Giovanni Pietro Astemio (1505-1567) : Chaud-froid d’amour

 Cotopaxi (Frederic Edwin Church, 1862)

Cotopaxi (Frederic Edwin Church, 1862)


Pour me brûler le corps à flammes dévorantes,
Seule Ursule employait les laves de l’Etna ;
Pour éteindre les feux qui m’embrasent le cœur,
Ursule seule emploie la froidure de l’onde.
Cette fille vit seule ‒ et vivra ‒ dans mon cœur,
Tant que l’eau sera fraîche à la claire fontaine.


Nul ne connait d’amours si commodes, Corneille,
Que qui aime, à son gré, ou montre sa froideur,
Jetant, quand il lui plaît, des brûlots par ses yeux,
Nymphe, quand il lui plaît, déversant des eaux fraîches.
Tu cultives, Ursule, ensemble chaud et froid
Et les souffles sans cesse, ensemble, en ton discours.
Flamme jadis, Ursule, et là froide eau de source,
Tu brûlas ton poète, ensemble, et tu l’apaises.


« De nymphe faite lymphe, et de chaud, froid : d’amour,
J’ai embrasé ‒ j’éteins (dure avant ; là : badine).
Mon poète le sait, qui mourait d’amour fou,
Et chante, sage, là, dans la grotte aux eaux froides. »


Cum libuit rapidis torreri viscera flammis
Una ministrabat Ursa quod Aetna vomit,
Cum libet urentes exstinguere pectoris aestus
Una mihi gelidas Ursa ministrat aquas,
Una meo haec vivit vivetque in pectore virgo
Dum liquidi fontis frigidus humor erit.


Tam faciles nullus, Corneli, expertus amores
Arbitrio quam qui friget amatque suo,
Cum iuvat aestiferas iaculatur lumine flammas,
Cum iuvat egelidas nympha refundit aquas,
Una tibi calor est, Helice, tibi frigus et una
Aeternum haec spires carmine et una tuo.
Flamma Helice quondam, nunc fontis frigidus humor,
Una suum vatem torruit, una levat.


Nympha prius nunc lympha, calor nunc frigus, amore
Accendi, exstinguo nunc levis ante gravis.
Scit meus hoc vates, qui insanus amore peribat,
Nunc sanus gelidi fontis ad antra canit.

(in Carmina)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giovanni Pontano (1429-1503) : La tombe de Myrtile

Chactas embrassant les jambes d'Atala (Girodet De Roussy, vers 1808)

Chactas embrassant les jambes d’Atala (Girodet De Roussy, vers 1808)


C’est le malheureux amant de la jeune Myrtile qui parle, en proie à son délire, devant la tombe de cette dernière. On est saisi par l’usage d’un latin dédié à des fins d’expression bien éloignées de la simple imitation des Anciens, par la dynamique − énonçant la folie− des répétitions, par la personnification des éléments (laurier, myrte, pierre tombale), annonciatrice du style baroque, et par la rhétorique, profondément renouvelée, de la métamorphose.

J’ai seul ici le droit de pleurer ; laurier, myrte,
Là, vous deux ; et toi, pierre ‒ au peu de mots gravés.
Honorée de fleur fraîche et d’encens de Saba,
Courte pierre où je prie tantôt, tantôt je pleure,
Tu recouvres, hélas, en ce pauvre tombeau,
Ma joie, et tu te ris de ma douleur, sadique !
Ô cruelle, rends-moi mes amours, rends-les-moi !
À quoi donc m’est-il bon de te mouiller de pleurs ?
‒ Sois mouillée, qu’il soit bon de te mouiller, tant que,
Pour avoir tant pleuré, mes yeux ne sont pas secs …
Mais accepte mes pleurs ‒ non, je ne me plains pas ‒,
Reçois parfums et dons tout embrouillés de larmes.
Onguents et roses, vite ! et costus, jeunes filles,
Offrez la violette et les présents d’avril,
Les présents d’Arabie ! ‒ Moi, mes pleurs ; bois-les, pierre,
Vous, mes yeux, devenez une source nouvelle.
Qu’elle humecte le sol qui recouvre les os,
Les os, pieux défunts ! les os, et ma déesse.
Vous autres, laurier vert au persistant feuillage,
Myrte qui conféras son prénom à Myrtile,
Parsemez le tombeau de fleurs odoriférantes,
De verdure pérenne, et croissez sous mes pleurs,
Croissez ! Je me fais eau, ru clair, je suis fluide !
‒ Fluide et cependant tout embrasé d’amour.


