Kathleen Raine (1908 – 2003) : Poème d’amour / Love poem

Ce visage il est tien, que la terre m’expose :
Derrière ses traits d’homme incessamment repose
Le modelé des monts contre ciel appuyés.
Par tes yeux le soleil, l’arc-en-ciel irisé,
Me regardent ; je suis des bois, fleurs, oiseaux, bêtes,
Connue, tenue à vie dans la pensée du monde,
Profond, calme reflet de la création.

Lorsque ta main touche la mienne, c’est la terre
Qui me saisit, et l’herbe verte
Et les rochers, et les cours d’eau ; les tombes vertes
Et les enfants à naître, et chacun des aïeux
Relaient de main en main l’amour venu de Dieu.
De l’univers créé procède ton amour,
De ces doigts paternels qui des nuées émergent
Et rompent de clarté la surface des mers.

En tout lieu qu’à la main je dessine ton corps,
L’amour est présence sans bords.
Aussi quand tu m’étreins le monde aussi m’étreint.
En nous nuages, continents, mers – tout rejoint
Nos êtres de hasard, jusqu’en la nuit, perdus
Dans le culte du cœur, et les corps étendus.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Yours is the face that the earth turns to me,
Continuous beyond its human features lie
The mountain forms that rest against the sky.
With your eyes, the reflecting rainbow, the sun’s light
Sees me; forest and flower, bird and beast
Know and hold me forever in the world’s thought,
Creation’s deep untroubled retrospect.

When your hand touches mine it is the earth
That takes me–the green grass,
And rocks and rivers; the green graves,
And children still unborn, and ancestors,
In love passed down from hand to hand from God.
Your love comes from the creation of the world,
From those paternal fingers, streaming through the clouds
That break with light the surface of the sea.

Here, where I trace your body with my hand,
Love’s presence has no end;
For these, your arms that hold me, are the world’s.
In us, the continents, clouds and oceans meet
Our arbitrary selves, extensive with the night,
Lost, in the heart’s worship, and the body’s sleep.

Dylan Thomas (1914-1953) : N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit / Do not go gentle into that good night

N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit,
Les vieux devraient tonner, gronder quand le jour tombe ;
Rage, mais rage encor lorsque meurt la lumière.

Si le sage à la fin sait que l’ombre est la norme,
Comme aucun de ses mots n’a fourché en foudre il
N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit.

Le bon, près de la vague ultime, qui déplore
Que sa vie frêle eût pu danser en verte baie,
Il rage, il rage encor lorsque meurt la lumière.

Le fou qui prit, chanta, le soleil en plein vol,
Et conscient, trop tard, d’avoir bridé sa course,
N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit.

Le juste, agonisant, qui voit d’un œil aveugle
Qu’un œil aveugle peut briller, gai, météore,
Il crie, il crie encor lorsque meurt la lumière.

Et toi, mon père, là, sur ces tristes hauteurs,
Maudis-moi, bénis-moi de pleurs durs, je le veux !
N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit.
Mais rage, rage encor lorsque meurt la lumière.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Do not go gentle into that good night,
Old age should burn and rave at close of day;
Rage, rage against the dying of the light.

Though wise men at their end know dark is right,
Because their words had forked no lightning they
Do not go gentle into that good night.

Good men, the last wave by, crying how bright
Their frail deeds might have danced in a green bay,
Rage, rage against the dying of the light.

Wild men who caught and sang the sun in flight,
And learn, too late, they grieved it on its way,
Do not go gentle into that good night.

Grave men, near death, who see with blinding sight
Blind eyes could blaze like meteors and be gay,
Rage, rage against the dying of the light.

And you, my father, there on that sad height,
Curse, bless me now with your fierce tears, I pray.
Do not go gentle into that good night.
Rage, rage against the dying of the light.

