Alexandre Neckam (1157-1217) : Émulation du ciel et de la terre

 

Église de Saint-Pierre (Brocas, 40420) : voûte étoilée

Église de Saint-Pierre (Brocas, 40420) : voûte étoilée


Tout l’art de Neckam, poète de son temps : pensée sinuant parmi les mots
savamment répétés (une orchestration de miroirs), système d’émulations (aemulationes),
au sens donné au terme par Michel Foucault, confèrent au poème sa cohérence interne
de même que pareille cohérence est donnée par le Créateur à l’univers. 

La main du Tout-Puissant orna d’astres le ciel
‒ Je le vois qui s’amuse à disposer les astres.
Ciel et monstres ? ‒ Voici des constellations :
Serpent et Scorpion, Ourse, Lion, sont astres.
Jaloux, tu es Serpent ; Perfide : scorpion,
Féroce, tu es Ours ; Colérique : lion.
Renonce au vieux péché, deviens astre brillant
– La main de Dieu se plaît à ces métamorphoses.
Les prairies, étoilées, se confrontent au ciel,
La terre entre en concours, s’orne d’étoiles propres.
La nature, enhardie, se confronte à soi-même,
Enseigne aux fleurs comment égaler les étoiles,
Heureuse de pouvoir, vaincue ou vainquant, vaincre,
Et de plier genou devant son créateur.


Caelum sideribus ornavit dextra potentis,
___Sidera disponens ludere visa mihi.
Quid caelo et monstris ? varias ibi cerne figuras,
___Sidera sunt anguis, scorpius, ursa, leo.
Anguis es invidia, vel scorpio proditione,
___Ursus saevitia, sive tumore leo.
Sidus eris fulgens, veteres si deseris actus ;
___Dextrae divinae morphosis ista placet.
En stellata volunt caelo contendere prata,
___Ornatur stellis aemula terra suis.
Audet naturae virtus contendere secum,
___Dum flores stellis aequiparare studet.
Victa sed et victrix gaudet se vincere posse,
___Auctori flexo poplite grata suo.

(in De laudibus divinae sapientiae, IV, vers 368-381)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Alexandre Neckam sur ce blog :

Alexandre Neckam (1157-1217) : Poire et vin

chardin poire noix verre de vin

Poires, noix et verre de vin (Chardin, 1768)


Deux façons – Queneau peut-être n’est pas si loin, ou Ponge – d’approcher stylistiquement la poire, l’approche du contenu demeurant celle de la médecine médiévale.

Poire poétique :

Le vin fait de la poire un fruit de grand plaisir
Qui consommée sans vin d’ordinaire est malsaine.
Car la chaleur du vin tempère sa froideur,
Cette même froideur qui épaissit l’humeur.
— Oui, mais sa dureté qui la rend indigeste ?
— La subtile action de Bacchus l’amollit.
Fruits mous : à jeun ; fruits durs : à la fin du repas,
Pour qu’ils puissent peser sur les mets ingérés.


Poire encyclopédique :

On déplore souvent que la poire soit malsaine si elle n’est cuite au vin. C’est que la poire est dure de chair, difficile à digérer, et froide de nature. Aussi, si, après avoir mangé des poires, on boit de l’eau froide, leur froideur s’en voit-elle accrue, laquelle embarrasse la digestion : de là viennent les humeurs crues, épaisses, sources de maintes maladies. Il faut les consommer avec du vin, pour que la chaleur du vin tempère leur froideur. À noter : tout fruit mou, tel que cerise, mûre, raisin, même la pomme et les fruits de son espèce, doivent être consommés à jeun, non en fin de repas. Du fait de leur nature aisément putrescibles, ils se gâtent rapidement et se transforment en fèces. La poire et le coing, quant à eux, qui, pris en fin de repas, amollissent sous leur presse, étant lourds, la nourriture ingérée, pris en début de repas constipent.


At pira laetitiae potus gratissima reddit,
Quae, si non dentur vina, nocere solent.
Nempe calor vini moderatur frigiditate
Illorum, per quam grossior humor adest.
Rursum durities digestivae nocet, at quid ?
Bacchi subtilis actio solvit eam.
Jejuno fructus molles, post prandia duri
Dentur, tunc etenim pondere sumpta premunt.