Hic soli mihi flere licet ; tu laurus et una
myrtus ades, paucis et lapis icte notis.
Parve lapis, quem flore novo, quem thure Sabaeo,
et veneror multa tum prece, tum lacrima,
tu mea, tu miseri tumulo male contegis isto
gaudia, et exsultas, saeve, dolore meo ;
redde meos, mihi redde meos, redde, improbe, amores.
Quid juvat e lacrimis immaduisse meis ?
Immadeas, maduisse juvet, si non mea flendo
lumina siccatas deficiunt lacrimas ;
sed lacrimas tibi habe, nec enim queror, accipe odores,
accipe cum fletu munera mista suo.
Unguenta atque rosam et costum properate, puellae,
et violam et cunctas spargite veris opes,
spargite opes Arabum ; lacrimas ego ; tu, lapis, illas
ebibe, et in rorem, lumina, abite novum.
Rore novo madeat tellus, quae contegit ossa,
ossa pios manes, numen et ossa meum.
At tu perpetua, laurus, quae fronde virescis,
tu myrtus, de qua Myrtila nomen habet,
fundite odoratos flores silvamque perennem
ad tumulum, lacrimis crescite et usque meis,
crescite : jam in latices, liquidum jam solvor in amnem,
jam fluo ; sed fluidum me tamen urit amor.

(in De tumulis libri duo [1502])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : Offrandes de poires et de cornouilles

Qui est Giorgio Cichino ?

Jeune homme pelant une poire (Manet, 1868)


L’arbre au milieu du tertre, en mon bout de terrain,
Planté de main d’aïeul, donne des fruits sucrés ;
Comme ils sont faits pareils, on leur dit « calebasses »,
(C’était, pour les anciens, des « poires de Syrie »).

On te les servira au moment du dessert,
Heureux Mopse, qui pais tes troupeaux blancs de neige ;
Petit ‒ n’en fais pas fi ! ‒ cadeau deviendra grand
Quand mon bout de terrain donnera davantage.


Lycidas, qui cultive un lopin fécond, t’offre
Ces cornouilles d’un blanc primant la neige alpine,
Les stars de mon domaine ! ‒ et d’une espèce rare,
Car leur peau, çà et là, se mêle de sanguine.

Prends de bon cœur, souci premier du Grand Berger,
Tityre, gloire, honneur de la terre d’Iule.
La pureté du blanc prouve un amour insigne
Tandis que le noyau en prouve la constance.


Quae medium collem nostri tenet arbor agelli,
insita avo domino, dulcia poma tulit,
queis similem ob formam dat longa cucurbita nomen,
seu Syriae antiqui sive volema vocent.
Haec tibi donentur mensis oblata secundis,
dum niveos pascis, Mopse beate, greges ;
munera ne temnas exilia, magna dabuntur
fertilior quando noster agellus erit.


Haec tibi dat Lycidas, fecundi cultor agelli,
Corna fere Alpina candidiora nive,
quae specie rara sunt nostri ruris ocelli
namque extra passim sanguine mixta rubent.
Sume libens, magni pastoris maxima cura,
Tityre, Iulei gloria honorque soli.
Arguet insignem purus tibi candor amorem,
constantem interior arguet esse lapis.

(in Carmina [première publication : 1976])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : La chasse aux oiseaux (deux épigrammes)

Qui est Giorgio Cichino ?

La Chasse aux oiseaux (Chagall, 1961)


Je vais avec appeaux, glu forte, par les champs,
Pour prendre à la pipée, à l’affût, des oiseaux.
Satyres, si prêtant l’oreille, je perçois
Dans les forêts sacrées vos bruissements agrestes,
Aidez-moi ! cependant que le hibou*, dans l’herbe,
Dressant la tête, affluent les oiseaux à l’entour.
Je vouerai un autel fait de gazon fleuri,
Que les bergers, pieux, sans cesse honoreront.

* : On chassait à la pipée en se servant de chouettes et de hiboux, dont le cri attirait, de jour, les oiseaux. 

Volant par tertres, monts, et par écarts de roches,
Je vais ravi, toqué d’oiselage et de plumes,
À ce jour point déçu par de vaines chimères :
J’ai eu mon lot d’oiseaux, mais je traîne la jambe.
Satyres, c’est assez de tant vous en prier :
Les savants oiseleurs, venez à ma rescousse !
Quant à Astemio : qu’il ait sa part de plumes :
Je n’en dois qu’à lui seul, il les mérite bien.
Exauce, Jupiter, mes vœux, sans rechigner :
Je le veux assurer de mon bon souvenir.


