Jean Second / Johannes Secundus (1511-1536) : Les Baisers, VII / Basia, VII

Des cents et des cents de baisers,
Et par centaines de milliers,
Des baisers par milliers de mille,
Par milliers de milliers, autant
Qu’embrasse la mer de Sicile
De gouttes d’eau, qu’il est au ciel
D’étoiles : sur tes joues de pourpre,
Tes lèvres tendrement gonflées,
Sur tes yeux tendrement jaseurs,
Je poserai, toujours ardent,
Ô, Nééra, ô ma charmante !

Mais que tout entier je m’abouche
Comme conque à tes joues de rose
Comme conque à tes lèvres rouges,
À tes yeux tendrement jaseurs,
Je n’ai loisir de contempler
Tes lèvres, ni tes joues de rose,
Ni tes yeux tendrement jaseurs,
Ni tes sourires caressants :

Eux qui – tel Apollon purgeant
Le ciel de ses nuages sombres
Et, parmi l’azur apaisé,
Brillant sur ses pur-sang gemmés,
Étincelant dans l’orbe blond –
D’un mouvement doré repoussent
Les larmes de mes joues, de mon
Cœur les soucis et les soupirs.

Ah suis-je malheureux ! – mes yeux
Sont donc en guerre avec mes lèvres ?
Moi qui ne pourrais endurer
De rival, fût-ce Jupiter,
Leurs rivaux devenus, mes yeux
Ne peuvent supporter mes lèvres.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Centum basia centies,
centum basia millies,
mille basia millies,
et tot milia millies,
quot guttae Siculo mari,
quot sunt sidera caelo,
istis purpureis genis,
istis turgidulis labris,
ocellisque loquaculis,
ferrem continuo impetu,
o formosa Neaera!

Sed dum totus inhaereo
conchatim roseis genis,
conchatim rutilis labris,
ocellisque loquaculis,
non datur tua cernere
labra, non roseas genas,
ocellosque loquaculos,
molles nec mihi risus;

qui, velut nigra discutit
caelo nubila Cynthius,
pacatumque per aethera
gemmatis in equis micat,
flavo lucidus orbe,
sic nutu eminus aureo
et meis lacrimas genis,
et curas animo meo,
et suspiria pellunt.

Heu, quae sunt oculis meis
nata proelia cum labris?
Ergo ego mihi vel Iovem
rivalem potero pati?
Rivales oculi mei
non ferunt mea labra.

Andrea Navagero (en latin Andreas Naugerius) (1483 – 1529) : Epigrammes votives

Ces épigrammes votives sont directement
 inspirées de celles de l'Anthologie palatine,
 dont on trouve sur ce blog quelques traductions

Brises dorées, légèrement ailées, courant,
Murmurant – bruit plaisant – dans les hautes forêts,
Idmon, le laboureur, vous donne ces bouquets,
Vous offre à pleins paillons le crocus odorant.
Tempérez l’air, et entraînez les menues pailles
Quand il vanne à midi le fruit de ses semailles.


Ce cep, toujours fertile en grappes généreuses,
Qui jamais n’a déçu les attentes du maître,
Pour l’heure encor beaucoup fleuri : Bacchus, Damis
Le vigneron te le consacre de lui-même.
Ô dieu, fais-lui, tien devenu, tenir promesse,
Et que tout le vignoble ait du fruit comme lui.


Vivant pareil amour, moi Thysis qui cultive
Le bout de champ voisin, et avec son Thyrsis
Ma fidèle Napé, nous déposons ici
Pour toi, Vénus, ces amarantes immortelles
Entrelacées de lis en nattes consacrées :
Déesse, accorde notre amour à leur modèle,
Inaltérable au temps, et fleurissant toujours.
Qu’il soit pur et que brille en nos cœurs un éclat
Semblable au blanc des lis campé sur les feuillages.
Ainsi que ces deux fleurs nouées en tresse unique,
Qu’un fil unique noue de même nos deux âmes.


Les deux coupes qu’il porte, emplies de vin nouveau,
Acmon qui vigneronne un fertile coteau
Joyeusement les offre aux satyres gourmands
De vendange et à toi, de vendange parent,
Bacchus ! qui le premier t’en vins planter la vigne.
Conserve son vignoble indemne de rapine,
Et fais que ton raisin y croisse abondamment.


