Richard Crashaw (1613 [?] – 1649) : Élégie / Elegia

Coulez, mes pleurs, coulez : j’y consens. Mais laissez,
De grâce, libre cours à ma parole en peine.
Puissé-je insuffler mots à mes douleurs plaintives,
Et à tout le moins dire : « Ah, mon amour n’est plus » !

– Ils refusent, mes pleurs, ils refusent, rebelles,
Et vont précipitant leur course irréfrénée.
Tu veux donc, mon aimé, qu’on te parle en silence,
Et que l’amour, muet, pleure à sanglots sans fin ?

Il pleurera : toujours embue, l’urne boira
Ses larmes, recelant des eaux toujours fidèles.
– Vous autres, cependant : ne criez pas miracle,
Si les pleurs, les vrais pleurs, ne savent pas parler.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Ite maea lacrimae (nec enim moror) ite. Sed oro
Tantum ne miserae claudite vocis iter.
O liceat querulos verbis animare dolores,
Et saltem ah periit dicere noster amor.
Ecce negant tamen, ecce negant, lacrimaeque rebelles
Indomita pergunt, praecipitantque via.
Visne (ô care) igitur Te nostra silentia dicant ?
Vis fleat assiduo murmure mutus amor ?
Flebit, et urna suos semper bibet humida rores,
Et fidas semper, semper habebit aquas.
Interea, quicumque estis ne credite mirum
Si verae lacrimae non didicere loqui.

(in The Delights of the Muses [1646])

Nouvel article sur Magma

Bel article sur Magma (éd. publie.net / publie.papier),
dû à la plume et à l’oeil perspicaces de Selenacht (@selenacht) sur Les Glossolalies :

« C’est […] ce que l’on peut déduire du roman, qui évite cepen­dant de se perdre en de tels détours psy­cho­lo­giques pour, beau­coup plus direc­te­ment, jouer de la force seule de l’image poé­tique – se fiant, s’abandonnant presque à la langue, qui semble alors dévi­der un trop-plein (images, conno­ta­tions et échos, de jeux de mots où s’empoisonne la dou­leur, d’impressions fugi­tives attra­pées au vif pour essayer d’obtenir un tableau com­plet, ou d’encore empri­son­nantes répé­ti­tions) tout en ouvrant la voie à une poé­sie plus réglée, mesu­rée et sereine. »

Magma numérique (2)

Angelo Poliziano (1454 – 1494) : Les violettes / in violas a Venere mea dono acceptas

Le poète s’épanche, en transfert affectif, sur un bouquet de violettes offert par son amie habituellement cruelle à son égard.

[…] Vous qui êtes ma vie, heureuses violettes,
Mes délices, refuge et souffle de mon âme,
J’aurai, de vous au moins, des baisers, violettes,
Vous flattant de la paume, encore ! – insatiable –,
Pour vous j’épuiserai l’eau vive de ces pleurs
Coulant sur ma poitrine et mon triste visage.
Buvez, buvez ces pleurs dont se paît mon feu lent :
C’est un cruel amour qui les trait de mes yeux.
Éternelles vivez, violettes : soleils
D’été ni froid mordant d’hiver ne vous consument !
Éternelles vivez, secours d’un pauvre amour,
Violettes, repos bienvenu de mon âme !
Toujours m’accompagnant, je vous choierai toujours
Tant que m’affligera, pauvret, celle que j’aime,
Que les feux du désir consumeront mon cœur,
– Tant que plaintes et pleurs seront à mes côtés.


[…] O fortunatae violae, mea vita, meumque
Delitium, o animi portus et aura mei,
A vobis saltem, violae, grata oscula carpam,
Vos avida tangam terque quaterque manu,
Vos lacrimis satiabo meis quae moesta per ora
Perque sinum vivi fluminis instar eunt.
Combibite has lacrimas, quae lentae pabula flammae
Saevus amor nostris exprimit ex oculis.
Vivite perpetuum, violae, nec solibus aestus
Nec vos mordaci frigore carpat hiems.
Vivite perpetuum, miseri solamen amoris,
O violae, o nostri grata quies animi.
Vos eritis mecum semper, vos semper amabo,
Torquebor pulchra dum miser a domina,
Dumque cupidineae carpent mea pectora flammae,
Dum mecum stabunt et lacrimae et gemitus.

(Odae, VI, vers 29-46, in Omnia opera [1498])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres poèmes d'Angelo Poliziano 
sur ce blog :

D'autres épigrammes, sur ce blog, de la même époque 
et sur le thème de la violette :

Nicolas Bourbon (1503-1550) :

Giovanni Antonio Taglietti (Italie, XVIe siècle) :
Giovanni Pontano (1429-1503) :

Sur le thème de la violette 
dans l'épigramme néolatine
Marcos Ruis Sánchez :

Angelo Poliziano (1454 – 1494) : Deux épigrammes obscènes

Comme j’allais, Ginèbre, hier pour te culbuter,
Et que ma queue bandait, turgescente de rut :
Renversée sur le lit, frifri prêt aux mêlées,
Tu requiers force dons pour prix de la culbute.