(in In Country Sleep [éd. New Directions,  New York, 1952])

D'autres poèmes de Dylan Thomas sur ce blog :

Vernon Scannell (1922 – 2007) : Blessés pouvant marcher / Walking wounded (extraits)

Un matin mammouth mouvant ses flancs gris s’est mis à grogner.
Dans les haies rouillées des haillons blafards de brume pendaient ;
Le gruau de bourbe et de feuilles sur la laie mutilée
Sentait bon comme du sang. Les oiseaux : morts ou envolés ;
De leurs vertes aphones soupentes maintenant sourdaient
Des rameaux de fer feuillu, cachant des yeux écarquillés
Et des grenades mûres près de tomber et d’éclater…
Dans le fossé des carrefours le motard désarçonné
Étreignant sa défunte machine n’a pas remué
Au crissement du béton, un fusil Bren encoléré
Donnant réplique à Spandau qui frénétique jabotait.
Puis dans le champ de vue les ambulances sont arrivées
Cahotant, bringuebalant, longeant la ferme ruinée,
Les poteaux indicateurs amputés, les arbres hachés,
Charroyant lentement des cris bandés, camions carrés
Progressant sur des roues de mauvais augure, voiturées
Que leur cargaison de mort avait en mythe transformées
À l’avenant des croix de pourpre sur le blanc maculé […]
La brume pendait toujours, accrocs sur les buissons trempés ;
Des armes écervelées bruissaient encore et détonaient.
C’est alors que sont arrivés les blessés pouvant marcher,
Épars sur la voie, tels des  bagnards enchaînés peu serré,
Traînant à leur cheville un épuisement désespéré […]

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

A mammoth morning moved grey flanks and groaned.
In the rusty hedges pale rags of mist hung;
The gruel of mud and leaves in the mauled lane
Smelled sweet, like blood. Birds had died or flown,
Their green and silent attics sprouting now
With branches of leafed steel, hiding round eyes
And ripe grenades ready to drop and burst…
In the ditch at the cross-roads the fallen rider lays
Hugging his dead machine and did not stir
At crunch of mortar, tantrum of a Bren
Answering a Spandau’s manic jabber.
Then into sight the ambulances came,
Stumbling and churning past the broken farm,
The amputated sign-post and smashed trees,
Slow waggonloads of bandaged cries, square trucks
That rolled on ominous wheels, vehicles
Made mythopoeic by their mortal freight
And crimson crosses on the dirty white… […]
The mist still hung in snags from dripping thorns;
Absent-minded guns still sighed and thumped.
And then they came, the walking wounded,
Straggling the road like convicts loosely chained,
Dragging at ankles exhaustion and despair […]

(In Walking Wounded – Poems 1962-65 [1965])

Horace (65-8 av. J.-C.) : Carpe diem (Odes, I, 11)

Blanche, ne cherche pas – c’est impie – à connaître
Quand toi, moi, nous mourrons, ni n’accorde d’estime
Aux devins : bien mieux vaut subir ce qui doit être !
Que maint hiver te reste à vivre ou soit l’ultime
Celui brisant la mer contre l’obstant caillou,
Filtre en sage ton vin : la vie est brève, et vain
Tout projet. Tandis que nous parlons, fuit jaloux
Le temps. Cueille le jour, sans croire au lendemain.

Tu ne quaesieris, scire nefas, quem mihi, quem tibi
finem di dederint, Leuconoë, nec Babylonios
tentaris numeros. Ut melius, quidquid erit, pati !
seu plures hiemes seu tribuit Iuppiter ultimam,
quae nunc oppositis debilitat pumicibus mare
Tyrrhenum, sapias, vina liques, et spatio brevi
spem longam reseces. Dum loquimur, fugerit invida
aetas : carpe diem quam minimum credula postero.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Autres odes d'Horace sur ce blog :

Martial / Marcus Valerius Martialis (40 – 104 [?]) : la Demande de Phyllis

Moins une belle infidèle qu’une actualisation des propos de Martial (40 – 104 de notre ère), les références antiques étant gommées (mais conservées dans leur esprit) au profit de références contemporaines. D’autres traductions du même texte, et dans la même orientation, sont à lire ici.

La superbe Phyllis durant toute une nuit
M’avait fort largement prodigué tous déduits.
Je pensai, vers le jour, à lui faire un cadeau :
Un flacon de parfum, Chanel ou Shiseido ?
Mohair de qualité, en coupon de bon poids ?
À moins que dix louis d’or à l’effigie du roi… ?
– Mais m’embrassant le col et de très longs baisers
Me mignonnant comme en leurs noces les ramiers
Phyllis me demanda… un fût de romanée…


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Formosa Phyllis nocte cum mihi tota
Se praestitisset omnibus modis largam,
Et cogitarem mane quod darem munus,
Utrumne Cosmi, Nicerotis an libram,
An Baeticarum pondus acre lanarum,
An de moneta Caesaris decem flavos :
Amplexa collum basioque tam longo
Blandita, quam sunt nuptiae columbarum,
Rogare coepit Phyllis amphoram vini.

