Jean Second / Johannes Secundus (1511-1536) : Je veux vivre le temps fleuri de la jeunesse

Le reste de ma vie, je le passerai donc
Sans soupirer d’amour, et le Dieu – et le Dieu –
N’échauffera mon sang comme c’était sa règle ?

Vite – je ne veux plus de ce calme apathique –
Vite, de main lascive envoie tes dards, Enfant,
Dans ce cœur sans défense – et fais vibrer ton arc.

Entre rixe et baisers, rires et larmes lourdes,
Entre espérance et crainte, entre vie et trépas,
Je veux vivre le temps fleuri de la jeunesse.

Ergone vitae quod superest meae,
Suspiriosis liber amoribus
Degam ? nec in venis calebit
Ille meis Deus ut solebat ?

Jam jam remissi poenitet otii ;
Jam, jam proterva spicula dextera
In pectus hoc, inerme pectus,
Sparge puer resonante nervo.

Vivamque rixas inter et oscula,
Interque risus et lacrimas graves,
Spemque et metus, vitam necemque,
Tempora floridulae juventae.

(Odarum liber primus, X, in Delitiae poetarum belgicorum […] illustrium, tome IV [Francfort, 1614] p. 309)


Cette traduction originales dues à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Jean Second sur ce blog ici et .

Giovanni Battista Giraldi (1504 – 1573) : quatre épigrammes amoureuses

Distique à la façon de Catulle :

Je brûle au beau milieu de glace, et brûlant, blême
De froid souffre du feu. – Mais pourquoi ces maux ? – J’aime.


Apparences trompeuses : la statue de Vénus (on se souvient que, dans la mythologie, Mars est l’amant de Vénus…) :

De Jules la Vénus a tant de Vénus l’air
Que Mars la croit Vénus et non statue de pierre.
Mais en proie au désir étreignant l’effigie :
« Vénus, dit-il, est pierre — ou elle bande aussi… »


Invocation aux brises :

Brises qui recueillez les plaintes de mon cœur
Et les inflexions rieuses de Délie,
Vite ! emportez là-bas mes pleurs – ou m’apportez
Ici la mélodie qu’elle insuffle à ses lèvres :
Elle en sera, fléchie par mes sanglots, plus tendre,
Ou sa voix chassera de mon sein la douleur.

(Puisse ne vous troubler la bise aux ailes noires
– Et qu’on vous sacrifie maintes agnelles blanches.)

On peut entendre le poème lu ici (dans sa traduction ; ci-dessous en latin) :


Sachant que Cynthie (Cynthia) est un des nombreux qualificatifs (comme Délie [Delia] cf. ci-dessus) de Diane chasseresse  : petite adresse à une Cynthie (Diana Ariosta de son vrai nom) :

Vraie Diane de visage, ô très chaste Cynthie,
De front, beauté, cheveux, par le nom, par l’esprit :
En quoi différez-vous ? – Si Diane tue des cerfs,
Tu tues, toi, de tes yeux, des HOMMES, Sanguinaire !


Exuror glacie in media , dumque uror, in igne
Algeo ; cur patiar haec mala quaeris ? amo.


Sic similem Veneri Venerem caelavit Julus,
Ut Mars non lapidem , sed putet esse Cyprim.
Ut vero hic statuam cupidus complectitur, inquit
Aut Venus in lapide est, aut riget ipsa Venus.


Aurae, quae legitis quos mitto e pectore questus,
Quosque hilari fundit Delia voce sonos:
Aut illuc rapidae nostras deferte querellas,
Aut huc, quod spirat Cynthia ab ore melos.
Sic illa, aut nostris mitescet flexa querelis,
Voce ejus linquet vel mea corda dolor.

Sic vobis Boreas nigris non obstrepat alis,
Agnaque sic vobis candida saepe cadat.

On peut entendre le poème lu ici en latin (dans sa prononciation restituée) : 


Ore refers veram, castissima Cynthia, Phoeben,
Fronte, decore, comis, nomine et ingenio.
Hoc solum differs, quod figit Delia cervos :
At tu luminibus, saeva puella, viros.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 5 [Florence 1720], pp. 389, 391, 393)



					

Girolamo Fracastoro (1478-1553) : extrait de La Syphilis ou Le Mal français (1530)

Fracastoro recense ici les aliments dont les personnes atteintes du « mal français » doivent s’abstenir. On trouvera à la suite de cet extrait d’autres traductions du même passage, et reposant sur des principes différents de ceux auxquels j’essaie, pour ma part, de me tenir. Ainsi la traduction de Prosper Yvaren, en alexandrins rimés, interprète-t-elle le texte original pour des raisons, semble-t-il, liées à la versification ; les deux autres, en prose,  paraissent vouloir en restreindre la portée poétique pour le contenir, vaille que vaille, dans le cadre d’un exposé scientifique dans le domaine de la médecine. 