(in De laudibus divinae sapientiae)


Solet quaeri quare nociva sint pira, nisi vino conficiantur. Pira quidem sunt durae substantiae, et digestioni repugnantia, et frigidae complexionis. Si itaque post esum pirorum aqua frigida sumatur, augmentabitur eorum frigiditas, quae repugnat virtuti digestivae, unde crudi et grossi generantur humores, ex quibus multae nascuntur aegritudines. Ideo accipi debent cum vino, ut caliditate vini temperetur eorum frigiditas. Et notandum quia omne fructus molles, ut cerasa, mora, uvae, et etiam poma, et hujusmodi, jejuno stomacho debent exhiberi, et non post cibum. Facile enim propter habilitatem suam putrefiunt, et cito corumpuntur, et in fumum resolvuntur. Pira vero et coctana, quae post cibum sumpta laxant ponderositate sua, ante cibum constipant.

(in De naturis rerum)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Alexandre Neckam sur ce blog :
 Sur le thème de la médecine médiévale : 

Andrea Navagero (1483-1529) : Les yeux d’Hyelle

Détaile de la Naissance de Vénus (Botticelli, 1485)

Naissance de Vénus (Botticelli, 1485)


Je n’ai, Soleil et Nuit, de vous plus rien à faire,
Nuit, jour, ce n’est plus vous qui me les dispensez.
Le soleil peut, en feu, sur son char à crins d’or,
Émerger du giron de la mer d’Orient,
La nuit noire étaler ses muettes ténèbres :
C’est Hyelle qui donne à mes yeux nuit et jour.
Quand elle me soustrait de ses yeux radieux,
La nuit, même de jour, ténébreuse m’accable,
Mais quand elle m’attrait de ses yeux radieux,
M’éblouit, fût-ce au plein de la nuit, le jour clair.


Nil tecum mihi jam, Phoebe, est, nil nox, mihi tecum :
A vobis non est noxve diesve mihi.
Quantum ad me, ut libet auricomo sol igneus axe
Exeat Eoae Tethyos a gremio ;
Et libet, inducat tacitas nox atra tenebras :
Fert mihi noctem oculis, fert mihi Hyella diem.
Nam quoties a me nitidos avertit ocellos,
Ipsa in luce etiam nox tenebrosa premit.
At quoties in me nitidos convertit ocellos,
Candida et in media fit mihi nocte dies.

(in Andreae Naugerii opera omnia [1754]  pp. 190-191)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres textes d'Andrea Navagero sur ce blog :

 

Andrea Navagero (1483-1529) : Quel bonheur de rêver !

Morphée Pierre-Narcisse Guérin

Morphée (Pierre-Narcisse Guérin)


Béni, Songe, sois-tu, toi qui, la nuit d’hier,
____M’apportas de si grandes joies !
Puisse le souverain des dieux qui sont au ciel
____M’avoir, t’en tirant, destiné
L’annonce d’un futur qui sera ‒ les mortels
____Souvent en sont destinataires.
Tu me mis ‒ qui plus sourde est que mer sous l’orage,
____Qui fière ignore mes prières ‒
Néère sous les yeux, facile et prodiguant
____De soi-même mille baisers,
Des baisers bien plus doux que le miel de l’Hymette,
____Et plus suaves que nectar.
Béni sois-tu, dieu Songe, oh oui ! si plus souvent
____Tu me procures ces bontés :
Je serai plus heureux que tous les dieux du ciel,
____Je vaudrai le grand Jupiter.
‒ Mais toi, fuis où tu veux, malapprise, et t’arrache,
____T’arrache à mes embrassements !
Si ce songe souvent revient me visiter,
____Sans le vouloir, tu seras mienne ;
Tu pourras t’afficher inflexible et cruelle,
____Douce et facile tu seras.


Beate somne, nocte qui hesterna mihi
____Tot attulisti gaudia,
Utinam deorum rector ille caelitum
____Te e coetu eorum miserit,
Quae saepius mortalibus vera assolent
____Mitti futuri nuntia.
Tu, quae furenti surdior freto meas
____Superba contemnit preces,
Facilem Neaeram praebuisti: quin mihi
____Mille obtulit sponte oscula,
Oscula, quae Hymetti dulciora sint favis,
____Quae suaviora nectare.
Vere beate somne, quod si saepius
____His, dive, me afficias bonis,
Felicior caelestibus deis ero,
____Summo nec inferior Iove.
At tu, proterva, quolibet fuge, eripe
____Complexibus te te meis:
Si somnus iste me frequens reviserit,
____Tenebo te, invitam licet.
Quin dura sis, sis quamlibet ferox: eris
____Et mitis, et facilis tamen.

