Giovanni Pontano (1426-1503) : Le somme d’Estelle

La jeune fille au chat (A. Renoir, 1880)

La jeune fille au chat (A. Renoir, 1880)


Seins, Chérie, de toi-même – et tétons – dénudés,
Prenant ma main, tu l’as portée à ta poitrine,
À ma bouche abouchant tes lèvres, tendrement,
Sur mes genoux assise – ô mon fardeau d’amour ! –
M’accolant, de sommeil léger bientôt gagnée,
Contre mon sein tu es, languide, retombée,
Après de longs soupirs fermant tes yeux lassés,
Tandis qu’en ta torpeur s’immisçait le repos.

Empressé, je t’apporte un filet mince d’air,
T’éventant doucement d’une paume efficace.
J’allège ton sommeil en chantant ; mon chant parle
Des amours de Sarnis, des doux secrets de Faune :

« Faune, viens, tu connais le fleuve où est Sarnis,
Les saules tu connais, candide Faune, viens.
Pour toi je lie troène à la couleur de neige,
Violette et lys blanc ainsi que roses pourpres.
Fraîches cueillies pour toi, j’ai des fraises humides,
Des fraises, et autant de baisers préparés.
Viens, mon beau, car pour toi, j’ai séché tout à l’heure
Mes cheveux près du fleuve, et les ai démêlés.
Les muses m’ont coiffée – se lavant elles-mêmes
Et leurs fauves cheveux souplement dans le fleuve –,
De baume de Syrie m’ont oint la chevelure,
M’ont parfumé la tête au parfum d’Arabie,
Enseigné la cithare où je suis passée maître,
Et fait le beau présent d’une lyre d’ivoire.
Faune, viens, Sarnis t’aime et toi seul, et soupire,
Et apprête en son sein de neige bien des joies ;
T’appellent le syrinx, les pipeaux, l’été, l’onde,
Les brises et le bruit des bondissantes eaux. »

Je berçais ton sommeil. Une pourpre légère
Fleurissait bellement la neige de tes joues,
Telle qu’Hébé, menée au lit de son époux,
Rougit sous les premiers baisers d’un homme épris.
Que de fois j’ai remis, d’une main caressante,
En ordre tes cheveux répandus sur son front :
« Léda plaisait ainsi, et la femme d’Oreste,
Et Hélène aussi », dis-je, « on la parait ainsi. »
Rejetant sur ton cou tes cheveux mis en ordre,
J’ai dit : « Par ces cheveux a plu Laodamie. »
Que de fois, nuançant de fleurs tes tendres seins,
J’ai dit : « Ainsi s’ornait la poitrine des Grâces. »
J’ai de gemmes paré tes doigts : ainsi Thétis,
Qu’on menait à Pélée para sa blanche main.
Te dénudant les bras, j’ai dit : « Les bras d’Aurore ! »
Dans le creux de ta main plaçant des fruits humides :
« Dioné reposant près du myrte vert !, dis-je,
« Et tenant dans sa main le fruit de son Pâris !
Ambroisie s’exhalant de son sein, bouche où courent
Les blandices, beauté mêlée d’aimable grâce ! »

Mais dans tes joues infus et tes lèvres de rose,
Et dans ton tendre sein, joue un charme enchanteur.
Quand tu ouvres tes yeux séduisants de sommeil,
Je te croirais pouvoir même émouvoir les dieux.
Tu les émeus : ma garde est là, qui te protège,
Je ne supporte pas que tu quittes mon sein.

Sucer tes lèvres : non, mais y boire, sans nuire
À mon ensommeillée, c’est ce que je voudrais.
– Ainsi, légère, au plus haut de la fleur, l’abeille
Dans l’herbe tendre boit, lèche la rosée claire.
Je buvais les baisers que toi, comme éveillée,
Tu recevais – et tu semblais vouloir parler.
Semblais vouloir parler : je vole des baisers,
Le souffle vient à moi, de ta bouche suave,
Je joue, hardi, et mords, non sans vigueur, ta bouche :
« Aïe », t’écries-tu – ainsi s’exprime la douleur.
« Aïe », m’écrié-je, « il faut me pardonner, Chérie ! »
J’ai ton pardon : plaquée sur mon sein connu, tendre,
Tu mordilles mon cou, mes lèvres ; et vengée
De ta douleur, tu ris – tous deux nous mignardons.