[…] Les poissons de rivière et ceux des marécages,
Ceux qui vivent en mer et dans le clair des lacs,
On s’abstiendra de tous. De certains, tout de même,
On peut modérément consommer, s’il le faut :
Ceux dont la chair est blanche, et sans dureté, molle,
Que lassent récifs, mers, et remontées de fleuves :
Dorades argentées, mostelles pélagiques,
Goujons, perches aimant les parages rocheux,
Scare qui, solitaire, au bout des fleuves lents,
Rumine entre les rocs les herbes qu’il pâture.

Je déconseille aussi les oiseaux aquatiques
Vivant près des cours d’eau profonds, cherchant pitance
Dans l’eau claire. Évitez canard gras, oie trop peu
Digeste – laissons-lui garder le Capitole ! –,
Caille lente du fait de son engraissement.
Lard tendre et intestins du porc arqué d’échine,
Côtes de porc : à fuir ! et dos de sanglier
– Dût-on, chasseur, tuer souvent des sangliers. […]

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

[…] Principio, quoscumque amnes, quoscumque paludes,
Quosque lacus liquidi pascunt, quosque aequora pisces,
Omne genus procul amoveo. Sunt quos tamen usus
Liberius, cum res cogit, concedere possit.
Omnibus his est alba caro, non dura tenaxque,
Quos petrae et fluviorum adversa marisque fatigant.
Tales nant pelago phycides, rutilaeque per undas
Auratae, gobiique, et amantes saxea percae.
Talis dulcifluum fluviorum scarus ad ora
Solus saxa inter depastas ruminat herbas.

Sed neque quas stagnis volucres, quaeque amnibus altis
Degere amant, liquidisque cibum perquirere in undis,
Laudarim. Tibi pinguis anas, tibi crudior anser
Vitetur, potiusque vigil Capitolia servet :
Viteturque gravi coturnix tarda sagina.
Tu teneros lactes, tu pandae abdomina porcae,
Porcae heu terga fuge, et lumbis ne vescere aprinis,
Venatu quamvis toties confeceris apros. […]

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 5 [Florence, 1720] page 17)

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D’autres textes de Girolamo Fracastoro sur ce blog :

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D’autres traductions du même extrait :

Je conseille d’abord de rejeter absolument les poissons de toute espèce que nous tirons des fleuves, des étangs, des lacs et de la mer. Ce n’est qu’en cas de nécessité qu’on peut faire usage de ceux qui vivent dans des eaux pierreuses, ou qui luttent sans cesse contre le courant des rivières et des mers, et dont la chair est blanche et facile à digérer. Tels sont les phycides, les dorades, les goujons, et la perche qui aime les endroits pierreux. Tel est encore le scarus, qui se plait à ruminer seul , entre les rochers, les plantes marines dont il se repaît à l’embouchure des fleuves. Je rejette aussi les oiseaux qui habitent les bords des étangs et  des rivières  où ils vont chercher leur nourriture. La chair du canard est lourde ; celle de l’oie l’est aussi ; laisse cet oiseau veiller en paix à la garde du Capitole. Les cailles grasses, les intestins et le lard de pore ne doivent point paraître sur votre table ; évitez surtout le jambon, et ne mangez jamais de sanglier , quoique sans doute il vous arrivera souvent d’en tuer à la chasse.