(in Andreae Naugerii opera omnia [1754]  pp. 184-185)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres textes d'Andrea Navagero sur ce blog :
D'autres textes sur le même thème :

 


Giovanni Battista Giraldi (1504-1574) : Les feux de l’amour

cupidon-poussin

Cupidon (Nicolas Poussin)


Supplique à Cupidon

Tu dardes tant de traits, de feux, jeune effronté,
Que terre, pôles, mer, tout brûle, est dévasté.
‒ Ces flèches et ces feux, qui donc te les fournit,
Dont tu dardes mon cœur de jour comme de nuit ?

Endurant tant de feux, tant de flèches, je crois
Que, cruel Cupidon, tu ne rages qu’en moi.
Modère ton ardeur : accrue, sans me toucher,
Ton ire visera… ma cendre et mon bûcher.


Double peine amoureuse

Tes yeux, chère Lesbie, m’embrasent à ce point
Que je brûle sans trêve, hélas, sous leur ardeur !
Mais, tourment de mon cœur, cette tienne rigueur
Fait qu’en pleurs incessants se liquéfie mon sein.
Je me consume en flamme, et fonds en eau pour toi :
Tu me fais donc périr, à toi seule, deux fois.


Combustion amoureuse

Tu me tues de tels traits, me brûles de tels feux,
Quand par ton nom, Lesbie, à peine te connais-je :
Quelles flèches, quels feux, Lesbie, endurerai-je
Si tu tournes vers moi l’astre clair de tes yeux ?
– Je ne serai qu’un feu, qu’un brasier, devenu
De l’homme que j’étais, poussière et vent ténu.


Cum tot tela, Puer, jactes, totque, improbe, flammas,
Igne fretum ut flagres, terra polusque tuo,
Spicula quis tibi tot, quis tot tibi suggerit ignes,
Quot corde in nostro nocte dieque jacis ?

Ipse faces cum tot patiar, tot spicula, credo,
In me unum quod nunc saeve Cupido furis.
Parcius ure, precor. Nam si produxeris iras,
Non me, sed cineres, et mea busta petes.


Sic me blanda tui succendunt, Lesbia, ocelli,
Ut miser ardenti concremer usque face.
Tot rursus rigor iste tuus sub pectore luctus,
Cit mihi, ut assiduas cor fluat in lacrimas.
Sic flamma per te exuror, sic solvor in undas,
Sic geminae sola es tu mihi causa necis.


Si tot me jaculis figis, totque ignibus uris,
Nomine vix solo Lesbia nota mihi :
Quos ignes patiar, quae spicula, Lesbia, si in me
Convertas oculos, sidera clara, tuos,
Ignis ero totus, totus comburar, eroque
Qui modo vir fueram, pulvis et aura levis.

(in Cynthii Ioannis Baptistae Gyraldi Ferrariensis Poematia, 1544, p. 161)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Baudri de Bourgueil (vers 1050-1130) : deux épitaphes (Otto, Osanna)

gisant_enfant

Gisant d’enfant (XIIe siècle ?)


Épitaphe du petit Otto

Petite urne et sur l’urne une pierre de peu
Se révèlent l’abri de bien peu de matière.
S’il se peut qu’aient durci des os aussi peu vieux
Les os d’un jeune enfant sont là, sous cette pierre.

Tout juste l’enfant né, le voici qui renaît :
Il put à peine vivre, et dut mourir bientôt.
On lui donna ce nom, comme la mort venait,
Qui paraît en ces mots : CI-GÎT LE JEUNE OTTO.


Épitaphe d’Osanna, morte en couches

Veux-tu, lecteur, savoir, qui je fus, qui je suis ?
Je suis née demoiselle, et cendre me voici.
Fidèle à mon mari comme à mes rejetons,
Je mourus accouchant d’un dixième poupon,

Poupon qui ne naquit comme on naît d’ordinaire :
De sa mère incisée, l’enfant se vit extraire
‒ Fut raison de ma mort celle d’être épousée.
J’étais femme de maire, Osanna prénommée.

Mais à quoi bon honneurs, biens, nombreux rejetons ?
Sois, Christ, en ma faveur, sois pour moi ma maison.


Urna brevis modicusque lapis superadditus urnae
signant materiam quod foveant modicam.
Quod premit iste lapis pueri sunt ossa tenelli,
si tamen una satis duruit ossa dies.
Paene fuit natus puer hic simul atque renatus ;
vivere vix potuit moxque mori meruit.
Quod tamen imposuit nomen properantia mortis
his pateat signis : Otto puer jacet hic.


