victor eram.
Victor eram, et moderata mihi quodcumque voluntas
Dictabat, factu perfacile illud erat.
Nunc neque quid cupio scio, nec quid denique possum,
Nec quid difficile est, nec scio quid facile.
Sed scio quod capitur quoties mihi parva voluptas
Anteit et simul est, subsequiturque dolor.

*

Cum te conspicio nigris infixus ocellis,
Nec volo quod cupii, nec volo quod cupiam,
Laudo astus Veneris, certosque Cupidinis ictus,
Et laudo vitae provida fata meae,
Et laudo vigiles curas saevosque dolores,
Illorumsque ingens hoc capio pretium,
Et laudo quod te fuerim compulsus amare,
Sis quamvis saxo durior et chalybe.

*

Possem si cuperem, cuperem si rumpere possem
Hos laqueos, verum nec queo nec cupio.
Et latet an nolim, an nequeam ; nam saepe nequire,
Saepe, licet possim, nolle mi videor.
Ecquis in has Syrteis me compulit, unde retrorsum
Nec miseo regredi, nec procul ire licet ?

(in Charina sive amores [première édition : 1781] ; épigrammes  XXXII, XL et LX)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Fabio Segni (1502- ?) : Deux épigrammes florales

Un jour au Bois-Jupin cortégeant les Dryades,
Cynthie la belle errait en chantant doucement.
Parmi d’autres, la fleur s’exhalait d’un troène,
Suave – un blanc de neige ! –, entre les violettes.
Un berger s’y trouvait qui la cueillit, disant :
« Elle a sa place aussi dans tes cheveux, Jeunesse ! »
Au contact de la main virginale, la fleur
Devint rouge, cédant sa couleur primitive.
Oh ! l’évidente cause : aussitôt sur la fleur
Est passé le vermeil du visage divin. 

*

Des jasmins consumaient un blanc minois de fille
– Le sommeil éternel pesait à ses yeux clairs.
Déjà le feu funèbre entrait dans le corps pâle,
La flamme sacrilège atrocement bruissait.

Vénus la Belle, assise en sa nue éthérée,
Observant ce forfait, fit entendre ces mots :
« On pourrait donc brûler, martyriser des membres
Divins ? Jasmins, ce monde en perdrait la mémoire ? »

À peine eut-elle dit : flammes et flamboiements
Quittèrent aussitôt, tous, le bûcher ardent.
– Lors, une fleur d’argent rompit le gazon noir,
Pour de sa marque triste ajouter au sépulcre.


Forte Jovis luco Dryadum comitante caterva
Pulchra vagabatur Cynthia dulce canens.
Flos varios inter flores violasque ligustri
Spirabat mollis, candidiorque nive.
Hunc carpsit pastor, qui forte adstabat, et (inquit)
“Hoc quoque digneris nectere virgo comas.”
Pollice virgineo contacto purpura florem
Infecit, fugit qui fuit ante color.
In promptu causa est: nam florem protinus illum
Divino tinxit sparsus ab ore rubor.

*

Candida tabuerant jasmines ora puellae,
Presserat aeternus lumina clara sopor.
Jam face funerea niveos invaserat artus,
Et dabat horribiles impia flamma sonos.

Aetherio tum forte sedens Venus aurea nimbo,
Dum spectat facinus, talibus orsa loqui :
“Divina heu poterunt tam dira incendia membra
Carpere? Jasmines, immemor orbis erit?”

Vix ea dicta dedit, flammae cum protinus omnes
Ardentemque ignes deseruere rogum.
Cespite prorupit tunc flos argenteus atro,
Tristi ne careant haec monumenta nota.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus nonus [1722] pp. 23, 17)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Fabio Segni (1502- ?) : Trois épigrammes à Néère

Petit, nul triomphe à te décerner,
Ô porte-carquois* m’accablant de flèches,
Et de coups cruels perçant, ennemi !
____Mon cœur désarmé.

Bourrèle plutôt Néère l’impie,
Forte de l’éclat de ses faits de guerre :
Tu en tireras prestige et triomphe
____Non moins que trophées.

Plus agile elle est que fugace biche
Pour se dérober à la flamme ardente
Qui m’emplit sans bruit de langueur funeste
____– Ainsi qu’à ton arc.