Aurae, quae levibus percurritis aera pennis,
et strepitis blando per nemora alta sono,
serta dat haec vobis, vobis haec rusticus Idmon
spargit odorato plena canistra croco.
Vos lenite aestum et paleas sejungite inanes,
dum medio fruges ventilat ille die.


Hanc vitem, multa quae semper fertilis uva
haud unquam domini fallere vota solet,
nunc etiam large florentem, consecrat ipse
vineti cultor Damis, Iacche, tibi.
Tu face, dive, tua haec spem non frustretur, et hujus
exemplo fructum vinea tota ferat.


Illi in amore pares, vicini cultor agelli
Thyrsis, cumque suo Thyrside fida Nape,
Ponimus hos tibi, Cypri, immortales amarantos
Liliaque in sacras serta parata comas:
Scilicet exemplo hoc, nullo delebilis aevo
Floreat aeternum fac, dea, noster amor.
Sit purus, talisque utriusque in pectore candor,
In foliis qualem lilia cana ferunt.
Utque duo hi flores serto nectuntur in uno,
Sic animos nectat una catena duos.


Quae duo fert collis fecundi vinitor Acmon
expressi primum cymbia plena meri,
haec avidis musti satyris mustique parenti
dat jucunde tibi vitis, Iacche, sator.
Illi illaesa suis linquant vineta rapinis,
tu tua fac largis auctibus uva fluat.

(in Lusus [II, IV, XIII, XV], in Carmina quinque illustrium poetarum [1548])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes d'Andrea
Navagero sur ce blog : 

Thomas Campion (1567 – 1620) : Élégie

On n’a jamais cessé d’écrire en latin, langue universelle au moins jusqu’au XVIIè siècle en Europe, et de composer des poèmes dans une langue qui n’est certes plus tout à fait celle de Virgile ou d’Horace, mais qui en respecte la métrique. Témoin l’Anglais Thomas Campion, poète et musicien, à qui l’on doit 18 courtes élégies, inspirées de Tibulle et de Properce, dont voici la première, datée de 1619, qui développe le motif de l’écho traité par Ovide dans ses Métamorphoses.

Comme année, lune et jour étaient en leur printemps,
– Et en son doux printemps, Estelle, aussi ton âge –,
Je te vis qui cueillais de printaniers bouquets
De ta main blanche ; et dis : « Du printemps tu seras
La déesse » ; et l’Écho de répondre à voix tendre
« Déesse », se jouant, en nymphe imitatrice,
De mes souhaits ; de répéter, à peine émis,
Les soupirs si nombreux que m’inflige l’Amour
Lorsque je te contemple. Il faut que je me taise
Pour qu’il se taise – mais : qu’il me cuit de me taire !
Dis-je un mot, je subis son caquet de déesse.
Vénus, amie sournoise du printemps, attise
De ses flammes le sang généreux de nos veines,
Et l’Amour, tout aussi cruel, larde nos cœurs
De traits mordants lancés de sa main sans pitié.
« Pauvre, dis-je, de moi », « agressé de partout ! »
« Tout », me redit l’écho. « Dis-moi de qui tu parles,
Serait-ce pas d’Estelle ? » Il me répond « C’est elle »
Je sens l’oracle hélas trop exact et fatal :
C’en est fait : cette flamme allumée au printemps,
Jamais aucun hiver ne la refroidira.

***
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Ver anni lunaeque fuit: pars verna diei;
verque erat aetatis dulce, Sybilla, tuae.
Carpentem vernos niveo te pollice flores
ut vidi, dixi, « tu dea veris eris. »
Et vocalis « eris » blanditaque reddidit Eccho;
allusit votis mimica nympha meis.
Vixdum nata mihi simulat suspiria, formam
quae dum specto tuam plurima cudit Amor.
Si taceo, tacet illa; tacentem spiritus urit:
si loquor, offendor garrulitate deae.
Veris amica Venus fetas quoque sanguine venas
incendit flammis insidiosa suis.
Nec minus hac immitis Amor sua spicula nostro
pectore crudeli fixit acuta manu.
« Heu miser, » exclamo, « causa non laedor ab una; »
« una, » Eccho resonat; « quam, rogo, diva, refers?
Anne Sybillam? » « illam, » respondit: sentio vatem
mox ego veridicam fatidicamque nimis:
nam perii, et verno quae coepit tempore flamma,
jam mihi non ullo frigore ponet hiems.