Lector, quid fuerim, quid sim, si forte requiris,
nata puella fui ; sum modo facta cinis.
Conjugio favi tantummodo prolis amore.
Occubui decimum dum parerem puerum.
Nec puer antiquo nascendi nascitur usu :
caesa matre quidem filius extrahitur.
Causaque nubendi mihi causa fuit moriendi.
Consulis uxor ego, nomen Osanna mihi.
Sed quid honor, quid opes, quid prolis copia prodest ?
Christe, mihi prosis ; tu mihi mansio sis.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

La poule et le couteau (à propos de Tess et Raoul précédé de Breuilles, de Cécile Delalandre, aux éditions du Bateau ivre)

Tess et RaoulOn est, face à certains textes comme une poule devant un couteau – mais pas n’importe quel eustache : le beau canif à manche de nacre et à la lame aussi futée qu’affûtée, sans, ciselé dessus, le gros sabot, mais plutôt la fine mouche – et qu’on présume à miel. Il est là devant vous, le fleuron de la coutellerie de noble origine, qui brille de mille éclats (de rire, s’il faut le préciser), ouvert au grand soleil, et on est là, soi, qui se demande comment on pourrait bien l’attraper par la queue pour le montrer, devenu tout à coup souris verte, à ces messieurs et dames – difficulté de la critique, face à l’atypicité de certains beaux livres.

Tess et Raoul précédé de Breuilles, de la chère Cécile Delalandre, c’est un peu le précieux canif égaré sur la pelouse des mornes plaines estampillées littérature contemporaine, et toi, lecteur, tu fais la poule ‒ forcément de luxe, un certain faste se révélant contagieux dès qu’il est stylistique.

C’est que, placé sous les auspices d’Henri Michaux, le livre s’ouvre par un paragraphe de cet acabit, qui n’est pas, on en conviendra, l’incipit de n’importe quel ouvrage :

C’est en Octobre, mois choyé des sorciers et des anges gardiens, que je parcourus le long tunnel de la muqueuse avant que ne se déchire l’isthme qui jusqu’alors me reliait à sa chair. C’est là que naquit l’ombilic, seul comme une cicatrice. (p. 15)

Pour une naissance, c’est une sacrée naissance : celle d’une voix ‒ je ne dis pas d’une narratrice : ça raconte certes, mais là n’est pas l’intérêt principal du texte, plus poème en prose (mettons narratif) que roman ou nouvelle(s) ‒, voix qui ne va cesser, tout au long d’une centaine de pages, d’y aller de ses métaphores et comparaisons de haute saveur et de couleur non moindre :

Les poings du ciel, rouges comme un babybel (p. 20) ; Ces feux follets bleutés déculottent mon attention (p. 23) ; l’eau brune où mes yeux sans bouées vont noyer leur regard (p. 24) ; etc.

et de tirer les feux d’artifices de ses jeux verbaux, plus proches du toro de fuego que de la petite fusée pétaradant dans le ciel noir ‒ un des principes de cette écriture jubilatoire étant de prendre le mot au mot :

Derrière ma nuque, un vieux chêne agitait ses chatons en miaulant une saudade (p. 27) ; Les chiens et les loups s[e] léchaient sur un tapis de ciel dont l’exquise veloutine venait frôler la peau de notre promenade (p. 35) ; J’aime le crépuscule et ses promesses de couchant qui me laissent courbée sur le livre de mes heures. Je passe mes nuits à peindre les enluminures de mes insomnies sous les draps de ma retirance… […] Et puis quand vient l’aurore, mon verbe devenu miniature se fond sous les paupières de mon sommeil gras (p. 55)

Je dis bien jubilation verbale : Cécile Delalandre a ce talent d’écrire comme personne, me semble-t-il, n’écrit aujourd’hui, de créer par les mots ‒ matière, non pas outils, de son écriture ‒ un univers d’une irréalité toute poétique. Ses procédés vivants rappellent un peu ceux d’un Max Jacob, d’un Michaux sans doute, voire d’un Jean-Pierre Verheggen : rien de naïf, en tout cas, ni de spontané, ni d’artificiel pour autant, dans cette rhétorique (au sens d’art d’écrire) délectable où se révèle en sourdine une belle érudition littéraire, nourrie de lectures ‒ Ponge, Rimbaud, Céline… ‒ rappelées en clin d’œil, voire convoquées et allègrement pastichées (cf. Voyage au bout de la sève, p. 29) tout au long d’une prose truffée d’alexandrins (magnifiques) de facture rigoureusement classique :

mon aube azur d’outrème aux écorces de bleu, mon phénix au corps feu qui rue dans mon sang fauve (p. 53)

ou parfois volontairement plus approximatifs (abandon des « e » muets, mais respect marqué d’un rythme aisément reconnaissable) avec recours à un système de rimes qui vient théâtraliser cette splendide prose à dire :