* : Il s’agit de Cupidon, dieu de l’Amour, représenté traditionnellement sous les traits d’un enfant ailé, armé d’un carquois et de flèches.

*

La clémente Vénus courant bois et pacages,
Cherchant où son enfant – l’Amour – était caché,
Emplissait terre et ciel de plaintes affligées :
– L’on percevait les pleurs inondant son visage.

Désespérant, soudain le voyant abrité
Tout au fond de tes yeux, ô divine Néère !
De dire alors : « Adieu, Idalie et Cythère*,
Ici, fils, à jamais, nous allons habiter. »

* : Deux des lieux où Vénus et son fils étaient supposés vivre à l’ordinaire.

*

Cupidon par hasard – l’ailé ! – croisant Néère,
La prenant pour Vénus lui dit « Où vas-tu, mère ? »
L’enfant reconnaissant sa très charmante erreur
Tout ensemble afficha son trouble et sa rougeur.


Dignus es nullo puer, o triumpho,
Qui meum telis pharetratus urges
Ictibus saevis fodiens inique
____Pectus inerme ;

Fulgido armorum validam decore
Impiam cur non laceras Neaeram?
Hinc tibi clarum paries trophaeum,
____Exuviasque.

Nam meos cerva levior fugaci
Fervidos ignes, tacite medullas
Tabe qui dira penetrant, tuosque
____Diffugit arcus.

*

Dum nemora, et saltus omnes Venus alma peragrat
Quaerens parvus ubi delituisset Amor,
Replebat maestis terras, atque astra querelis:
Cernere erat lacrimis ora rigare Deam.

Spes ubi nulla fuit, latitantem protinus illum
Luminibus vidit, diva Neaera, tuis.
Tunc ait, Idalium valeat, valeantque Cythera,
O nate, hic sedes nostra perennis erit.

*

Aliger occurrit dum forte Cupido Neaerae,
Esse ratus Venerem, quo mea mater? ait.
Utque fuit puero gratissimus agnitus error,
Obstupuit deinceps, erubuitque simul.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus nonus [1722] pp. 13, 24, 25)


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 D'autres épigrammes de Fabio Segni sur ce site :

 

Julio Aelio Crotto (XVIe siècle, Italie) : Trois épigrammes de style précieux

Si nombreux les brandons qui me brûlent, Arnide,
Sortant continûment de tes yeux enflammés,
Que tempêtes de pleurs et que pluies d’amertume
N’y peuvent rien – bientôt, je serai cendre tiède ;

Tempêtes, à rebours, de pleurs, pluies d’amertume
Sourdront si continues de mes yeux malheureux
Que les flammes sortant, Arnide, de tes yeux,
N’y pourront rien – bientôt je serai ru menu.

Arnide, brûle-moi sans que je perde vie,
Ou du fait de tes feux, ou du fait de mes pleurs.

*

Je pars, t’abandonnant le meilleur de moi-même,
Élie : dans ma folie, résignant cœur et âme,
– Qui le croirait ? – j’emporte une plaie sans remède,
Une plaie éternelle, éternel ulcéré.

Ô prodige où la main de Vénus est à l’œuvre !
Je pars et suis vivant, privé de cœur et d’âme.

*

Embrasé, Phaéton, chu du char de son père,
Éteignit son ardeur dans les ondes du Pô :
Échauffée de fumées et de feux, l’eau pâlit,
Quand au milieu des flots tomba la pâle ardeur.
– Mais moi, détruit, noirci par les flammes d’Amour,
Le fleuve aux eaux gonflées n’a point su me détruire.
Vieillard blanchi, aux joues barbues d’écume, hirsutes*,
Serais-tu paresseux, as-tu moins de pouvoir,
Ou en ai-je, moi, plus ? – Dur pouvoir de la dure
Vénus, qui incendie les vents, les mers, les fleuves.

* : Il en va sans doute de la personnification du Pô, ou d’un autre fleuve.