Pour approfondir sur ce même thème : 
voir ici le très bel article de Virginie Leroux, 
L'érotisme de la belle endormie.

Nudasti, mea vita, sinus et sponte papillas,
admostique meam pectora ad ipsa manum,
oraque cum teneris junxisti nostra labellis,
sedistique meo sarcina grata genu ;
cervicemque amplexa, levi mox victa sopore,
concidis in nostrum languida facta sinum,
longaque post fessos suspiria claudis ocellos,
dum tibi sopitae serpit ad ossa quies.
Ipse tibi tenuem procuro sedulus auram,
Composita et moveo lenia flabra manu,
Ipse tibi somnos cantu levo; cantus amores
Sarnidis et Fauni dulcia furta refert:

« Faune, veni, tibi Sarnis adest ad flumina nota:
Ad notas salices, candide Faune, veni.
Ecce tibi niveum violae cum flore ligustrum
Iungo, et puniceis lilia cana rosis,
Roscida servantur, legi tibi quae modo, fraga,
Fragaque quot totidem basia et ipsa paro.
Huc ades, o formose, tibi nam nuper ad amnem
Siccavique meam disposuique comam,
Pierides compsere caput, dum corpus et ipsae
Et crinis flavos molliter amne lavant,
Inde comam assyrio certatim unxere liquore;
Inde arabo nostrum spirat odore caput.
Quin citharam docuere, et me fecere magistram,
Et data pro magno munere eburna chelys.
Faune, veni, te Sarnis amat, suspirat et unum,
Et parat in niveo gaudia multa sinu,
Fistula te et calami vocitant, vocat aestus, et unda,
Auraeque, et murmur subsilientis aquae. »

His ego mulcebam somnos. Tibi purpura mollis
Tingebat niveas flore decente genas,
Qualis ubi ad thalamos Hebe deducta mariti
Ad cupidi erubuit basia prima viri.
O quotiens sparsos, errant dum fronte, capillos
Collegi blanda disposuique manu:
Sic Lede placitura fuit, sic uxor Orestis,
Atque Helene, dixi, sic quoque culta fuit.
Et modo compositum reieci in colla capillum,
Et dixi: hac placuit Laodamia coma.
O quotiens teneras variavi flore papillas,
Et dixi: Charites sic coluere sinum;
Ornabam gemmis digitos: ad Pelea quondam
Vecta Thetis, niveam sic tulit ipsa manum;
Brachia nudavi: Aurorae sunt brachia, dixi;
Admovique cavae roscida poma manu:
Sic rear ad virides myrtus requiesse Dionem,
Poma manu Paridis dum tenet illa sui,
Ipsa sinu ambrosiam spirat, perque ora recursant
Blanditiae et grato mistus honore decor.

At tibi perque genas, roseisque infusa labellis,
Ludit et in tenero gratia amica sinu,
Et, quotiens blandos somno recludis ocellos,
Crediderim vel te posse movere deos.
Quosque moves; verum custodia nostra tuetur,
Teque meo patior non abiisse sinu.

Tunc ego non suxisse, quidem libasse labellum,
Sed tibi sopitae nil nocuisse velim;
Sic levis ad summum florem de rore liquenti
Libat, et e tenero gramine lingit apis.
Oscula libabam, quae tu, velut excita somno,
Excipis atque aliquid velle videre loqui;
Velle loqui dum visa, simul dum basia carpo,
Auraque de molli ducitur ore mihi,
Dum ludo improbius, tua duriter ora momordi:
Hei mihi, clamasti; sic iubet ipse dolor.
Hei mihi, clamavi, parcas mitissima, dixi.
Parcis, et in solito es blanda refusa sinu,
Colla notas et labra notas; mox ulta dolorem
Risisti, et gratos movit uterque iocos.