Soudain sur mon pavé, on cogne à ma croisée. C’est la main d’une femme qui a heurté la mienne en brisant tout à coup mon voile de cérumen et mon idée a fui entre les barbelés (p. 55)

On rit, on sourit, on s’émerveille devant cette aptitude, comme le dit peu ou prou Guillevic dans un de ses poèmes les plus célèbres, à « tirer parti des mots », à écrire une littérature qui ne résulte pas d’une simple activité de rédaction mais d’écriture : preuve, s’il en fallait, qu’une oeuvre belle peut être drôle, et que l’humour, dès qu’il est fin, n’est pas l’ennemi de l’esthétique – et encore moins de la poésie. Tess et Raoul, «monstre étrange » s’il en est dans le concert actuel (pas mal cacophonique) de la littérature, nous rappelle qu’il existe un plaisir de et à la langue : la tirer dévoile mieux ses papilles gustatives, croyez bien que Cécile Delalandre ne se prive pas de lui faire prendre l’air.

Baudri de Bourgueil (vers 1050-1130) : quatre épitaphes pour le même jeune Alexandre

épitaphe

Pierre tombale


― I ―

La mort avait donné tant à pleurer au monde !
Elle vient de donner à pleurer plus encore !
Car Alexandre est mort, le plus beau des garçons,
Le mieux fait, succombant bien avant qu’à son heure !

À peine était-il homme ‒ il n’avait pas vingt ans ‒
Quand se flétrit la rose, ah ! qu’il était ‒ superbe !
Il était né à Tours ; clerc ; doué de grands dons :
Rose rouge naguère, à présent cendre et boue.

S’il fut, jeune et si beau, mené à quelques fautes,
Dieu, sois-lui indulgent : c’est toi qui le fis tel.


― II ―

J’ai pour bien des tombeaux écrit des épitaphes :
Sur nulle autre épitaphe autant n’ai-je pleuré.
Alexandre ci-gît, de chacun regretté,
Et des siens plus que tout, la fleur de la jeunesse !
Supérieur en charme à la jeunesse belle
Comme la rose au nard, la violette au jonc.
‒ Mais on a vu fléchir le cou du malheureux :
Ainsi passe le lys privé de ses rejets…

Le pleure le clergé de Tours comme le pleurent
Tous ceux qui ont pitié de son âge si tendre.


― III ―

Tout ce que la nature avait de plus charmant,
Elle en avait pourvu Alexandre à l’envi,
Pouvant bien, à bon droit, le pourvoir de tous charmes
‒ Mais voici qu’il est mort, que cendre il gît ici.

À peine venait-il d’atteindre dix-neuf ans
Quand la mort l’enleva comme elle enlève tout.
Vile gloire d’un corps superbe ‒ et qui pourrit !
Sois-lui, Dieu, indulgent, s’il a démérité.


― IV ―

Toi qui presses le pas vers l’entrée de ce temple :
Fais halte pour savoir qui gît sous cette pierre.
Le corps ici couché, c’est celui d’Alexandre
Dont la rare beauté ressortait de ce monde.

Parmi les jeunes gens, tel l’astre qui attrait,
Il plaisait au clergé comme il plaisait au peuple.
Alors qu’il approchait de ses deux fois dix ans,
La force du soleil, tendre fleur ! l’a flétri.

Toi qui, lisant ces mots, compatiras au mort,
Prie Dieu qu’il ait pitié de ce tendre jeune homme. 


Fletus innumeros cum mors ingesserit orbi,
fletus majores ingerit ipsa modo.
Alexander enim, juvenum specialis honestas,
intempestiva morte gravatus obit.

Nondum bis denos adolescens vixerat annos,
cum rosa formosa marcuit a quod erat.
Canonicus Turonensis erat puer indolis altae ;
flos olim roseus nunc cinis est luteus.

Sique sibi maculas species attraxit et aetas,
tu tamen indulge, rex utriusque dator.


Cum titulos multis dederit mea cura sepulchris,
nullum flebilius quam dedit hunc titulum.
Alexander enim, luctus generaliter orbi
praecipueque suis, flos juvenum, jacet hic,
cujus plus juvenum cedebat forma decori
quam saliunca rosae, quam cytisus violae.
Tandem defuncti sic marcida colla videres
tamquam stirpitibus lilia trunca suis.

Hunc plorat clerus Turonensis, plorat et omnis
aetati quisquis compatitur tenerae.