Rura hodie peragro cantu viscoque tenaci,
ut volucres blanda decipiam arte, latens.
Vos, Satyri, quorum agrestes sub numine silvae,
si vacat intenta percipere aure sonos,
afferte auxilium, dum bubo attollit in herba
cervicem et circum quaque feruntur aves.
Constituam ipse aram florenti e cespite sacram,
pastorum semper quam pia turba colat.


Per colles montesque, volens, perque invia saxa,
aucupii et volucrum captus amore, feror,
nec sum adeo falsa spe vel deceptus inani :
praeda avium retuli sed gravis inde pedem.
Sit satis, o Satyri, me multa laude precatum
vos, boni in aucupio quod mihi fertis opem.
Partem aliquam volucrum ferat ast Abstemius : uni,
uni ego pro meritis debeo plura suis.
Juppiter, o mea vota libens quin rite secunda,
ut memorem melius me sciat esse sui.

(in Carmina [première publication : 1976])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : Prière

Qui est Giorgio Cichino ?

Le Christ dans la croix (Odilon Redon, 1910)


Nous te vouons, Grand Dieu, ces larmes, cet encens,
Tandis que maint dévot te va baisant les pieds.
Si tu as, Tout-Puissant, daigné par un sang juste
Tirer le genre humain de la mort éternelle,
Et de ta dextre ouvrir l’huis affreux de l’Enfer
Pour que nos saints aînés s’échappent des ténèbres :
Veuille, père, éloigner les maladies funestes
Qui déplorablement minent les corps languides ;
Ou, si tu as jugé que nous devions mourir,
Exclus que nous dormions une éternelle nuit.


Has tibi, summe deum, lacrimas, haec thura dicamus,
oscula dum pedibus dat pia turba tuis.
Omnipotens, si non piguit te sanguine justo
mortale aeterna morte levare genus
atque Erebi horrendas dextra recludere portas
linqueret ut tenebras sancta caterva patrum,
ne, pater, infestos nolis depellere morbos,
qui miseris torquent tabida membra modis,
vel tua si addiderit jam nos sententia morti,
ne tamen aeterna nocte jacere velis.

(in Carmina [première publication : 1976])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Gerolamo Bologni (1454-1517) : Les ruines de Rome

Paysage avec saint Jérôme et le dieu Tibre (Jérôme Cock, 1552)

Paysage avec saint Jérôme et le dieu Tibre (Jérôme Cock, 1552)


Le motif des ruines a été maintes fois traité à la Renaissance par les poètes (cf. en France, du Bellay, Les Antiquités de Rome). Il a aussi inspiré, à diverses époques, les peintres et les musiciens (même le Métal).

Qui compterait ses pleurs, qui contiendrait ses plaintes,
En voyant ton désastre et ton saccage, Rome !
Parmi l’accablement des ruines navrantes,
Il ne reste un mur droit dans la ville détruite.
Palais, ici, par terre, et colonnes rompues,
Temples précipités du haut des sept collines,
Conduites défoncées à perte d’horizon,
Forums abandonnés, débris d’amphithéâtres,
Statues brisées de dieux, colosses abattus ;
Et les voies transformées, l’écroulement des ponts,
Et les arcs de triomphe éventrés par les ronces,
Les tombeaux renversés, disséminés çà, là.
Tout gît, hélas, confus, sans ordre et à demi
Miné et fissuré avec ignominie.
Le caprifiguier ose, et ses épais buissons,
Tout couvrir, abattant toute la gloire antique.
Vaincu, tout a cédé à la fureur barbare
Avec l’auguste appui du glaive et de la flamme.
De l’ancienne beauté, restent les seuls vestiges
Que le Gète enragé n’a pu anéantir.
Ces bribes cependant montrent quelles merveilles
C’était que ces hauteurs quêtant les astres d’or…
À quoi bon, Destinée, rejeter les Gaulois
Du tonnant Capitole – et donner telle fin ?


Parcere quis lacrimis valeat gemitumque tenere
conspiciens cladem, diruta Roma, tuam ?
Usque adeo gravibus deplorandisque ruinis
angulus eversa nullus in urbe vacat.
Hinc subeunt fractis palatia lapsa columnis
templaque septenis praecipitata jugis,
hinc intercisi longinqua per avia ductus
versaque neglectis amphitheatra foris,
effigies divum lacerae abjectique colossi ;
mutatas ruptis pontibus adde vias,
adde triumphales dumis findentibus arcus,
eruta diversis adde sepulchra locis.
Heu, confusa jacent ulloque sine ordine cuncta
semesa et foedis dimidiata modis.
Omnia cum densis caprificus vepribus audax
occupat, antiquum concidit omne decus.
Omnia barbarico cesserunt victa furori,
sustulit egregias ensis et ignis opes.
Sola manent formae quaedam vestigia priscae
perdere quae rabidi non potuere Getae.
Reliquiae tamen ostentant mirabile quantum
aurea cum peteret sidera culmen erat.
Quid Capitolino Gallos arcere Tonanti
profuit, hunc finem si tibi fata dabant ?