(in Eridanus, I, 17 [rédigé entre 1483 et 1500])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes de Pontano sur ce blog :
Ils sont trop nombreux pour qu’on puisse en donner ici la liste :
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Giovanni Baptista Pinello (?-1630 ?) : Les plaisirs de la campagne

Élégie à Lilla (extrait)

[…] Que ne me plaisent ville et altière demeure
Si tu aimes les champs et la chaumine en bois !
Que je mène une vie oisive, à la campagne,
Sous ton commandement, longtemps je marcherai
Avec toi dans les bois, les écarts, avec toi,
Chasseur aidé de chiens je forcerai les fauves.
Bonheur de me montrer sans peur, quand sous tes yeux
J’irai jusqu’à toucher les sangliers féroces,
Capturer les chevreaux sauvages, et défaire
En ma course emportée cerfs et lièvres timides.
Veux-tu, Chérie, pêcher des poissons écailleux ?
C’est moi qui porterait les nasses, les filets.
S’il te plaît de jouer avec gibier à plumes :
J’imiterai, nouveau Faune, les chants d’oiseaux.
Et quand, les jours de fête, à l’ombre feuillue d’arbres,
Les pieds des villageois pilonneront la terre,
S’il te plaît de danser avec les autres filles,
Et de mouvoir, légère, en rythme bras et jambes :
T’escortant, diligent, parmi la foule dense,
Je te prendrai la main, je t’ouvrirai la voie,
Sans trêve emboucherai de légers chalumeaux
Ou jouerai du crotale, au gré de tes désirs.
Tout ce que tu voudras, je le ferai, j’irai
Où tu iras, content, loin, près que l’on voyage.
J’irai content, Phébus montrant son char au monde
Ou le plongeant, rompu, dans le gouffre des mers.
Quand partout brilleront les bois de neige blanche,
Quand l’Auster hivernal versera mainte pluie,
Je conterai pour toi, qui feras, attentive,
Tourner au coin du feu ton fuseau arrondi. […]


Ah mihi ne placeant urbes, neve alta domorum:
Dum te rura juvant, vimineaeque casae.
Sed tecum in campis vitae traducar inerti,
Subque tuo imperio tempora longa traham
Tecum per saltus, tecum per devia montis
Venator canibus persequar usque feras.
O me felicem, cum te spectante feroces
Arguar intrepidus comminus ire sues,
Et capreas captare feras, et praepete cursu
Vincere seu cervos , seu timidos lepores !
Si, mea vita, voles squamosos prendere pisces;
Ipse feram nassas, retia et ipse feram.
Seu mage plumoso aucupio lusisse juvabit:
Alter Faunus ero cantu imitatus aves.
Sed cum luce sacra frondente sub arboris umbra
Tellurem quatiet rustica turba pede;
Ducere si choreas aliis immixta puellis,
Leviaque ad numeros membra movere voles ;
Ipse per angustam turbam comes impiger ibo,
Subjiciamque manus, efficiamque viam.
Ipse leves calamos non segni inflabo labello,
Pulsabo seu tu malueris crotalum.
Jusseris, efficiam quicquid : quodcumque mearis
Ibo lubens, via sit longa , sit illa brevis.
Ibo lubens, seu Phoebus equos ostenderit orbi,
Gurgite seu fessos merserit Oceani .
Ac nive cum albenti candescent undique silvae,
Et multam hybernus fuderit Auster aquam;
Tunc tibi fabellas referam, dum turbine fusum
Versabis tereti sedula inante focum.

(in Carmina illustirum poetarum italiorum tomus septimus [1720] p. 249)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Josephus Parlistaneus (XVIe siècle, Italie) : Arrivée de la vieillesse : Ode 2

Visage labouré de rides, front sévère
Et contracté ; j’avais les cheveux bruns, voici
Qu’ils sont devenus blancs ; et la vigueur décline
_______En mon corps chancelant.

La force toutefois de mon cœur point ne cède
À mes pesants malheurs : mon âme ne se laisse
Ballotter par l’orage et n’exulte non plus
_______Quand les eaux sont faciles.

Qu’une douce torpeur régénère la terre
Dans le noir de la nuit ; que chassant les ténèbres,
Le soleil, se levant, ramène sur le monde
_______La clôture du ciel,

La main de Dieu est là qui m’échauffe, et de cette
Glace paralysant mes attaches, mes membres
Et tout mon corps sensible, elle dénoue l’emprise
_______De jour comme de nuit.

Ô Soleil nourricier, ô lumière nouvelle,
Flamme immense entourée de concorde et d’amour,
Continue d’échauffer de ton paisible feu
_______Mes languissantes moelles,

Continue : que jamais nulle force n’abaisse
La puissante chaleur de ton amour, mais qu’il
Croisse toujours et brûle en mes pauvres attaches
_______Et en mes os – toujours,

Afin qu’à l’heure ultime où s’échappe la vie,
Mon âme, libérée du lourd carcan du corps
Puisse, plus diligente, éployer ses deux ailes
_______Et gagner les étoiles.


