Gerolamo Bologni (1454–1517) : Le temps passe vite, soyons épicuriens !

Les trois âges (détail) Hans Baldung Grien (1510)

Les trois âges (détail) Hans Baldung Grien (1510)


Hélas ! Pauvres mortels, la vie se précipite,
S’écoule tel le cours sans retenue du Tibre,
Comme le vent d’hiver, soufflant du pôle, accourt,
Comme vers l’astre haut va la fumée légère…

Il n’y a guère encore, on me croyait enfant
– Ne portant au visage aucun trait d’homme fait :
Je change, mes amis me remettent à peine
– Eux dont, il y a peu, la foule me flanquait…

M’est venu sur la face un étrange portrait,
A surgi de la barbe, hirsute et indomptable.
Nous qui, il y a peu, goûtions à la jeunesse,
L’heure est proche où serons des vieillards décrépits…

Étapes – qu’y peut-on ? Tous, nous sommes menés
Là où la destinée nous dénie tout retour…


Nous allons, Femme, au terme, et des heures passées
Il ne revient jamais, fût-elle brève, aucune.
Au moins, ces heures-là, vivons-les, qui nous prirent
Naguère tant d’années, tant de nuits, tant de jours.

Apaisons tout d’abord les troubles creux de l’âme,
Dût toute la maison crouler de fond en comble.
Que l’ennemi razzie, qu’en ville erre la troupe,
Bannissons loin de nous toute angoisse de guerre.

N’ayons d’autre désir que du seul nécessaire,
Gardons-nous du péché de la folle avarice.
Nous taillerons la vie, en vivant de la sorte :
S’il faut se soucier, c’est quand on doit mourir.


Me miserum, praeceps aegris mortalibus aetas
Labitur, ut rapidi Thybridis unda fluit,
Ut Scythica Boreas properat brumalis ab Arcto,
Ut suprema levis fumus in astra volat.
En ego, quem puerum cuncti paulo ante putabant
Signaque cui vultus nulla virilis erant,
Immutor possint ut me vix nosse sodales,
Haerebat lateri quae modo turba meo.
Insolitam traxit facies obducta figuram
Surgit et hirsutis hispida barba pilis.
Sic modo qui laeti fuimus juvenilibus annis
Crastina decrepitos efficit hora senes.
Sic demum incauti post haec deducimur omnes
Illuc, unde aliquem fata redire vetant.

(in Candidae libri tres)


Tendimus ad metam, conjux, redituraque numquam est
de semel amissis hora vel una brevis.
Horis saltem aliquot vivamus tot quibus anni,
tot quondam noctes, tot periere dies.
Imprimis animi affectus sedemus inanes,
vel ruat a summo culmine tota domus.
Saeviat hostis agro, miles bacchetur in urbe,
omnis eat belli sollicitudo procul.
Nil nisi quod sit opus nostros quaeramus in usus
absit et insanae crimen avaritiae.
Cum sic vixerimus, poterit tum vita putari ;
vita fovens curas mortis habenda loco est.

(in Epigrammata familiara)


Ces traductions originales, due à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Geronimo Bornato (XVIe siècle) : Vénus à la source glacée (3 épigrammes)

 

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Nymphe près d’une fontaine (Cranach l’A., 1518)


Fuyant la mer et ses fracas, par le son rauque
D’une source paisible attirée, moi, Vénus,
J’ai plongé mes bras blancs dans la clarté de l’eau,
Et je me suis de froid transie en l’onde pure.
De marbre, me voici : ma blancheur me demeure,
Je suis figée en l’eau, moi qui bougeais toujours.


J’ai Jupiter pour père, et Vulcain pour mari,
J’ai Cupidon pour fils, Mars m’aima, le farouche.
Calamité ! Le temps n’épargne point les dieux,
Qui m’a, l’impie, changée en une pierre dure !


Gnide la poissonneuse et Chypre
Ici m’encensent ! Désormais
Sur la mer je ne règne plus,
Mais sur une petite source.