(in Candidae libri tres)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Geronimo Bornato (XVIe siècle) : L’abeille et Lélie (4 épigrammes)

Lys rouge (auteur inconnu)

Lys rouge (auteur inconnu)


Pourquoi, belle Lélie, l’abeille ménagère
‒ Mais pas de la beauté ‒ harcèle ton minois ?
Sa folie l’égarant comme moi lui fait prendre
Ton rouge de minois pour la pourpre des roses ;
À moins qu’en sa candeur embrouillant ton prénom,
Elle ne t’ait prêté comme prénom Les Lis.


Les lis sont à Vénus, que, redoutable abeille,
Tu pompes, bourdonnant, pour nectar, ambroisie :
Épargne, s’il te plaît, voleuse ! au moins ces fleurs
Semées par la Pudeur virginale et l’Amour.


Ne vole plus autour du minois de ma Belle,
Avare abeille, et cherche ailleurs, zélée, des roses :
Les lis par toi pompés sont les fleurs des Charites,
Que caresse Phébus, et que choie Cythérée.


Si tu pompes les lis du minois de Lélie,
Pour moi ton miel sera nectar, petite abeille.


Pulchra tuum quaeris num cur mea Laelia vultum
Nil parcens formae parca molestet Apis ?
Fallitur hæc mecum ; nam quem geris ore ruborem
Amens purpureas aestimat esse rosas.
Aut ignara tuo dubio nunc nomine peccat :
Nam tibi sit nomen Lilia forte putat.


Lilia sunt Veneris quae libas ore susurrans,
Saeva Apis, ut condas nectar et ambrosiam,
Floribus (ah quaeso) fur saltem parcere disce,
Quos Amor hic sparsit, virgineusque timor.


Desine jam nostrae circum os volitare Puellae
Parca Apis, ac alias sedula quaere rosas,
Sunt Charitum flores, quae nunc tu lilia libas :
Quae mulcet Phoebus, quae Cytheraea fovet.


Parva Apis haec quae fert mea Laelia lilia vultu
Sugere si valeas, mel mihi nectar erit.

(in Carmina Academicorum occultorum Brixiae [1570] pp. 34-35)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Gerolamo Bologni (1454–1517) : Le temps passe vite, soyons épicuriens !

Les trois âges (détail) Hans Baldung Grien (1510)

Les trois âges (détail) Hans Baldung Grien (1510)


Hélas ! Pauvres mortels, la vie se précipite,
S’écoule tel le cours sans retenue du Tibre,
Comme le vent d’hiver, soufflant du pôle, accourt,
Comme vers l’astre haut va la fumée légère…

Il n’y a guère encore, on me croyait enfant
– Ne portant au visage aucun trait d’homme fait :
Je change, mes amis me remettent à peine
– Eux dont, il y a peu, la foule me flanquait…

M’est venu sur la face un étrange portrait,
A surgi de la barbe, hirsute et indomptable.
Nous qui, il y a peu, goûtions à la jeunesse,
L’heure est proche où serons des vieillards décrépits…

Étapes – qu’y peut-on ? Tous, nous sommes menés
Là où la destinée nous dénie tout retour…


Nous allons, Femme, au terme, et des heures passées
Il ne revient jamais, fût-elle brève, aucune.
Au moins, ces heures-là, vivons-les, qui nous prirent
Naguère tant d’années, tant de nuits, tant de jours.

Apaisons tout d’abord les troubles creux de l’âme,
Dût toute la maison crouler de fond en comble.
Que l’ennemi razzie, qu’en ville erre la troupe,
Bannissons loin de nous toute angoisse de guerre.

N’ayons d’autre désir que du seul nécessaire,
Gardons-nous du péché de la folle avarice.
Nous taillerons la vie, en vivant de la sorte :
S’il faut se soucier, c’est quand on doit mourir.


Me miserum, praeceps aegris mortalibus aetas
Labitur, ut rapidi Thybridis unda fluit,
Ut Scythica Boreas properat brumalis ab Arcto,
Ut suprema levis fumus in astra volat.
En ego, quem puerum cuncti paulo ante putabant
Signaque cui vultus nulla virilis erant,
Immutor possint ut me vix nosse sodales,
Haerebat lateri quae modo turba meo.
Insolitam traxit facies obducta figuram
Surgit et hirsutis hispida barba pilis.
Sic modo qui laeti fuimus juvenilibus annis
Crastina decrepitos efficit hora senes.
Sic demum incauti post haec deducimur omnes
Illuc, unde aliquem fata redire vetant.