Johannes Kühn (né en 1934) : Attablé désormais / Nun mit den Raben am Tisch

Attablé désormais à la campagne avec les corbeaux et quémandant
eux du pain
moi de l’amitié.

Elle est morte, l’époque
où nous nous retrouvions
pour louer la beauté,
jour ou fête,
jeune fille,
chanson nouvelle
traversant la campagne
en marche triomphale.

L’hiver a fait son nid
dans l’œil et dans la bouche,
opprimant le jardin
où nous nous asseyions naguère
et où l’étoile du berger
parvenait sans encombre parmi nous.

Sachant
que plus va l’âge il nous transforme et nous plonge dans le malheur,
sachant
que le souffle le plus ardent meurt brusquement sur la bouche la plus rouge,
je ne mendie
devenu sourd, aucun ciel.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Nun mit den Raben am Tisch des Lands und klagend,
sie nach Brot,
ich nach Freundschaft.

Gestorben ist die Zeit,
wo wir uns fanden,
ein Schönes anzuloben,
Tag oder Fest,
ein Mädchen,
ein neues Lied,
das in Siegsfahrt
durchs Land zog.

Es hat sich der Winter eingenistet
in Aug und Mund.
Er knechtet den Garten,
in dem wir sonst saßen,
und wo der Abendstern
gut in unsere Mitte kam.

Wissend,
daß das Alter uns weiter ändert ins Unglück,
wissend,
daß der heißeste Atem wegstirbt am rötesten Mund,
bettle ich,
stumm geworden, an keinem Himmel.

Johannes Kühn (né en 1934) : Au café / im Gasthaus

Dans la bière jaune
le soleil jaune tombe.
Les ombres, hommes noirs,
aboient à leur table.

La patronne chenue s’empresse au robinet
qui prodigue ses dons
de client à client.
Et un air âcre
attrait les mouches,
les essaims se disjoignent
autour de gouttelettes sur le sol.

Moi assis dans mon coin,
le client qu’on évite,
de qui s’approche juste une vague de rires,
comme une mer venant
se briser sur mon front,
je réfléchis à la suée de ma monnaie.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Ins gelbe Bier
die gelbe Sonne fällt.
Die Schatten, schwarze Männer,
bellen an den Tischen.

Die weiße Wirtin eilt zum Kranen,
der verschenkt
von Gast zu Gast.
Und herber Duft
lockt Fliegen an,
die Schwärme vereinzeln sich
um kleine Tropfen auf dem Boden.

Ich Winkelgast,
gemieden,
nur besucht vom welligen Gelächter,
das als Meer mir
an die Stirne spült,
bedenke, daß mein halber Groschen schwitzt.

(in Mit den Raben am Tisch [2000, Hanser Verlag])

Index des auteurs traduits

A

Aedituus, Valerius  (fin IIe siècle  – début Ier sicèle av. J. C.)

Aitzema, Foppe van / Foppius Scheltonius Azema (1580-1637)

Amalteo, Cornelio (1530-1603) / Amaltheus, Cornelius

Amalteo, Giovanni Baptista (1525-1573) / Amaltheus, Johannes Baptista

Amalteo, Girolamo (1507 – 1574) / Amaltheus, Hieronymus

Angeriano, Girolamo  / Angerianus, Hieronymus  (1470-1535)

Anonyme

Anthologie palatine

Apulée (125 ? – 170 ? ap. J.-C.)

Ariosto, Ludovico (1474 – 1533)

Armitage, Simon (né en 1963)

Ausländer, Rose  (1901-1988)

Ausone (309 – 394) / Ausonius, Decimus Magnus

B

Balbi, Girolamo (1450 – 1535)

Barth, Kaspar von / Caspar Barthius (1587 – 1658) 

Beccadelli, Antonio dit Panormita  (1394 -1471)

Berni, Francesco (1498 – 1535)

Bini, Giovanni Francesco (1484 – 1556)

Blake, William (1757-1827)

Bologni, Gerolame (1454 – 1517)

Bonnefons, Jean  (1554-1614)