(Traduction de Philippe Macquer et Jacques Lacombe ; Jacques-François Quillau éditeur, Paris, 1753)

*

J’interdis tout poisson, d’un lac ou d’un étang,
D’un fleuve ou de la mer indigeste habitant.
Il en est cependant que l’on pourrait permettre,
Si la nécessité l’exigeait, ceux peut-être
Dont la chair blanche et tendre offre un mets plus léger,
Qui sur un lit pierreux se plaisent à nager,
Ou remontent le cours d’une onde tourmentée ;
Le goujon, la dorade à l’écaillé argentée,
La phycide, la perche amante des rochers,
Et le scarus qui seul, au dire des nochers,
Fréquentant les abords des fleuves, y rumine
L’aliment qu’il emprunte à quelque herbe marine.
Je te signalerai comme étant défendus
Les oiseaux de marais qui, chasseurs assidus,
À de stagnantes eaux vont dérobant leur proie ;
Abstiens-toi de canard, surtout rejette l’oie,
Sauveur du Capitole elle y doit vivre en paix :
Leur chair est trop compacte et leur sang trop épais.
Sans regret, loin de toi laisse émigrer les cailles ;
Repousse au loin du porc les flancs et les entrailles ;
Au fougueux sanglier va porter le trépas,
Mais qu’il soit pour longtemps banni de tes repas.

(Traduction de Prosper Yvaren ; Jean-Baptiste Baillère éditeur, Paris, 1847)

*

En premier lieu, bannissez de votre table tous les poissons, quels qu’ils soient, poissons de rivière ou d’étang, d’eau douce ou d’eau salée. Tout au plus pourrez-vous, au besoin, vous permettre ceux que l’on pèche près des falaises ou des brisants et dont la chair est blanche, molle et délicate ; tels sont, par exemple, la phycide, la dorade, le goujon, la perche amie des rives rocheuses, et le scare, solitaire ruminant des ondes et hôte habituel de l’embouchure des fleuves. — Abstenez-vous aussi des oiseaux  aquatiques qui, vivant sur le bord des rivières ou dans les marais, ne se nourrissent que de poisson. Évitez de même le canard aux chairs chargées de graisse, l’oie, qui sauva jadis le Capitole, la caille replète, le lard et les entrailles du porc, le filet des sangliers tombés sous vos coups dans vos chasses meurtrières.

(Traduction de Alfred Fournier ; Adrien Delahaye éditeur, Paris, 1869)

Girolamo Fracastoro (1478-1553) : scènes rustiques

Surtout connu pour son long poème (en trois chants) sur la syphilis (Syphilidis, sive de Morbe Gallico libri tres [1530]), Fracastoro est aussi l’auteur de poésies portant sur des thèmes variés (tel que l’élevage des chiens de chasse).  Les deux textes qui suivent montrent son intérêt pour certaines formes de réalisme.

La pluie cloître au matin les paysans robustes,
On tue la truie bouffie qu’ont engraissée les glands.
Demeure en joie ! la mère est aux boudins, mêlant
Le neigeux gras de porc à des morceaux de hure,
À la pourpre du sang le lait couleur de neige ;
Met des grains de fenouil et de sarriette sèche,
Puis, saupoudrant de sel, embosse les boyaux.

*

La nuit vient, et repues aux toits rentrent les chèvres.
Devant : le bouc, à barbe autoritaire,  aux cornes
Recourbées, aux longs poils pendant d’un corps puant,
Puis la jeune Upilion, cuirassée de lainages,
Qui pousse – en le triquant – le reste du troupeau.
La vieille mère, au coin du feu braisant des choux,
Portant le seau, trait aux pis lourds le lait tout frais.
Le paysan a récolté l’olive grasse,
Pendant ce temps ; chez lui, à la brune, est rentré
Le robuste bouvier : dans l’énorme amas d’orne,
De hêtre, de rondins de chêne, le feu brûle.
Les flammes montent, gaies, s’étalent, resplendissent.

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Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Mane domi validos pluvia ut conclusit agrestes,
Caeditur iliceo distenta sagimine porca.
Laeta domus, tum sollicita in farcimine mater,
Pingue suis niveum, et dissecti frusta cerebri,
Et niveum lac purpureo cum sanguine miscet,
Tum semen marathri , atquc arentis gramina thymbrae
Adjicit, et coli insperso sale concava complet.

