Natif du cancer : à propos de « Ma mère est lamentable », de Julien Boutonnier (éditions publie.net)

cover-boutonnierÀ l’origine de ce qui m’apparaît, dans son registre propre et original (celui de la poésie narrative), un des plus beaux, puissants textes, et profonds, que j’aie lus depuis bien longtemps, se trouve cette « énigme » (le terme est employé) posée d’emblée (l’extrait est tiré du premier paragraphe) : « Un songe m’a visité. Il s’appelle ·RêvedeNewYork. […] Il m’explique que ma mère était lamentable, qu’elle n’était pas du tout mère, qu’elle ne disait jamais rien»  (c’est moi qui souligne).

Ma mère est lamentable : c’est le titre du livre ; en quoi ma mère est-elle lamentable ? c’est là l’énigme qu’il va falloir résoudre, et qui repose sur le langage sans doute travaillé par le rêve (le « songe », comme l’appelle joliment Boutonnier).

Résoudre l’« énigme », c’est aller là où l’énigme peut être résolue, et le rêve aide un peu à la localisation : c’est aller « là où se trouve ma mère », et le « là où », c’est le « cimetière de Mazamet », dans le Tarn. Partir d’où l’on est pour se rendre à Mazamet, par la route (il y a des photos prises, on parle de son itinéraire : « j’ai fixé le revenir dans la vitesse et l’ivresse / du formol vers l’orage ma fressure a chanté ») : faire chemin vers l’origine du songe et de la vie (la mère), vers le bouton[nier] originel (« nombril brille mon nom / brille mon nombril /brille mon nom ») ; c’est de là que va surgir le livre : « Il y a le voyage à Mazamet qui s’intitule Ma mère est lamentable, où je me concentre sur trois phrases. » L’écriture comme conséquence, donc, de ce qui, à mesure qu’on avance dans le livre comme on va sur la route, apparaît comme une re-naissance.

Re-naissance, oui. Parce qu’on ne vit pas impunément avec soi-même ni avec les autres dès lors qu’on est le fils d’une mère telle que la vôtre, laquelle a beau jeu de vous interroger sur votre naissance comme elle vous ferait réciter votre leçon (ou mieux sans doute : votre catéchisme) : « Mon enfant, de quelles entrailles es-tu issu ? / Je suis l’enfant de ton crabe. Ta plaie, maman. / elle a regardé ses fleurs noires, ailleurs, dans le cancer ». La mort, oui, est passée par là, qui empreint votre enfance et votre adolescence — la mort stigmatisante d’une mère dont on garde en mémoire les derniers instants comme autant de blessures : « Mère Meurt Heurt / M___ M______ H____ / aime aime c’est un bout d’échelle il faut dire les choses maintenant // combien je déteste / ah ! / ta souffrance Mère //combien je déteste / ah ! / ta cancéreuse présence de merde // combien je déteste / ah ! /nos au revoir /ratés / moi seul dans le hall devant fleurs et toi dans l’ambulance // et puis / PLUS JAMAIS NOUS / MAMAN ! »

Votre enfance et votre adolescence ? — Pas que, la hantise est aussi celle de l’homme adulte, que la morte persécute, poursuit de sa présence/absence, qu’elle pénètre jusque dans ses tréfonds — car il est, cet adulte, la chair d’une chair cancéreuse : « tu crois entendre la voix de ta femme le soir dans le salon tu te trompes tu n’as pas de vie hors la tombe ton sang grouille de morts tes orbites sont creuses où la cadavéreuse dicte ses strophes et patati et patata – merde ! » Qu’il est fils du cancer, Boutonnier ne cesse de le répéter, de se le répéter, quand il s’interroge sur celui qu’il est, revenant constamment à la même réponse, formulée différemment selon l’âpreté poétique dont elle s’imprègne et la façon dont elle travaille, martèle, le corps sonore des mots : « tu es la greffe hurlante sur la cancéreuse / l’appendice souriant aux séraphiques métastases » ; « Tu es fils de l’amertume / de la tumeur faite mère / tu es la fibre malade / qui fait mourir les m_m_ns » ;  « je n’ai pas vu ton calvaire je l’ai vécu dans toi comme un organe comme un pancréas un rein un intestin j’ai vécu ta mort sans savoir la mort sans savoir les métastases de l’intérieur de ton ventre j’ai baigné dans la maladie les chimios les vomissements j’ai perdu les cheveux ma peau a gonflé a senti mauvais j’ai vécu dans l’ordre de ta souffrance dans les pores empuantis de ta mort tu m’as emporté avec toi petit organe obéissant fixé rougeoyant docile »