Bourbon, Nicolas (1503-1550) / Borbonius, Nicolaus

C

Campano, Giannantonio  (1429-1477)

Campion, Thomas (1567 – 1620)

Catulle (87 av. JC-54 av. JC)

Conrad Celtis (1459 – 1508)

Cernuda, Luis (1902-1963)

Cortázar, Julio (1914-1984)

Crane, Hart (1899-1932)

Crashaw, Richard  (1613 [?] – 1649)

D

Dazzi, Andrea  (1475-1548) / Dactius, Andreas

Ducchi, Cesare (XVIè siècle, Italie) / Ducchus, Caesar

Dunn, Douglas (né en 1942)

E

F

Favoriti, Agostino (1624-1682) / Favoritus,  Augustinus 

Flaminio, Marcantonio (1498 – 1550)

Florus, Publius Annius  ( 70 ?  – 140 ?)

Folengo, Teofilo, dit aussi Merlinus Coquus (1491-1544)

Forster, Andrew (né en 1964)

Fracastoro, Girolamo (1478-1553)

G

Gallus, Cornelius  (69-26 av. JC)

Gaona, Angye (née en 1980)

García Lorca, Federico (1898-1936)

Giraldi, Giovanni Battista (1504-1573)

Goethe, Johann Wolfgang von (1749-1832)

Gong, Alfred (1920 – 1981)

H

Hesse, Hermann (1877-1962)

Hölderlin, Friedrich (1770-1843)

Horace (65 av. JC-8 av. JC)

I

Imrou ‘l Qais (500 ?-540)

J

K

Kühn, Johannes (né en 1934)

L

Larkin, Philip (1922-1985)

Lowry, Malcolm (1909-1957)

Lucain, Marcus Annaeus Lucanus (39-65)

Lucrèce (98 ? – 55 ? av. J.C.) / Titus Lucretius Carus

M

Manilius, Marcus (?) (vers 10 av. J. C. – ?)

Martial (40-104)

Marullo, Michele / Marullus, Michael / Marulle, Michel (1453 – 1500)

Maximien l’Étrusque (VIe siècle ?) / Maximianus Etruscus

Mistral, Gabriela (1889-1957)

Molza, Francesco Maria (1489 – 1544)

N

Navagero, Andrea (Andreas Naugerius)  (1483 – 1529)

Novalis (1772-1801)

O

Ovide (43 av. J.-C – 17 ou 18 ap. J.-C) / Publius Ovidius Naso

Owen, John  (1564-1622) / Audoenus, Johannes

P

Pacificus, Maximus  (vers 1406 – vers 1500)

Paseyro, Ricardo (1925-2009)

Perse (34-62)

Pétrarque, François (1304 – 1374)

Pétrone (27 – 66)

Piccolomini, Enea Silvio (1405-1464)

Poliziano, Angelo (1454 – 1494) 

Pontano, Giovanni (Joannis Pontanus) (1429-1503)

Porcius Licinus (Ier siècle avant J.-C. [?])

Q

R

Raine, Kathleen (1908 – 2003)

Rilke, Rainer Maria (1875-1921)

S

Sachs, Nelly (1891-1970)

Saint Augustin (354-430)

Sannazaro, Jacopo (1458-1530) / Sannazarius, Jacobus

Scannell, Vernon (1922 – 2007)

Second, Jean (Johannes Secundus) (1511 – 1536)

Sénèque (4-65)

Shakespeare, William (1564-1616)

Sporeni, Giuseppe (1490 – 1562)

Strozzi, Tito Vespasiano  (1425 – 1505)

Sulpicia (1er siècle avant JC) :

T

Taglietti, Giovanni Antonio (Italie, XVIe siècle)

Tennyson, Alfred (1809-1892)

Thomas, Dylan (1914 – 1953)

Toscano, Giovanni Matteo  (ca. 1500-1580) :

Trakl, Georg (1887 – 1914) :

U

V

Virgile (Publius Vergilius Maro) (70-19 av. J.C.)

W

Walser, Robert (1878-1956)

Weissglas, Immanuel  (1920-1979)

X

Y

Z

Zbigniew, Herbert (1924-1998)

Dylan Thomas (1914-1953) : Dira-t-on que les dieux rouent de coups les nuages / Shall gods be said to thump the clouds

Dira-t-on que les dieux rouent de coups les nuages
Quand les nuages sont maudits par le tonnerre,
Les dira-t-on pleurer quand l’ouragan fait rage ?
Les arcs-en-ciel teinteront-ils leurs vêtements ?