(in Epigrammatum liber XII [65])


D'autres épigrammes 
de Martial sur ce blog :

Andrew Forster (né en 1964) : L’Homme qui chuchotait à l’oreille des chevaux / Horse Whisperer

C’est moi qu’ils appelaient
quand leurs chevaux s’ébrouaient, quand piaffaient
les sabots, traçant des cercles sur le sol
et que les muscles moirés se refusaient à la charrue.
Mon secret, c’était une serviette-éponge, retirée sanglante
de la bouche d’un poulain nouveau-né,
imprégnée de romarin, de cinnamome,
talisman pour attirer les géants tendres
vers mes paumes.

C’est moi qu’ils appelaient
quand leurs chevaux se cabraient devant la paille en feu
et que leurs yeux se révulsaient dans les têtes augustes.
D’un sachet, je tirais un bréchet de grenouille
joint à un bout de charogne,
autre effroi pour contrer l’effroi du feu,
je pouvais avec ça conduire les chevaux,
tels des enfants
sans défense, en lieu sûr.

J’ai juré de ne pas divulguer
ce legs de chuchotis
mais les tracteurs sont venus dans les champs
comme une mise en garde. Le sel de la terre, je ne le fus
plus. Du haut des chaires, et d’un ton de mépris,
on m’a nommé démon, sorcier,
à coups de fourche on m’a chassé des villages et des fermes.

Mes dons furent instruments de revanche.
Un sortilège infect au haut d’une porte d’écurie
et l’étalon fiable, on ne pouvait
plus le monter. Puis j’ai rejoint les rodéos
avec d’autres de mon espèce,
dans les contrées à mille lieues de nos affaires.

Ils continuent de me manquer. Le Shire, le Clydesdale, le Suffolk.
Le brûlant du respire, le brillant des veines,
l’amble stable et la fierté,
plus que tout la fierté.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

They shouted for me
when their horses snorted, when restless
hooves traced circles in the earth
and shimmering muscles refused the plough.
My secret was a spongy tissue, pulled bloody
from the mouth of a just-born foal,
scented with rosemary, cinnamon,
a charm to draw the tender giants
to my hands

They shouted for me
when their horses reared at the burning straw
and eyes revolved in stately heads.
I would pull a frog’s wishbone,
tainted by meat, from a pouch,
a new fear to fight the fear of fire,
so I could lead the horses,
like helpless
children, to safety.

I swore I would protect
this legacy of whispers
but the tractor came over the fields
like a warning. I was the life-blood
no longer. From pulpits
I was scorned as a demon and witch.
Pitchforks drove me from villages and farms.

My gifts were the tools of revenge.
A foul hex above a stable door
so a trusted stallion could be ridden
no more. Then I joined the stampede,
with others of my kind,
to countries far from our trade.

Still I miss them. Shire, Clydesdale, Suffolk.
The searing breath, glistening veins,
steady tread and the pride,
most of all the pride.

(in Fear of Thunder, Flambard Press, 2007)

William Blake (1757-1827) : La Rose malade / The sick rose

Ô Rose, tu languis !
Car le ver invisible
Qui vole dans la nuit,
Dans la hurlante trombe,

A su trouver ton lit
De jouissance pourpre ;
Son secret amour sombre
Anéantit ta vie.


O Rose, thou art sick!
The invisible worm,
That flies in the night,
In the howling storm,

Has found out thy bed
Of crimson joy;
And his dark secret love
Does thy life destroy.