Ruga jam vultus arat, et severam
Contrahit frontem : capitisquc nigri
Albicant crines : tremulo et recedit
______Corpore virtus.

Nec tamen cordi insita vis malorum
Ponderi cedit : neque turbulentis
Fluctuat rebus, neque mens fecundis
______Aestuat undis.

Namque seu dulci recreat sopore
Atra nox terras, oriens Olympum
Sive sol clausum referat fugatis
______Orbe tenebris,

Me fovet dextra Deus, occupatos
Et mihi nervos, mihi membra, et omnes
Corporis sensus glacie resolvit
______Nocte dieque.

Alme sol ergo, nova lux, et ingens
Flamma concordi comitata amore,
Perge languentes placido medullas
______Igne fovere,

Perge, ne magnum tui amoris aestum
Ulla vis umquam minuat, sed usque
Crescat, et nervos graciles et ossa
______Torreat usque

Ultima ut vitae fugientis hora
Ocior densis mea mens soluta
Corporis vinclis geminas ad astra
______Explicet alas.

(in Carmina illustrium poetarum italiorum tomus septimus [1720] p. 84)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Du même Josephus Parlistaneus sur ce blog :

 

Josephus Parlistaneus (XVIe siècle, Italie) : Arrivée de la vieillesse : Ode 1

____Finis pour moi les doux sourires
De Vénus la charmante, et mère des Amours
____Jumeaux, fini tiède zéphyr
Propageant devers moi ses douces halenées,
____Fini sein printanier offert
Par la terre teintée de toutes les couleurs.
____Veines, viscères, sang, visage,
L’âge, dans sa rigueur, les ride et les contracte,
____Et le sinistre hiver de Thrace
De neige a saupoudré le brun de mes cheveux.
____Voici que peu à peu la force
Ignée quitte mon corps languide, et m’abandonne
____Comme une fleur fanée. Que si
La déesse aux trois corps, en son unique grâce,
____M’assiste ; que si la lumière
Au ciel brille pour moi de son éclat candide :
____Je ne craindrai le vent de Thrace,
Ni celui de l’Afrique attristé de nuages,
____Et la nécessité cruelle
Ne m’affaiblira point dans les difficultés,
____Mais au milieu de maints périls
Je vivrai plus constant que le prince arsacide.
____Et quand les Parques qui n’épargnent
Personne couperont le fil qui me concerne,
____Sortant des chaînes de ce corps,
Je vivrai plus heureux, peut-être, que les hommes.


__Jam nec dulce mihi Venus
Arridet gemini blanda Cupidinis
__Mater, nec tepidi leves
Adspirant animae dulce Favonii
__Nec vernos aperit sinus
Depicta omnigenis terra coloribus.
__Venas, viscera, sanguinem
Et rugis faciem contrahit aspera
__Aetas nigraque tempora
Spargit Threicia tristis hiems nive,
__Ac vis ignea languido
Paulatim fugiens corpore deficit,
__Ut flos aridus ; unica
Quod si tergemini gratia numinis
__Praesens adsit, et aetheris
Quod si praeniteat lux mihi candida,
__Flatus non ego Thracios,
Nec tristem metuam nubibus Africum
__Nec me dura necessitas
Quicquam diminuet rebus in asperis.
__Inter mille pericula
Sed vivam Arsacida principe firmior;
__Et cum fila legent mihi
Parcae, quae nequeunt parcere, nexibus
__Hujus corporis exiens
Vivam tunc hominum forte beatior.

(in Carmina illustrium poetarum italiorum tomus septimus [1720] p. 83)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Du même Josephus Parlistaneus sur ce blog :

Giovanni Battista Giraldi (1504 – 1573) : quatre épigrammes amoureuses

Distique à la façon de Catulle :

Je brûle au beau milieu de glace, et brûlant, blême
De froid souffre du feu. – Mais pourquoi ces maux ? – J’aime.


Apparences trompeuses : la statue de Vénus (on se souvient que, dans la mythologie, Mars est l’amant de Vénus…) :

De Jules la Vénus a tant de Vénus l’air
Que Mars la croit Vénus et non statue de pierre.
Mais en proie au désir étreignant l’effigie :
« Vénus, dit-il, est pierre — ou elle bande aussi… »


Invocation aux brises :

Brises qui recueillez les plaintes de mon cœur
Et les inflexions rieuses de Délie,
Vite ! emportez là-bas mes pleurs – ou m’apportez
Ici la mélodie qu’elle insuffle à ses lèvres :
Elle en sera, fléchie par mes sanglots, plus tendre,
Ou sa voix chassera de mon sein la douleur.

