Giovanni Pontano (Joannis Pontanus) (1429-1503) : Pour Focilla / Ad Focillam

Pourquoi me comptes-tu tes regards polissons,
N’as-tu donc pas pitié de mon âge avancé ?
Aime tous ces blancs-becs, donne-leur tes faveurs,
Mais ne fuis pas le vieillard que je suis, fillette.
Tu peux bien les aimer, tous ceux-ci, tous ces autres,
Mais ne repousse pas, fillette, ton amant.
Plaisirs et voluptés ? Là n’est pas mon désir :
Tes regards polissons, c’est tout ce que je veux,
Ces regards polissons que tu coules sur moi,
Riant en même temps, mais empreints de douleur,
Qui me rendent, vois-tu, ma vigueur de jeune homme.
Crois-tu ? J’oublie que je suis vieux, si par trois fois,
Ma douce Focilla, je te peux embrasser,
Fourrer deux fois ma langue en ta bouche si tendre,
– Si tu pends à mon cou l’enroulé de tes bras.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Lascivos male temperas ocellos,
Nec nostrae miseret tamen senectae ;
Quantumvis juvenes ama, foveque,
Dum ne me fugias senem puella,
Atque hos, atque alios ames licebit,
Dum ne me abjicias puella amantem.
Nolo delicias, libidinesque,
Lascivos oculos volo, precorque.
Lascivos quoties reflectis in me,
Et rides simul, et doles, ocellos,
Inspiras juvenis mihi vigorem.
Quin omnem simul exuo senectam,
Si ter blanda Focilla suaviaris,
Si linguam tenero bis ore sugis,
Si collo quoque complicata pendes.

(in Amores, 1513)


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Maximus Pacificus (vers 1406 – vers 1500) : Au sommeil / Ad somnum

Sommeil, redonne-moi de telles nuits d’amour,
Et des rêves pareils ou des rêves meilleurs.
Le rêve rend heureux, le rêve est un bonheur,
Et vain soit qui dira que les rêves sont vains.
Les miens sont bien réels, non, je n’ai pas rêvé,
Ne dites pas qu’est rien ce qui est sans effet.
Son visage était vrai, l’image point trompeuse,
Mille étreintes données, donnés mille baisers.
Je l’ai tenue sous moi, encor, encor, la fille
Qui s’est à moi donnée, comblant tous mes désirs.
Pourquoi sinon le lit serait-il encor chaud ?
Ma place était ici, elle occupait cette autre.
Tous deux sur la couchette, et y dormant tous deux :
L’empreinte de deux corps y est bien perceptible,
Et ces marques de pied, ce ne sont pas les miennes,
Mais d’un pied fait au tour, plus petit que le mien.
Sa tête était ici ; là, ses mains, droite et gauche.
Et ici l’arrondi de ses genoux tendus.
La goutte d’un récent commerce a teint les draps,
Le matelas, qui était sec, en est taché.
Pourquoi cette fatigue et ces reins… éreintés,
Pourquoi cette langueur dans tous mes autres membres ? […]


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Somne, precor, repetas nostrum sic saepe cubile
Somnia sic iterum vel meliora refer.
Somnia felicem facere, et somnia laetum,
Vanaque qui dicit somnia, vanus erit.
Vera quidem mea sunt, nec me deceperat error,
Quod caret effectu, dixeris esse nihil.
Vera fuit facies, nec falsa fefellit imago,
Mille dedi amplexus, basia mille dedi.
Saepe ego compressi, rursusque iterumque puellam,
Et mihi quo volui se dedit illa modo.
Unde tepet lectus ? Calet hac quod parte cubile ?
Hic jacui, alterius pars fuit illa tori.
Lectulus hic ambos tenuit, requievimus ambo,
Pressa sub amborum corpore signa manent.
Quae video, non sunt nostrae vestigia plantae,
Est pede caelatus pes minor iste meo.
Hic caput adposuit ; dexta haec manus, illa sinistra,
Hic utroque fuit nixa recurva genu.
Linteaque officii variavit gutta recentis,
Sordida siccato culcita facta loco est.
Quid jaceo fessus ? Latus hoc quid debile rupit ?
Membraque qui lentus caeteta langor habet ? […]