Horrisonum pelagus fugiens, hoc murmure rauco
Perplacidi fontis dum Venus allicior :
Candida submersi liquido mea brachia vitro ;
Et puro obrigui frigida sub latice.
Hinc redii marmor, prior et mihi candor adhaesit,
Fixa manens undis ; quae vaga semper eram.


Juppiter est genitor, Vulcanus virque, Cupido
Gnatus, amator erat Mars ferus ipse meus,
Proh dolor, atque scelus, nec parcunt tempora divis,
Nam durum vertunt impia me in lapidem.. 


Huc sua thura ferat Cyprus, piscosa Gnidusque,
Non maris, at parvi nunc Dea fontis ero.

(in Carmina Academicorum occultorum Brixiae [1570] p. 34)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes sur ce blog sur le thème de la fontaine :

Girolamo Balbi (1450-1535) : Les charmes de la vie champêtre

Les-charmes de la vie champêtre (Boucher, 1735)

Charmes de la vie champêtre (Boucher)


Toi qui tiens le haut rang, Jean, parmi mes amis,
Toi, le poète, Jean, la moitié de mon âme !
Ah, que j’aimerais vivre en ma propre campagne
En m’étant dépouillé de ma tenue de ville !

Sur les coteaux moussus, je cueillerais à gestes
Précis raisins pendants et pommes à couteau,
Je côtoierais le cours d’un fleuve à l’onde claire,
Je me délasserais sur un lit de gazon.

Julie, Hylas chantant, me cueillerait des fleurs,
Donnerait des bouquets, Hylas jouerait du plectre.
Tendrement, lui comme elle, ils iraient m’enlaçant,
L’amour nous prouverait sa prodigalité.

Si c’est ton goût : du vin, la cithare, des filles !
Tant qu’on peut car la mort sur ses ailes fond ‒ noire.
C’est la loi naturelle ‒ et elle est immuable ‒,
Qu’à tout commencement, il soit aussi un terme.


Jane meos inter sors non extrema sodales,
dimidiumque animae Jane poeta meae !
O mihi si propriis vitam traducere in agris
detur, et urbanam deposuisse togam ;

tunc ego muscosis pendentes collibus uvas,
et legerem facili mitia poma manu.
Aut colerem vitreis labentia flumina rivis,
gramineoque darem membra levanda toro.

Tunc cantaret Hylas, legeret mihi Julia flores ;
Julia serta daret, plectra moveret Hylas.
Altera me teneris, sed et alter necteret ulnis,
et quae praeterea plurima novit amor.

Si sapis, adde merum, citharam cape, posce puellas,
dum licet ; aligero mors ruit atra gradu.
Hanc natura parens stabili tulit ordine legem,
desinat ut, quidquid coeperit esse, semel.

(in Opera poetica, oratoria ac politico-moralia, 1791-1792)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Girolamo Balbi sur ce blog :

Girolamo Balbi (1450-1535) : Passez-moi sur le corps…

Plate-tombe de Nicolas Roeder (Strasbourg)

Plate-tombe de Nicolas Roeder (Strasbourg)


M’asperger les cheveux de myrrhe d’Acaronte,
Que m’importe, ou dormir dans un lit brodé d’or,
Si l’amour, fou, sévit, si la fille, inflexible,
Me refuse le chaud de sa tendre poitrine ?
Je n’aime pas le jour, pas plus l’ombre nocturne ;
Tous moments sont embus de fiel et de tristesse.
Les froids brouillards, la brume armée de gelée blanche
Me voient coucher mon corps à même le sol dur.
Je passe nu, dehors, des nuits d’un froid de Scythe,
Et m’éveille, ah, malheur ! devant des portes closes,
Devant des portes, oui ! ‒ Saint, le seuil que j’adore,
Que de son tendre pied la chère enfant toucha !
Au lieu de son corps blanc, j’étreins de durs jambages,
Et crois, dans ma folie, enlacer ma maîtresse.
Comme douées de sens, ah, j’embrasse des portes,
Pour que les ventaux, sourds, soient plus doux à mes pas.
Puissé-je aussi coucher, sur le seuil cher, ma vie,
Voir enterrer mes os devant la porte aimée !
Quiconque l’enjambant dira, voyant ma tombe :
« Celui qui gît ici fut soldat d’amour tendre. »