Usquc adeo innumeris torres, mea mi Arni, favillis
Quae assidue e roseis prosiliunt oculis;
Ut ni mi lacrimarum hiemes, atque imber amarus
Officiat ; tepidum jamjam abeam in cinerem,
Et rursus lacrimarum hiemes, atque imber amarus
Tam assidue miseris mi effluit ex oculis;
Ut ni mi, Arni, tuis qui prosilit ignis ocellis
Officiat ; tenuem jam jam abeam in fluvium.
Me mea jam, Arni, ure, et vitam ne deserat humor,
Sive tuis flammis, sive meis lacrimis.

*

Discedo, et tecum melior pars, Aelia, nostri
Vivit : eo demens absque anima atque animo,
Quis credat? vulnus mecum insanabile, vulnus
Aeternum, aeternum saucius hinc refero.
O Paphiae , et Gnydiae factum admirabile dextrae!
Discedo, et yivo absque anima, atque animo.

*

Incensus patrio Phaëthon delapsus ab axe,
Ardorem extinxit fluctibus Eridani:
Cum fumo, et flamma pallens excanduit unda:
Cum periit media Pallidus ardor aqua.
Sed me candenti Veneris face perditum, et atrum,
Non potuit tumidae perdere fluctus aquae.
Cane senex, horret mento cui spumea barba,
Anne adeo segnis, et tua vis minor est?
An mea vis major ? saevae vis saeva Diones,
Quae ventos urit, & maria, et fluvios.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus tertius [1719] pp. 521-2, pp. 522-3 et p. 523)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giovanni Battista Evangelista (XVIe siècle ? Italie) : Deux épigrammes passionnément amoureuses

Pourquoi briser un cœur brisé, cruel Amour,
L’arracher, le broyer – lui bourrelé de flèches –,
Ajouter peine à peine, et douleur à douleur,
Et blessure à blessure, et des flammes aux flammes,
Et redoubler tes coups, darder tes traits qui volent ?

– Arrête, je me meurs, arrête, enfant barbare !
Ces blessures en nombre, et récentes, sont vaines :
Traits, feux ne trouveront de place encore libre.
Je te suis, moi ta proie : dépose ici tes flèches.
Épargne un innocent, ta gloire en grandira.

*

Ainsi, aux vieilles plaies et aux anciennes flammes,
Tu joins, cruel Amour, des traits, des feux nouveaux ?
L’amoureux qui brûlait pour Phyllis, pour Cassandre,
Brûle d’un tiers amour pour Lucie, le pauvret !
Cassandre avec Phyllis fendait son cœur blessé :
C’est Lucie depuis peu qui fend son cœur impie.

Phyllis, ce sont ses yeux, Cassandre ses cheveux
Qui m’ont séduit, Lucie – jolie – son beau visage.
Mais ce nouvel amour n’a pu chasser les autres :
Il donne un feu nouveau sans éteindre les vieux.
Je les veux toutes trois – je meurs, même supplice !
C’est le même délice et le même plaisir.

Désirant ce feu triple et ces triples blessures,
À moi seul je serai la proie, las !, d’elles trois.


Quid lacerum laceras pectus ? quid corda sagittis
Improbe contundens saucia vellis Amor ?
Quid poenam poena, cumulasque dolore dolorem ?
Quid flammas flammis, vulnera vulneribus ?
Quid geminas ictus ? quid tela, volantia torques ?

Desine, jam morior, desine saeve Puer.
Quae modo multa facis, sunt irrita vulnera, nullum
Inveniunt vacuum tela facesque locum.
Te sequimur, tua praeda sumus, depone sagittas :
Servasse insontem gloria major erit.

*

Ad veteres igitur plagas, flammasque vetustas
Saeve Amor adjicies tela facesque novas ?
Urebat Phyllis, Cassandra urebat amantem;
Lucia nunc miserum tertius urit Amor.
Saucia caedebat Cassandra, et pectora Phyllis:
Impia nunc caedit Lucia corda recens.

Luminibus Phyllis cepit, Cassandra capillis :
Lucia formosa pulcrior ore capit.
Non novus antiquos potis est detrudere amores :
Non tollit priscas, sed nova flamma facit.
Hanc cupio ; opto illas, pariter cruciatque necatque ;
Delectant pariter, proh pariterque placent.