Lourd héritage, on le constate, dont participe la voix supposée de la mère (« Ô M_r_ / tu m’as légué l’orage et la confusion / et ta voix qui ne retentit pas au seuil du mourir / elle viole ma parole assassinée avant que de se concevoir »), voix dure à entendre, difficilement soutenable (même pour le lecteur), comme par exemple dans ce dialogue nécessairement fictif où l’enfant est appelé à mourir pour que la mère puisse elle aussi mourir, pleinement mourir : « Mon enfant, je ne t’aime pas / Je suis nuit à moi-même / Amante du crabe / Comment serais-je ton jour ? / Meurs mon enfant / Il faut mourir maintenant / Laisse-moi, que je vaque à ma mort ». Mère pudique, pourtant, telle qu’on se la rappelle : « elle n’a rien dit sa maladie sa mort à venir seuls ses yeux l’ont dit ses yeux terriblement l’ont dit je n’ai pas vu les phrases entières de désespoir essentialisé qui irradiaient des soleils tristes de ses yeux », telle qu’affluent d’elle les souvenirs à mesure que l’on gagne ce cimetière clos de murs et planté de cyprès, où l’on pressent, à défaut peut-être de la résolution de l’énigme originelle, la possibilité d’une délivrance et d’une métamorphose : « J’avais à perdre ce désespoir fou qui m’enracinait dans la rage et l’expression du cri. J’avais à me perdre. J’étais prêt à changer.  »

Délivrance magnifiquement exprimée, orchestrée, devrais-je dire (qu’on lise donc à voix haute ces pages d’anthologie…), dans les derniers très courts chapitres où la prose poétique, dense et splendide, prend le pas sur les vers du début, comme si l’écriture fragmentaire, hachée par la douleur du ressenti (et qui donne alors plein sens au retour à la ligne) s’apaisait pour prendre forme de continuum, scandant la re-naissance au rythme de la sérénité recouvrée et de l’épanouissement d’un souffle moins fébrile : « Et mon corps a trouvé le déséquilibre adéquat. L’espace s’est déplié au fur et à mesure. J’ai senti la distance s’engouffrer dans mes pores. Le chemin du long cri m’a trouvé. Le mur a longé mon haleine. J’ai guetté le premier cri, la vibration des cordes vocales à la source de toute affection. Le cimetière a soufflé dans les bronches des vivants. La mort a ouvert les yeux du vivant. J’ai manqué de tout. J’ai senti l’avenir couler dans mes artères. J’ai senti la lumière au loin sur le flanc des collines, le rire tranchant du jour au travers des feuilles. J’ai senti les mousses humides au nord de l’espoir. »

C’est ainsi, par ce parcours de double mort (mère et fils) et de re-naissance que l’on devient celui qu’on est : si l’énigme initiale n’est pas résolue au terme de l’écrit de Boutonnier (elle l’est toutefois dans un tweet cité en dernière page, adressé à l’auteur, et dans lequel est rappelé le sens premier de « lamentable ») — c’est ainsi, donc, que se révèle une vocation de poète, et d’un poète aux accents d’un Orphée contemporain : « Oui ma mère, tu as déposé le poème dans ma voix. Ton silence de presque morte, ton silence du cancer flamboyant, ton silence dans tes yeux qui rampent encore, je les vois parfois, sur le bleu sans saison là-haut, ton silence a giclé vers mon souffle. J’ai reçu ta bouche close et triste dans ma gorge ouverte et de femme. Ta bouche c’est une fleur dans mes poumons, qui noircit les inspirs. Et depuis j’erre muet dans les plaines parmi les naufragés, parmi les boues, les marbres et les morts. J’erre et viens vers toi mon amour. Je viens depuis la rive et mon cri mort je lui tiens la main. »