Lorsque tombe la pluie, où se trouvent les dieux ?
Quelqu’un dira-t-il donc qu’ils font rejaillir l’eau
De cuves de jardin, qu’ils libèrent les crues ?

Quelqu’un dira-t-il donc qu’à l’instar de Vénus
Les trayons d’un vieux dieu sont pressés et crevés,
Que la nuit moite me rabroue comme une nurse ?

Autant dire plutôt que les dieux sont des pierres.
Sous la pierre lancée, le sol résonne-t-il,
Tinte-t-il, le semis de gravier ? Parlez, pierres
Avec des langues s’exprimant en toutes langues.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Shall gods be said to thump the clouds
When clouds are cursed by thunder,
Be said to weep when weather howls?
Shall rainbows be their tunics’ colour?

When it is rain where are the gods?
Shall it be said they sprinkle water
From garden cans, or free the floods?

Shall it be said that, venuswise,
An old god’s dugs are pressed and pricked,
The wet night scolds me like a nurse?

It shall be said that gods are stone.
Shall a dropped stone drum on the ground,
Flung gravel chime? Let the stones speak
With tongues that talk all tongues.

(in Collected Poems. New York, N.Y.: New Directions, 1957)

D'autres poèmes de Dylan Thomas sur ce blog : 

Sénèque : Thyeste (tragédie), vers 903 – 1009

Thyeste (Sénèque) — Wikipédia


(Par vengeance, Atrée, roi d’Argos, a tué les enfants de son frère Thyeste, et les lui a fait manger à son insu lors d’un banquet donné en son honneur ; la coupe que Thyeste s’apprête à porter à ses lèvres contient du vin mêlé au sang de ses enfants)

Thyeste :
Mais que se passe-t-il ? Mes mains, mes mains refusent

D’obéir, le poids croît, m’alourdissant la paume,
Approchée de mes lèvres la coupe s’enfuit,
Près de ma bouche coule et me frustre la gorge !
Et la table, la table se met à trembler !
Le flambeau brille à peine ; et le ciel lourd lui-même
Sans lumière est frappé de stupeur : jour ou nuit ?
Quoi ? Proie d’une spirale de terreur, la voûte
Céleste oscille, l’ombre épaissie devient denses
Ténèbres et la nuit se cache dans la nuit :
Tous les astres ont fui. – Qui que tu sois, épargne
Mon frère et mes enfants, détourne ton orage
Sur ma personne impie !
(s’adressant à Atrée)
                                                  Ah, rends-moi mes enfants !

Atrée :
Tu les auras, à tout jamais tu les auras !

Thyeste :
Quel est ce trouble qui m’agite les entrailles ?

Que sens-je trembler dans mon ventre ? Un poids m’écrase,
Ma poitrine gémit de gémissements tiers.
Venez, ô mes enfants, votre malheureux père
Vous appelle, venez, apaisez sa douleur !
Mais d’où me parlent-ils ?

Atrée, apportant les restes des enfants de Thyeste :
                                                      Ouvre tes bras de père :

Les voici. Tes enfants, les reconnais-tu bien ?

Thyeste :
Je reconnais mon frère ! Ô Terre, peux-tu donc

Porter forfait si monstrueux sans le plonger
Aux enfers avec nous, et par la faille immense
Jeter dans le chaos ce royaume et son roi ?


(Thyestes) Capio fraternae dapis
donum. Paternis vina libentur deis,
tunc hauriantur. Sed quid hoc? Nolunt manus
parere, crescit pondus et dextram grauat;
admotus ipsis Bacchus a labris fugit
circaque rictus ore decepto fluit,
et ipsa trepido mensa subsilvit solo
vix lucet ignis; ipse quin aether gravis
inter diem noctemque desertus stupet.
Quid hoc? Magis magisque concussi labant
convexa caeli; spissior densis coit
caligo tenebris noxque se in noctem abdidit:
fugit omne sidus. Quidquid est, fratri precor
natisque parcat, omnis in vile hoc caput
abeat procella. Redde iam natos mihi!