Vulnere sic triplici, triplici sic igne petitus,
Unus ero infelix apta rapina trium.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus quartus [1719] p. 124)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Michele Marullo (1453-1500) : Envoi symbolique de fleurs

Je t’envoie ces lis blancs avec ces violettes :
Elles cueillies du jour, et les lis blancs d’hier :
Les lis pour t’avertir de la vieillesse instante,
– Ils pourrissent, Fillette, à la chute des feuilles ;
Violettes d’avril ? « Cueille en la vie l’avril
Donné bref aux pauvrets par la Parque envieuse. »
Viens vite : bref avril ni violette mais
Ronciers seront sinon tes cueillettes de vieille.


Has violas atque haec tibi candida lilia mitto:
Legi hodie violas, candida lilia heri:
Lilia, ut instantis monearis virgo senectae,
Tam cito quae lapsis marcida sunt foliis;
Illae, ut vere suo doceant ver carpere vitae,
Invida quod miseris tam breve Parca dedit.
Quod si tarda venis, non ver breve, non violas, sed
(Proh facinus!) sentes cana rubosque metes.

(in Hymni et epigrammata [1497])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes de Marullo sur ce blog :
Sur ce même thème de l'envoi symbolique de fleurs :

Giovanni Pontano (1426-1503) : Épitaphe : Rosette et la rosée

C’est Rosette qui s’exprime :

Rosée j’ai pour blason, et pour nom j’ai Rosette,
Rosée ne dure point – point n’a duré ma vie.
Rosée mouille ma tombe et marbres arrosés ;
Rosette suis : baignée de rosée rose, d’eau.
Point d’abeille : en ma tombe habitent des cigales
Stridulant sur ma cendre, y craquetant en nombre.
Hiver, paix de la morte, et l’été, sa torture !
L’hiver, oui, est ma paix, et l’été mon supplice.

NB : Le jeu sur les mots, liant dans cette épitaphe le prénom Rosette à la rosée, qui pose un rapport sémantique, en latin, entre les parophones sous-jacents nomen (nom) et omen (présage, destin) (et que je traduis tant bien que mal sans respect absolu de la lettre) est fréquent chez Pontano comme chez d’autres auteurs de son temps et d’après. On en trouve ici, sous la plume du même Pontano, d’autres exemples.

Ros mihi dat titulum, nomenque est Roscia nostrum
Ros brevis est, brevis heu sic mihi vita fuit.
Rore madet tumulus , stillant & marmora rorem.
Roscia sum; me ros, roscida & unda rigat.
Sed nec apes tumulo, verum insedere cicadae,
Stridulaquc ad cineres hei mihi turba crepat.
Bruma mihi requies, aestas est poena sepultae:
Bruma quies ; aestas est mihi supplicium.

(in De tumulis libri duo [1502])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Ils sont trop nombreux pour qu’on puisse en donner ici la liste :
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Giovanni Pontano (1426-1503) : Épitaphe d’une jeune fille prénommée Urbaine

Scène de basse-cour (Philibert-Léon Couturier, 1876)

Scène de basse-cour (Philibert-Léon Couturier, 1876)


C’est la morte, prénommée Urbaine, qui s’exprime :

Inhumée dans un champ quand mon nom vient de « ville » !
Tout est faux, épitaphe et les noms qu’on me donne.
Ce tombeau : mon supplice, oui, ce tombeau champêtre :
Où l’autre a son repos, c’est là qu’est ma torture.
Poireau pour violette ; encens, parfums arabes ?
Non, des oignons – la terre est implantée d’oignons.
Les truies et les verrats, les chèvres me malmènent,
Le goinfre de canard pollue ma sépulture.
Me dérange avant tout la vieille et ses rengaines,
« Je t’invoque les morts, je t’invoque l’enfer ! ».
Transférez autre part mes restes – autre part !
Je fus Urbaine : assez de gésir campagnarde !


Rure quidem jaceo, cum sit mihi nomen ab urbe ;
nec titulus, nec sunt nomina vera mihi.
Poena mihi est tumulus, poena est rurale sepulcrum,
quaeque quies aliis, est mihi supplicium.
Pro viola porrum, pro thure atque Arabe costo
cepa datur, cepis obsita semper humus ;
meque sues, meque et verres vexantque capellae,
inquinat et tumulos ingluviosus anas.
In primis me turbat anus, quae carmine longo
evocat et Manes, evocat atque Erebum.
Vos alio cineres, alio traducite nostros,
quaeque Urbana fui, rustica ne jaceam.