Premier texte publié, je crois, d’un auteur à suivre : si tout est, dans Ma mère est lamentable, d’une impressionnante maîtrise d’écriture, le plus impressionnant, s’il y a des degrés dans l’impression, me paraît cette écriture en prose dont j’ai donné de larges extraits. Vers la fin de sa vie, Chardonne n’avait cesse de le redire : la poésie est dans la prose, pas dans les vers (entre autres : « Toute prose française est faite pour être écoutée, faite pour la voix — mais lue avec l’oreille (il s’agit d’une sonorité intérieure, l’œil qui écoute. […] Pour moi, toute poésie est dans la prose, oui, vraiment. » [in Ce que je voulais vous dire aujourd’hui, p. 25]), considérant même que cette façon d’écrire caractérisait les écrivains charentais (dont il était bien sûr). Je doute que Julien Boutonnier nous vienne des Charentes (je le crois toulousain) : toujours est-il qu’il sait donner raison au vieux natif de Barbezieux. J’attends pour ma part avec impatience de pouvoir l’entendre de nouveau — non, mieux que de pouvoir l’entendre : de pouvoir l’écouter — avec l’espoir, mais empli de certitude, qu’il saura garder cette voix dont la mélodie inaugurale et fracassante se révèle celle d’un maître.

 

Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : extraits de l’Erotopaegnion (2)

Angeriano 1 jpegL’Erotopaegnion est un recueil (publié pour la première fois en 1512) composé de quelque 200 épigrammes largement inspirées des auteurs de l’Antiquité grecque et latine. Angeriano y relate les relations (pour le moins compliquées) de la très belle et très cruelle Célie (Celia) et d’un narrateur consumé par une passion hélas mal partagée.  Les topoi s’enchaînent et s’enchevêtrent sous les modalités d’un baroque poussé jusqu’aux extrêmes, reflet de son époque, et qui fonde, dans son exaspération, l’originalité de l’ensemble.


Apostrophe à la rose

Rose, tu dures peu de temps
Et peu de temps ta beauté dure :
Pour toi donc vont s’équivalant
Durée de vie, et beauté pure.

Pulchra brevi duras, rosa, tempore forma brevique
Tempore, sic formæ par, rosa, tempus habes.


Vénus sans feu

Voyant sans feu Vénus, « Rallume à mon corps, dis-je,
Ton feu ! » Elle : « De feu, ton cœur n’a que vestige ;
Que si je veux du feu, les deux yeux de Célie
Sont où je m’en procure – et les dieux j’incendie. »

 Cum Venerem aspicerem sine flammis, « accipe, » dixi,
« De nostro flammam corpore. » at illa mihi,
« Sunt versa in cinerem tua pectora. si volo flammam,
Dat flammam ex oculis Caelia, et uro deos. »


Distique à Célie

Tu me soustrais tes yeux, craignant ma mort : erreur,
Par eux je vis. Si tuent tes yeux ? – qu’ainsi je meure.

Ne peream, avertis tua limina. falleris, illis
Vivo magis. perimunt lumina? sic peream.


Rends-moi le souffle qui me fait vivre !

Je vivais, je me meurs : le souffle qui jadis
Me régissait le corps a fait demeure ailleurs.
Rends-le-moi, si tu veux que je vive sur terre,
Ou à sa place, accorde-moi ton âme : ainsi
Tu me rendras à moi, et toi à toi, Célie,
Dans un pareil amour nous serons tous deux joints.
Inflexible et sans joie, tu nous es double perte,
Pour moi qui aime trop, pour toi qui n’aimes point ;
À l’aune de l’amour plus haut que n’est la haine
Tu accomplis ton crime en achevant qui t’aime.

Vivebam, nunc dispereo; qui spiritus artus
Rexerat hos, sedes incolit ille alias.
Si vis in terris ut vivam, redde mihi illum;
Aut, si non illum, redde tuam, oro, animam.
Sic mihi me reddes, sic te tibi, Caelia, reddes;
Ambo sic parili iuncti in amore erimus.
At si dura manes, nec gaudes, perdis utrumque,
Me, quia amo nimium, te, quia amas nihilum;
Et, quanto est odiis amor excellentior, ipsa
Tanto interfecto crimen amante facis.