Quicquid majoris potuit natura decoris,
illud Alexandro contulerat pariter.
Contuleritque licet quaecumque decora putantur,
mortuus attamen est ; ecce cinis jacet hic.
Supra quindenos vix quattuor attigit annos,
illi cum pariter omnia mors rapuit.
En fetet vilis speciosae gloria carnis ;
at, Deus, indulge quod male promeruit.


Qui properus properas praesentis ad atria templi,
sta, si nosse cupis quem tegit iste lapis.
Hic Alexandri cujusdam gleba quiescit,
quem mundo species unica praetulerat.
Hic, inter juvenes quasi conspectissima stella,
gratus erat clero, gratus erat populo.
Hic, cum bis denis vel circiter esset in annis,
tactus sole gravi flos tener occubuit.
Qui legis hos apices, si compateris cinerato,
dic orans : « Tenero parce, Deus, puero ».


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Ausone (309/310-394/395 ap. J.-C.) : Poissons de la Moselle

poissons2


[…] Parmi le sable herbeux luit l’écailleux CHABOT
Dont la chair est si tendre, et qui, bourré d’arêtes,
Doit être consommé, pêché, dans les six heures ;
Et, le corps constellé de points pourpres : la TRUITE ;
La LOCHE n’a de dard pointu qui puisse nuire,
L’OMBRE, vive, fuit l’œil de sa nage rapide.

Rudoyé par la Sarre en ses gorges tortues
Dont six piliers rocheux font gronder l’embouchure,
Lorsque tu as gagné ce plus fameux cours d’eau,
Tu peux, BARBEAU, nager, plus libre et à ton aise ;
Meilleur quand tu es vieux, toi seul peux te louer
Parmi tout ce qui vit, d’arriver au grand âge.

Sans t’oublier, SAUMON à chair pourpre, éclatante,
Que des coups ondoyants de queue large ramènent
Du milieu de l’abîme aux ondes supérieures,
L’élan caché mouvant le calme plan des eaux.
Poitrine cuirassée d’écailles, hure lisse,
Figurant au menu des tables à grand choix,
Tu peux, sans te corrompre, attendre fort longtemps.
On reconnaît ta tête à ses taches, ton vaste
Ventre chaloupe, mou, sous le poids de sa graisse.

Et toi qu’en Illyrie, dans l’Ister aux deux noms,
Trahie par de l’écume on capture, MOSTELLE !
Remontant vers nos flots, pour que ne soit privée
D’un hôte si connu la Moselle aux eaux larges.
Peinte par la nature, et de quelles couleurs !
Points noirs en haut du dos, cerclés de jaune orange ;
Corps gluant recouvert d’une teinte d’azur ;
Grasse jusqu’à mi-corps ; mais la peau, à la suite,
Jusqu’au bout de la queue, se fait sèche et rugueuse.

Je te dirai aussi, PERCHE, régal des tables,
Qui vaux poisson de mer parmi tous ceux d’eau douce,
Sans peine équivalant ‒ seule ‒ au rouget barbé :
Car point fade de goût, ta chair, ferme, est unie
Par parties séparées par les seules arêtes.

Plaisamment surnommé Lucius en latin,
L’hôte des lacs, péril des grenouilles criardes,
Le BROCHET tient les creux noircis d’ulve et de boue ;
N’étant pas de ces mets qu’on recherche à nos tables,
Il bout dans les relents des gargots enfumés.

Qui ne connaît ce plat du peuple qu’est la TANCHE
Verte, et l’ABLETTE, proie des hameçons d’enfants,
L’ALOSE, mets vulgaire, et qui crépite au gril ?
Et toi, ni l’un ni l’autre, entre les deux espèces,
Pas encore saumon mais plus truite, ambigue 
TRUITE DE MER, qu’on pêche à mi-âge des deux ?
Et je ne t’oublie pas parmi tant de poissons, 
GOUJON n’excédant point deux paumes sans les pouces,
Gras, rond, mais plus boulot avant que tu ne pondes,
Barbé comme est, goujon, le barbeau bien en barbe.

Je te chante à ton tour, bête d’eau, gros SILURE,
Dont tout l’être semble oint de l’huile d’Athéna,
Dauphin des fleuves, crois-je : allant, puissant, dans l’eau,
Peinant à dérouler le long flux de ton corps
Que lassent les bas-fonds et l’ulve des rivières.
Frayant dans le courant tes voies calmes, tu charmes
Vertes berges, foison des poissons bleu d’azur,
Ondes pures ; le flot bouillonne et sort du lit
Du fleuve, et sur les bords court une ultime houle.
‒ Telle, dans le profond Atlantique, poussée
Par le vent ou son propre élan vers le rivage,
La baleine, fendant la mer, l’épand : d’énormes vagues
Sourdent, les monts voisins tremblent pour leurs sommets.
Mais loin d’être un fléau, ici, dans la Moselle,
La baleine est gentille, et fait honneur au fleuve.