(in Candidae libri tres)


Tendimus ad metam, conjux, redituraque numquam est
de semel amissis hora vel una brevis.
Horis saltem aliquot vivamus tot quibus anni,
tot quondam noctes, tot periere dies.
Imprimis animi affectus sedemus inanes,
vel ruat a summo culmine tota domus.
Saeviat hostis agro, miles bacchetur in urbe,
omnis eat belli sollicitudo procul.
Nil nisi quod sit opus nostros quaeramus in usus
absit et insanae crimen avaritiae.
Cum sic vixerimus, poterit tum vita putari ;
vita fovens curas mortis habenda loco est.

(in Epigrammata familiara)


Ces traductions originales, due à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Geronimo Bornato (XVIe siècle) : Vénus à la source glacée (3 épigrammes)

 

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Nymphe près d’une fontaine (Cranach l’A., 1518)


Fuyant la mer et ses fracas, par le son rauque
D’une source paisible attirée, moi, Vénus,
J’ai plongé mes bras blancs dans la clarté de l’eau,
Et je me suis de froid transie en l’onde pure.
De marbre, me voici : ma blancheur me demeure,
Je suis figée en l’eau, moi qui bougeais toujours.


J’ai Jupiter pour père, et Vulcain pour mari,
J’ai Cupidon pour fils, Mars m’aima, le farouche.
Calamité ! Le temps n’épargne point les dieux,
Qui m’a, l’impie, changée en une pierre dure !


Gnide la poissonneuse et Chypre
Ici m’encensent ! Désormais
Sur la mer je ne règne plus,
Mais sur une petite source.


Horrisonum pelagus fugiens, hoc murmure rauco
Perplacidi fontis dum Venus allicior :
Candida submersi liquido mea brachia vitro ;
Et puro obrigui frigida sub latice.
Hinc redii marmor, prior et mihi candor adhaesit,
Fixa manens undis ; quae vaga semper eram.


Juppiter est genitor, Vulcanus virque, Cupido
Gnatus, amator erat Mars ferus ipse meus,
Proh dolor, atque scelus, nec parcunt tempora divis,
Nam durum vertunt impia me in lapidem.. 


Huc sua thura ferat Cyprus, piscosa Gnidusque,
Non maris, at parvi nunc Dea fontis ero.

(in Carmina Academicorum occultorum Brixiae [1570] p. 34)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes sur ce blog sur le thème de la fontaine :

Girolamo Balbi (1450-1535) : Les charmes de la vie champêtre

Les-charmes de la vie champêtre (Boucher, 1735)

Charmes de la vie champêtre (Boucher)


Toi qui tiens le haut rang, Jean, parmi mes amis,
Toi, le poète, Jean, la moitié de mon âme !
Ah, que j’aimerais vivre en ma propre campagne
En m’étant dépouillé de ma tenue de ville !

Sur les coteaux moussus, je cueillerais à gestes
Précis raisins pendants et pommes à couteau,
Je côtoierais le cours d’un fleuve à l’onde claire,
Je me délasserais sur un lit de gazon.

Julie, Hylas chantant, me cueillerait des fleurs,
Donnerait des bouquets, Hylas jouerait du plectre.
Tendrement, lui comme elle, ils iraient m’enlaçant,
L’amour nous prouverait sa prodigalité.

Si c’est ton goût : du vin, la cithare, des filles !
Tant qu’on peut car la mort sur ses ailes fond ‒ noire.
C’est la loi naturelle ‒ et elle est immuable ‒,
Qu’à tout commencement, il soit aussi un terme.


Jane meos inter sors non extrema sodales,
dimidiumque animae Jane poeta meae !
O mihi si propriis vitam traducere in agris
detur, et urbanam deposuisse togam ;

tunc ego muscosis pendentes collibus uvas,
et legerem facili mitia poma manu.
Aut colerem vitreis labentia flumina rivis,
gramineoque darem membra levanda toro.

Tunc cantaret Hylas, legeret mihi Julia flores ;
Julia serta daret, plectra moveret Hylas.
Altera me teneris, sed et alter necteret ulnis,
et quae praeterea plurima novit amor.

Si sapis, adde merum, citharam cape, posce puellas,
dum licet ; aligero mors ruit atra gradu.
Hanc natura parens stabili tulit ordine legem,
desinat ut, quidquid coeperit esse, semel.

(in Opera poetica, oratoria ac politico-moralia, 1791-1792)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Girolamo Balbi sur ce blog :