(in Erotopaegnion [1512 ])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres épigrammes d'Angeriano 
tirées de l'Erotopaegnion sur ce blog :

Jos ROY : De suc & d’espoir – Poèmes choisis (éd. Black Herald Press, 2014)

de suc et d'espoirCertains textes – rares, disons-le d’emblée, on est vieux, on a rangé les vessies depuis belle lurette ailleurs que sur l’étagère aux lanternes – certains textes, donc, s’agrippent à vos lèvres avec l’âpreté d’un instrument de musique mal ébarbé, et allez donc les en détacher ! – et ce sont plus souvent qu’à leur tour de ces poèmes, rarissimes dans le concert assourdissant de la poésie contemporaine, qu’on lit avec la bouche autant qu’avec l’oreille, parce qu’ils ont une mâche exceptionnelle à laquelle participent l’enclume et le marteau, et ça tape à grands coups de réel, et ça rythme, et tout blasé qu’on est, tout à coup quelque chose de l’être se met à se tendre, à vibrer, et on écoute, voit en lisant ce qu’on n’a jamais vu mais que le poète révèle dans une façon d’évidence.

Parce que ça frappe, oui, à pleines sonorités, à pleine typographie, l’auteur prenant grand soin de disposer ses mots sur la page selon les cadences ressenties et qu’il veut nous transmettre, transposées sous forme de blancs, et assez fréquemment de groupes de mots sans espaces, comme agrégés en une seule signification happée par la rapidité d’exécution phonique (par exemple « poème&corps » [p. 26] ; « motcoulédechair » [p. 28]). Ce sont là les tempi qui sont indiqués, du lento au prestissimo, la taille et la graisse des caractères marquant quant à elles les nuances, du hurlement en gras (« ici le voyage / (hurle chaque pierre hurle chaque bête / hurle chaque assoiffé du fond de son puits) » p. 8), qu’on lit fortissimo, au pianissimo des mots en corps minuscules qu’on se prend à murmurer. Le poème sur la page, en tant qu’il en investit comme avidement l’espace, est ainsi partition autant qu’il est tableau, transposition pour l’oreille autant que pour l’œil de ce qui est à voir et à entendre, et qu’il restitue par bribes – et ce n’est pas bien sûr sans rappeler Du Bouchet.

Voir, entendre, mais quoi ? – Par exemple, « la frange trop pâle des nuages / les murmures sylvestres alourdis d’ombre / le rapt du vent qui piaule entre les branches » (p. 18), un monde dit dans un lyrisme sans concession pour les joliesses, un monde élémentaire où les règnes se confondent, où les univers s’interpénètrent (« ce / bruissement de ciel à la cime / des chênes            éveille la part / enfouie          éveille la part / terrée depuis l’aube » p. 10), créant cette « matière du monde » (p. 20) susceptible d’être « animée d’un tremblement de lèvre » (p. 20). Parce que tout cela qu’on voit, perçoit, devine, cette « réalité sauvage » (p. 44) constituée d’  « organes et cosmos, espaces             convois de gouffres » (p. 48) convoque comme nécessairement cette « question / en quoi tient le réel ? » (p. 48), à laquelle le poème tente de répondre comme il peut : pas au moyen d’un discours construit, d’un logos lisse et coulant, mais par l’ « épell[ation] », « le bégaiement » (p. 10), les « grognements » (p. 28) tant la tâche est vaine et ne peut que partiellement aboutir (« tu hèles une part qui déchiffre l’ensemble » [p. 10]).

D’évidence, de cela ne peut résulter qu’ « un murmure / boueux // gras excès de lymphe / que certains nomment chant » (p. 42), que des « rythmes archaïques » (p. 26), que des « paroles / cris-paroles cris en forme / de paroles » (p. 32) : une sorte de parole des origines, de l’époque du « trépignement de carbone » où l’homme dessinait sur les « murs » des cavernes « des bêtes projetées par la paume. Bisons cerfs chevaux [qui] s’éveillent quand l’ombre se noie dans l’ombre » (p. 12). « Valeur brute du chant » (p. 26), on l’entend bien, mais qui laisse quand même part (à moins qu’il ne faille rien opposer…) à un cratylisme interrogateur des formes, où l’argile, l’aile et l’ange sont mis en rapport du fait de leur matière graphique (« sainte loi des argiles où l’aile est engloutie / où la structure d’ange à demi-enlisée laisse empreinte-voûte et nous par milliards » [p. 20]), créant, par le verbe, un continuum entre terre et ciel, mort et vie, comme ailleurs entre « os œuf cycle de fœtus / pierres tissu quelques fleurs » (p. 32) ou dans ces « grandes / sépultures […] sous les paupières d’argile [desquelles] / tous / portent regard / vaste&vide vers la parfaite boucle / tempsclouéd’espace / tous morts vifs » (p. 22).