(in Elegiae jocosae et festivae [1489])

Maximus Pacificus (vers 1406 – vers 1500), Il ne faut pas attendre / Non differendum (vers 15 – 28)

Aucun jour ne revient, qui va d’un pas rapide,
Le jour emporte, impétueux, l’heure agréable.
Cela qui fut n’est plus ; ce qui est, passera ;
L’avenir est peu sûr : savoure ce qui est.
Le champ fécond n’a pas toujours de lourds épis,
Ni la vigne toujours de pondéreuses grappes.
Occasions perdues, vous êtes ma douleur,
Atermoiements, lenteur, vous êtes mes supplices.
Je n’ai, ballot, pas su profiter de ma vie,
Quand filles et garçons à moi s’offraient d’eux-mêmes.
Baisers tendus que je n’ai su cueillir, refusant,
Insensé, de saisir les fruits de mes dessertes !
J’en souffre ; s’il n’est pas trop tard, réparerons ce
Gâchis, jouissons de nos délaissements anciens.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Non redit ulla dies, pedibus volat illa citatis,
Et celeri facilis labitur hora die.
Quod fuit, hoc non est ; quod adest, non erit unquam ;
Quodque erit, ambiguum est, utere quidquid adest.
Non gravidas semper laetus fert campus aristas,
Nec pingues uvas vinea semper habet.
Multa miser potui, quae non fecisse dolori est,
Torqueor in lenta me tenuisse mora.
Tempora non novi stultus mea ; sponte favebat
Quisque puer votis, quaeque puella meis.
Oscula non sumpsi totiens porrecta, negabam
De mensis vecors sumere poma meis.
Paenitet, et si non serum est reparabimus omne
Tempus, et amissum quod fuit ante, fruar.

(in Elegiae jocosae et festivae [1489])

Pétrone (27-66) : Il est un lieu où bée un gouffre très profond / Est locus excuso penitus demersus hiatu

Il est un lieu où bée un gouffre très profond
En plaine, entre Naples et la grande Pouzzoles,
Gorgé d’eau des enfers : un souffle en sort, furie
Qui dissémine une funeste aridité.
À l’automne le sol n’y verdit point, les prés
Dépouillés de gazon n’y nourrissent point d’herbe,
Ni ne bruissent de chants au printemps, point d’arbuste
Flexible qui babille à gazouillis discords :
Mais chaos et rochers barbés de ponce noire
S’égaient, massés autour, du funèbre cyprès.


Est locus excuso penitus demersus hiatu,
Parthenopen inter magnaeque Dicarchidos arva,
Cocyta perfusus aqua ; nam spiritus extra
Qui furit, effusus funesto spargitur aestu.
Non haec automno tellus viret, aut alit herbas
Cespite laetus ager ; non verno persona cantu,
Mollia discordi strepitu virgulta loquuntur :
Sed chaos, et nigro squalentia pumice saxa
Gaudent ferali circum tumultata cupressu.

(in De mutatione reipublicae romanae, vers 66 – 75)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Pétrone ailleurs sur ce blog :

 

Catulle : XXVII, à son échanson / XXVII. Ad pincernam suum

De ce vieux cru fameux, verse-moi,
Échanson, de plus amers hanaps :
De dame Postumie, c’est la loi,
– Plus ivre que n’est ivre la grappe.

Vous, les eaux, décampez, exécrées
Du vin, détalez chez Pisse-froid :
Ici, l’on boit pur le jus sacré.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Minister vetuli puer Falerni
inger mi calices amariores,
ut lex Postumiae jubet magistrae
ebriosa acina ebriosioris.

At vos quo lubet hinc abite, lymphae
vini pernicies, et ad severos
migrate. Hic merus est Thyonianus.