(Puisse ne vous troubler la bise aux ailes noires
– Et qu’on vous sacrifie maintes agnelles blanches.)

On peut entendre le poème lu ici (dans sa traduction ; ci-dessous en latin) :


Sachant que Cynthie (Cynthia) est un des nombreux qualificatifs (comme Délie [Delia] cf. ci-dessus) de Diane chasseresse  : petite adresse à une Cynthie (Diana Ariosta de son vrai nom) :

Vraie Diane de visage, ô très chaste Cynthie,
De front, beauté, cheveux, par le nom, par l’esprit :
En quoi différez-vous ? – Si Diane tue des cerfs,
Tu tues, toi, de tes yeux, des HOMMES, Sanguinaire !


Exuror glacie in media , dumque uror, in igne
Algeo ; cur patiar haec mala quaeris ? amo.


Sic similem Veneri Venerem caelavit Julus,
Ut Mars non lapidem , sed putet esse Cyprim.
Ut vero hic statuam cupidus complectitur, inquit
Aut Venus in lapide est, aut riget ipsa Venus.


Aurae, quae legitis quos mitto e pectore questus,
Quosque hilari fundit Delia voce sonos:
Aut illuc rapidae nostras deferte querellas,
Aut huc, quod spirat Cynthia ab ore melos.
Sic illa, aut nostris mitescet flexa querelis,
Voce ejus linquet vel mea corda dolor.

Sic vobis Boreas nigris non obstrepat alis,
Agnaque sic vobis candida saepe cadat.

On peut entendre le poème lu ici en latin (dans sa prononciation restituée) : 


Ore refers veram, castissima Cynthia, Phoeben,
Fronte, decore, comis, nomine et ingenio.
Hoc solum differs, quod figit Delia cervos :
At tu luminibus, saeva puella, viros.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 5 [Florence 1720], pp. 389, 391, 393)



					

Girolamo Fracastoro (1478-1553) : extrait de La Syphilis ou Le Mal français (1530)

Fracastoro recense ici les aliments dont les personnes atteintes du « mal français » doivent s’abstenir. On trouvera à la suite de cet extrait d’autres traductions du même passage, et reposant sur des principes différents de ceux auxquels j’essaie, pour ma part, de me tenir. Ainsi la traduction de Prosper Yvaren, en alexandrins rimés, interprète-t-elle le texte original pour des raisons, semble-t-il, liées à la versification ; les deux autres, en prose,  paraissent vouloir en restreindre la portée poétique pour le contenir, vaille que vaille, dans le cadre d’un exposé scientifique dans le domaine de la médecine. 

[…] Les poissons de rivière et ceux des marécages,
Ceux qui vivent en mer et dans le clair des lacs,
On s’abstiendra de tous. De certains, tout de même,
On peut modérément consommer, s’il le faut :
Ceux dont la chair est blanche, et sans dureté, molle,
Que lassent récifs, mers, et remontées de fleuves :
Dorades argentées, mostelles pélagiques,
Goujons, perches aimant les parages rocheux,
Scare qui, solitaire, au bout des fleuves lents,
Rumine entre les rocs les herbes qu’il pâture.

Je déconseille aussi les oiseaux aquatiques
Vivant près des cours d’eau profonds, cherchant pitance
Dans l’eau claire. Évitez canard gras, oie trop peu
Digeste – laissons-lui garder le Capitole ! –,
Caille lente du fait de son engraissement.
Lard tendre et intestins du porc arqué d’échine,
Côtes de porc : à fuir ! et dos de sanglier
– Dût-on, chasseur, tuer souvent des sangliers. […]

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

[…] Principio, quoscumque amnes, quoscumque paludes,
Quosque lacus liquidi pascunt, quosque aequora pisces,
Omne genus procul amoveo. Sunt quos tamen usus
Liberius, cum res cogit, concedere possit.
Omnibus his est alba caro, non dura tenaxque,
Quos petrae et fluviorum adversa marisque fatigant.
Tales nant pelago phycides, rutilaeque per undas
Auratae, gobiique, et amantes saxea percae.
Talis dulcifluum fluviorum scarus ad ora
Solus saxa inter depastas ruminat herbas.