*

Nox venit, et pastae redeunt ad tecta capellae.
Prae caper it, cui barba jubat, cui cornua pendent
Intorta, et grandes olido de corpore setae.
Pone gregem reliquum compellit arundine virgo
Upilio , multo armantur cui baltea fuso,
At mater longaeva, igni dum brassica fervet,
Mulctra effert, gravidoque recens lac ubere mulget.
Rusticus interea pinguis collector olivae,
Interea et validus prima de nocte bubulcus
Advenere domum : congesta tum focus orno
Ingenti, aut fago, vel fragmine roboris, ardet.
Tolluntur laetae flammae, lateque relucent.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 5 [Florence, 1720] pp. 113 et 114)

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Sur cette même thématique, et entre autres, sur ce blog :

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D’autres textes de Girolamo Fracastoro sur ce blog :

Cornelio Amalteo (1530-1603) : un mot de remerciement

Au poète Vincentius Gilianus

Vincent, gloire éternelle et lumière pérenne
Du grec et du latin, toi que d’olivier vert
Érato couronna sur les monts d’Hélicon,
Quel merci te donner en retour de tes vers ?
Jamais à nul tendron ne fut ni ne sera
Plus plaisant un joyau que me sont tes poèmes.
Le temps que le printemps choiera les roses pourpres,
Le temps que se plaira l’hiver aux glaces dures,
Je les garderai, oints d’un fin parfum de cèdre
Dans un écrin tout beau fait de bois de cyprès.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Vincenti latiae, atticaeque linguae
Aeternum decus, ac perenne lumen,
Cui crines Erato virenti oliva
Ad colles Heliconios revinxit,
Quas grates tibi pro tuis camenis
Persolvam ? tenerae monile nunquam
Tam gratum fuit, aut erit puellae
Quam mi sunt numeri, tuique cantus.
Dum ver purpureas rosas fovebit
Et duras glacies hiems amabit,
Hos sparsos tenui liquore cedri
Servabo nitidissima in cupresso.

(in Carmina illustrium poetarum italorum [Florence, 1719], page 184)

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Cornelio Amalteo était le cadet de trois frères
qui tous trois se sont illustrés dans le domaine de la poésie néo-latine.
On trouve sur ce blog des 
épigrammes de Girolamo Amalteo (1507 – 1574) :

ainsi que de Giovanni Baptista Amalteo (1525-1573) :

Girolamo Amalteo (1507 – 1574) : trois épigrammes ayant Galla pour sujet

Galla comme figure de la femme inflexible, mais d’une si grande beauté qu’elle transforme en brasier tous ses soupirants. Lieu commun de la poésie baroque de la Renaissance, dont on trouve de nombreuses illustrations : chez Girolamo Angeriano, par exemple et pour ne citer que lui (la farouche se prénommant, dans son Erotopaegnion [1512 ],  Célie / Celia, mais il s’agit du même archétype).

D’où vient le froid ?

En revêtant hier soir ta pelisse de lynx,
Tu croyais échapper, Galla bécasse, au froid.
Las ! Ne te mordent froids d’hiver ni brumes froides :
C’est d’un froid du dedans que ton sang se transit.
Nulle force ne peut rompre la glace interne
Si Vénus ne la rompt de son feu dévorant.

*

Idylle champêtre

De chasse aux lièvres lasse et de la chasse aux fauves,
Galla prend son repos près d’un babil d’eaux fraîches.
Vous autres, chênes verts, tissez-lui l’ombrelette,
Toi, fontaine sacrée, cours à glouglous chantants :
Et que le miel d’Hyblée coule de votre écorce,
Et que coule du lait de ta roche native.

*

Un sablier

Cette poudre qu’on voit scinder le temps sous verre,
Courant et recourant dans l’étrécissement,
Fut Alcippe, jadis : les yeux vus de Galla,
Il prit flamme et soudain par ce feu devint cendre.
Ô cendre sans repos, prouvant qu’à ton instar
Aux amants malheureux il n’est point de repos !

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Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Ad Gallam

Hesterno indueres cum vespere tegmina lyncis,
Credideras amens, Galla, fugasse gelu.
Heu te non hiemis, non brumae frigora laedunt,
Sed tuus interno frigore sanguis hebet.
Nec potis est glaciem vis ulla arcere medullis,
Tam rapido cum non arceat igne Venus.

*

De eadem

Venatu leporum, venatu lassa ferarum
Murmur ad irriguae Galla quiescit aquae.
Texite vos illi virides umbracula quercus,
Tu sacer arguto labere fons strepitu.
Sic iterum Hyblaei vobis e cortice rores :
Sic tibi nativo lac fluat e lapide.