[…] Squameus herbosas capito inter lucet harenas
viscere praetenero, fartim congestus aristis,
nec duraturus post bina trihoria mensis;
purpureisque salar stellatus tergora guttis,
et nullo spinae nociturus acumine rhedo,
effugiensque oculos celeri levis umbra natatu.
Tuque per obliqui fauces vexate Saravi,
qua bis terna fremunt scopulosis ostia pilis,
cum defluxisti famae maioris in amnem,
liberior laxos exerces, barbe, natatus:
tu melior peiore aevo, tibi contigit omni
spirantum ex numero non inlaudata senectus.
Nec te puniceo rutilantem viscere, salmo,
transierim, latae cuius vaga verbera caudae
gurgite de medio summas referuntur in undas,
occultus placido cum proditur aequore pulsus.
Tu loricato squamosus pectore, frontem
lubricus et dubiae facturus fercula cenae,
tempora longarum fers incorrupte morarum,
praesignis maculis capitis, cui prodiga nutat
alvus opimatoque fluens abdomine venter.
Quaeque per Illyricum, per stagna binominis Histri,
spumarum indiciis caperis, mustela, natantum
in nostrum subvecta fretum, ne lata Mosellae
flumina tam celebri defraudarentur alumno.
Quis te naturae pinxit color! Atra superne
puncta notant tergum, qua lutea circuit iris,
lubrica caeruleus perducit tergora fucus :
corporis ad medium fartim pinguescis, at illinc
usque sub extremam squalet cutis arida caudam.
Nec te, delicias mensarum, perca, silebo,
amnigenos inter pisces dignande marinis,
solus puniceis facilis contendere mullis:
nam neque gustus iners, solidoque in corpore partes
segmentis coeunt, sed dissociantur aristis.
Hic etiam Latio risus praenomine, cultor
stagnorum, querulis vis infestissima ranis,
lucius, obscuras ulva caenoque lacunas
obsidet. Hic nullos mensarum lectus ad usus
fervet fumosis olido nidore popinis.
Quis non et virides, vulgi solacia, tincas
norit et alburnos, praedam puerilibus hamis,
stridentesque focis, obsonia plebis, alausas,
teque inter species geminas neutrumque et utrumque,
qui nec dum salmo nec iam salar, ambiguusque
amborum medio, sario, intercepte sub aevo?
Tu quoque flumineas inter memorande cohortes, 
gobio, non geminis maior sine pollice palmis,
praepinguis, teres, ovipara congestior alvo,
propexique iubas imitatus, gobio, barbi.
Nunc, pecus aequoreum, celebrabere, magne silure,
quem velut Actaeo perductum tergora olivo
amnicolam delphina reor: sic per freta magnum
laberis et longi vix corporis agmina solvis
aut brevibus defensa vadis aut fluminis ulvis.
At cum tranquillos moliris in amne meatus,
te virides ripae, te caerulea turba natantum,
te liquidae mirantur aquae: diffunditur alveo
aestus et extremi procurrunt margine fluctus.
Talis Atlantiaco quondam balaena profundo
cum vento motuve suo telluris ad oras
pellitur, exclusum fundit mare, magnaque surgunt
aequora vicinique timent decrescere montes.
Hic tamen, hic nostrae mitis balaena Mosellae
exitio procul est magnusque honor additus amni.

(in La Moselle, vers 85 à 149)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Ausone (309/310-394/395 ap. J.-C.) : Épigrammes

Écho (Alexandre Cabanel, 1874)

Écho (Alexandre Cabanel, 1874)


La nymphe Écho s’adresse à un peintre

« Tu cherches en vain, peintre, à me représenter
Guignant une déesse inconnue de tes yeux.
Fille de bouche et d’air, mère d’un signe vide,
Je délivre des sons dépourvus de tout sens.

Rendant l’ultime accent de mourantes paroles,
Je suis en m’en jouant des mots autres que miens.
J’habite ton oreille où je pénètre Écho :
Peins un bruit, si tu veux me peindre à mon image. »


À Galla, vieille fille qui vieillit 

Je te disais « Galla, l’on vieillit, le temps passe,
Joue des reins ! L’on blanchit à jouer les rosières. »
Mais rien ; l’âge est venu sans que tu le remarques,
Tu ne peux rattraper des jours qui ne sont plus.