Quid mihi Acorontea crines perfundere myrrha,
aut juvat Attalico succubuisse toro,
insanus si saevit amor, si dura puella
me negat in molli velle fovere sinu ?
Non mihi lux grata est, nec noctis amicior umbra ;
omnia nam tristi tempora felle madent.
Me gelidae nubes, canisque armata pruinis
bruma videt, dura ponere corpus humo.
Sub Jove nudus ago Riphaeae frigora noctis,
et miser occlusis excitor in foribus.
Excitor in foribus, sanctum quoque limen adoro,
quod tetigit tenero chara puella pede.
Amplector niveo rigidos pro corpore postes,
et dominam demens fingo tenere meam.
Oscula do foribus, tamquam sit sensus in illis ;
molliat ut gressus janua surda meos.
O utinam in caro vitam quoque limine ponam,
et dominae ante fores busta sepulta cubent.
Nostra etenim quisquis transibit funera, dicet :
Qui jacet hic, teneri miles amoris erat.

(in Opera poetica, oratoria ac politico-moralia, 1791-1792)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Girolamo Balbi sur ce blog :

Girolamo Balbi (1450-1535) : À une fille sans cœur

© Hendrik Kerstens

© Hendrik Kerstens


Tu n’as donc pas pitié, perfide, d’un mourant ?
Il n’est donc pas de dieu blessé pour t’émouvoir ?
Cruelle, et plus cruelle, oh oui ! que l’ourse dure,
Et plus dure que fer, et plus dure que pierre.
Tu surpasses silex, acier, fauve, en rudesse,
Et je te crois du marbre en ta dure poitrine.
Non, n’étaient pas humains les parents qui t’on faite,
Mais loup, lionne atroce en son dur trou de roche,
Tu es née dans les bois, nourrie de lait sauvage,
Le sein qu’on te donna était d’une tigresse.
Jamais, cruelle, émue, par de si grands tourments,
Calme ton méchant cœur en me faisant souffrir.
J’éprouve autant de maux qu’au ciel il brille d’astres,
Qu’il est en l’air d’oiseaux, qu’il est d’eaux dans le fleuve.
Si quelqu’un veut un jour fâcheusement connaître
Toutes douleurs et maux en tous genres : qu’il aime !


Ces mains, cheveux, ce cou, ces épaules laiteuses,
Ces yeux, étoile double en demeure éthérée !
Ô cette voix, ces mœurs pudiques distinguées !
Front, lèvres égalant les premières des roses !
Vous ma perte, voyez périr un pauvre amant.
Voyez-moi, je me meurs ; voyez-moi, je me meurs,
Je meurs ! Que mon corps soit linceulé par la fille,
Que le marbre engravé porte telle épitaphe :
« Ci-gît Jérôme, mort en ses tendres années,
Cause de son trépas fut Petra l’insensible. »


Comme attire l’aimant le fer dur, rigoureux,
Je suis, en précipice, attiré par tes yeux.


Nullane te pietas morientis, perfida, tangit ?
Nulla movent animum numina laesa tuum ?
Crudelis, duris multo crudelior ursis,
durior et ferro, durior et lapide.
Saevitia vincis silices, adamanta, ferasque ?
Ut reor, in duro pectore marmor habes.
Non, non humani te progenuere parentes,
sed lupus, aut dura rupe leaena ferox ;
et genita in silvis, nutritaque lacte ferino,
et tibi quae tribuit ubera, tigris erat.
Crudelis, tantos numquam miserata labores,
nunc satia nostris pectora saeva malis.
Tot mala nam patior, quot caelo sidera fulgent,
aethera quot volucres, quot vehit amnis aquas.
Si quis erit, cunctos misera qui mente dolores,
et genus omne mali noscere poscat, amet. 