*

De horologio pulvereo

Perspicuus vitro pulvis qui dividit horas,
Dum vagus angustum saepe recurrit iter,
Olim erat Alcippus, qui Gallae ut vidit ocellos
Arsit, et est subito factus ab igne cinis.
Irrequiete cinis, miseros testabere amantes,
More tuo, nulla posse quiete frui.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome I [Florence, 1719] pp. 142 – 144)

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Une autre épigramme de Girolamo Amalteo sur ce blog :

et des épigrammes de son jeune frère Giovanni Baptista Amalteo (1525-1573) :

Girolamo Balbi (1450-1535) : Épigrammes





Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : extraits de l’Erotopaegnion (1)

L’Erotopaegnion est un recueil (publié pour la première fois en 1512) composé de quelque 200 épigrammes largement inspirées des auteurs de l’Antiquité grecque et latine. Angeriano y relate les relations (pour le moins compliquées) de la très belle et très cruelle Célie (Celia) et d’un narrateur consumé par une passion hélas mal partagée.  Les topoi s’enchaînent et s’enchevêtrent sous les modalités d’un baroque poussé jusqu’aux extrêmes, reflet de son époque, et qui fonde, dans son exaspération, l’originalité de l’ensemble.


Célie, l’abeille et l’Amour

Célie sommeillait, lasse, au bruit d’une charmante
Fontaine et le terrain brillait de fleurs diverses
Une abeille y butine : autour des lèvres roses
Volant, et repoussée souvent, contre sol tombe,

Se meurt, mais mourant dit : « Quelle fleur dans les champs !
Du fait de cette fleur qu’il m’est doux de mourir ! »
L’Amour, après ces mots, lui fit un tombeau d’herbe,
Et mit sur le tombeau cette courte épitaphe :
« Douceur des lèvres ou du souffle ? on ne sait pas
De quoi l’abeille est morte. » (Elle est morte des deux).


Célie et le peintre

Se voyant peinte nue dans un cadre doré,
Célie se réjouit du tableau qu’elle empaume.
« Peintre, dis-moi », fait-elle, « où donc m’as-tu vue nue,
Où donc ma cuisse blanche et sans défaut ? Dis-moi,
Où mes jambes, mes pieds, ma poitrine et le reste,
Peints avec tant de force et de véracité ?
Le peintre : « Que crois-tu ? M’en a instruit celui
Qui, fidèle amoureux, te voue un cœur sincère. »
Elle : « Mon soupirant, comment m’a-t-il vue nue ?
Car son amour est repoussé de toute part ! »
Le peintre, alors : « Chez lui, douleur, pâleur, ardeur
Montrent le haut degré de ta beauté physique. »
Elle : « Étant si revêche et si donc j’éconduis
Mes poursuivants, pourquoi m’avoir peinte gentille ? »
Le peintre : « Ton visage est empreint d’amour quiet ;
Nul ne voit ce que cache un cœur silencieux.
Veux-tu montrer la cruauté de tes appas ?
Inscris sur tes sourcils ces féroces paroles :
« Va-t’en, passant : plus qu’ourse pleine suis féroce.
Pierre suis : qui me veut rentrera les mains vides. »


Célie et son miroir

À son miroir, Célie se parait. Le miroir
Lui dit : « Plus vif qu’en ton miroir est ton éclat,
Plus belle est la partie que tu négliges, douce
Célie ». « Point ne me sers qu’à me parer, fit-elle.
Tu l’as dit, je suis belle, et belle veux paraître.
Sur terre, quoi de plus charmant qu’un beau visage ? »
Souriant le miroir de dire à l’orgueilleuse :
« Ne crois pas mes propos – te voici bien hautaine ! –,
Foin de ta vanité ! Belle ni sage n’est
Celle qui ne ressent la besogne d’Amour.


Portrait de l’artiste

Pour peindre mon portrait sur un tableau ténu,
Le peintre allait peignant toutes parts de mon corps.
Mais, n’étant que pâleur sur mon visage mort,
On dit dans le public : « Travaille la pâleur ».
Opinant, il peignait de tons pâles la forme
Ténue. « Pourquoi ne peins-tu pas les larmes », fis-je,
« Les flammes, les soupirs ? Pourquoi ne peins-tu pas
Ces plaintes ? Ce sont là les fléaux qui me nuisent. »
Mais lui, me voyant vivre un funeste destin,
Sur un bûcher ardent peignit un corps inerte.