(in Songs of experience, 1794)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


On peut entendre ici la très belle – et dramatique – mise en musique du poème par Benjamin Britten (in Serenade for Tenor, Horn and Strings, Op. 31, 1943)

Saint Augustin : Comment la beauté divine s’empare de l’homme

C’est sur le tard je t’ai aimée, ô beauté si antique et si nouvelle ! C’est sur le tard je que t’ai aimée ! Et voici : tu étais dans et j’étais hors, et c’est hors que je te cherchais ; et sur toutes formes belles par toi créées, difforme je me ruais. Avec moi tu étais, avec toi je n’étais point. Loin de toi me tenait cela qui, s’il n’était en toi, point ne serait. Tu appelas, crias, tu rompis ma surdité. Tu fus ardeur, tu fus splendeur, tu mis en fuite ma cécité. Tu fus parfum, et j’approchai mon souffle –  je t’inspire. Je goûtai – rien ne calme ma faim, rien ne calme ma soif. Tu me touchas – je fus flamme vers ta sérénité.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Sero te amavi, pulchritudo tam antiqua et tam nova! sero te amavi! Et ecce intus eras, et ego foris, et ibi te quærebam; et in ista formosa quae fecisti, deformis irruebam. Mecum eras, et tecum non eram. Ea me tenebant longe a te, quae si in te non essent, non essent. Vocasti, et clamasti, et rupisti surditatem meam. Coruscasti, splenduisti, et fugasti caecitatem meam. Fragrasti, et duxi spiritum, et anhelo tibi. Gustavi, et esurio, et sitio. Tetigisti me, et exarsi in pacem tuam.

(in Les Confessions (Livre 4, XVII, 38)

Simon Armitage : Le Clown punk / The clown punk

Rentrant chez soi, roulant par les quartiers poissards,
on voit de temps en temps le clown des boulevards,
genre panière à linge et tout juste levé
déambulant, halant un chien en laisse. Mais

ne riez pas : sa peau d’homme, en chaque pixel,
a été mitraillée à l’encre indélébile ;
quand à l’arrêt aux feux le voici qui traverse,
pensez-y : dans trente ans, de quoi  aura-t-il l’air,

scalp en peau de chagrin, maigrichon de la bouille,
hautement punk encor, tatoué de barbouille ?
Gamins derrière assis, qui tressaillez, hurlez
quand sur le pare-brise il plaque son portrait,

fixez bien le clown punk tagué de la trombine :
– hop, un coup d’essuie-glace, et que tombe la bruine.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Driving home through the shonky side of town,
three times out of ten you’ll see the town clown,
like a basket of washing that got up
and walked, towing a dog on a rope. But

don’t laugh: every pixel of that man’s skin
is shot through with indelible ink;
as he steps out at the traffic lights,
think what he’ll look like in thirty years’ time –

the deflated face and shrunken scalp
still daubed with the sad tattoos of high punk.
You kids in the back seat who wince and scream
when he slathers his daft mush on the windscreen,

remember the clown punk with his dyed brain,
then picture windscreen sweepers, and let it rain.

(in Tyrannosaurus Rex versus the Corduroy Kid, éd. Faber and Faber,2006) 

Simon Armitage (né en 1963), Soir / Evening

Tu as douze ans, tout au plus treize,
Tu quittes la maison par la petite porte.
Tu as le temps. Tu as promis
de ne pas t’attarder, de ne pas aller loin.

Tu apprendras un jour le nom de tous les arbres.
Tu prends à gauche sous la crête,
gagnes la piste cavalière entre deux rus.
Voici Wool Clough. Voici Riyd Edge.

Pic encore ensoleillé. Mais
le soir. Le soir qui te surprend dans la montée.
La brune fait aller ses doigts sur tes vertèbres.
Tourne talons. À ton retour

l’enfant dort dans son lit, trop grand pour le berceau.
Ta femme à la chandelle entretient les habits.
Désolé. Tu pensais
qu’il était tôt. Comment s’est-il donc fait si tard ?

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

*** 

You’re twelve. Thirteen at most.
You’re leaving the house by the back door.
There’s still time. You’ve promised
not to be long, not to go far.

One day you’ll learn the names of the trees.
You fork left under the ridge,
pick up the bridleway between two streams.
Here is Wool Clough. Here is Royd Edge.

The peak still lit by sun. But
evening. Evening overtakes you up the slope.
Dusk walks its fingers up the knuckles of your spine.
Turn on your heel. Back home

your child sleeps in her bed, too big for a cot.
Your wife makes and mends under the light.
You’re sorry. You thought
it was early. How did it get so late?

(in Tyrannosaurus Rex versus the Corduroy Kid, éd. Faber and Faber,2006)