O manus, o crines, o colla, o lactea cervix,
O oculi aethereae sidera bina domus!
O vox, o mores sine rusticitate pudici!
O frons, o primis aemula labra rosis;
Perditis heu miserum, periturum cernite amantem.
Cernite me morior: cernite me, morior
Heu morior! puella cingatur veste cadaver,
Et referant tales marmora scripta sonos;
Hic jacet extinctus teneris Hieronymus annis
Dura causa fuit aspera Petra necis. 


Attrahit ut ferri magnetica gemma rigorem :
Luminibus praeceps sic trahor ipse tuis.

(in Opera poetica, oratoria ac politico-moralia, 1791-1792)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Girolamo Balbi sur ce blog :

Hermann Hesse (1877-1962) : Étape / Stufe

Vanitas (Adam Bernaert, 1665)

Vanitas (Adam Bernaert, 1665)


Toute fleur fane et l’âge abat toute jeunesse :
La vie, à chaque étape, également fleurit,
Toute vertu fleurit, toute sagesse aussi,
À leur heure ‒ et ne faut qu’elles n’aient point de cesse.
Le cœur doit être prêt, dès que la vie l’appelle,
À faire ses adieux, à tout recommencer,
Afin qu’avec bravoure et sans rien regretter,
Il se donne à quelque autre accointance nouvelle :
Il est un sortilège en tout commencement,
Et qui nous aide à vivre en nous prémunissant.

Il faut de lieu en lieu gaiment nous transporter,
Ne dépendre d’aucun comme d’une patrie,
L’univers ne veut pas être geôle étrécie,
Mais nous grandir à chaque étape, et exalter.
Dès que nous nous sentons dans notre intimité
Et chez nous quelque part, l’atonie s’envisage ;
Seul celui qui est prêt au départ, au voyage,
Échappe à l’habitude et n’en est hébété.

Peut-être serons-nous, à l’heure de la mort,
Vers quelques nouveaux lieux envoyés, galopins !
La vie et son appel n’auront jamais de fin.
Allons, mon cœur, allons, prends congé, du ressort !


Wie jede Blüte welkt und jede Jugend
Dem Alter weicht, blüht jede Lebensstufe,
Blüht jede Weisheit auch und jede Tugend
Zu ihrer Zeit und darf nicht ewig dauern.
Es muß das Herz bei jedem Lebensrufe
Bereit zum Abschied sein und Neubeginne,
Um sich in Tapferkeit und ohne Trauern
In andre, neue Bindungen zu geben.
Und jedem Anfang wohnt ein Zauber inne,
Der uns beschützt und der uns hilft, zu leben.

Wir sollen heiter Raum um Raum durchschreiten,
An keinem wie an einer Heimat hängen,
Der Weltgeist will nicht fesseln uns und engen,
Er will uns Stuf’ um Stufe heben, weiten.
Kaum sind wir heimisch einem Lebenskreise
Und traulich eingewohnt, so droht Erschlaffen,
Nur wer bereit zu Aufbruch ist und Reise,
Mag lähmender Gewöhnung sich entraffen.

Es wird vielleicht auch noch die Todesstunde
Uns neuen Räumen jung entgegen senden,
Des Lebens Ruf an uns wird niemals enden…
Wohlan denn, Herz, nimm Abschied und gesunde!

(in Stufen, 1941)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877-1962) : Feuille morte / Welkes Blatt

Feuilles mortes (Friedrich Olivier, 1817)

Feuilles mortes (Friedrich Olivier, 1817)


Toute fleur veut se faire fruit,
Et tout matin devenir soir,
Sur terre, tout est provisoire,
Tout se transforme, et tout s’enfuit.