Sed neque quas stagnis volucres, quaeque amnibus altis
Degere amant, liquidisque cibum perquirere in undis,
Laudarim. Tibi pinguis anas, tibi crudior anser
Vitetur, potiusque vigil Capitolia servet :
Viteturque gravi coturnix tarda sagina.
Tu teneros lactes, tu pandae abdomina porcae,
Porcae heu terga fuge, et lumbis ne vescere aprinis,
Venatu quamvis toties confeceris apros. […]

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 5 [Florence, 1720] page 17)

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D’autres textes de Girolamo Fracastoro sur ce blog :

***

D’autres traductions du même extrait :

Je conseille d’abord de rejeter absolument les poissons de toute espèce que nous tirons des fleuves, des étangs, des lacs et de la mer. Ce n’est qu’en cas de nécessité qu’on peut faire usage de ceux qui vivent dans des eaux pierreuses, ou qui luttent sans cesse contre le courant des rivières et des mers, et dont la chair est blanche et facile à digérer. Tels sont les phycides, les dorades, les goujons, et la perche qui aime les endroits pierreux. Tel est encore le scarus, qui se plait à ruminer seul , entre les rochers, les plantes marines dont il se repaît à l’embouchure des fleuves. Je rejette aussi les oiseaux qui habitent les bords des étangs et  des rivières  où ils vont chercher leur nourriture. La chair du canard est lourde ; celle de l’oie l’est aussi ; laisse cet oiseau veiller en paix à la garde du Capitole. Les cailles grasses, les intestins et le lard de pore ne doivent point paraître sur votre table ; évitez surtout le jambon, et ne mangez jamais de sanglier , quoique sans doute il vous arrivera souvent d’en tuer à la chasse.

(Traduction de Philippe Macquer et Jacques Lacombe ; Jacques-François Quillau éditeur, Paris, 1753)

*

J’interdis tout poisson, d’un lac ou d’un étang,
D’un fleuve ou de la mer indigeste habitant.
Il en est cependant que l’on pourrait permettre,
Si la nécessité l’exigeait, ceux peut-être
Dont la chair blanche et tendre offre un mets plus léger,
Qui sur un lit pierreux se plaisent à nager,
Ou remontent le cours d’une onde tourmentée ;
Le goujon, la dorade à l’écaillé argentée,
La phycide, la perche amante des rochers,
Et le scarus qui seul, au dire des nochers,
Fréquentant les abords des fleuves, y rumine
L’aliment qu’il emprunte à quelque herbe marine.
Je te signalerai comme étant défendus
Les oiseaux de marais qui, chasseurs assidus,
À de stagnantes eaux vont dérobant leur proie ;
Abstiens-toi de canard, surtout rejette l’oie,
Sauveur du Capitole elle y doit vivre en paix :
Leur chair est trop compacte et leur sang trop épais.
Sans regret, loin de toi laisse émigrer les cailles ;
Repousse au loin du porc les flancs et les entrailles ;
Au fougueux sanglier va porter le trépas,
Mais qu’il soit pour longtemps banni de tes repas.

(Traduction de Prosper Yvaren ; Jean-Baptiste Baillère éditeur, Paris, 1847)

*

En premier lieu, bannissez de votre table tous les poissons, quels qu’ils soient, poissons de rivière ou d’étang, d’eau douce ou d’eau salée. Tout au plus pourrez-vous, au besoin, vous permettre ceux que l’on pèche près des falaises ou des brisants et dont la chair est blanche, molle et délicate ; tels sont, par exemple, la phycide, la dorade, le goujon, la perche amie des rives rocheuses, et le scare, solitaire ruminant des ondes et hôte habituel de l’embouchure des fleuves. — Abstenez-vous aussi des oiseaux  aquatiques qui, vivant sur le bord des rivières ou dans les marais, ne se nourrissent que de poisson. Évitez de même le canard aux chairs chargées de graisse, l’oie, qui sauva jadis le Capitole, la caille replète, le lard et les entrailles du porc, le filet des sangliers tombés sous vos coups dans vos chasses meurtrières.

(Traduction de Alfred Fournier ; Adrien Delahaye éditeur, Paris, 1869)

Girolamo Fracastoro (1478-1553) : scènes rustiques

Surtout connu pour son long poème (en trois chants) sur la syphilis (Syphilidis, sive de Morbe Gallico libri tres [1530]), Fracastoro est aussi l’auteur de poésies portant sur des thèmes variés (tel que l’élevage des chiens de chasse).  Les deux textes qui suivent montrent son intérêt pour certaines formes de réalisme.