 Célie prenant les eaux

Comme à Baïes – aux bains fameux – la légendaire
Célie plongeait son corps dans l’onde salutaire,
On vit l’eau bouillonner sous des giclées de flammes.
« D’où vient tant de vapeur ? » s’effare le quidam.
« À peine a-t-il, dit-on, vu Célie dénudée,
Que, caché sous ce roc, l’Amour s’est embrasé. »


Envoi de fleurs

Je t’envoie, ma chérie, faite de fleurs diverses
Et que j’ai de mes mains tressée, une couronne :
Ceins-en tes cheveux blonds, et que cernant tes tempes
Elle chatoie ! C’est là l’apport d’un printemps doux :
Voici (regarde donc !) : lis riants, beaux narcisses,
Et, jacinthe, la tienne et belle chevelure,
Et les fleurs maculées par le sang de Vénus,
Et celles dont la terre a tout juste accouché.
« Le sens, demandes-tu, d’un tel don ? » – La couronne
Est verte peu de temps : de même la beauté.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


De Caelia, ape et Amore

Lassa quiescebat prope murmura fontis amoeni
Caelia, ubi vario flore nitebat humus.
Mellificans it apes, et, circum roscida labra
Dum volat, in terram, saepe repulsa, cadit.
Iam moritur, sed ait moriens, « flos qualis in arvis
Nascitur! ex flore hoc quam mihi dulce mori! »
Haec ut dixit, Amor tumulum de caespite fecit,
Atque illi tumulo haec carmina pauca dedit:
Ambiguum est, an apes sit dulci mortua labro,
An dulci flatu. mortua utroque fuit.


 De Caelia et pictore

Se nudam aurato dum spectat Caelia panno,
Et picturatum tangere gaudet opus,
« Dic, ubi me, pictor, vidisti corpore nudo? »
Fatur, « ubi candens et sine labe femur?
Dic, ubi crura, pedes, mammas et cetera membra,
Quae tam veridico scripta colore vigent? »
Sic pictor: « dubitas quid nunc? sum doctus ab illo
Qui tuus est vero corde fidelis amans. »
« Quo pacto », illa refert, « me nudam vidit amator?
Illius, ex omni parte, fugatur amor! »
Tunc pictor: « maeror pallorque illius et ardor
Ostendit, quantum sit tua forma decens. »
« Si sum tam taetrica, et qui me sectantur amantes
Expellens, mitis cur ego pingor? » ait.
Cui pictor, « placidum facies tua signat amorem;
Quod latet in tacito pectore nemo videt.
Saevitiam in pulchris si vis ostendere membris,
Pinge superciliis haec fera verba tuis:
I procul hinc, hospes: sum feta saevior ursa.
Sum lapis, et qui me poscit, inanis erit.


De Caelia et speculo

Ante suum ornatur speculum dum Caelia, dixit
Sic speculum: « speculo clarior ipsa tuo,
Quae pars neglegitur, pars illa decentior, alma
Caelia. « non utor te modo ut orner, » ait.
« Sum pulchra, ut dixti; cupio sic pulchra videri.
Quid pulchro in terris gratius ore viget? »
Subrisit speculum, iactanti et talia fatur:
« Ne credas dictis, facta superba, meis,
Nec tibi sic placeas. non est formosa puella
Nec prudens, quae non sentit Amoris opus.


De sua pictura

Pingeret ut tenui in tabula mea corpora pictor,
Coeperat a membris pingere membra meis;
Sed, quoniam absumpto nisi pallor stabat in ore,
E populo unus ait, « sit tibi pallor opus. »
Approbat, et tenuem pallenti chromate formam
Pingebat. « cur non, » dico ego, « pingis aquas?
Cur non et flammas? cur non suspiria? cur non
Hos gemitus? haec sunt quae mihi damna nocent. »
Ille autem, infausto cernens me vivere fato,
Pinxit in ardenti corpus inane rogo.


De Caeliae balneo

Inclita laudatas peteret cum Caelia Baias,
Atque salutiferis membra lavaret aquis :
Vidimus ejectis undantia balnea flammis.
Miramur quid sit tantus, et unde vapor.
Quidam inquit, « simul ac visa est hic Caelia nuda,
Hac cum rupe latens protinus arsit Amor. »
Pinxit in ardenti corpus inane rogo.