(in De tumulis libri duo [1502])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Giovanni Pontano (1426-1503) : Le somme d’Estelle

La jeune fille au chat (A. Renoir, 1880)

La jeune fille au chat (A. Renoir, 1880)


Seins, Chérie, de toi-même – et tétons – dénudés,
Prenant ma main, tu l’as portée à ta poitrine,
À ma bouche abouchant tes lèvres, tendrement,
Sur mes genoux assise – ô mon fardeau d’amour ! –
M’accolant, de sommeil léger bientôt gagnée,
Contre mon sein tu es, languide, retombée,
Après de longs soupirs fermant tes yeux lassés,
Tandis qu’en ta torpeur s’immisçait le repos.

Empressé, je t’apporte un filet mince d’air,
T’éventant doucement d’une paume efficace.
J’allège ton sommeil en chantant ; mon chant parle
Des amours de Sarnis, des doux secrets de Faune :

« Faune, viens, tu connais le fleuve où est Sarnis,
Les saules tu connais, candide Faune, viens.
Pour toi je lie troène à la couleur de neige,
Violette et lys blanc ainsi que roses pourpres.
Fraîches cueillies pour toi, j’ai des fraises humides,
Des fraises, et autant de baisers préparés.
Viens, mon beau, car pour toi, j’ai séché tout à l’heure
Mes cheveux près du fleuve, et les ai démêlés.
Les muses m’ont coiffée – se lavant elles-mêmes
Et leurs fauves cheveux souplement dans le fleuve –,
De baume de Syrie m’ont oint la chevelure,
M’ont parfumé la tête au parfum d’Arabie,
Enseigné la cithare où je suis passée maître,
Et fait le beau présent d’une lyre d’ivoire.
Faune, viens, Sarnis t’aime et toi seul, et soupire,
Et apprête en son sein de neige bien des joies ;
T’appellent le syrinx, les pipeaux, l’été, l’onde,
Les brises et le bruit des bondissantes eaux. »

Je berçais ton sommeil. Une pourpre légère
Fleurissait bellement la neige de tes joues,
Telle qu’Hébé, menée au lit de son époux,
Rougit sous les premiers baisers d’un homme épris.
Que de fois j’ai remis, d’une main caressante,
En ordre tes cheveux répandus sur son front :
« Léda plaisait ainsi, et la femme d’Oreste,
Et Hélène aussi », dis-je, « on la parait ainsi. »
Rejetant sur ton cou tes cheveux mis en ordre,
J’ai dit : « Par ces cheveux a plu Laodamie. »
Que de fois, nuançant de fleurs tes tendres seins,
J’ai dit : « Ainsi s’ornait la poitrine des Grâces. »
J’ai de gemmes paré tes doigts : ainsi Thétis,
Qu’on menait à Pélée para sa blanche main.
Te dénudant les bras, j’ai dit : « Les bras d’Aurore ! »
Dans le creux de ta main plaçant des fruits humides :
« Dioné reposant près du myrte vert !, dis-je,
« Et tenant dans sa main le fruit de son Pâris !
Ambroisie s’exhalant de son sein, bouche où courent
Les blandices, beauté mêlée d’aimable grâce ! »

Mais dans tes joues infus et tes lèvres de rose,
Et dans ton tendre sein, joue un charme enchanteur.
Quand tu ouvres tes yeux séduisants de sommeil,
Je te croirais pouvoir même émouvoir les dieux.
Tu les émeus : ma garde est là, qui te protège,
Je ne supporte pas que tu quittes mon sein.

Sucer tes lèvres : non, mais y boire, sans nuire
À mon ensommeillée, c’est ce que je voudrais.
– Ainsi, légère, au plus haut de la fleur, l’abeille
Dans l’herbe tendre boit, lèche la rosée claire.
Je buvais les baisers que toi, comme éveillée,
Tu recevais – et tu semblais vouloir parler.
Semblais vouloir parler : je vole des baisers,
Le souffle vient à moi, de ta bouche suave,
Je joue, hardi, et mords, non sans vigueur, ta bouche :
« Aïe », t’écries-tu – ainsi s’exprime la douleur.
« Aïe », m’écrié-je, « il faut me pardonner, Chérie ! »
J’ai ton pardon : plaquée sur mon sein connu, tendre,
Tu mordilles mon cou, mes lèvres ; et vengée
De ta douleur, tu ris – tous deux nous mignardons.