La pluie cloître au matin les paysans robustes,
On tue la truie bouffie qu’ont engraissée les glands.
Demeure en joie ! la mère est aux boudins, mêlant
Le neigeux gras de porc à des morceaux de hure,
À la pourpre du sang le lait couleur de neige ;
Met des grains de fenouil et de sarriette sèche,
Puis, saupoudrant de sel, embosse les boyaux.

*

La nuit vient, et repues aux toits rentrent les chèvres.
Devant : le bouc, à barbe autoritaire,  aux cornes
Recourbées, aux longs poils pendant d’un corps puant,
Puis la jeune Upilion, cuirassée de lainages,
Qui pousse – en le triquant – le reste du troupeau.
La vieille mère, au coin du feu braisant des choux,
Portant le seau, trait aux pis lourds le lait tout frais.
Le paysan a récolté l’olive grasse,
Pendant ce temps ; chez lui, à la brune, est rentré
Le robuste bouvier : dans l’énorme amas d’orne,
De hêtre, de rondins de chêne, le feu brûle.
Les flammes montent, gaies, s’étalent, resplendissent.

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Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Mane domi validos pluvia ut conclusit agrestes,
Caeditur iliceo distenta sagimine porca.
Laeta domus, tum sollicita in farcimine mater,
Pingue suis niveum, et dissecti frusta cerebri,
Et niveum lac purpureo cum sanguine miscet,
Tum semen marathri , atquc arentis gramina thymbrae
Adjicit, et coli insperso sale concava complet.

*

Nox venit, et pastae redeunt ad tecta capellae.
Prae caper it, cui barba jubat, cui cornua pendent
Intorta, et grandes olido de corpore setae.
Pone gregem reliquum compellit arundine virgo
Upilio , multo armantur cui baltea fuso,
At mater longaeva, igni dum brassica fervet,
Mulctra effert, gravidoque recens lac ubere mulget.
Rusticus interea pinguis collector olivae,
Interea et validus prima de nocte bubulcus
Advenere domum : congesta tum focus orno
Ingenti, aut fago, vel fragmine roboris, ardet.
Tolluntur laetae flammae, lateque relucent.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 5 [Florence, 1720] pp. 113 et 114)

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Marcantonio Flaminio (1498 – 1550) : Le trouble d’un ruisseau

D’où d’un coup, ruisselet troublé, te vient tant d’eau,
Dis-moi, qui trouble ainsi le clairet de ton cours ?
C’est la mort, malheureux,  d’Hyella qui te trouble,
Ta crue, infortuné, provient de tes sanglots !

Fini, que de toucher à ses lèvres de rose,
Pour tes eaux pures de baigner ses membres blancs ;
Tu ne la verras plus, saisie par ton murmure
Clapotant, cueillir, lasse, un languide sommeil

Où jouait l’air lascif entre ses seins de neige,
Agitant de concert l’or de sa chevelure
– Et remuant, léger, des retombées de myrtes,
D’une caduque fleur embaumer sa poitrine.

Comme brillant d’or fauve – et si brillant lui-même ! –
S’orne le péridot d’une clarté stellaire ;
Comme le lierre blanc pare de jaunes grappes
Le laurier, nouant à de beaux bras ses bras :

De son image belle se paraient tes eaux
Quand en leur plat cristal Hyella se mirait.
Alors, ô froidelet, tu brûlais d’amour tendre,
Eaux limpides, alors, quel n’était votre éclat ! […]

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Cur subito, fons turbidule, tuus humor abundat?
Dic age, lucidulam quis tibi turbat aquam?
Ah miser! exstinctae turbat te casus Hyellae:
Ipse tuis crescis, perdite, de lacrimis.
Infelix! non jam tanges rosea illa labella:
Candida nec liquidis membra lavabis aquis:
Non fessam, atque tuo crepitanti murmure captam,
Aspicies somnos carpere languidulos;
Dum niveas inter ludit lasciva papillas,
Et simul aureolam ventilat aura comam:
Ac leviter motans myrtos superimpendentes,
Spargit odoratos flore cadente sinus.
Ut fulvum nitidumque aurum nitidissimus ipse
Ornat sidereo lumine chrysolithus:
Ut laurum decorat croceis hedera alba corymbis,
Nectens formosis brachia brachiolis;
Sic formosa tuas lymphas decorabat imago,
Se vitreo quoties viderat illa lacu.
Tunc, o frigidule, blando urebaris amore:
Vos liquidae melius tunc nituistis aquae.