C’est peut-être, dans ce magnifique court recueil (20 poèmes) d’une incroyable densité ce qui m’impressionne le plus et que je préfère : ce travail constant de la matière, forme et fond, ce rapport à la fois sensuel et énergique au palpable, à ce qui « grouille & / se débat » (p. 24), à ce « quelque chose à cueillir dans la foison / des vies » (p. 30) – car tout est vie, dans cet univers très personnel, même le plus mort, en apparence, tel ce fossile (p. 24) que ranime la parole poétique : « je lui parle / et j’observe ses charpentes frissonner absorber / recomposer ce que devant moi il présente / réordonnancer le monde depuis les paroles qui naissent du corps-mien ».

Rien de facile, rien qui ne déconcerte : poésie de très haute exigence, au goût de solitude, écrite, on le sent bien, à l’écart des mondanités urbaines, méditative, tout à la fois violente et tendre pour les choses, ciselée. On regrette que Jos Roy s’expose si rarement à nos lectures (on peut toutefois la suivre sur son blog actuel, Atalaye) : elle est très certainement un des poètes les plus doués de sa génération.

Ajoutons que la traduction en anglais (c’est le principe de la maison d’édition Black Herald Press que de publier des textes en version bilingue, français-anglais), due à Blandine Longre, est d’un très beau, très subtil rendu à la mesure de ce qui pouvait apparaître comme une gageure et qui relève de la prouesse dans son accomplissement.

Hermann Hesse (1877 – 1962) : Jours de pluie / Regentage

Le coup d’œil craintif à tous azimuts
Se heurte à des murs gris,
Et « soleil » n’est encore qu’un mot vide.
Détrempés et nus, les arbres ont froid,
Les femmes vont, paquetées de manteaux,
Et la pluie sans fin crépite et crépite.

Lorsque j’étais encore enfant, jadis,
Le ciel sans relâche était clair et bleu
Et tout nuage frangé d’or.
Maintenant que j’avance en âge,
Toute brillance est accomplie,
La pluie crépite, le monde a changé.


Der scheue Blick an allen Enden
Stößt sich an grauen Wänden,
Und « Sonne » ist nur noch ein leeres Wort.
Die Bäume stehn und frieren naß und nackt,
Die Frauen gehn in Mäntel eingepackt,
Und Regen rauscht unendlich fort und fort.

Einst als ich noch ein Knabe war,
Da stand der Himmel immer blau und klar
Und alle Wolken waren goldgerändert;
Nun seit ich älter bin,
Ist aller Glanz dahin,
Der Regen rauscht, die Welt hat sich verändert.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877-1962) : Amour / Liebe

Ma bouche de nouveau veut, allègre, trouver
Tes lèvres – tes baisers me comblent de bonheur –,
Je veux prendre en ma main tes doigts qui me sont chers
Et en amusement dans mes doigts les plier,
Emplir de ton regard mon regard assoiffé,
Couler profondément ma tête en tes cheveux,
User de membres vifs et toujours en éveil
Pour répondre fidèle au branle de tes membres,
Et consumé de feux toujours nouveaux d’amour
Je veux régénérer mille fois ta beauté,
Jusqu’à ce qu’apaisés, reconnaissants, tous deux
Nous vivions bienheureux dominant la douleur,
Et saluions, contents, comme des sœurs aimées,
Et le jour et la nuit, l’aujourd’hui et l’hier,
– Que nous évoluions au-delà de tout acte
Comme transfigurés et pleinement en paix.


Wieder will mein froher Mund begegnen
Deinen Lippen, die mich küssend segnen,
Deine lieben Finger will ich halten
Und in meine Finger spielend falten,
Meinen Blick an deinem dürstend füllen,
Tief mein Haupt in deine Haare hüllen,
Will mit immerwachen jungen Gliedern
Deiner Glieder Regung treu erwidern
Und aus immer neuen Liebesfeuern
Deine Schönheit tausendmal erneuern,
Bis wir ganz gestillt und dankbar beide
Selig wohnen über allem Leide
Bis wir Tag und Nacht und Heut und Gestern
Wunschlos grüßen als geliebte Schwestern,
Bis wir über allem Tun und Handeln
Als Verklärte ganz im Frieden wandeln.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877 – 1962) : À la mélancolie / An die Melancholie

Dans le vin, fréquentant des amis, je t’ai fuie
– Je concevais pour tes yeux sombres de l’horreur –,
Dans les bras de l’amour et les accents du luth
Moi ton fils infidèle, je t’ai oubliée.