À présent tu te plains de tes « non » d’autrefois
Et de n’être plus belle ainsi que tu le fus.
Baisons toujours, goûtons ces joies fanées : j’aurai
Non pas ce que je veux, mais ce que je voulais.


À Galla : je m’en vais, mais je reste

« Je m’en vais, mais sans moi ‒ car sans toi. Je ne suis
Tout, Galla, qu’avec toi, de toi-même étant part.
Je m’en vais pour moitié, et de cette moitié
Je m’en vais amoindri ‒ pour vivre en double lieu.

Car où que je m’en aille, avec toi je serai,
N’emportant qu’une part de moi-même, et minime.
D’un moi, me voici deux : mais j’emmène la moindre
Part de moi, te laissant des deux parts la plus grande.

‒ Je serai, de retour, tout à toi, nulle part
Ne venant se soustraire à ta mainmise. Adieu. »


Supplique de Marc à Vénus

― J’aime une qui me hait, je hais l’autre qui m’aime.
Fais-nous, belle Vénus, sortir de cette embrouille !
― C’est facile : inversons vos penchants amoureux :
Haine ici, amour là.
___________________― Je vais souffrir encore !

― Tu veux aimer les deux ?
________________________― Si les deux m’aiment, oui !

― La balle est dans ton camp : pour être aimé, Marc, aime.


Un lièvre happé par un chien de mer

Comme un lièvre courait sur la plage en Sicile
Il fut, fuyant les chiens, pris par un chien de mer.
« Tout conspire, fit-il, terre et mer, à ma perte :
Peut-être aussi le ciel, si quelque chien s’y trouve. »


Méditation sur une épitaphe illisible

Un certain Lucius ; une lettre suivie
De deux points, qui fait « L » le prénom, toute seule.
Suit un M gravé ‒ crois-je, on ne voit pas tout l’M,
Car il en manque un bout, la pierre étant brisée.

Qui donc, quel Marius, Marcius, Metellus,
Ici gît ? Nul indice un peu sûr ne l’indique.
Ici gît l’alphabet, arraché, mutilé,
Toute chose a péri dans le chaos des signes.

S’étonner de la mort, quand les tombes succombent,
Et que meurent aussi les pierres et les noms ?


Vane, quid affectas faciem mihi ponere, pictor,
ignotamque oculis sollicitare deam?
Aeris et linguae sum filia, mater inanis
indicii, vocem quae sine mente gero.

Extremos pereunte modos a fine reducens
ludificata sequor verba aliena meis.
Auribus in vestris habito penetrabilis Echo:
et si vis similem pingere, pinge sonum.


Dicebam tibi: «Galla, senescimus. Effugit aetas.
Utere rene tuo: casta puella anus est».
Sprevisti: obrepsit non intellecta senectus
nec revocare potes qui periere dies.

Nunc piget et quereris, quod non aut ista voluntas
tunc fuit aut non est nunc ea forma tibi.
Da tamen amplexus oblitaque gaudia iunge;
da: fruar etsi non quod volo, quod volui.


Vado, sed sine me ; quia te sine : nec, nisi tecum,
Totus ero ; pars cum sim altera, Galla, tui.
Vado tamen, sed dimidius : vado minor ipso
Dimidio : nec me jam locus unus habet.

Nam tecum fere totus ero, quocumque recedam.
Pars veniet mecum quantulacumque mei.
Separor unus ego : sed partem sumo minorem
Ipse mei ; tecum pars mea major abit.

Si redeam, tibi totus ero : pars nulla vacabit,
Quae mox non redeat in tua jura. Vale.


«Hanc amo quae me odit, contra hanc quae me amat odi.
Compone inter nos si potes alma Venus».
«Perfacile id faciam: mores mutabo et amores.
Oderit haec, amet haec». «Rursus idem patiar».
«Vis ambas ut ames»? «Si diligat utraque, vellem».
«Hoc tibi tu praesta, Marce; ut ameris, ama».


Trinacrii quondam currentem in litoris ora
ante canes leporem caeruleus rapuit.
At lepus: «In me omnis terrae pelagique rapina est,
forsitan et caeli, si canis astra tenet».


Lucius una quidem, geminis sed dissita punctis
Littera: praenomen sic L nota sola facit.
Post M incisum est: puto sic M non tota videtur.
Dissiluit saxi fragmine laesus apex.

Nec quisquam, Marius, seu Marcius, anne Metellus
Hic iaceat, certis noverit indiciis.
Truncatis convulsa iacent elementa figuris,
Omnia confusis interiere notis.

Miremur periisse homines? monumenta fatiscunt,
Mors etiam saxis, nominibusque venit.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.