(in Carminum libri VIII [1727], liber IV [Reliqui lusus pastorales], p. 92)

Giovanni Pontano (Joannis Pontanus) (1429-1503) : La jeune fille à la peau sombre / Loquitur puella fuscula

J’ai la peau sombre, et tirant vers le noir, et même
Sur mon sombre avant-cœur sont noirs mes mamelons :
Et donc ? La nuit est noire, et sombre la ténèbre,
On rend culte à Vénus par ténèbres nocturnes,
La nuit brigue Vénus, et Vénus les ténèbres,
Et les nuits, de Vénus, enténébrées, font les
Délices, quand nichée dans le sein des garçons
Elle excite leurs jeux et leurs effronteries.
Aussi, dans ces ténèbres dissimulatrices,
Dans ces dissimulations enténébrées,
Du long sur quelque couche, unis dans le repos,
Faisons venir Vénus : et vaincus de plaisirs,
Composons la ténèbre, attendant que du somme
Nous éveille Vénus au lever du soleil.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Quod sim fuscula, quod nigella, et ipsae
fusco in pectore nigricent papillae,
quid tum ? Nox nigra, fusculae tenebrae,
nocturnis colitur Venus tenebris,
optat nox Venerem, Venus tenebras,
et noctes Venerem tenebricosae
delectant, pueri in sinu locata
lusus dum facit improbasque rixas.
Ergo his in tenebris latebricosis,
his nos in latebris tenebricosis,
lecto compositi, quiete in una,
ductemus Venerem, toroque vincti
condamus tenebras, sopore ab ipso
dum solis Venus excitet sub ortum.

(in Hendecasyllabi [1.20], première édition : 1505)


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Giovanni Pontano (Joannis Pontanus) (1429-1503) : Les tourterelles et l’amour / Turtures alloquitur sciscitans eas de amoris natura

Sur un rameau couplés et branchant de concert,
Qui de concert chantez, aventureux oiseaux,
Et jouez de concert à gorge harmonieuse,
Quand d’amour concertant, et concertant de zèle,
Vous concertez d’un soin fidèle dans l’amour
(Car les nôtres varient fréquemment, nos amours),
Vous, aimables oiseaux, à l’amour si pareils,
Exemple concertant de la foi conjugale,
Dites-moi, je vous prie : quelle force est d’amour,
Si durement constante et qui se désaccorde ?
Car si l’amour se pait de chaleur et de feu,
Pourquoi donc les amants, fréquemment malheureux,
Tremblent, saisis de froid, et sous l’effet d’un gel
Par toute leur poitrine ont le sang qui se fige ?
Si cette force est froide et que d’un même gel
Elle fait frissonner ensemble toutes moelles,
Pourquoi donc les amants, fréquemment malheureux,
Brûlent tacitement de chaleur et de feu,
Par toute leur poitrine ont le sang qui s’embrase ?
Quelle est donc, qui varie fréquemment, cette force
Régissant tour à tour la chaleur et le gel ?
Ô dites-le-moi donc, vous, aimables oiseaux,
Exemple concertant de la foi, de l’amour.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Quae ramo geminae sedetis una
atque una canitis, vagae volucres,
una et gutture luditis canoro,
cum vobis amor unus, una cura,
unum sit studium et fidele amoris
(nostri nam variant subinde amores),
vos, blandae volucres, amoris instar,
exemplum fidei iugalis unum,
quae vis, obsecro, dicite, est amoris
tam constans male dissidensque secum?
Nam, si pascitur e calore et igni,
cur, o cur miseri subinde amantes
frigescunt simul et tremunt geluque
toto pectore sanguis obrigescit?
Sin est frigida vis geluque ab ipso
horrescit simul omnibus medullis,
cur, o cur miseri subinde amantes
uruntur tacito calore et igni,
toto et pectore sanguis ustilatur?
Quaen haec tam varians subinde vis, ut
alternis calore imperet geluque?
Vos o dicite, blandulae volucres,
exemplum fidei atque amoris unum.

(in Hendecasyllabi [1.22], première édition : 1505)


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