Tu allais cependant me suivant en silence
Tu étais dans le vin qu’éperdu je buvais,
Étais dans la torpeur de mes nuits amoureuses,
Étais dans les insultes que je te disais.

Tu calmes désormais mes membres épuisés,
Et tu as pris ma tête contre ta poitrine,
Puisque de mes périples je suis revenu :
Toutes mes fausses routes vers toi conduisaient.


Zum Wein, zu Freunden bin ich dir entflohn,
Da mir vor deinem dunklen Auge graute,
In Liebesarmen und beim Klang der Laute
Vergaß ich dich, dein ungetreuer Sohn.

Du aber gingest mir verschwiegen nach
Und warst im Wein, den ich verzweifelt zechte,
Warst in der Schwüle meiner Liebesnächte
Und warest noch im Hohn, den ich dir sprach.

Nun kühlst du die erschöpften Glieder mir
Und hast mein Haupt in deinen Schoß genommen,
Da ich von meinen Fahrten heimgekommen:
Denn all mein Irren war ein Weg zu dir.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877 – 1962) : L’Amant / Der Liebende

Ton ami maintenant veille en la nuit clémente,
Encore chaud de toi, encore empli de ton odeur,
De tes regards, de tes cheveux, de tes baisers
– Ô minuit, lune, étoile, et nébulosités bleues !
En toi, ma bien aimée, mon rêve monte
De profondeurs comme de mers, de monts, d’abîmes,
Gicle en déferlements, se disperse en écume,
Et n’est soleil, racine, bête,
Qu’afin de se tenir à tes côtés,
Tout près de toi, à tes côtés.
Saturne et lune tournent loin de mes regards,
Dans la seule fleur pâle je vois ton visage,
Et je ris calme, et je pleure ivre,
Bonheur, malheur, ont disparu
– Que toi, que toi et moi, plongés,
Dans le Tout profond, dans la mer profonde,
Où nous sommes perdus,
Où nous mourons et où nous renaissons.


Nun liegt dein Freund wach in der milden Nacht,
Noch warm von dir, noch voll von deinem Duft,
Von deinem Blick und Haar und Kuss – o Mitternacht,
O Mond und Stern und blaue Nebelluft!
In dich, Geliebte, steigt mein Traum
Tief wie in Meer, Gebirg und Kluft hinein,
Verspritzt in Brandung und verweht zu Schaum,
Ist Sonne, Wurzel, Tier,
Nur um bei dir,
Um nah bei dir zu sein.
Saturn kreist fern und Mond, ich seh sie nicht,
Seh nur in Blumenblässe dein Gesicht,
Und lache still und weine trunken,
Nicht Glück, nicht Leid ist mehr,
Nur du, nur ich und du, versunken
Ins tiefe All, ins tiefe Meer,
Darein sind wir verloren,
Drin sterben wir und werden neugeboren.

(Juillet 1921)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877 – 1962) : Près d’une tombe / An einem Grabe

Il aspirait au calme, au silence, à la nuit,
Nous savons seulement qu’il cachait des souffrances,
Qu’il était fatigué. Nous l’avons allongé
Dans sa bière, et porté au lieu de grand silence.

La tombe creuse maintenant l’abrite et garde
Du monde et du temps. Là, l’homme fatigué doit
Oublier ses douleurs et reposer en paix.
Heureux qui s’échappa de cette amère époque !

Nous autres, à un monde et de bruit et de guerre,
À sa peur de la mort, à sa misère amère,
Nous avons encor part, les maux sont notre pain
Jusque pour nous aussi le rêve anxieux se brise.

Alors, croit-on, l’équilibre, le prix, le sens
Du monde se feront de nouveau jour pour nous,
Le portrait de l’humain de nouveau brillera,
Et portera du Père les traits éternels.


Er sehnte sich nach Ruhe, Stille, Nacht,
Wir wissen nur, daß er ein Leid verbarg
Und müde war. Wir haben ihn im Sarg
Gebettet und zum stillsten Ort gebracht.

Ihn birgt und schützt die tiefe Grube nun
Vor Welt und Zeit. Da soll der müde Mann
Sein Weh vergessen und in Frieden ruhn.
Wohl ihm, der dieser bittern Zeit entrann!