Moi, j’en étais d’accord, mais ma queue, plus sensée,
Sitôt piquant du nez, de retomber mollette.
Tu peux la tripoter, rien n’y fait : débandée !
– Ma queue regarde moins tes faits que ta requête…

Que je te dise, queue, le fond de ma pensée :
Quand je perds la raison, toi, tu sais la garder !

*

Bite au repos ! – Tu fus, Ginèbre, trop gourmande !
Tu tends gourmandement tes fesses : je débande.
Non, pas tes fesses, non ! – Qu’un autre y ait ses aises !
Je ne veux plus ton cul : je veux que tu te taises.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Concubitum, Ginebra, tuum cum nuper adirem
Et staret cupido mentula tenta mihi,
Jam resupina toro, jam cunno ad bella parato,
Concubitus pretium grandia dona rogas.

Mens dare suadebat, sed mentula sanior illa
Demisso vultu protinus obstupuit.
Tu tamen hanc frustra palpas, nam languida perstat
Quodque petis curat mentula, non quod agas.

Quam nunc esse tibi dicam, mea mentula, mentem,
Quae bene, vel cum mens desipit, ipsa sapis!

*

Stare negat penis; nimium, Ginebra, petisti.
Obicis, ecce, nates et petis: ille iacet.
Nolo ego, nolo nates: habe at Bettuccius illas!
Nec culum volo jam, anima,volo ut taceas.

(In Lusus : epigrammata ex bibliotheca Poppiensi)

D’autres poèmes d’Angelo Poliziano sur ce blog :

Angelo Poliziano (1454 – 1494) : Aimer quand on est vieux / de seipso semper amante

Je viens de dépasser les trente-trois années,
Déjà je n’aime plus mon reflet sur la glace.
Vain espoir de rêver aux amours partagées,
Et sous câlineries, soupçon de foi fugace !

Malgré tout, je m’éprends, pauvret, de beaux minois,
Et sans jamais défaire, amant, ma lourde chaîne.
C’est bien assez, Vénus, assez de ces tournois :
Abrège ma jeunesse, ou montre-toi humaine !

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Sex ego cum plena perago trieteride lustra,
Nec placet in speculo jam mea forma mihi;
Nec responsurum spes improba fingit amorem,
Blanditiisque levem suspicor esse fidem.

Cum tamen haec ita sint, capior miser illice vultu,
Et nunquam a dura compede solvor amans.
Jam jam, militia nostrae contenta juventae,
Desinat aut ceston commodet alma Venus.

(in Epigrammata)

D’autres poèmes d’Angelo Poliziano sur ce blog :

Giannantonio Campano (1429-1477) : En désir de repos

Au repos, Campano n’a donc pas droit ? Ma vie,
Je la passerai toute en vile servitude ?
Aux arbres, les zéphyrs font grâce, aux flots la bise,
Ni l’été, ni l’hiver ne sévissent toujours.
J’ai vu le ciel froncé de nuages noirâtres,
Et j’y ai vu courir le char blond du soleil.
Et si sous la charrue leur échine fléchit,
Fourbus par les labours, les bœufs vont aux alpages.
Le soldat remise arcs, chevaux et traits puissants,
L’armet ne pèse pas sans trêve à sa toison.
Flux et reflux pour tous : moi, maudit, sur toujours
La même roue je tourne – à l’essieu frénétique.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Nullane Campano requies debetur? An omnis
Vita mihi turpi est dedita servitio?
Arboribus Zephyri parcunt et fluctibus Euri,
Aestas non semper, nec fera semper hyems.
Vidi ego caeruleis coelum squalescere nimbis,
Et vidi roseos currere Solis equos.
Et modo cervices flectunt ad aratra iuvenci,
Nunc iuga defuncti vomere summa petunt.
Miles equos, arcus et fortia tela remittit,
Nec galea impexas opprimit usque comas.
Cuncta vices habuere suas, ego semper eandem
Praecipiti infelix cardine verso rotam.

(In Carmina [1495])

Giannantonio Campano (1429-1477) : Adieu, détestable Allemagne ! / In reditu e Germania

Après un séjour en Allemagne, le poète regagne l’Italie

Adieu, rocheux Tyrol et Alpes tridentines,
Je ne veux plus jamais vous avoir sous les yeux !
Stérile Germanie, je te tourne le dos,
Te montre, dénudées, sol barbare, mes fesses !

Si d’aventure un jour je devais te revoir,
Qu’il soit alors, ce jour, le dernier de ma vie !
Que je meure aux confins de l’Italie : que là,
En Italie, de froids rochers terrent mes restes.