Catulle : XXV, contre Thallus / XXV. ad Thallum

Thallus, pédé, plus mou que poil de lapinet,
Que fin duvet d’oiselle ou lobule d’oreille,
Que flasque vit de vieux, que gîte d’arentèles,
Thallus, plus grappilleur qu’orage forcené
Quand au dressing les gardes bâillent à la lune :
Rends-moi, que tu m’as chapardés, mon pardessus,
Mon mouchoir espagnol et mes broderies turques,
Que tu portes, Couillon, comme hérités des tiens !
Déglue-moi ça de tes pinceaux, rends-moi mes biens !
– Sinon je vais, à coups cuisants de trique, inscrire
La honte sur tes reins et tes fesses mollettes,
Et te faire ginguer tel un frêle navire
Pris sur la vaste mer dans un vent de tempête.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Cinaede Thalle, mollior cuniculi capillo
vel anseris medullula vel imula oricilla
vel pene languido senis situque araneoso,
idemque, Thalle, turbida rapacior procella,
cum luna vestiarios ostendit oscitantes,
remitte pallium mihi meum, quod involasti,
sudariumque Saetabum catagraphosque Thynos,
inepte, quae palam soles habere tamquam avita.
Quae nunc tuis ab unguibus reglutina et remitte,
ne laneum latusculum natesque mollicellas
inusta turpiter tibi flagella conscribillent,
et insolenter aestues, uelut minuta magno
deprensa navis in mari, vesaniente vento.

Catulle : XIII, pour Fabullus / XIII. ad Fabullum

Qui est Catulle ?


Je t’offrirai, mon Fabullus, un bon dîner
dans peu de jours – les dieux voulant te l’accorder –
si venant tu pourvois à l’abondante et fine
chère, sans oublier ni la blanche gamine
ni le vin ni le sel, ni tous les mots d’esprit.
Que si tu y pourvois, dis-je, mon bel ami,
je t’offrirai un bon dîner … car l’escarcelle
de ton ami Catulle est pleine d’arantèles.
Tu auras en retour mon pur empressement ;
voire plus de douceur et de raffinement :
car je te donnerai d’un baume qu’à ma môme
ont donné Cupidons et Vénus ; son arôme
est tel que tu prieras les dieux, l’ayant humé,
de faire, Fabullus, de tout ton être un nez !


Cenabis bene, mi Fabulle, apud me
paucis, si tibi di favent, diebus,
si tecum attuleris bonam atque magnam
cenam, non sine candida puella
et vino et sale et omnibus cachinnis.
Haec si, inquam, attuleris, venuste noster,
cenabis bene; nam tui Catulli
plenus sacculus est aranearum.
Sed contra accipies meros amores
seu quid suavius elegantiusve est:
nam unguentum dabo, quod meae puellae
donarunt Veneres Cupidinesque,
quod tu cum olfacies, deos rogabis,
totum ut te faciant, Fabulle, nasum.

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Enea Silvio Piccolomini (1405-1464) : Nénette à son amant / Puella in Amatorem

Tu m’appelles de nuit, mais la nuit je la dois
À mon mari ; c’est mal, de bafouer ses droits.
Il passe tout le jour dans le champ de son père :
Pourquoi de nuit, puisque tu peux à la lumière ?
Tu as peut-être peur que je te voie tout nu ?
À aimer dans le noir, moi, mon plaisir est nul !
Que sert, de nuit, aux filles d’être bien fichues ?
– Plus d’une vieille bique y trompe son crédule.
Pour me faire plaisir : viens donc plutôt de jour !
Car dans le noir, je ne te trouve aucun glamour.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Noctu me quaeris, sed habet me nocte maritus:
jura maritorum laedere, crede, nefas.
Ille diem patrio totam consumit in agro:
cur me nocte petis, tempora lucis habens?
Forsitan et totus nudusque viderier horres?
Mi tenebrosa potest nulla placere venus.
Quid prodest noctu formosas esse puellas?
Saepe fuit juvenis credita turpis anus.
Ergo placere magis si vis mihi, luce venito:
nam mihi per tenebras gratia nulla tui est.

(in Carmina selecta, 1, carmen 66b)

Jean Second / Johannes Secundus (1511-1536) : Les Baisers, 4 / Basia, IV

Les baisers de Néère ont le goût du nectar,
Ils coulent dans le cœur comme rosée doucette
Avec un goût de thym, de cannelle, de nard
Et de miel butiné sur les monts de l’Hymette
Par l’abeille d’Attique ou parmi les rosiers,
Çà et là, protégé de cire virginale,
Et mis sous le couvert de corbeilles d’osier.