De même veut le bel été
Scruter automne et marcescence.
Feuille, fais halte et patience,
Quand le vent veut loin t’emporter.

Joue à ton jeu, sans bastion,
Laisse advenir tranquillement,
Laisse te décrocher le vent
Et te conduire à la maison.


Jede Blüte will zur Frucht,
Jeder Morgen Abend werden,
Ewiges ist nicht auf Erden
Als der Wandel, als die Flucht.

Auch der schönste Sommer will
Einmal Herbst und Welke spüren.
Halte, Blatt, geduldig still,
Wenn der Wind dich will entführen.

Spiel dein Spiel und wehr dich nicht,
Laß es still geschehen.
Laß vom Winde, der dich bricht,
Dich nach Hause wehen.

(in Stufen, 1941)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Alexandre Neckam (1157-1217) : Le miroir

Jacob de Gheyn (1603)

Vanité (Jacob de Gheyn, 1603)


Le miroir, tant qu’il est intact, renvoie un reflet unique à qui, seul, s’y regarde. Que le verre se brise : autant de brisures, autant de reflets. De même, dans les Saintes Écritures : autant d’expositions, autant de reflets d’intelligences. Mais, chose admirable : retirons le tain sous-tendant le verre : il n’est plus de reflet pour qui s’y regarde. Retirons de même l’arrière-plan de la foi, on ne se voit plus clairement dans les Saintes Écritures. Par tain, on peut entendre péché. Ainsi, dans le miroir des Saintes Écritures, se voit-on moins nettement, si on ne s’avoue pécheur – qui dit ne pas avoir péché s’égare, il n’est plus en lui-même de vérité.

*

Si on se regarde dans un miroir concave, on se voit à l’envers ; dans un miroir plat, convexe, on se voit à l’endroit. Quelle explication à ce phénomène ?

*

La pupille, de fort peu de matière, est elle aussi miroir, on s’y voit quand on y regarde. Chez l’homme, trois jours avant la mort, la pupille, de claire, devient opaque, et ces trois jours durant, qu’on y regarde on ne s’y voit plus.

*

D’évidence, le reflet renvoyé par le miroir est à l’accord de celui qu’il reflète. Au rieur, il rit ; si on pleure quand on s’y regarde, le reflet pleure aussi. L’âme est ainsi le miroir de son Créateur, elle doit compatir à la passion du Christ, et se réjouir avec Lui de Sa résurrection et de Sa joie. Il nous faut, suivant les divers moments, assumer divers visages, sans jamais nous départir du visage de qui fait route vers Jérusalem.

*

Homme ! que, prospère et flatteuse, la fortune te sourie, que t’applaudisse la faveur populaire : souviens-toi de ta fragilité. Si tu es beau, bien fait, garde-toi d’être, comme Narcisse, le jouet de ta propre beauté. Crois-m’en, ton corps ne va pas, comme celui de Narcisse, devenir fleur ‒ mais cendre. Si tu veux observer le miroir exact de ta condition : observe le crâne d’un mort décomposé, retourné en poussière. À l’infirmerie, scrute le visage de ton frère qui s’apprête à mourir, et imagine tes derniers instants. Que ton frère qui se meurt soit ton miroir – où tu te reconnaisses.


Dum integrum est speculum, unica uno solo inspiciente resultat imago ; frangatur in plures vitrum, quot sunt ibi fractiones, tot resultabunt imagines. Sic et in Sacra Scriptura, quot sunt expositiones, totidem relucent intelligentiae. Sed, mira res ! substrahe plumbum suppositum vitro, jam nulla resultabit imago inspicientis. Subtrahe et fundamentum fidei, jam teipsum in Sacra Scriptura non videbis dilucide. Potest et per plumbum intelligi peccatum. In speculo igitur Sacrae Scripturae minus limpide teipsum cernes, nisi te esse peccatorem fatearis. Si enim dixerimus quia pecatum non habemus, nos ipsos seducimus, et veritas in nobis non est.