(Atreus) Reddam, et tibi illos nullus eripiet dies.

(Thyestes) Quis hic tumultus viscera exagitat mea?
Quid tremuit intus? Sentio impatiens onus
meumque gemitu non meo pectus gemit.
Adeste, nati, genitor infelix vocat,
adeste. Visis fugiet hic vobis dolor.
Unde obloquuntur?

(Atreus) Expedi amplexus, pater;
venere. Natos ecquid agnoscis tuos?

(Thyestes) Agnosco fratrem. Sustines tantum nefas
gestare, Tellus? Non ad infernam Styga
te nosque mergis rupta et ingenti via
ad chaos inane regna cum rege abripis?


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Novalis : Hymne III à la nuit / Hymnen an die Nacht III

NB : Cette traduction se veut respectueuse de la syntaxe et de la ponctuation, très émotionnelles, de Novalis, et des répétitions qui trament le texte en réseaux sémantiques. D’autres, excellentes mais plus interprétatives, dues entre autres à Armel Guerne et à Gustave Roud, sont à lire ici.

Un jour que je versais des larmes amères, qu’en douleur résolue mon espérance allait s’épuisant, et je me tenais près de la colline aride où, dans un étroit, obscur espace, s’abritait la forme de ma vie – seul comme jamais on ne fut seul, agité d’une indicible angoisse – privé de force, juste une pensée de détresse. – Comme, du regard, à l’entour je cherchais quelque aide, ne pouvant avancer ni reculer, et m’en tenant, dans un interminable désespoir, à cette vie fugitive, éteinte – vint alors des lointains bleus – des hauteurs de mon ancienne béatitude un frisson crépusculaire – et d’un coup se déchira le lien natal, l’entrave de la lumière. Avec, s’enfuirent la splendeur terrestre et mon affliction – avec, la mélancolie prit l’aval vers un nouvel, un insondable monde – toi, l’enthousiasme nocturne, demi-sommeil céleste, tu vins à mon surplomb – les parages doucement se soulevèrent, au-dessus des parages planait mon esprit nouveau-né, désentravé. Nuée de poussière se fit la colline – à travers la nuée, je vis, sublimés, les traits de la Bien Aimée. Dans ses yeux reposait l’éternité – j’étreignis ses mains, et les larmes se firent lumineux, indéchirable lien. Les siècles reculèrent au loin, tels des orages. À la vie nouvelle, je pleurais contre son sein des larmes d’extase. – Ce fut le premier, le seul rêve –  et depuis je crois, d’une croyance éternelle, indéfectible, au ciel nocturne et à sa lumière, la Bien Aimée.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Einst da ich bittre Thränen vergoß, da in Schmerz aufgelöst meine Hoffnung zerrann, und ich einsam stand am dürren Hügel, der in engen, dunkeln Raum die Gestalt meines Lebens barg – einsam, wie noch kein Einsamer war, von unsäglicher Angst getrieben – kraftlos, nur ein Gedanken des Elends noch. – Wie ich da nach Hülfe umherschaute, vorwärts nicht konnte und rückwärts nicht, und am fliehenden, verlöschten Leben mit unendlicher Sehnsucht hing: – da kam aus blauen Fernen – von den Höhen meiner alten Seligkeit ein Dämmerungsschauer – und mit einemmale riß das Band der Geburt – des Lichtes Fessel. Hin floh die irdische Herrlichkeit und meine Trauer mit ihr – zusammen floß die Wehmuth in eine neue, unergründliche Welt – du Nachtbegeisterung, Schlummer des Himmels kamst über mich – die Gegend hob sich sacht empor; über der Gegend schwebte mein entbundner, neugeborner Geist. Zur Staubwolke wurde der Hügel – durch die Wolke sah ich die verklärten Züge der Geliebten. In ihren Augen ruhte die Ewigkeit – ich faßte ihre Hände, und die Thränen wurden ein funkelndes, unzerreißliches Band. Jahrtausende zogen abwärts in die Ferne, wie Ungewitter. An Ihrem Halse weint ich dem neuen Leben entzückende Thränen. – Es war der erste, einzige Traum – und erst seitdem fühl ich ewigen, unwandelbaren Glauben an den Himmel der Nacht und sein Licht, die Geliebte.