C’est en langue d’ici qu’on me dira l’absoute,
Que sera sur le roc gravée mon épitaphe.
– Que si pieusement l’on recueille mes os

Dans une urne ou les brûle en un feu de poirier :
De grâce, qu’on ait soin qu’omis, nul bout de moi,
Même infime, ne touche à la terre barbare.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Linquo Tridentinas Alpes et Rhaetica saxa
Nunquam oculis posthac aspicienda meis.
Accipe Campani, sterilis Germania, terga,
Accipe nudatas, barbara terra, nates.
Ille dies iterum qui te mihi forte videndam
Offeret, extremus sit mihi et ille dies.
Finibus Italiae primis exstinguar et illic
Per Latium condant frigida saxa manes.
Dicentur Latia mihi verba novissima lingua
Et Latio qui sim carmine saxa notent.
At pia si qua manus collectis ossibus urnam
Erigat, accensa conjiciatve pira,
Hoc precor, hoc caveat, ne pars vel quantula nostri
Barbaricum tangat non bene lecta solum.

(In Carmina [1495])

Gerolamo Bologni (1454 – 1517) : La mort souhaitée / ad Julium filium

Le poète s’adresse à son fils Jules

Je me meurs peu à peu, paraissant vivre, Jules :
Mon existence oscille entre ces deux extrêmes.
J’attends ce jour l’apport du lendemain ; le terme
– Souhaité ! – de mes maux ne peut plus être loin.
Rien d’autre : que, ténue, mon âme, abandonnant
Ma consomption, rompe avec ce corps usé.
Que tardes-tu, mort lente, à cesser mes tortures ?
– C’est en toi que ma seule espérance demeure.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Paulatim morior, videar cum vivere, Iuli:
Ambiguus status est inter utrumque mihi.
Quotidie exspecto quid cras ferat; ultima finis
Exoptata malis iam procul esse nequit.
5Nil reliquum, tenuis maciem nisi spiritus aegram
Linquat et e putri corpore liber eat.
Quid cessas, mors lenta, graves finire dolores?
In te spes tandem sola relicta mihi est.

(in Epigrammata familiaria)

Gerolamo Bologni (1454 – 1517) : Que le temps passe vite ! / Aetatis celeritas

Hélas ! Pauvres mortels, la vie se précipite,
S’écoule tel le cours sans retenue du Tibre,
Comme le vent d’hiver, soufflant du pôle, accourt,
Comme vers l’astre haut vole fumée légère…

Il n’y a guère encore, on me croyait enfant
– Ne portant au visage aucun trait d’homme fait :
J’évolue, mes amis me remettent à peine
– Eux dont, il y a peu, la foule me flanquait…

M’est venu sur la face un étrange portrait,
A surgi de la barbe, hirsute et indomptable.
Nous qui, il y a peu, goûtions la jeunesse,
L’heure est proche où serons des vieillards décrépits…

Étapes – qu’y peut-on ? Tous, nous sommes menés
Là où la destinée nous dénie tout retour…

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Me miserum, praeceps aegris mortalibus aetas
Labitur, ut rapidi Thybridis unda fluit,
Ut Scythica Boreas properat brumalis ab Arcto,
Ut suprema levis fumus in astra volat.
En ego, quem puerum cuncti paulo ante putabant
Signaque cui vultus nulla virilis erant,
Immutor possint ut me vix nosse sodales,
Haerebat lateri quae modo turba meo.
Insolitam traxit facies obducta figuram
Surgit et hirsutis hispida barba pilis.
Sic modo qui laeti fuimus juvenilibus annis
Crastina decrepitos efficit hora senes.
Sic demum incauti post haec deducimur omnes
Illuc, unde aliquem fata redire vetant.

(in Candidae libri tres)

Giovanni Pontano (Joannis Pontanus) (1429-1503) : La jeune fille endormie

[…] L’air meut les verts rameaux, l’eau musarde et murmure,
Doucement, dans leurs nids, gazouillent les oiseaux.
Dulcidie sous un saule, au bord d’un vert rivage,
Hébétée de chaleur étouffante, est couchée.
L’air léger, la troussant, dénude son mollet,
Sa jambe resplendit d’un neuf éclat d’ivoire.
Inspirant elle aussi, calme, ce filet d’air
Qu’inspire l’endormi dans le profond sommeil,
Peut-être elle soupire à d’anciennes amours,
Et rêve, Tégéé, de tes embrassements… […]


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


[…] Aura movet virides ramos, vaga murmurat unda,
Et dulce in soliis garrula cantat avis.
Dulcidia ad salicem viridique in margine ripae,
Sicut erat, rapido fessa calore iacet;
Aura levis tunica suram nudabat, at illi
Crura per ignoto lumine candet ebur;
Ipsa etiam tenuem spirabat leniter auram,
Languenti qualem spirat ab ore sopor,
Forsitan et veteres animo suspirat amores,
Somniat amplexus dum, Tegeaee, tuos. […]

(in De Amore conjugali [première édition : 1498] : vers 13-20 du poème De ortu et genitura leporum)


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