In speculo concavo videtur inspicientis imago eversa, in plano et convexo recta. Quis rationem super hoc sufficientem assignabit ?
Pupilla etiam quae pusilla est substantia speculum est, in quo imago hominis inspicientis relucet. Triduo autem ante obitum hominis adeo jam obtenebratur claritas pupillae, ut in ea per tres dies imago inspicientis non resultet.

Conformare se videtur imago resultans in speculo ei cujus est imago. Ridenti arridet, et dum flet inspiciens flere videtur imago. Anima igitur speculum est sui conditoris, et Christo patienti compati debet, resurgenti et gaudenti congaudere. Secundum diversitatem igitur temporum diversae facies sunt assumendae, dummodo semper habeamus faciem euntium in Hierusalem.

Arridet tibi, o homo, blandientis fortunae prosperitas, applaudet tibi favor popularis, fragilitatis tuae memor sis. Venustate elegantis formae praeditus es, vide ne cum Narcisso propria forma deludaris. Crede mihi, non mutabitur corpus tuum cum Narcisso in florem, sed in cinerem. Vis igitur expressum conditionis tuae speculum intueri, intuere testam capitis hominis jam putrefacti et in pulverem redacti. Vultum fratris tui in infirmaria in fata cedentis diligenter inspice, et memorare novissima tua. Frater moriens sit speculum tuum, in hoc teipsum agnoscas.

(in De naturis rerum libri II ,Livre II, chapitre 154 )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Alexandre Neckam sur ce blog :

Alexandre Neckam (1157-1217) : Small is beautiful

 

Naissance d'Eve (peinture murale de l’église Saint Pierre de Moutiers-en-Puisaye)

Naissance d’Eve (peinture murale de l’église Saint-Pierre de Moutiers-en-Puisaye)


Neckam fait le point sur son travail de poète encyclopédiste :
il vient d’exposer les grands phénomènes qui régissent l’univers ;
il va expliquer maintenant ce qu’il en est des petits.

[…] J’ai tâché d’aplanir les choses compliquées,
Vainquant le difficile et l’enclosant en vers.
Il me faut maintenant magnifier l’infime :
Le saule s’associe au cèdre indestructible,
Le cyprès, sans dédain, protège l’arbre à fruits,
Et la montagne altière est proche des vallées.

Tel l’oiseau qui, lassé de voler haut dans l’air,
Retourne au sol : vaillant, vers le bas je me tourne.
La sagesse, en l’infime, œuvre et montre ses forces :
Le plus de vie se trouve en de petites choses,
Témoins : moût de moutarde, et myrrhe, fusain, poivre,
Le ciron minuscule et fauteur de disputes,
‒ Guère plus gros qu’un point, provoquant l’ennemi,
Il enlève, vainqueur, lui-même sa victime.
Le gland cache racine et tronc, liège, écorce,
Branches, feuillées, ramure à la cime de l’arbre,
Inclut, par l’étonnant pouvoir de la nature,
Tant de glands, de hêtraies, de rouvres et de bois !
Le vaste toit du hêtre ombreux, qui se fait chambre,
Tityre, où t’allonger*… est inclus dans un gland.
Si le hêtre en entier est inclus dans le gland,
Dans le gland tout entier, c’est là un vieux débat,
Vieux débat, toujours neuf, toujours à titiller
L’intellect, et toujours puissamment titillant.

Observons que d’un grain, ce sont plusieurs qui naissent
‒ Cette force, on l’appelle Hécate ou bien Rhéa.
Comme on sait, quelquefois, sept corps sont enfermés,
Et qui ont forme humaine, en la même semence.
Ajoutons une femme, entière, dans la côte
Du premier homme : un corps, avec tant de morceaux !
Donc dans un morceau d’homme une hommasse était close,
‒ Moins, mettons, le morceau qu’enforcit la raison…

* Neckam reprend ici un des vers les plus célèbres des Bucoliques de Virgile.