Mittit corollam ad amicam

Floribus intextam diversis mitto corollam,
Quam feci manibus nunc tibi, vita, meis,
Ut cingat flavos crines, et tempora circum
Fulgescat. tepidi munera veris habes.
Sunt hic (ecce! vides) ridentia lilia, pulchri
Narcissi, atque tuae pulchrae, hyacinthe, comae
Necnon Idalio maculati sanguine flores,
Atque alii, tellus quos modo feta tulit.
Si quaeris, « donum quid vult sibi tale? » corolla
Ut viret haec parvo tempore, forma viret.


(in Erotopaegnion [1512 ])


D'autres épigrammes d'Angeriano
tirées de l'Erotopaegnion sur ce blog :

Angelo Poliziano (1454 – 1494) : Trois épigrammes

À son amie

Tu séduis, tu bannis ; tu suis, fuis, tendre et dure,
Me veux, ne me veux pas ; me tortures et m’aimes.
Promets – « n’as rien promis », espoir repris, donné.

Je préfère subir, Tantale, ton supplice :
Terrible est d’endurer la soif auprès d’eaux vives,
Mais plus de l’endurer plongé dans le nectar.

*

Sur une horloge, dans une église

Ainsi le temps furtif flue, trompant maintes gens,
Ainsi vient à sa fin tout ce qui est au monde.
Malheur ! – Le temps passé ne s’en retourne pas,
Malheur ! – La mort approche à pas silencieux.

*

Les rêves

Oh, que de joies me donnez-vous, songes spécieux !
– J’envie, Endymion, la roche où tu t’endors.
Si le sommeil n’est qu’effigie de froide mort,
La mort sur toutes joies l’emporte : vie, adieu !

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

In amicam

Allicis, expellis ; sequeris, fugis ; es pia, et es trux :
Me vis, me non vis ; me crucias, et amas.
Promittis, promissa negas, spem mi eripis, et das :
Jamjam ego vel sortem, Tantale, malo tuam.
Durum ferre sitim circum salientibus undis ;
Durius in medio nectare ferre sitim

*

In horologium in aedes Mariae Novellae

Sic fluit occulte, sic multos decipit aetas,
Sic venit ad finem quidquid in orbe manet.
Heu, heu, praeteritum non est revocabile tempus !
Heu propius tacito mors venit ipsa pede !

*

In somnos

O mihi quanta datis fallaces gaudia somni !
Invideo, Endymion, Latmia saxa tibi.
Jam si nil sopor est gelidae nisi mortis imago,
Omnia mors superat gaudia : Vita, vale !

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 7  [Florence, 1720])

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Giovanni Matteo Toscano (ca. 1500-1580) : « Du même geste me liant cheveux et cœur »

Avril rendait aux monts leur lustre disparu
Et d’un gazon nouveau parait la terre molle,
Exhalant de son chef couronné ces effluves
Que la tendre Arabie souffle d’un sol fécond.

Cueillant au point du jour violettes et lis
Lycoris les tressait avec des roses pourpres.
« Pour prix de ton fidèle amour, ce me dit-elle,
Je veux ceindre à présent ta tête de ces fleurs. »

Comme émanaient ces mots sur ses lèvres exquises,
Elle coiffa mon front de ce bouquet superbe,
Du même geste me liant cheveux et cœur.

Oh, ne vienne jamais le jour qui m’en délivre !
– Car bien plus que mes yeux l’adorant à jamais,
Je la porte, elle seule, au sein de ma ferveur. »

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Collibus amissos jam ver reparabat honores,
Ornabatque novo gramine molle solum :
Atque coronato spirabat vertice odores,
Quos tener a terra divite mittit Arabs.

Cum nascente die violas in serta Lycoris,
Purpureisque legens lilia juncta rosis,
« Haec, ait, ardoris fuerint tibi praemia fidi,
Hisque tuas jamjam cingimus ecce comas ».

Haec ubi nectareis effudit dicta labellis,
Impediit nostrum flore decente caput.
Quaeque manus crines, eadem mihi corda revinxit,

Nulla precor solvat quae mihi vincla dies.
Illa igitur dilecta meis plus semper ocellis,
Haerebit tepido pectore sola mihi.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus IX [1722], p. 378 )

NB : Il s’agit d’une des trois « paraphrases » consécutives en latin (par Toscano) du sonnet (en italien) de Francesco Maria Molza, qui commence par ce vers : Dolci, ben nati, amorosetti fiori (Poesie, Societa typografica de’ classici italiani,  Milano, 1808, p. 117)

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