Pour approfondir sur ce même thème : 
voir ici le très bel article de Virginie Leroux, 
L'érotisme de la belle endormie.

Nudasti, mea vita, sinus et sponte papillas,
admostique meam pectora ad ipsa manum,
oraque cum teneris junxisti nostra labellis,
sedistique meo sarcina grata genu ;
cervicemque amplexa, levi mox victa sopore,
concidis in nostrum languida facta sinum,
longaque post fessos suspiria claudis ocellos,
dum tibi sopitae serpit ad ossa quies.
Ipse tibi tenuem procuro sedulus auram,
Composita et moveo lenia flabra manu,
Ipse tibi somnos cantu levo; cantus amores
Sarnidis et Fauni dulcia furta refert:

« Faune, veni, tibi Sarnis adest ad flumina nota:
Ad notas salices, candide Faune, veni.
Ecce tibi niveum violae cum flore ligustrum
Iungo, et puniceis lilia cana rosis,
Roscida servantur, legi tibi quae modo, fraga,
Fragaque quot totidem basia et ipsa paro.
Huc ades, o formose, tibi nam nuper ad amnem
Siccavique meam disposuique comam,
Pierides compsere caput, dum corpus et ipsae
Et crinis flavos molliter amne lavant,
Inde comam assyrio certatim unxere liquore;
Inde arabo nostrum spirat odore caput.
Quin citharam docuere, et me fecere magistram,
Et data pro magno munere eburna chelys.
Faune, veni, te Sarnis amat, suspirat et unum,
Et parat in niveo gaudia multa sinu,
Fistula te et calami vocitant, vocat aestus, et unda,
Auraeque, et murmur subsilientis aquae. »

His ego mulcebam somnos. Tibi purpura mollis
Tingebat niveas flore decente genas,
Qualis ubi ad thalamos Hebe deducta mariti
Ad cupidi erubuit basia prima viri.
O quotiens sparsos, errant dum fronte, capillos
Collegi blanda disposuique manu:
Sic Lede placitura fuit, sic uxor Orestis,
Atque Helene, dixi, sic quoque culta fuit.
Et modo compositum reieci in colla capillum,
Et dixi: hac placuit Laodamia coma.
O quotiens teneras variavi flore papillas,
Et dixi: Charites sic coluere sinum;
Ornabam gemmis digitos: ad Pelea quondam
Vecta Thetis, niveam sic tulit ipsa manum;
Brachia nudavi: Aurorae sunt brachia, dixi;
Admovique cavae roscida poma manu:
Sic rear ad virides myrtus requiesse Dionem,
Poma manu Paridis dum tenet illa sui,
Ipsa sinu ambrosiam spirat, perque ora recursant
Blanditiae et grato mistus honore decor.

At tibi perque genas, roseisque infusa labellis,
Ludit et in tenero gratia amica sinu,
Et, quotiens blandos somno recludis ocellos,
Crediderim vel te posse movere deos.
Quosque moves; verum custodia nostra tuetur,
Teque meo patior non abiisse sinu.

Tunc ego non suxisse, quidem libasse labellum,
Sed tibi sopitae nil nocuisse velim;
Sic levis ad summum florem de rore liquenti
Libat, et e tenero gramine lingit apis.
Oscula libabam, quae tu, velut excita somno,
Excipis atque aliquid velle videre loqui;
Velle loqui dum visa, simul dum basia carpo,
Auraque de molli ducitur ore mihi,
Dum ludo improbius, tua duriter ora momordi:
Hei mihi, clamasti; sic iubet ipse dolor.
Hei mihi, clamavi, parcas mitissima, dixi.
Parcis, et in solito es blanda refusa sinu,
Colla notas et labra notas; mox ulta dolorem
Risisti, et gratos movit uterque iocos.

(in Eridanus, I, 17 [rédigé entre 1483 et 1500])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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