Uns andern bleibt vom Lärm und Krieg der Welt
Von ihrer Todesangst und bittern Not
Noch unser Teil, und Leid ist unser Brot
Bis auch für uns der bange Traum zerschellt.

Dann wird, so glauben wir, das Gleichgewicht,
Der Wert und Sinn der Welt uns wieder tagen,
Es wird des Menschen Bildnis wieder licht.
Und wird des Vaters ewige Züge tragen.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877 – 1962) : Nuit blanche / Wache Nacht

Glauque, la nuit de föhn scrute aux carreaux,
La lune dans le bois veut se coucher.
Quoi donc me force, angoissé, tourmenté,
À m’éveiller et regarder dehors ?

Je me suis endormi et j’ai rêvé ;
Qu’est-ce qui donc au milieu de la nuit
M’a appelé, m’angoissant comme si
J’avais manqué ce qui m’eût importé ?

Mieux me vaudrait, courant, fuir la maison,
Le jardin, le village et la contrée,
Quêter l’appel et le mot enchanté,
Aller plus loin – jusqu’à quitter le monde.


Bleich blickt die föhnige Nacht herein,
Der Mond im Wald will untergehn.
Was zwingt mich doch mit banger Pein
Zu wachen und hinauszusehn ?

Ich hab geschlafen und geträumt;
Was hat mir mitten in der Nacht
Gerufen und so bang gemacht,
Als hätt ich Wichtiges versäumt ?

Am liebsten liefe ich vom Haus,
Vom Garten, Dorf und Lande fort
Dem Rufe nach, dem Zauberwort,
Und weiter und zur Welt hinaus.

(1944)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Giovanni Pontano (1429-1503) : Épitaphes (extraites des « De tumulis libri »)

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses…

Tes parents, t’appelant Rose, jolie fillette,
T’ont moins donné un nom que donné un destin :
De plus bref, plus caduc qu’une rose, il n’est rien
– Aussi rapide et brève est passée ta formette.

À peine as-tu vécu, charmante, dix décembres,
Au printemps rose née : las !, en décembre morte.
Pas le temps : c’est le froid des brumes qui t’emporte,
Pas l’été : c’est le froid d’hiver qui te démembre.

Sans fleurir en hiver, loin des pluies délétères :
Tu es rose en ce tertre, hélas ! Rose – et prospères.


Épitaphe, en forme de dialogue,
de Laurine, ensevelie sous un laurier

Laurine : « Je tire, morte, un grand renom de ce laurier,
D’où j’ai tiré jadis, vivante, un nom célèbre.
Je gis, sous ce laurier, Laurine ensevelie :
Laurier couvre mes os et se paît de mes restes.
Il vit ainsi de moi, Laurier ; je vis Laurine
En Laurier – ménagers d’une vie réciproque.
De Laurier, mère et fille je suis et Laurier
Me compose un renom, me compose un tombeau. »

Le poète : « Vivez conjointement sous l’écorce fleurie,
Et toi, sois de Laurier la fille et sois la mère. »


Épitaphe, en forme de dialogue,
d’une jeune fille devenue roses 

La jeune fille morte : « Ne me tient enterrée ni le marbre ni l’urne :
Blanche, m’en suis allée, devenue rose blanche.
Je dormais d’aventure entre rose et troène,
Favorisée de brise et de sein maternel,
Quand blême, une nuée soudain glissant du ciel
M’enlève – et me sublime en brise impondérable ;
Ma mère qui me cherche en son giron, sous l’aulne,
Au lieu de son enfant trouve des roses blanches…
Que nul ne me déplore ou ne me fasse offrande,
Ni m’entombe : à mes yeux, les jardins sont des tombes. »

Le poète : « Heureux qui au printemps pour sépulcre a des roses
Et des brises, semant fleurs ici, là zéphyrs… »

Épitaphe d’une jeune fille nommée Violine

Les prairies pour tombeau ; les violettes jonchent
Mon sépulcre – Étonnant ? J’ai pour nom Violine.
D’encens, nard, nul besoin, ni de myrrhe arabique :
Violettes me sont myrrhe, nard et encens.


Épitaphe de sa fille Lucie

Tu as laissé dans l’ombre, ma Lucie, ton père,
De lumière faite ombre, ô fille à moi ravie !
– Mais non, non : pas « faite ombre » : ayant toi-même l’ombre
Laissée, tu resplendis lucide au plein soleil,
Je te vois, fille, au ciel, et ton père, ma fille,
Tu vois… – Se leurre-t-il d’illusions, ton père ?