Aspera sermoni plano servire coegi,
Et clausi victor ardua lege metri.
Jam fas esse puto magnis subvectere parva,
Stantibus est cedris associata salix.
Protegit et frutices non indignata cupressus,
Mons celsus valli proximus esse solet.
Instar avis quae post sublimem fessa volatum
Tellurem repetit, haud piger ima peto.
In minimis probat exercens sapientia vires,
Nam parvis virtus maxima rebus inest.
Myrrha, siler, piper hoc docet, et contrita sinapis,
Siroque tam modico corpore bella movens.
Vix puncto major congressu provocat hostem,
Et praedam victor subvehit ipse suam.
Glande latent radix, stipes, cum subere cortex,
Rami cum foliis, et coma summa tenens.
Glande etiam claudit naturae mira potestas
Tot glandes, fagos, robora tanta, nemus.
Umbrosum patulae fagi tegmen, recubanti
Quod tibi dat thalamos, Tityre, glande latet.
Sed numquid fagum totam sub glande latere
Tota censebis, ecce querela vetus.
Ecce querela vetus, semper nova, semper acutos
Sollicitans, semper sollicitare potens.

Cerne quod ex uno nascuntur plurima grana ;
Hinc Ops, aut Hecate, dicitur esse Rhea.
Septem, nota loquor, humanae corpora formae
Uno nonnunquam semine clausa latent.
Adde quod in costa protoplasti, respice tantum
Partes corporeas, femina tota fuit.
Sic in parte viri, quamvis tamen excipe partem
Quae ratione viget, clausa virago fuit.

(in De laudibus divinae sapientiae, IV, vers 394-425)


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Alexandre Neckam (1157-1217) : Émulation du ciel et de la terre

 

Église de Saint-Pierre (Brocas, 40420) : voûte étoilée

Église de Saint-Pierre (Brocas, 40420) : voûte étoilée


Tout l’art de Neckam, poète de son temps : pensée sinuant parmi les mots
savamment répétés (une orchestration de miroirs), système d’émulations (aemulationes),
au sens donné au terme par Michel Foucault, confèrent au poème sa cohérence interne
de même que pareille cohérence est donnée par le Créateur à l’univers. 

La main du Tout-Puissant orna d’astres le ciel
‒ Je le vois qui s’amuse à disposer les astres.
Ciel et monstres ? ‒ Voici des constellations :
Serpent et Scorpion, Ourse, Lion, sont astres.
Jaloux, tu es Serpent ; Perfide : scorpion,
Féroce, tu es Ours ; Colérique : lion.
Renonce au vieux péché, deviens astre brillant
– La main de Dieu se plaît à ces métamorphoses.
Les prairies, étoilées, se confrontent au ciel,
La terre entre en concours, s’orne d’étoiles propres.
La nature, enhardie, se confronte à soi-même,
Enseigne aux fleurs comment égaler les étoiles,
Heureuse de pouvoir, vaincue ou vainquant, vaincre,
Et de plier genou devant son créateur.


Caelum sideribus ornavit dextra potentis,
___Sidera disponens ludere visa mihi.
Quid caelo et monstris ? varias ibi cerne figuras,
___Sidera sunt anguis, scorpius, ursa, leo.
Anguis es invidia, vel scorpio proditione,
___Ursus saevitia, sive tumore leo.
Sidus eris fulgens, veteres si deseris actus ;
___Dextrae divinae morphosis ista placet.
En stellata volunt caelo contendere prata,
___Ornatur stellis aemula terra suis.
Audet naturae virtus contendere secum,
___Dum flores stellis aequiparare studet.
Victa sed et victrix gaudet se vincere posse,
___Auctori flexo poplite grata suo.

(in De laudibus divinae sapientiae, IV, vers 368-381)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Alexandre Neckam sur ce blog :