Qu’à pleine bouche elle m’en donne d’innombrables,
Je me transformerai d’un coup en immortel,
Et jouirai des repas des plus grands de nos dieux.
Mais épargne, Néère, épargne-moi un tel
Don, ou te fais déesse avec moi dans les cieux :
Sans toi ne veux paraître à la table des dieux,
Dussent – sauf Jupiter – les Très-Hauts m’obliger
À tenir le haut bout dans le rouge empyrée.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Non dat basia, dat Neaera nectar,
dat rores animae suaveolentes,
dat nardumque, thymumque, cinnamumque,
et mel, quale iugis legunt Hymetti,
aut in Cecropiis apes rosetis,
atque hinc virgineis et inde ceris
saeptum vimineo tegunt quasillo.

Quae si multa mihi voranda dentur,
immortalis in iis repente fiam,
magnorumque epulis fruar deorum.
Sed tu munere parce, parce tali,
aut mecum dea fac, Neaera, fias:
non mensas sine te volo deorum:
non si me rutilis praeesse regnis,
excluso Iove, di deaeque cogant.

Giovanni Pontano (Joannis Pontanus) (1429-1503) : Pour Terina / Ad Terinam

Avec toi je voudrais, si je puis, Terina
– Chat ou pas dans la gorge, et goutte au nez ou pas –,
Avec toi réchauffer toutes nuits de frimas.

Ô nuits où j’atteindrai jusqu’au septième ciel !
Ô sommeils sans limite et titillés d’envies !
Moi que, ma Terina, sur ta couche attiédie,
Moi que réchaufferont tes brassées fraternelles,
Moi que, coquinement, de tes lèvres rosées
Tu suceras tandis… que tu seras baisée.
– Ô nuits où j’atteindrai jusqu’au septième ciel !

N’y va pas, Terina, d’un doigt qui soit féroce,
N’y va pas, Terina, d’une canine rosse.
Ah oui, faisons tomber au sol le couvre-lit,
Faisons danser au lit la danse de saint-guy !
N’y va pas Terina, d’aucune cruauté,
Ou alors voici l’art dont tu peux y aller
(Et procède avec moi suivant cette leçon) :

Souffre tantôt d’être vaincue, et tantôt non,
Prodigue tes baisers, puis refuse-les-moi.
Mêle aux larmes le rire, aux chichis les émois,
Et tempère d’amer le sucre de tes mots.

À terme, tu pourras, ô Terina, bientôt
Te livrer avec moi à des jeux apaisés,
Et ceignant le vieillard de tes tendres brassées
Lui donner des plaisirs un peu plus délicats,
Lui tenir des propos un tantinet grivois,
Modeler la débauche en moule plus fripon,
T’adonner à des jeux gentiment polissons,
Et consacrer la nuit à d’amoureux ébats
Jusqu’au point du sommeil tiré de tes yeux las.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Tecum, si liceat, velim, Terina,
(me tussis licet et premat gravedo)
tecum has frigidulas fovere noctes.

O noctes mihi ter quater beatas,
o somnos sine fine prurientes,
me cum sub tepido, Terina, lecto,
me cum sub teneris fovebis ulnis,
me cum roscidulis procax labellis
et suges simul osculaberisque.
O noctes mihi ter quater beatas.

Ne tu, ne digitis, Terina, saevi,
ne saevi aridulo, Terina, dente.
Ah quid pallia lectulo excidere?
Ah quid lectulus ipse subtremescit?
Ne saevi, rogo, ne, Terinna, saevi.
Sic, sic, o mea, saevias licebit,
hac mecum ratione litigato:

nunc vinci patiare, nunc repugna,
et nunc oscula porge, nunc negato.
Nunc risum lacrimis iocisque fletum
misce et dulcia verba tinge amaris.

Haec cum feceris, o Terina, mox te
ad lusus placidos resolve mecum,
complexa et teneris senem lacertis
ludas delicias venustiores,
dicas blanditias procaciores,
fingas nequitiam proterviorem,
et ludos, age, fac licentiores
et noctem quoque duc amantiorem,
dum lassis sopor instet ex ocellis.

(in Amores, 1513)


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