Réconfort de ta mort de malheur, ce tombeau
Te recouvre. Nul sens ne pénètre la cendre.
Mais s’il demeure un peu de toi : ma fille, avoue
Que c’est dans le bonheur que te prend l’âge prime.
– Pour moi, je traînerai dans l’ombre vie et deuil.


Paroles, devant sa tombe, d’une mère
à son fils Aurélien, mort en bas âge

Ces larmes, ces sanglots, tiens-les pour mes seins, fils,
Pour ma poitrine – prends ces larmes pour mes seins ;
Chants près de ton berceau, berceuses de naguère
Désormais sont mes pleurs et mes gémissements.
Ces larmes, désormais, bois-les, ce sont mes seins,
Mes lamentations te sont jeux et berceuses,
Ces fleurs et ces bouquets de fleurs que je te donne,
Qu’ils soient pour toi cheveux, chevelure flottante…

Que la terre, Aurélien, te soit légère et que
De ton petit tombeau crocus, roses, s’exhalent.


Non nomen tibi, quin omen fecere parentes,
Dixerunt cum te bella puella Rosam.
Utque rosa brevius nil est, aequeve caducum,
Sic cito, sic breviter et tua forma perit.
Implesti denos vix nam formosa decembres,
Vere rosa, heu, nata es, mense decembre cadis.
Non aestus, sed te rapuerunt frigora brumae,
Non aestas, sed te frigora solvit hiems.
Ergo non hiemi flores, non rapta per imbrem.
Frondescis, tumulo sed male Rosa rosa es.


– Haec Laurus mihi dat titulos, famamque sepultae,
Quae quondam vivae, nomina clara dedit.
Sub lauru Laurina tegor, mea vestit et ossa
Laurus, et ipsa meo vescitur e cinere.
Per me igitur vivit Laurus, Laurinaque vivo
In Lauru et vitae mutua cura sumus.
Ipsa eadem lauro materque et filia. Laurus
Ipsa mihi est titulus, ipsa quoque est tumulus.

– Vivite frondenti pariter sub cortice junctae,
Ipsaque sis Lauro filia sisque parens.


– Nec me marmor habet, nec me tegit urna sepultam;
In niveas abii candida versa rosas.
Forte interque rosas interque ligustra quieram,
Aura fovet flatu, mater at ipsa sinu,
Pallida cum coelo nubes delapsa repente
Me rapit, inque auras dissipor ipsa leves;
Dum natam mater gremio, dum quaerit in ulnis,
Pro nata niveas reperit ecce rosas.
Ne mihi, ne lacrimas quisquam, ne munera donet,
Aut tumulos; horti sunt mihi nam tumuli.
– O felix, cui vere rosae atque aestate sepulcrum
Sunt aurae, hinc flores fundis et hic Zephyros.


Prata mihi tumulum praebent violaeque sepulcrum
fronde tegunt : mirum si Violina vocer ?
Non mihi thure opus est aut nardo aut Arabe myrra :
myrra mihi et nardus thuraque sunt violae.


Has tibi pro mammis lacrimas proque hubere fletum,
Nate, cape; has lacrimas hubera nostra puta;
Quique tibi ad cunas cantus, quae naenia quondam,
Hi tibi nunc questus, hic tibi sit gemitus,
Has bibe nunc lacrimas, haec, haec nunc hubera sume,
Naeniolae et lusus nostra querela tibi est,
Quosque dedi flores et quas de flore corollas,
Hi tibi sint crines, haec tibi fusa coma.
Aureli, tibi sit tellus levis, ac brevis urna
Afflet et usque crocos, spiret et usque rosas.


Liquisti patrem in tenebris mea Lucia, postquam
E luce in tenebras filia rapta mihi es.
Sed neque tu in tenebras rapta es. Quin ipsa tenebras
Liquisti, et medio lucida sole micas
Caelo te natam aspicio, num nata parentem
Aspicis. An fingit haec sibi vana pater ?
Solamen mortis miserae, te nata sepulcrum
Hoc tegit. Haud cineri sensus inesse potest.
Si qua tamen de te superat pars, nata fatere
Felicem quod te prima juventa rapit.
At nos in tenebris vitam luctusque trahemus.

(in De tumulis libri duo [1502])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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